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Full text of "Biographie universelle ancienne et moderne, ou, Histoire, par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes : Ouvrage entièrement neuf"

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BIOGRAPHIE 

UNIVERSELLE, 

ANCIENNE ET MODERNE. 
SIIPPLÉME]\T. 




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i«ru ■ 



Imprimé par POUPART-DAVYL et Cic, rat du Bae, SO. 



1 



BIOGRAPHIE 

UNIVERSELLE, 

ANCIENNE ET MODERNE 
SUPPLÉMENT 

ou 

•UITE DE l'histoire, PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE, DE LA VIE PUBLIQUE IT 
PRIVÉE DE TOUS LES HOMMES QUI SE SONT FAIT REMARQUER PAR LEURS 
ÉCRITS, LEURS ACTIONS, LEURS TALENTS, LEURS VERTUS OU LEURS CRIMES, 

OCtKAGB KNTISKBMIirT HBOr, 

PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ET DE SAVANTS. 



On doit des égards aux TiraDts; oo ne doit aux mort« 
qoelarérité. (Volt., Première Ltltrt <ur OEdipo.) 



TOME QUATRE-VINGT-CINQUIÈME. 



A PARIS, 
CHEZ BECK, LIBRAIRE, 

EUE DES GEàNDS-àUGUSTINS, 3. 



1862 ^--"^-''^vçrTJfJj- 

'•-'OTHeCA 



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17 II 

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^>^^.A>^AAAAAy^^.A^^^v^A./^%A.A^/^/^/^/^/^ %rw^/\/v\/>yv »• \/%Arf^\/v/N^^ 



SIGNATURES DES AUTEURS 



DU QUATRE-VINGT-CINQUIÈME VOLUME, 





MM. 




MM. 


B— D— E. 


Badichb. 


D— p. 


DUPEUTT. 


B— RE. 


Barrière. 


M — G — R. 


Garnier (Maurigi). 


B. 


Bertin. 


G. 


OATTET. 


B— L— u. 


Blonde An. 


L— c. 


Leclerc. 


A. B— ÉE. 


BOULLÉE. 


Val. P— t. 


Parisot. 


Ch. 


Chevallier. 


P— s. 


Simonin. 


F— D— L. 


Delécluze. 


L-v. 


Vaucher. 


B — D — L— M. 


Demontal. 


V. 


Vernes. 


D— V. 


Devilletceuve. 


D— w. 


Wap. 


D— M. 


Dumoulin. 


Z. 


Anonyme. 



ERRATA. 



Page 163, 2* colonne, dernière ligne, article Vatimesnil, au lieu de : 
il sortit de Vincennes. lisez : il sortit du Monl-Valérien. 

Page <76, 4" colonne, ligne 40, article Vaublanc, au lieu de : qui 
l'avait fait placer, lisez : qu'il avait fait placer. 

Page 431, 2* colonne, ligne 42, article Villèle, au Ueu de : Villèie 
eût peu d'intérêt, lisez ; mil peu d'intérêt. 



AVIS DE L'EDITEUR. 



M. MiCHAUD, fondateur et l'un des collaborateurs les plus actifs 
de la Biographie universelle, est mort au moment où allait être 
publié le Lxxxiv» volume de cet ouvrage. Bien que son nom ne 
se présente pas dans l'ordre alph::l.ét"que de ceux composant le 
volume que nous publions aujourd'hui, nous croyons faire quelque 
chose d'agréable aux nombreux souscripteurs, en plaçant en tête 
de ce Lxixv* volume une notice sur la vie et les travaux d'un homme 
qui s'est acquis, par cette vaste entreprise, une juste célébrité, et 
dont ils ont été à même d'apprécier le mérite comme historien et 
comme écrivain. C'est d'ailleurs un hommage qu'il nous paraît 
convenable de rendre à celui qui a consacré une grande partie de 
sa vie à l'édification d'un monument littéraire de la plus haute 
importance. 



NOTICE 



L. G. MICHAUD 



PAR EM. G. 



Issu d'une famille honorable de la Savoie, dont Tun des ancêtres, 
Hugues Michaud de Corcelles, fut anobli par l'empereur Charles-Quint 
(voir lonoe lxxiv, page 21), et qu'un événement malheureux obligea de 
se réfugier en France (voir l'art. Michaud (Joseph), t. lxxiv, p. 24), 
Michaud (Louis-Gabriel) naquit le 21 janvier 4773, à Villelle, près le 
Ponl-d'Ain, petite ville de l'ancienne Bresse, et aujourd'hui du départe- 
ment de l'Ain. Élevé, comme son frère aîné Michaud (Louis-Joseph), 
de PAcadémie française, au collège de Bourg, où ils firent tous les deux 
d'excellentes éludes, il venait à peine de terminer les siennes lorsque 
commençait à gronder l'orage révolutionnaire qui allait éclater sur la 
France. 

L'émigration de beaucoup d'officiers appartenant à la noblesse lais- 
sait de nombreux vides dans les cadres de l'armée et rendait les emplois 
facilement accessibles. Entraîné par son goût pour les armes et bien 
qu'à peine âgé de dix-neuf ans, sans connaissance aucune de l'art du 
commandement, le jeune Michaud obtint le brevet de sous-lieutenant, 
et entra avec ce grade, le 15 septembre 1791, dans le régiment royal 
des Deux-Ponts, infanterie.il fit ainsi les premières campagnes de la ré- 
volution, et prit part, sous les généraux Dumouriez et Kellermann.aux 
batailles de Valmy et de Jemmapes, et successivement aux divers com- 
bats qui eurent lieu dans le Nord. Forcé par des raisons de santé d'aban- 
donner le service, il quitta l'armée en 1797, avec le grade de capitaine 
dans le 402* régiment de ligne. 

A son retour en France, Michaud y retrouva son frère aîné, dont il 
partageait les opinions anti-révolutionnaires, et s'associa à lui pour la 
publication d'écrits royalistes qui les exposèrent, l'un et l'autre, aux 
poursuites du gouvernement républicain. 



— II — 

Ils fondèrent, en société d'un de leurs amis communs, le sieur Giguei, 
une imprimerie qui, d'abord clandestine, servit à la publication de ces 
écrits, et qui, plus tard, lorsque le régime devint moins rigoureux, 
s'exploita au grand jour et conserva toujours son caractère monar- 
chique et religieux. Il s'y imprima, entre autres choses, un écrit de la 
main de Louis XVIII, parvenu par l'entremise de Royer-Collard, qui 
attira sur eux les rigueurs de la police directoriale et leur valut un 
emprisonnement de plusieurs mois à TAbbaye. 

C'est de leurs presses que sortit, quelque temps après, une Biographie 
en quatre volumes in-^" de tous les hommes morts et vivants ayant mar- 
qué, à la fin du dix-huitième siècle et ûu commencement de celui actuel, par 
leur rang, leur.^ emplois, leurs talents, leurs écrits, leurs malheurs, leurs 
vertus, leurs crimes, etc. On doit bien penser que dans cette galerie con- 
temporaine, soi-disant imprimée à Breslau et à Leipsick, bien qu'elle 
ait été composée et imprimée par les frères Michaud , les hommes de 
la révolution furent traités selon leurs mérites. Il est à croire que cet 
ouvrage, qui eut un grand succès, inspira à ses auteurs l'idée d'entre- 
prendre la Biographie universelle, dont l'un d( s deux, celui dont nous 
nous occupons ici, a poussé courageusement la publication jusqu'au 
terme où elle est aujourd'hui parvenue. 

Vers celle même époque, ayant appris que l'abbé Delille» réfugié h 
Londres, avait terminé plusieurs de ses ouvrages et était à la recherche 
d'un éditeur, Michaud se rendit en Angleterre; sa réputation ds roya- 
lisme le fit accueillir favorablement par le célèbre poêle. Bien que ses 
offjes, mesurées sur la faiblesse de ses moyens pécuniaires, fussent infé- 
rieures à celles de ses concurrents, la préférence lui fui accordée, ei il 
revint muni d'un fonds qui donna à sa librairie une importance qu'elle 
n'avait pas jusque-là (i). 

Lu des premiers ouvrages publiés fut le poème de la Pitié. Ceux qui 
vivaient à celle époque doivent se rappeler à quel point l'esprit uévo- 
lutionnaire, qui dominait encore dans une partie de la population, se 
déchaina contre la flétrissure que lui infligeait cette admirable poésie. 
Le gouvernement impérial, qui venait d'écraser le parti jacobin, ne 
pouvait empêcher cette publication; il se contenta de faire retrancher 
par la censure quelques passages faits pour l'offusquer (2) ; mais les 



(1) Michaod et Giguet étaient inipiimeurs-libraires. 

(2) Entre autres, ces vers oii le poëte s'adressant à Alexandre, empereui de 
Ruti&ir, lui dit : 

Souviens-toi àc ton nom : Alexandre, autrefois, 
Fit monter un vieillard sur le trône des rois ; 
Sur le front de Louis tu mettras la courrjnne ; 
Le sceptre le plus beau, c'est celui que l'oti donne. 



— III -— 

adhérenU encore fort nombreux de ce parti poursuivirent de leurs 
injures et de leurs sarcasmes celle œuvre de réprobation. Nous nous 
rappelons atoir vu les murs de Paris couverts d'affiches où on lisait* 
écrit en gros caraclères : « Point de pitié pour la Pitié. » 

Michaud, en compagnie de son frère, qui bientôt se trouva forcé de 
l'abandonner, entreprit l'œuvre colossale de la Biographie universelle, 
dont il était difticile de mesurer retendue et de déterminer la longueur 
d'exécution. A un travail de celle nature et de cette importance devaient 
nécessairement concourir un grand nombre d'écrivains ; les plus célèbres 
de l'époque s'empressèrent de répondre à l'appel des éditeurs. La liste 
des collaborateurs de ce grand ouvrage, qu'on peut regarder comme le 
monument littéraire le plus considérable du siècle, présente les noms 
des hommes les plus illustres dans les lettres et les sciences, non-seule- 
ment de la France, mais de l'étranger. Les Villemain, les Guizot, les 
Baranle,les Cuvier, lesDelambre, lesChaussier, lesMaltebrun, les Hum - 
boldt, les Chateaubriand, les Delille, les Lally-Tolendal, les Walcke- 
naer, les Villenave, etc., etc., apportèrent à cette vaste publication le 
tribut de leurs talents; et ce livre, précieux parles notices qu'il renferme 
et par la spécialité des auteurs qui les ont écrites, ne l'est pas moins par 
les morceaux, plus ou nioins étendus, du slyln de chacun de ces célèbres 
écrivains; c'est à la fois, une galerie historique, scienliflque et litté- 
raire , à rédification de laquelle on a considéré, depuis, comme un hon- 
neur d'avoir coopéré. 

On comprend que ces éléments divers d'un même ouvrage, provenant 
de plumes si nombreuses, devaient manquer de cohésion, et que, pour 
en faire un tout parfaitement homogène , il était indispensable qu'une 
direction unique les maintînt dans l'esprit qui avait présidé à la créa- 
tion de ce grand ouvrage. C'est à ce soin que Louis Gabriel Michaud nt 
cessa pas un seul instant de s'appliquer avec un zèle et un discerne- 
ment qui ajoutent au mérite de celte vaste entreprise et semblent avoir 
fixé pour jamais la célébrité du laborieux écrivain qui l'a dirigée. Le 
premier volume avait paru en 1811 et le dernier fut publié en 1828. 
C'est donc dix-sept ans que dura ce travail; mais pendant celte longue 
période de temps, beaucoup de personnages célèbres et dignes de figu- 
rer dans celle grande galerie historique étaient morts après la publi- 
cation du volume dans lequel l'ordre alphabétique plaçait leur nom ; i! 
était donc indispensable d'entreprendre un supplément, destiné en outre 
à contenir les articles importants qui pouvaient avoir été omis. Dans 
celle seconde partie de l'ouvrage, ce n'étaient pins les événements des 
temps plus ou moins éloignés qu'il s'agissait de raconter, mais ceux des 
temps très-modernes, dont les héros récemment enlevés avaient des 
témoins encore virants de leur existence , des parents, des amis et aussi 
des ennemis. Si la tâche était moins difficile, sous le rapport de l'txac- 



— IV — 

titude des faits à retracer, elle devenait plus délicate, plus épineuse en 
ce qui touchait les jugements à porter sur des hommes dont la cendre 
était à peine refroidie, et, dans maintes circonstances, il fallait un cer- 
tain courage pour écrire avec vérité et juger impartialement les actes 
de ces contemporains. 

Ifichaud ne recula devant aucun des désagréments, on pourrait même 
dire des dangers auxquels l'exposait sa responsabilité d'éditeur; il eut 
dans plusieurs occasions des luttes plus ou moins vives à soutenir contre 
les prétentions ou les susceptibilités de personnes appartenant à des 
défunts qu'on ne trouvait pas assez gloriflés ou qu'on trouvait traités 
trop sévèrement, et toujours il sut maintenir avec énergie les droits qu'a 
l'historien de raconter les faits auxquels la célébrité des personnages a 
donné de la notoriété, et de juger les actes de leur vie publique ou leurs 
écrits, s'appuyanl sur cette sentence qui sert d'épigraphe à son livre : 
On doit des égards aux vivants, on ne doit aus morts que la vérité. 
(Voltaire.) 

Il concourut personnellement à la rédaction d'un grand nombre d'ar- 
ticles de cette biographie moderne pour laquelle sa prodigieuse mémoire 
des hommes et des événements lui fournissait d'abondantes ressources. 
Il terminait le trente-deuxième volume de ce supplément (quatre-vingt- 
quatrième de l'ouvrage entier), lorsque la mort est venu l'enlever. 

Michaud vit dans la Restauration, le triomphe de la cause que, pendant 
diX'huit ans, il n'avait cessé de servir avec un zèle et un dévouement les 
plus dignes d'éloges. Dans les circonstances difficiles qui accompa- 
gnèrent cette Restauration, il se joignit aux royalistes qui n'épargnèrent 
aucun effort pour en préparer les voies ei fixer en faveur des Bourbons 
l'indécision les souverains alliés, notamment de l'empereur de Russie, 
arbitre suprême de la situation. I.es commissaires du roi, MM. de Sémallé 
et de Polignac, trouvèrent en lui un puissant et courageux auxiliaire 
pour l'impression et la propagation ries diverses proclamations adressées 
aux Français par les membres de la famille royale. Enfin, lorsque, après 
l'entrée des alliés dans Paris, le prince de Talleyrand, qui exerça à cette 
époque un crédit momentané mais immense sur l'esprit du czar, par- 
vint ii obtenir de ce souverain uue déclaration par laquelle ses allies et 
lui se refusaient formellement 'i traiter avec Napoléon ou tout autre per- 
sonne de sa famille', ce fut à l'imprimeur Michaud que le secrétaire de ce 
dip'omale s'empressa de porter cette déclaraliou qu'il était essentiel de 
publier sans le moindre retard, afin d'éviter que le czar ne revînt su: la 
dr^terminalioii qu'on était parvenu k lui faire prendre. Michaud apporta 
dans cette grande afTaire tonte l'aclivit»' dont était capable son zèle plein 
d'ardeur. Le soir même une épreuve rie la déclaration mise sous les 
yeux de l'empereur de Russie recevait de sa propre main une addition 



des plus importantes (1), et le lendemain matin, celt3 déclaration, pla- 
cardée sur tous les murs de Paris , engageait irrévocablement la parole 
des souverains alliés. La cause des Bourbons était gagnée. 

Quand on réfléchit que le sort de la France se débattait en ce moment 
entre les irrésolutions d'Alexandre, les négociations pressantes de Cau- 
laincourt et les convulsions du colosse impérial, qui, profondément 
blessé mais non encore abattu, menaçait de ressaisir son pouvoir par un 
suprême effort, on ne peut se dissimuler que le concours de l'imprimeur 
royalile offrait tous les caractères d'une héroïque témérité , et l'on peut 
afiQrmer que cet acte de dévouement, si périlleux dans les circonstances 
où l'on se trouvait alors, ne contribua pas moins que tout ce qu'il avait 
fait jusque-là au succès de la Restauration. 

De pareils services réclamaient une brillante récompense; mais au rai- 
lieu des bruyantes démonstrations d'attachement et de fldélité qui entou- 
raient le trône à peine relevé, ils furent à peu près perdus de vue, et le 
courageux serviteur reçut pour tout salaire la croix de la Légion 
d'honneur et le titre d'imprimeur du roi, qui , depuis longtemps déjà, 
lui était prorais par les princes exilés. 

Cette rémunération parut, avec raison, insuffisante à Michaud; elle 
ne lui sembla pas en rapport avec les périls auxquels il s'était exposé et 
les persécutions qu'il avait endurées. 

Cette sorte d'ingratitude ût naître en lui des dispositions peu favo- 
rables à l'égard du souverain pour lequel il avait sacrifié son repos et 
jusqu'à sa vie, et dont il était loin , d'ailleurs , de partager les ten- 
dances libérales. Dans son goût exclusif pour les anciennes institutions 
monarchiques et pour le pouvoir absolu, qu'il considérait comme le 
•eul moyen de gouverner les peuples, les concessions que fit Louis XVIII 
aux idées révolutionnaires de 89, et la charte qui en fut la conséquence^ 
parurent à ses yeux autant de fautes et de faiblesses qui devaient entraîner 
de nouveau la chute du règne des Bourbons. Sans vouloir jamais tenir 
compte des circonstances difficiles au milieu desquelles s'était opérée la 
Restauration, sans admettre l'impossibilité de rétablir la puissance royale 
sur des bases qui depuis longtemps n'existaient plus, et d'en revenir à un 
système que vingt-cinq ansde révolution avaient rendu incompatible avec 
l'esprit de la génération nouvelle, Michaud ne ce^sa de blâmer les actes 
de la Restauration et surtout la condescendance ^a elie apportait dans le 
choix de ses agents. Cependant les sentiments monarchiques et le culte 



(i) La phrase ajoutée de la maio même de l'empereur Alexandre était celle-ci : 
« Ils peuvent même faire plus (les souverains alliés), parce qu'ils professent ton- 
« jours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France Mit 
I grande et forte. ^ 



d€ ta légitimité étaient trop profondément gravés dans son cœur pour 
que rien pût les détrnire, et son opposition n'allait pas au delà de son 
apprécialion personnelle sur la marche du gouvernement ; si le salut du 
trône eût exigé de lui de nouveaux sacrifices, il n'eût pas un senl ins- 
tant hésité à les faire. 

En 48Î3, Michaud fut nommé directeur de l'imprimerie royale , mais 
les soins et la surveillance qu'exigeait cette importante administration 
la forçant de négliger les affaires de son commerce qui étaient [pour lui 
d'une importance plus grande encore , il se démit de cet emploi. 

Sans avoir une supéri<H*ité de talent comparable à celle de son illustre 
frère, Michaud possédait un mérite littéraire qui le rendait propre au 
genre historique qu'il avait adopté et qui avait principalement pour 
objet les graiids événements qui signalèrent la fin du siècle dernier et le 
commencement du siècle actuel, ainsi que la vie des hommes qui y ont 
pris part, événements qui, in eux seuls, offrent plus de matière que ceux 
de plusieurs des siècles passés. Témoin attentif et bien informé de ces 
événements, doué d'une mémoire extraordinaire, il en gardait Odèleraent 
la trace, et nul ne savait mieux que lui en préciser la date et les circons- 
itnces. Il avait suivi pas à pas toutes les phases de la révolution fran- 
çaise, en avait apprécié avec justesse et discernement les causes et les 
conséquences, et dissertait avec talent sur cet intéressant sujet. Sa con- 
versation vive, animée et peuplée de souvenirs était alors des plus atta- 
chantes. 

Le supplément de la Biographie universelle, particulièrement consacré 
ï la nécrologie des contemporains, offrait à Michaud un cadre favorable 
pour placer les portraits qu'il était dans sa spécialité de tracer, et si, 
dans la première partie de cet ouvrage, son nom ne figure que rarement 
dans la liste des collaborateurs, on le trouve au bas d'un grand nombre 
d'articles du supplément. Quelques-uns de ces articles sont très-impor- 
tants, entre autres ceux de Louis XVlll, Ferdinand VII, Dumouriez, le 
prince Eugène, Saint-Simon, Talleyrand et surtout celui de Napoléon Bo- 
naparte, auquel il a donné un développement qui n*est plus celui d'une 
simple notice, mais bien d'un abrégé historique. 

Il a déployé dans ces articles le talent d'un véritable historien, et les 
faits sont retracés a* ". une clarté de style qui en rend la lecture 
attrayante. Ayant fait plusieurs années la guerre, Michaud était plus à 
même que bien des narrateurs, de décrire les mouvements stratégiques 
des batailles livrées par les grands généraux dont il raconte les exploits, 
et d'en discuter le mérili'. 

On a néanmoins reproché ii cet écrivain d'avoir un peu trop souvent 
svbordoniié ï sa propre manière de voir, son jugement sur certains 
hommes politiques, et de n'avoir pas toujours conservé, dans ses appré- 
ciations, l'impartialité que lui commandait son devoir d'historien. Son 



— m — 

Article sur Napoléon Bonaparte, le plas étendu de tous ceux qu'il a écrits, 
e( l'on peat même dire de tous ceux que reoferme la Biographie um- 
venelle, t particulièremeut donné lieu à ce reproche. 

Sans doute, aux yeax des enthousiastes et fanatiques admirateurs 
quand même de ce grand homme, il peut paraître que certains actes de 
st Tie politique et de sa diplomatie sont présentés ayec trop peu de 
bienveillance, et que les erreurs et les fautes commises dans le cours 
d'une carrière si féconde en grands événements ont été jugées avec 
une sévérité qui, quelquefois, peut ressemblera un défaut d'impartialité ; 
mais ce reproche pourrait peut-être aussi s'adresser en quelques circons- 
tances à ceux de ses plus dévoués partisans qui ont écrit sur cet inté- 
ressant sujet. Ce n'est pas la faute de l'historien si les faits qu'il est 
obligé de raconter tels qu'ils ont eu lieu, comportent en eux-mêmes le 
blâme dont ils sont l'objet et prêtent à la critique. On ne peut nier d'ail- 
leurs, que, rendant justice entière au rare mérite de Napoléon comme 
législateur, et surtout comme homme de guerre, l'auteur ait manifesté, 
dans une foule de circonstances, son admiration pour la grandeur de 
son génie et l'héroïsme de son courage. On ne peut dire non plus que le 
dernier acte et le tragique dénoùment de ce grand drame historique ne 
soient traités avec le sentiment d'une véritable sympathie, et que le plus 
grand hommage ne soit rendu au sublime caractère qu'a déployé cet 
infortuné monarque dans les derniers instants de sa vie. 

Il est peu d'hommes dont la carrière ait été aussi laborieuse que celle 
de Michaud. Éditeur d'ouvrages importants dont la publication exigeait 
beaucoup de soins et de travail, de cette Biographie universelle dont il 
fallait constamment diriger la marche, former les nomenclatures, pour 
laquelle il fallait obtenir le concours des écrivains les plus célèbres, sti- 
muler leur zèle, revoir avec eux leurs articles qu'il importait de main- 
tenir dans l'esprit général de l'ouvrage; auteur lui-même d'un grand 
nombre de notices dont quelques-unes fort importantes (1), la vie de 
cet homme fut dévouée tout entière au travail et complètement privée 
de distractions. Malheureusement cette existence, qui aurait dû être pour 
lui une source de fortune ou au moins de grande aisance, s'est trouvée 
en plusieurs circonstances compromise par des revers, des pertes com- 
merciales (2) et par ces procès qui accompagnent inévitablement toute 



(1) Le nombre des articles insérés par Michaud dans la Biographie univer- 
selle jusques et y compris le lxxxiv» volume, est de 1,320. 

(2) En 1833, l'incenJie d'une maison, rue du Pot-de-fer, dans laquelle Michaud 
occupait un vaste magasin rempli d'ouvrages en feuille, consuma la totalité de 
ces imprimés, qu'il n'avait pas eu la précaution de faire assur»^r, et lui causa unt 
perte immense. 



— VIII — 

Yasle entreprise, malheurs qui, dans les dernières années de sa vie, le 
réduisirenl à un état de gêne extrême. Son travail était devenu son 
unique ressource, et c'est la plume à la main, qu'à l'âge de quatre-vingt- 
trois ans, la mort est venue le ravir à l'affection d'une famille intéres- 
sante dont il était le seul appui. 

On doit à cet écrivain, en dehors de la Biographie universelle ^ une His- 
toire de Louis-Philippe, roi des Français, 1 vol. in-8', Paris ; une Notice 
historique sur lu princesse Louise de Bourbon^ duchesse de Parme^ br. in-lS. 



BIOGRAPHIE 



UNIVERSELLE 



1SUPPI.ÉMEI1T 



V 



VANDEBERGUE - SÉURRAT 

(Claude) était un actif et habile 
négociant (roricans, non-senlement 
Irès-experl clans l'art d'acheter à 
prix doux et de revendre à prix fort, 
niais initié, tant par des études spé- 
ciales et par la rétlexion que par 
la contemplation des faits et par la 
pratique, aux théories administrati- 
ves et commerciales, plein d'initia- 
tive et au besoin sachant manier la 
plume pour soutenir une opinion. 
Il ne s'en avisa que tard cependant. 
Né vers 1725, il approchait la cin- 
quantaine quand il publia ses pre- 
mières lettres par la voie des re- 
cueils hebdomadaires ou mensuels. 
Il élaittrès-liéavec l'abbé Ameilhon, 
et plusieurs de ses morceaux lui 
sont adressés. Il en est qui sont 
des pièces intéressantes pour l'his- 
toire commerciale de nos provinces; 
il en est où se trouvent formulées, 
cinquante années ou plus avant 
leur réalisation, des idées en har- 
monie avec le progrès actuel, et qui 
devaient se développer dès qu'elles 
r.uraient été incarnées dansles faits. 
Nul doute que de nos jours cet es- 
timable représLMitanl du commerce 
rwxv 



n'eût été promu par un de nos cen- 
tres commerciaux aux honneurs de 
la députation nationale, et qu'il 
n'eût été dans les commissions de 
la Chambre un des membres fré- 
quemment et utilement consultés 
sur les matières économiques. Mais 
sa mort eut lieu en 1783, à Versailles 
même, sa ville natale. Tout ce qui 
nous reste de lui est renfermé en 
un volume unique dont voici le 
titre (tel qu'il se trouve, non dans 
l'approbation du livre donnée par 
Rayrac, mais sur la première page 
naème) : Voyage de Genève et de la 
Touraine , suivi de quelques opus- 
cules par M"', 1779, in-lî. La 
principale partie de cet ouvrage est 
le Voyaqe à Genève, publié d'abord 
en dix lettres adressées « une femvie 
de lettres et successivement insérées 
dans quelques journaux. Ensuite 
vient le Voyage en Touraine, lequel 
ne consiste qu'en une lettre (i 
l'abbé Ameilhon), dont l'apparition 
première eut lieu dans le journal 
de Verdun. Suivent les Opuscules 
au nombre de trois, savoir : 1' Hé- 
flexions sur la nécessité d'acrorder 
de la considération à l'étal de corn- 

4 



2 



VAN 



VAN 



merçant.li M. l'abbé A**' (ne sent- 
on pas là déji 1»* souffle et l'œuvre 
de ia révolution, dont peu s'en 
faut que les conseils ne se po- 
sent en exigences?); 2" Projet de. 
création de considals supérieurs dans 
les grandes villes du royaume, avec 
établissement d'une chaire de droit 
commercial (toujours des aspira- 
tions au progrès ou îi la réforme, 
aspirations en avant, sinon du siècle 
qui le voyait éclore, du moins d'un 
grand nombre de contemporains); 
3" Note sur le commerce d'Orléans^ 
adressée à l'abbé Ameilhon. — 
Nous devons remarquer 1" que le 
Voyage de Genève et de Touraine 
toujours avec les deux mentions, 
1779, in-12,se trouveindiqué dans 
Barbier (n" <9427) sous le nom de 
Crignon d'Auzouer, ce qui doit être 
une faute, à moins que Crignon 
d'Auzouer n'ait tenu la piume, Van- 
debergue n'ayant que fourni les ma- 
tériaux; 2" que sous le n° 12577 
du même Barbier s'oflfre à nous, 
cette fois, avec une modilication 
légère de titre et sous un nouveau 
millésime , un Nouveau voyage à 
Genève par Crignon-VanUebergue, 
1783. Est-ce une réimpression? 
est-ce, ce que nous pensons, un 
pur et simple rafraîchissement? 
Dans l'une comme dans l'autre 
hypothèse, la précédente solution 
acquiert un degré de probabi- 
lité nouveau. Mais n'oublions pas 
que môme en ce cas il reste tou- 
jours à Cl. Vandebergue la grosse 
part , celle des idées ainsi (jue 
des faits , et de plus , que les 
trois opusrules lui reviennent tout 
entiers, puisqu'on ne reveiidKiue 
explicitement pour personne; la 
gloire d'en avoir été soit le badi- 
geonueur, soit le leiriturier. — 
Vandehbehgue (Georges) , avocat 
du roi au biiilliage d'Orléans , 



puis prévôt, puis lieutenant géné- 
ral de police, mort eu n48 et au- 
teur d'un recueil de Poésies qui ne 
sont pas plus mauvaises, mais pas 
meilleures non plus que tant d'au- 
tres, était peut-être, était probable- 
ment le parent de notre Claude 
Vandebergue-Seurrat, le négociant 
et l'économiste; mais la preuve nous 
manque. Z. 

VANDELLI (Dominique), méde- 
cin et surtout naturaliste souvent 
cité, naquit à Padoue vers 1732 et 
mourut peu de temps avant la fin 
du siècle. Il aimait la locomotion 
et le travail; il entreprit des voya- 
ges scieniifiques qui le conduisirent 
jusqu'en Portugal; il possédait les 
idiomes de la péninsule et surtout 
le portugais, au point d'écrire aussi 
couramment et aussi correctement 
la langue qu'un naturel du pays. 
Il séjourna longtemps dans l'un 
comme dans l'autre royaume. Mal- 
heureusement il y prit ou du moins 
il y garda un peu de cette antipa- 
thie aux méthodes rationnelles et 
au progrès que l'on peut sans in- 
justice reprocher aux universités 
hispaniques : la doctrine de l'irri- 
tabilité rencontra en lui un de ses 
adversaires les plus âpres et les 
plus fougueux, et sa polémique fut 
entachée, îi l'égard de Ilaller, de 
jjersonnalités regrettables. Aussi, 
et malgré le bruit qu'il essaya de 
faire autour de son nom, est-il de • 
meure pluiôt fameux que célèbre 
en tant que médecin ; et si, comme 
naturaliste, il n'eût joint au zèle un 
esprit juste et la persévérance dans 
l'observation, il n'occuperait dans 
riiistoire de la science qu'un rang 
très-inférieur. Voici les litres de 
ses ouvrages dont, (îomme on va le 
voir, nous formons deux groupes : 
l'un qui traite de physiologie ou de 
médecine (il se compose de sept 



VAN 



VAN 



morceaux); l'autre, où c'est d'his- 
toire naturelle qu'il entretient ses 
lecteurs, en contient également de 
six i\ huit. I-II. Trois lettres qui 
touchent à la doctrine de l'irri- 
tabilité , savoir : 1^ Epistola de 
sensibilitate pericranii , periostei^ 
lenduUœ, dune meningis, corneœ et 
medinum, Padoue, 1756, in-8% fig. 
(c'est dans Tordre des dates son 
premier ouvrage); 2" Epistola se- 
cunda et tertia de sensitivitate halle- 
riana, Padoue, 1758, in-8°. III-VI. 
Des Mémoires surquatre sources ou 
i^roupes de sources médicinales, 
Mémoires dont voici l'ordre chrono- 
logique : 1" De Aponi thcnnis , en 
tête d'un fascicule mixte dont nous 
parlerons en fin de compte ; 2" Ana- 
lisi d'alcune acque medicinali del 
Modeuese, Padoue, 1760, in-S"; 
3^ DeW acqua di Brandola , Mo- 
(iène, 1763, in- 4°; 4- De Thcrmis 
agri patavini, accedit apologia ad- 
venus Hallerum , Padoue, 1761 , 
in-4''; VII. Commenlarii de rébus in 
medicina geslis; VIII. Diccionario 
dos termes iechnicos de historia na- 
tural exlrahidos dos obras de Linneo, 
com a sua explicacion , Coimbre , 
1788, in-4"; IX. Florœ Lusilanicœ 
et Brasiliensis spécimen, Coimbre, 
1788. in-4''. X. Fascicnlus planla- 
rum^ cum novis generibus et specie- 
bus, Lisbonne, 1771,in-4''; XI.Diss.. 
De arbore draconis seu dracœna 
(on reconnaît, le sandragon) , acce- 
dit diss. de studio historiœ naturalis 
necessario in medicina, œconomia, 
agricultura, artibus et commercio (ce 
long titre à lui seul suffit pour 
montrer de quel coup d'œil large 
et compréhensif en même temps 
que passionné Vandelli savait en- 
visjirjer l'élude des sciences natu- 
turelles):XII. Epistola deholothiirio 
et testudine coriacea, Padoue, < 761 , 
in-4". C'est en (jueique sorte la 



seule monographie qu'il ait consa- 
crée à la zoologie, car ce n'est que 
d tns un volume de mélanges qu'on 
le retrouve revenant à d(^s sujets 
analogues. Voici le titre exact de 
ce volume (qui pourrait porter ici 
le chiffre XIII, mais qui date de 
ses premiers pas dans la carrière 
scientifique. Dissertationes 1res : 
De Aponi thermis (voy. plus haut 
sous III-VI 1°) ; De nonnullis insecfis 
terrestribus et zoophytis marinis. 
De vermium terrœ reproductione at- 
que tœnia canis, Padoue, <7o8, 
in-8% 5 pi. Val. P. 

VA>DEI\ - BOGAERDE - VAi> 
TERBRLGGE (André-Jean-Louis 
le baron), savant économiste et 
homme d'État, naquit à Gand le 17 
juillet 1787, de parents appartenant 
par leur origine et leurs alliances 
aux fismilles les plus distinguées de 
la Belgique et de l'étranger. Son 
père, implacable ennemi de la ré- 
volution, confiason éducation, ainsi 
que celle de ses deux autres fils, à 
nn prêtre régulier qui refusa de 
prêter le serment d'abjurer les prin- 
cipes monarchiques. Ce digne et 
savant ecclésiastique enseigna à ses 
élèves les langues latine, française, 
flamande , et leur prodigua les 
bienfaits d'une bonne et solide édu- 
cation. Le jeune Vanden-Bogaerde 
reçut en outre d'un artiste flamand 
en réputation des leçons de dessin 
et de peinture. Dès sa première 
jeunesse, il montra des qualités ai- 
mables et un talent de plaire qui, 
plus iard, et pendant tout le cours 
de sa vie, le firent chérir de toutes 
les classes de la société. L'agricul- 
ture, l'industrie, le commerce, et 
surtout l'économie politique, fu- 
rent l'objet de ses études de pré- 
dilection. 

Après un séjour de deux ans dans 
la capitale d • la Belgique, Vandeu- 



h VAN 

Bopr^erde reTiiu h Waes-Miins(or, 
où (lemeiiraient ses paronls. En 
1816, il fut nommé nitMnbrc. des 
États provinciaux, puis, en 1817, 
membre de la sotiété de littérature 
et des beaux-arts de Gand. — Le roi 
des Pays-Bas lui confia en 1818 
l'emploi de bourgmestre de Waes- 
Munster, et quand, deux ans après, 
il alla à Saint-Nicolas, chef-lieu du 
pays de Waes, occuper le poste de 
commissaire de district, les habi- 
tants de sa commune lui exprimè- 
rent par de vives démonstrations 
leursregrets et leur reconnaissance; 
proclamant que, pendant la trop 
courte durée de son administra- 
lion, il avait marché sur les traces 
de son digne père, en se montrant 
le bienfaiteur du pauvre et le dé- 
fenseur impartial des intérêts de 
ses administrés. 

Pendant 9 ans, Vanden-Bogaerde 
s acquit, dans ses fonctions de com- 
missaire de district, la plus haute 
considération; les communes, les 
Etals députés, et surtout le gou- 
verneur de la province de Flandre- 
Orientale, M. le baron Vandoorn- 
Van-Wescapelle, surent apprécier 
sesgrandesqualiiésadminislratives. 
En 1828, il se vil appelé à une plus 
importante position, comme com- 
missaire de district et de milice 
dans sa ville natale, la capitale de 
la province de Flandre-Orientale. 
Pendant le cours de sa précédente 
administration, il avait écrit sur le 
pays de Waes un livre plein d'in- 
térêt, dans lequel on peut voir tout 
ce qu'il lit pour le bien-être de ces 
contrées. 

En venant s'établir à Gand, Van- 
den-Bogaerde y lit construire une 
vaste et belle maison, dans laquelle 
il réunit une précieuse colleclio i 
de tableaux lenioignant du bon 
goûi de son propiiétaire, dont tous 



VAM 

les loisirs furent désormais consa- 
crés à une sérieuse élude des scien- 
ces et des beaux-arts. 

Au mois de février 1830, à la 
veille des grands événements qui 
amenèrent le démembrement du 
royaume des Pays-Bas, le roi Guil- 
laume !"■ le nomma gouverneur de 
la province du Brabanl-Septenlrio- 
nal. Pendant les douze ans qu'il 
occupa ce poste de haute confiance, 
à cette époque de trouble et de ré- 
volution, il entretint une corres- 
pondance intime avec le roi ei le 
j)rince royal, qui tous les deux ai- 
maient Vanden-Bogaerde autant à 
cause de ses excellentes qualités 
de cœur, qu'à cause de son zèle 
infatigable comme fonctionnaire pu- 
blic. Les discours annuels au nom- 
bre de douze, qu'il prononça pen- 
dant le cours de son administration 
provinciale, sont les meilleurs do- 
cuments pour l'histoire de celte 
contrée dans ces temps agités qui 
virent expulser la maison d'Orange 
des provinces voisines, alors que le 
Brabant - Septentrional, presque 
entièrement catholique comme le 
sud, resta inébranlable dans sa li- 
délilé à la royauté des Nassau. 
Lorsque le roi Guillaume, au mois 
de novembre 1830, congédia tous 
ses employés belges, il maintint 
Vanden-Bogaerde dans ses fonc- 
tions de gouverneur. En 1831, il 
le nomma chevalier de l'ordre du 
Lion néerlandais; puis, en 1832, 
il lui conféra le tilre de conseiller 
dÉlai. 

En 1840, son successeur Guil- 
laume 11 réleva au grade de coiii- 
mandeur de cemêmeordredu Lion 
néerlandais et le nomma son cham- 
bellan. 

En 18-42, à l'occasion du mariage 
de S. A. R. la princesse Sophie des 
Pays-Bas avec le grand-duc héré- 



VAN 

(Jilaire de Saxe-Weimar, ii obtint 
la place de grand échanson de la 
couronne et de grand officier de la 
maison du roi. 

A son avènement au trône des 
Pays-Bas, le roi Guillaume III vou- 
lant, comme ses prédécesseurs, té- 
moignera Yanden-Bogaerde le prix 
qu'il attachait à son mérite et à ses 
éminentes qualités, lui envoya (en 
1849) les insignes de grand'croix 
de l'ordre de la Couronne de chêne, 
et l'ordre équestre du Brabant-Sep- 
tentrional , qui l'avait reçu dans 
son sein en 1840, le nomma dix 
ans après son président. 

Nombre de sociétés savantes des 
Pays-Bas et de l'étranger l'attachè- 
rent à leurs honorables travaux. 
Toujours actif et rempli de zèle 
pour les intérêts de la science et 
des arts, il établit dans la capitale 
du Brabant-Septentrional le siège 
d'un corps scientifique, artistique 
et littéraire, lequel possède, dans 
l'un de ses vastes salons, le portrait 
(le son noble créateur peint par A. 
N. Vanderen, artiste distingué de 
Bois-le-l)uc. 

En 1835, Vanden-Bogaerde avait 
acheté la seigneurie de Ileeswijk et 
Dinther,dontil lit rebâtir l'antique 
chfilea'.i dansle style du moyen âge; 
c'est là que dans un heureux loisir 
il acheva ses jours au milieu des 
souvenirs de tout le bien qu'il avait 
eu le bonheur de répandre autour 
de lui pendant le coui's de sa la- 
borieuse carrière. 11 mouriU le 17 
janvier 18o5, laissant trois fils, dont 
deux, lestés habitants du château 
d'IIeeswijk, y conservèrent la pré- 
cieuse collection d'antiquités, de 
tableaux, de livres et de curiosités 
qui font de celte demeure un véri- 
table nuisée, et sont un monument 
de famille qui ne cessera de raj»- 
peler à la postérité un liomnie de 



^^\N 5 

rare mérite, dont le nom est ins- 
crit avec honneur dans les fastes 
du pays qui l'a vu naître, à côté de 
celui du souverain qui le combla 
de ses faveurs. Vanden-Bogaerde a 
publié plusieurs écrits qui, non 
moins que les actes de sa vie, sont 
de nature à lui assurer un honora- 
ble et perpétuel souvenir ; en voici 
la nomenclature : 

1° Essai sur l' encouragement et 
le développement de la Tisseranderie 
dans la Flandre-Orientale. (Gand, 
un vol. in-12. Hollandais.) 

2" Le District de Saint- Nicolas, 
jadis pays de Waes, dans la pro- 
vince de Flandre-Orientale ^ considéré 
dans ses rapports physiques, politi- 
ques et historiques, suivi d'une des- 
cription particulière de chaque ville, 
vilUuje ou communauté de district. 
(Saint-Nicolas, 1823, 3 vol. in-8» 
avec figures. Hollandais.) 

3° Rapport à la Société d'agri- 
culture et de botanique de Gand, sur 
la culture et la manipulation de la 
garance. (Messager des sciences et 
des arts, à Gand, 1828. Français.) 

4" Coup d' œil rapide sur r histoire 
de la Belgique et de la Pologne, ap- 
pUquéaua; événementsde i^SO. (Bois- 
le-Duc, 1831. Français.) 

■6" Essai sur l'importance du com- 
merce, de la navigation et de l'in- 
dustrie dans les provinces formant le 
royaume des Pays-Bas, depuis les 
temps les plus reculés jusqu'en 1830. 
(La Haye et Bruxelles, 1845, i vol. 
Français et hollandais.) D"" W. 

VAN DEN BROÏXK (Pierre), 
marin hollandais, le fondateur de 
Batavia, naquit à peu près en même 
temps que la république des Pro- 
vinces-Unies, c'est-à-dire entre la 
par-ification de Gand (1571) et le 
traité d'union d'LUrecht (15S1). 11 
montra de bonne heure une grande 
aptitude et un goût d''s plus vifs 



c 



VAN 



pour le commerce, puis bieulôl pour 
]à navigation commerciale. L'Éiat 
naissanl on favorisait dès celte 
époque le développement; et la 
jt'une confédéralion présentait le 
rare spectacle de la lutte sur place 
pour l'indépendance et de la lutte 
au dehors contre les éléments et 
les étrangers pour l'expansion de 
l'industrie et de l'activité nationales. 
LesPortugais, les Espagnols avaient 
ouvert la voie des grandes et lucrati- 
ves aventures équatoriales et natu- 
rellement s'étaient taille la grosse 
part. Les cités néerlandaises eurent 
le mérite de comprendre que ce qui 
restait encore nétait pas à dédai- 
gner, et même elles devinèrent 
que les uns, ne pensant qu'à l'or, 
leur laissaient , par cela même, le 
lilon bien autrement fécond du tra- 
fic; que les autres, tout récemment 
tombés ou en train de s'atrophier 
sous le joug stérilisateur de l'Èscu- 
rial, |)Ouvaient, un peu plus tôt, un 
peu plus tard, se laisser spolier par 
ceux que naguère ils méprisaient. 
Ces prévisions, la première moitié 
du dix-septième siècle les vit se 
réaliser ; et Van den Broeck. est un 
de ceux qui préparèrent , et faci- 
litèrent ce mouvement. Sa jeunesse 
.se p:issa eu ^^rande partie sur les 
côtes d'Afrique , où nous le a oyons 
se distinguer dans quatre voyages 
successifs, le premier au cap Vert, 
les trois autres au sud de la Ligne 
et sur les côtes de la Guinée méri- 
dionale. 11 y trouva les Portugais 
au royaume d'Angora, les l'ortu- 
gais encore lorsciu'il s'agit, pour 
ses compatriotes cl lui, de remonter 
les eaux du tleuve Congo , et tou- 
jours et partout les Portugais 
lorscprou ciitrepril de pénétrer à 
l'intérieur du Loan^iO. Les tirail- 
lements , les conlliUs qu'amena ce 
contact pronièienl au voyageur 



VAN 

hollandais et lui donnèrent l'expé- 
rience en même temps que l'habi- 
tude des difficultés de toute espèce, 
épisodes indispensables d'un éta- 
blissement en pays étranger, où 
non-seulement le climat, les habi- 
tants, la nature dés choses sont 
hostiles, mais où viennent s'adjoin- 
dre à tant d'obstacles les jalouses 
concurrences de rivaux; et ses 
compagnons le regardaient en mê- 
me tempscomme bon marin, comme 
administrateur, comme homme de 
tête et de ressources, lorsqu'on 
IGl I, âgé de trente et quelques an- 
nées, il revint jouir d'un intervalle 
de quelque repos en sa patrie. La 
Compagnie hollandaise des Indes 
était alors au lendemain d'un dou- 
ble échec sur la péninsule de Ma- 
lacca et désespérait presque de ja- 
mais réussir k former aux Indes, 
comme le conseillaient les plus ha- 
biles marins, un centre de puis- 
sance d'où tous ses établissements 
d'Orient reçussent soit des vivres , 
soit des secours, lorsque, par un 
heureux hasard, l'amiral Reynst, mis 
par les directeurs à la tôle d'une ex- 
pédition nouvelle, jeta les yeux sur 
l'habitué des côtes d'Afrique pour le 
placer en qualité de premier com- 
mis à bord d'un de ses navires, le 
Nassau. '^'i l'amiral, ni celui sur le- 
quel tombait son choix n'avait l'idée 
alors que les île.-: de la Sonde ne 
tarderaient pas à devenir le ihéA- 
tre principal de leur activité. Ici 
commence la période vraiment im- 
portante de sa vie. Elle embrasse 
dix-neuf ans. Nous la diviserons en 
trois phases. 

La llolte partit du Texel le 2 
juin 1()13; et longtemps sa navi- 
gation fut loin d'être jirompte, 
puisqu'on n'atteignit la rade de Tile 
d'Anjouan que le ilJjuin 1G14 (un 
an donc et un jour après qu'on 



VAN 



VAN 



i 



avait appareillé). La traversée, en 
revanche , avait été des plus heu- 
reuses; et il faut remarquer que 
deux fois au moins l'on avait relâ- 
ché aux baies de Saint-Antoine et 
de Saint-Vincent d'abord, et plus 
tard à l'ile d'Annobon, où, par ie 
passé , les Hollandais avaient eu 
fort à se plaindre des Portugais, 
maisavaientfortementréprimé celle 
insulte et où, cette fois, soil souve- 
nir des représailles un peu rudes 
qu'ils avaient exercées, soit crainte 
des forces présentes qu'étalait l'a- 
miral batave, ils purent se ravitail- 
ler et d'eau et de fruits dé icieux, 
non-seulement sans collision, mais 
avec force civilités et force offres 
de services de la pari du gouverneur. 
Les navigateurs ne s'en tinrent pas 
moii)ssurleursgardes(/»/7/um ?■/«/;('/'- 
turbatœ rei diffidere); s'ils eussent 
été tentés de négliger ce précepte, 
Van den Broeck était là qui ne leur 
permeitait pas de l'oublier. Ainsi 
devant Anjouan , Reynst envoya le 
premier commis du Nassau deman- 
der aux chefs de Tile la permission 
d'acheter des rafraîchissements, ce 
qu'il obtint à des conditions favo- 
rables tant d'un roitelet musulman 
que l'on qualifiait roi (inélik), i\\ie 
de la veuve d'un prince dont l'em- 
pire avait embrassé tout l'archi- 
pel des Comores.etqiii, soit comme 
apanage, soit autrement, possédait 
dans Anjouan la ville peu connue 
de Deinonio. MoUanaPsechora ^lel 
est le nom qu'il donne à cette 
princesse et qui , très-déjiguré, 
d(.'vrait peut-être s'écrire Maoulana 
Begham) lui fit un accueil qui 
montre assez à quel point le vi- 
siteur avait la parole persuasive 
et s'enlendail à paraître néces- 
saire, jetant ainsi des jalons pour 
l'avenir, obtenant des renseigne- 
ments utiles et nouant des rela- 



tions. Aussi l'amiral le mit-il de 
nouveau et sur-le-champ à contri- 
bution pour explorer l'ile de Ga- 
sisa, que sa proximité d'Anjouan 
(50 kilomètres seulement l'en sé- 
parent) semblait désigner pour une 
station avantageuse; puis pour 
prendre connaissance des parages 
que baigne le sud de la mer Rouge, 
e(, à cette occasion, il le promut 
au grade de capitaine-major du na- 
vire qu'il montaii (toujours le Nas- 
sau). Sa première mission fut cour- 
te, 'Van den Broeck ayant bien vite 
reconnu que l'île n'offrait qu'un 
mouillage insuffisant et des dangers 
graves de la part des belliqueux 
habitants, qui s'y livraient bataille 
sans cesse. L'autre exploration fut 
plus laborieuse. Il eut d'abord à 
longer tout le littoral de Méiuide, 
à doubler les caps d'Orfoul et de 
Guardafoul, puis, après s'être diri- 
gé quelque temps le long de la 
pUige africaine et vers le cap de 
l'Éléphant ou Ras-el-Fll, h traver- 
ser, vers le 12" de latitude nord, 
la manche de Bab-el-Mandeb pour 
aborder à l'Arabie Heureuse, où 
jusqu'alois jamais Hollandais n'a- 
vait porté ie pied, ni mémo fait 
llotler sur la cote la voile d'un 
navire. Chemin faisant , souvent 
il avait marché très-vite, et pen- 
dant qu'il serrait les rivages de 
Mélinde, vlngt-qualre heures lui 
suffirent pour parcourir de 250 k 
3l)0 kilomètres ^11 dit 60 lieues). 11 
découvrit près du cap d'Orfoui une 
belle baie que ne portait encore 
nulle carte et qu'il dénomma baie 
de N.issau ; il reconnut que les 
populations de tout ce pays, le 
long de la côle non arabe de 
Bal>-el-Mandeb, étaient défiantes , 
farouches et insociables. La cùle 
arabe atteinte, il vint mouilU;r d'a- 
bord au-dessous et près d'Aden, où 



8 



VAN 



le soin qu'il eut de présenter les 
Etals-généraux et le prince d'Oran- 
ge, ses souverains, comme les al- 
liés, les amis du padichrih de Gon- 
stantinople, lui valut du p:oHver- 
neur Iça-Aga une réception gra- 
cieuse, mais sans conclusions déci- 
sives. Il mil alors le cap sur 
Chichiri, port un peu plus septen- 
trional et résidence d'un pacha su- 
pt-rieurau premier, et seul dès lors 
ayant pouvoir d'octroyer aux Hol- 
landais l'autorisation de commercer, 
soit à tout jamais, soit temporaire- 
ment. Van den Broeck eut quelque 
peine î» le déterminer. Le pacha 
partait d'un principe de défiance : 
des marchands indiens, persans, 
abyssins, madécasses fréquentaient 
la rade , fort grande et fort com- 
mode, de sa ville de Chichiri ; il 
craignait qu'un peuple si dilférenl. 
des Asiatiques et des Africains ses 
coreligionnaires et ses hùtcs habi- 
tuels, ne s'avisfil d'attenter au pri- 
vilège de sa rade. Finalement, 
l'éloquence de l'Européen triom- 
pha, les arguments irrésistibles ai- 
dant; la nature des choses, d'ail- 
leurs, et la modicité de ses deman- 
des ne pouvant laisser de doutes sur 
la loyauté de ses vues : il ne sou- 
haitait, pour commencer da moins, 
(ju'un modeste comptoir (pi'habite- 
raient un simple facteur et deux 
hommes de service ; puis cet éta- 
blissement, il le disait et il disait 
nmi, ne devait être qu'un essai; le 
grand b:it de Claasz Vischer, son 
facteur pendant ces premiers in- 
slanis, serait surtout d'apprendre 
i'arahe, puis , grAce ;i la connais- 
sance de l'idiome, de s'enquérir 
des besoins et des goùls des habi- 
l.iuls pour les satisfaire (mi leur 
portant les produits de l'Europe, 
tandis qu'on les débarrasserait du 
superflu des leurs. Lui-même , 



VAN 

ailleurs, il ne voulait ni';ne pou- 
vait rester, il était impatient d'aller 
rejoindre la grande flolte qui cin 
glait vers l'est et qui devait avoir 
touché Java. En effet , il quitta 
bientôt son comptoir naissant ; et, 
après avoir séjourné un moment à 
Koursini , où ne purent le retenir 
les démonstrations affectueuses de 
Saïd-Bou-Saïdi,trop ami, selon lui, 
des Portugais, après avoir remarqué 
l'île d'Engagno, après avoir donné 
commission au général Both, qu'il 
rencontra ramenant en Hollande 
quatre gros vaisseaux à riche car- 
gaison, de communiquer aux direc- 
teurs de la Compagnie le résultat 
de ses investigations de la côte 
méridionale, tant à l'est qu'au nord 
du détroit de Bab-el-Mandeb, il vint 
jeter l'ancre dans le port de Bantam 
le 30 décembre 1614. 

Il avait dix-huit ans alors que 
Houtmann, le premier des Hollan- 
dais, avait jeté dans cette ville 
les fondements d'un comptoir, qu'il 
avait été contraint bientôt d'aban- 
donner, mais qui, rétabli deux ou 
trois ans plus tard, était devenu le 
centre d'où rayonnaient, soit de- 
vers Ceylan et l'Inde cisgangétique, 
soit devers lesMoluqueset Célèbes, 
les tlottilles commerçantes qu'ex- 
pédiait la Compagnie. .1. P. Coen y 
commandait alors en chef au nom 
de celle-ci. Van den Broeck avait k 
peine eu le temps d'ailerrer, qu'il 
reçut de lui commission d'aller 
chercher des vivres à Jakatra 
pour les transporter aux Moluques. 
Jakatra , qu'avaient aperçue et 
Houtmann et Harmanzen et Mate- 
lief et Verhoeven, le premier sans 
vouloir y descendre, les deUx autres 
sans y porter grande attention, le 
dernier avec assez d'enthousiabinc 
pour en déclarer dans un rapport 
la situation bien autrement avan- 



VAN 



VAN 



lageuse que celle de Bantam, était 
toujours négligée par les Euro- 
péens, y coîiiprisles Hollandais; et 
ceux-ci n'y taisaient que des ap- 
paritions passagères pour s'appro- 
visionner, non de marchandises, 
mais d'objets de consommation im- 
médiate. Van den Broeck, tout en 
ne s'attardant point en une ville où 
sa seule atîaire était d'opérer de 
lapides achats, s'aperçut vite, bien 
qu'il n'eût certes pas eu confidence 
des idées de Verhoeven, qu'il y 
avait là tous les éléments d'une 
station, d'une exploitation centra- 
les, éléments dont rien ne prouvait 
que Bantam présentât véritable- 
ment la réunion. Provisoirement, 
cependant, il garda ses remarques 
pour lui ; et, reprenant la mer, il 
lut bientôt à mi-chemin de Banda. 
11 y fit rencontre de lieynst, au- 
quel, ainsi qu'à Both naguère, il 
rendit compte immédiatement de 
ce qu'il avait soit vu, soit t'ait, soit 
projeté sur les cotes de la mer 
Rouge, et qui le chargea d'aller 
installer un autre facteur dans l'ilo 
(disons plutôt dans les iles) de Bo- 
ton. Ce n'était qu'un détour léger. 
Bientôt il l'ut au lieu de sa destina- 
tion ; et Rini , le gouverneur des 
Moluques, lui donna coup sur coup 
diverses petites missions, auxquel- 
les il dut de ne pas voir d'un bout à 
l'autre, et de ses yeux, tous les in- 
succès de son amiral Reynst dans 
l'ile de Banda. 

De retour enfin à Bantam, en 
automne, épo(}ue à la(}iielle nous 
terminons la première phase de 
son action aux Indes, il reçut de 
Coen l'ordre de revisiter, en <jua- 
lilé de Président des établisse- 
ments qu'il pourrait y former, ers 
parages arabiques dont nui Kuro- 
péen, sauf lui, n'avait de notion : 
de plus, il devait en passant don- 



ner un coup d'œil à Priaman et 
Tikou (deux points de l'ile de Su- 
matra), et s'aboucher avec le roi de 
Cey lan . Ces deux pays lui fournirent 
matière à quelques observations 
utiles ; mais, quoiqu'il eût mouil- 
lé dans la rade de Balagama, le 
temps lui manqua pour remplir à 
la lettre la seconde partie de ses 
instructions. Le monarque chin- 
galais était alors loin du littoral. 
Du rtiste, le but qu'avait en vue 
Coen, n'en fut pas moins atteint. 
Le 11 janvier suivant (en iGIO, 
par conséquent), il jeta l'ancre à 
Chicheri, où il retrouva son éta- 
blissement en bon état; et, quatre 
jours après, il fit voile pour Moka, 
où il ne rencontra que des navires 
orientaux; et, ce qui devait le 
charmer, grande facilité de com- 
merce, tant avec les indigènes 
qu'avec la caravane de Suez et de 
lialeb, qu'amena le mois de mars. 
Mais Van den Broeck n'était pas de 
ceux qui s'endorment sur leurs 
lauriei's : non content du trafic 
lucratif et commode qu'il venait 
d'organiser sur le littoral, il réso- 
lut de vérifier s'il ne serait pas 
possible de s'étendre à l'intérieur, 
et, en tout cas, d'explorer par lui- 
même les richesses naturelles du 
pays. Il obtint du gouverneur un 
passe-port pour se rendre à Scra- 
sia, le chef-lieu du pachalik dont 
faisait partie Moka, et un firman 
enjoignant à tous les cheiks ou 
autres chefs dont il traverserait le 
pays, de le défrayer et de l'accueil- 
liravecdistinction. Van den Broeck 
ne prit d'auU'es compagnons de 
voyage qu'un commis et un trom- 
pette. 11 parcourut ainsi de deux 
cents à deux cent cinquante kilo- 
mètres tantôt passant des monta- 
gnes dont une à pentes abruples 
et presque inaccessibles ^à ()fouz\ 



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!;intO)t saluant diMîomhreuses mos- 
quL't\s ei un tombeau monumental 
d'une niagniticence qui rétonna, tan- 
tôt trappe de ia feitilitéd unsol où 
loute l'année, dit-il, labours, semail- 
les et récoltes marchaient de front 
en même temps. C'est ainsi qu'il at- 
teignit Serasia, d'où bientôt, com- 
me ce n'était que le chef-lieu no- 
minal, il diit pousser douze kilom. 
plus loi» jusqu'à Chenna, pour y 
rencontrera sa maison de plaisance 
le pacha, dont l'autorisation eiit 
consolidé son établissement en 
Arabie. De nos jours encore, on 
peut trouver de l'intérêt, et même 
quelque chosede neuf auxdétailsde 
cet itinéraire et duséjour à Chenna. 
Le Hollandais reçut un accueil des 
plus polis; on lui montra les curio- 
sités du pays; on le fêta même. Mais 
il ne trouva chez le haut fonction- 
naire pas moins de réserve que de 
civilité. Soit que les enlours du 
pacha eussent été froissés d'en- 
tendre son trompette sonnera l'en- 
trée du fort habité par leur maitre 
et sous les fenêtres du harem l'air 
" Guillaume de Nassau, » comme 
si harem et fort étaient déjà le lot du 
nouveau venu, soit parce que pen- 
dant que Van den Broeck s'enfon- 
çait à l'intérieur, son navire, au 
lieu de rester à Moka, s'était avan- 
cé au nord jus(pràDjeddali,elsem- 
blait se préparer à pénétrer plus 
loin encore, ses demandes n'ob- 
tinrent qu'une lin de non-recevoir 
tout aussi impatientante (}u'un re- 
fus et provisoirement équivalente au 
refus le plus formel : « D'abord, 
ce n'est pas moi, pacha, (jui puis 
vous autoriser. Pour les élablisse- 
meiiLs à demeure, il faut l'a^zrément, 
il faut un lirman de Sa Ilauiesse. 
Ce n'est pas tout ; ici, car ici nous 
sommes voisins de la Mekke » 
(en effet, l'on n'en <'st guère qu'à 



i ,200 k. !), a nul giàour ne peut met- 
tre les pieds, sans aller contre les ha- 
tits, sinon contre le Qoran; il vous 
fautunfetwahducheikhou-'I-islàm. 
Attendez que notre kodjah écrive 
à Stamboul, et surtout attendez les 
réponses. Nous aurons le hatti-ché- 
rif au bout de l'année, le feiwah 
avant deux ans, si l'on ne le refuse 
pas. » Notre voyageur n'eut garde 
d'attendre. Mauvaise plaisanterie, 
ou simplement mauvais vouloir, 
c'était pour lui tout un. Il ne pou- 
vait triompher de celui-ci, se ven- 
ger de celle-là encore bien moins, 
— à moins que sa vengeance ne fût 
de les laisser à leurs vieux us, à leur 
stagnante routine, ne leur deman- 
dant rien de leurs produits, ne leur 
aj)portantrienderEurope. Aussi, de 
retour à la côte, après l'excursion iur 
fructueuse, non content de renon- 
cer à s'installera Moka et d'exploi- 
ter les environs, supprima-t-il le 
comptoir de Chichiri, au grand re- 
gret et des habitants et de leur 
prince. Se rabattant alors sur l'Inde 
cisgangéiique, il vint mouiller à 
Surate ; et là, malgré des obsta- 
cles de plus d'un genre, il parvint 
à placer sur un pied à peu près so- 
lide un comptoir à côté de celui 
qu'y possédaient les Anglais. Il en 
fonda même d'autres en des locali- 
tés, les unes déjà exploitées, les 
autres convoitées par eux, telles 
que Brochia, Kandaya, Ahmedabad. 
Il ne faut pas demander si ceux-ci 
l'y virent avec chagrin : il n'est 
pas de moyens qu'ils n'employè- 
rent pour le faire congédier; et 
l'on |)eut dire qu'ils n'épargnèrent 
point Tarjent pour s'acquérir cette 
chance de monopole à toute ou- 
trance... Si Penjnmd numviis. . ., 
etiam lus. 1! y eut même un instant 
où, lassé d'avoir à déjouer tant 
d'intrigues et a se défendre de tant 



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VAN 



11 



de chicanes, Van den Broeck s'a- 
visa du remède héroïque, un brus- 
que et complet déménagement. 
Mais la population, mais plus en- 
core les trafiquants possesseurs de 
navires orientaux, faisant le com- 
merce, soit que la concurrence 
intereuropéenne leur portât pro- 
fit, soit qu'ils redoutassent pour 
leur cargaison la violence et la cu- 
pidité biitanniques, s'empressèrent 
de témoigner leurs regrets de celte 
retraite, et supplièrent, ou plutôt 
requirent le gouverneur mogol de 
lui faire faire voile arrière. Van 
den Broeck donc resta, non plus 
par pure tolérance, mais sur les 
instances des indigènes, et s'il fut 
stipulé qu'il devrait obtenir, pour 
que son établissement fût définitif, 
l'agrément du Grand Mogol ou de 
son durbar, évidemment ce ne fut 
que pour la forme : provisoire- 
ment il existait , provisoirement 
les calomnies de ses concurrents 
étaient frappées de paralysie, et 
nul doute sérieux ne pouvait s'éle- 
ver sur le résultat. Les Anglais 
n'en revinrent pas d'élonnement; 
mais cet élonnement ne démontre 
que mieux le mérite de leur adroit 
adversaire. Ils répétèrent que son 
départ n'avait été qu'un simulacre, 

qu'un vain jeu Jeu? soit! Mais 

vain jeu? Le mol cesse d'être juste : 
Leur compétiteur avait bien joué. 
i\ous glisserons sur les missions 
de plus en plus laboiieuses et dé- 
licales dunt l'investit pendant les 
douze ou quinze mois suivants la 
confiance toujours croissante du 
général Goen, et qui l'amenèrent, en 
juillet lG17,sur lescôles d'Afrique, 
où déjà nous l'avions vu. Aux en- 
virons des caps d'Oifoui et Guar- 
dafoui, son navire lut ballu par une 
tempête des plus furieuses qui , 
non seulement le poussa dans les 



eaux de la manche de Bab-el-Man- 
deb, mais devant laquelle il fut 
obligé de fuir voiles arrière jus- 
qu'à l'Inde, au sud de la pénin- 
sule de Goudjerate; encore ful-il 
réduit à se faire échouer en attei- 
gnant la tôle de Daman, la der- 
nière ville importante que possé- 
dât au sud le Grand-Mogol, dont 
alors la domination ne comprenait 
rien ou presque rien du Dekkan. 
Aucun des siens pourtant ne périt, 
et même il put sauver partie de ses 
marchandises, qu'il mit à couvert 
derrière un abri improvisé; après 
quoi, presque seul, il franchit la 
courte dislance qui le séparait 
de Surate , comptant y trouver 
des moyens de reprendre la mer en 
frétant galiolle ou yacht, prame ou 
jonque. Il espérait à tort. Les moyens 
de transport, il est vrai, ne man- 
quaient pas : il put compter jusqu'à 
sept navires en rade à Surate. 
Mais tous les sept étaient des na- 
vires anglais, et les sept capitaines 
furent unanimes à lui refuser toute 
aide. Ils ne voulurent pas même 
mettre à sa disposition la moindre 
chaloupe. Force eût donc été d'a- 
cheter et de faire venir de localités 
lointaines quelque embarcation 
qu'on n'eût pas vue avant de l'ac- 
quérir, et qui peut-être u'eûl pu, 
chargée de son équipage, tenir la 
mer jusqu'à Java. Ne voulant ni 
courir ce risque, ni ruiner par des 
frais disproportionnés son comp- 
toir naissant, l'intrépide naufragé 
prit uu héroïque parti : ce fut de 
se rendre par terre, en traversant 
toute l'épaisseur du Dekkan, à la 
côte orientale de la péninsule, d'où 
probablement il ne lui serait plus 
diîlicile de se rendre à la pointe 
de Malakael aux ilesmalaisieiuies. 
Des Hindous même, àquehiue peu- 
plade (pi'ils apparlinsseut, très- 



12 



VAN 



VAN 



peu acromplissaient en lolaliu* ce 
voyau'e de plus de mille kilomètres 
(|ue rendaient dos plus pi'uibles les 
inontaj,Mies, les rivières, et presque 
partout l'absence de routes pralica- 
l)les, et que hérissaient de périls, ici 
les bêtes féroces, \i\ les hommes plus 
léroces qu'elles, barbares à peine 
échappés h la vie sauvage, vivant 
de la vie de bandits, et tantôt les 
uns, et tantôt les autres en éiat de 
iîuerre entre eux. Cent Irenîe-deux 
iiommes, dont cent trois Hollan- 
dais et viniït-neuf Asiatiques, qui 
naguère avaient formé l'équipage 
(lu Nassau, se mirent en route avec 
lui pour partager ses aventures et 
ses périls. Des bœufs portaient ses 
bagages et ses marchandises, et ses 
hommes étaient armés comme pour 
enlrer en campagne. Le dépari dut 
avoir lieu vers le commencement 
d'octobre (IGIT). 

Les premières journées se pas- 
sèrent paisiblement îi parcourir les 
dépendances orientales du Goud- 
gerale (Nocherni , Gandivi, Ar- 
maou). Mais ils n'eurent pas plutôt 
mis les pieds sur les terre? des Kad- 
jepoutes qu'ils durent prévoir et 
même qu'ils eurent des hostilités à 
repousser. A cinq kosses (soit 30 k.) 
d'Armaou , les liabilanis d'Onvvi 
prétendirent, en dé;iit du passe- 
port dont Van deu Broeck s'était 
muni, lui faire payer un droit par 
homme et pour chaque bœuf chargé. 
Il .s'ouvrit le passage cependant 
sans bourse délier ; mais 20 k. plus 
loin, Ji Kamela, il trouva la route 
barrée par de ;iros arbres et fut as- 
.sailli de toutes p:irls. Vingt-cinq 
coups de mousquet réduisir<;nl les 
assaillants à fuir, non sans perle, 
et à se tapir dans les bois, d'où plu- 
rent encore des flèches, auxquelles 
ripostèrent des balles : un de ses 
Tartares, dan;i ces engagements, eut 



le dos fendu en deux par un Japo- 
nais au service des Européens. Le 
lendemain, il fallut marcher ensei- 
gnes déployées au travers de hautes 
et âprt s montagnes, puis jouer de 
l'arme ii feu et de l'arme blanche 
au sortir du défilé contre le com- 
mandant d'un fort voisin, à la solde 
du râdjâ de Partibassa (ou Parla- 
ba?): trois colonnes de cavalerie 
arrivèrent successivement sur îa 
petite troupe hollandaise aux cris 
de « Mahar kotta , inahar kotta 
(tue, lue ces chiens, w c'est-k-dire 
ces Infidèles). Le gouverneur était 
en personne à la tête de la pre- 
mière. Van den lîroeck les al- 
tendil de |)ied ferme et en bon or- 
dre, et ne donna, que lorsqu'ils 
furent à la dislance par lai voulue, 
le signal d'un feu nourri qui cou- 
cha par terre, entre autres victi- 
mes, le gouverneur ; les deux autres 
corps, en dépit de leur ardeur, ne 
furent pas plus heureux. Et vaine- 
ment les fantassins, embusqués 
dans les jongles le long de la route, 
décochèrent, tant qu'ils furent sur 
leurs terres, leurs flèches et leurs 
dards contre les voyageurs. Trois 
seulement de ces derniers res- 
tèrent morts sur la place... Il est 
vrai que Ningt-hnit étaient blessés. 
-Mais qu'était-ce au prix des perles 
qu'avaient à déplorer les belliqueux 
Kchalriyasde Parlibassa? Les Hol- 
landais en apprirent le nombre 
exact le lendemain, quand ils pu- 
rent se reposer, iuattaqués en 
même temps ((u'inolfensifs , sur 
les terres du Dekkan. Quatre-vingt- 
ci[i(i des ennemis étaient tombés 
sous leurs coups; et sur le bûcher 
du gouvfTueur étaient montés, pour 
y périr dans les flammes, tous ses 
domestiques, ses esclaves et son 
harem. La population du Dekkan 
était alors en guerre avec son 



t 



VAN 

voisin le râdjâ de Partibassa : l'é- 
chec que venait de faire éprouver 
aux soldats de ce prince turbulent 
et inquiet la suite de notre Hollan- 
dais ne putdonc que lui valoir un af- 
fectueuxet parfait accueil de la part 
des Dekkanais. Cependant il ne 
put se dispenser de rémunérer à 
beaux réaies de huit comptant l'es- 
corte armée qu'on s'empressa de 
lui donner pour atteindre Van- 
dandérin ; et là encore, pour avoir 
le droit de quelquesjours de repos 
et droit de passage, il crut sage de 
composer, préférant avec raison 
perdre un peu de monnaie que du 
temps et des hommes. Bientôt 
après, il eut franchi l'espèce de 
mur que forme la double chaîne 
des Gates, salua de loin les deux 
forts d'Aneque et Taneque sis 
chacun sur des cimes opposées. 
Laissant ensuite ses malades à Pa- 
loda sous la garde d'un commis, 
pour ne pas retarder indéfiniment 
sa marche, il atteignit un yaste 
camp de 16 ou <8 k. de tour, que 
commandait, à la tête de 80 000 ca- 
valiers, plus de l'infanterie en pro- 
portion , un général abyssin que 
son mérite et quelque peu d'intri- 
gue avaient investi d'un pouvoir 
équivalent k celui de régent. Sim- 
ple esclave, d'abord, d'un grand du 
Dekkan (qui l'avait acheté 20 pago- 
des, soit 80 fr.), après la mort de 
son maître, il avait épousé sa veuve, 
s'était fait chef de routiers qu'il 
porta successivement à 5,000, tous 
cavaliers, et après avoir longtemps 
levé la dime sur les passants de 
facile composition, le quint ou dou- 
ble quint sur les récalcitrants, avoir 
longtemps déjoué les efforts de Ni- 
zam Djehàn (le roi du Dekkan) pour 
s'emparer de sa personne, il était 
devenu le personnage le plus consi- 
dérable de sa cour, son génér'ilis- 



VAN 



13 



sime, son beau-père, puis enfin 
le gendre mourant, comme de rai- 
son, le tuteur, le tout-puissant tu- 
teur du jeune fils de sa fille. 
Mélik-Anbâr (c'était le nom, disons 
plutôt le sobriquet royal (1), de ce 
quasi-monarque) tenait tête alors 
aux forces du Grand-Mogol. lUe 
montra plein de courtoisie pour 
Van den Broeck, lui fit présent 
d'un sabre du Japon, d'un poi- 
gnard de Java, d'une veste d'or 
et de poil de chameau, lui de- 
manda des nouvelles de ses malades 
de Patoda et voulut le retenir à 
son service. C'est son attitude à 
rencontre des Radjapoutes de Par- 
tabrissa qui lui valait ces égards. 
Il y a plus : quelques députés de 
ceux-ci étant venus présenter leurs 
plaintes contre le voyageur, comme 
leur ayant enlevé leurs chevaux, 
l'ex-chef de héros de grandes routes 
ne leur répondit que par des propos 
de ce genre et en riant : « Eh bien! 
le voilà devant vous, que ne le pre- 
nez-vous ? » ou bien : « Pourquoi 
vous laissez-vous enlever vos che- 
vaux?» Le Hollandais ayant décliné 
ses offres, Anbàr n'en fi[ pas plus 
froid visage à son hôte, et il lui 
donna de si main un p;isse-port 
pour les autres pays à traverser. 
Tous n'étaient pas do ses sujets ou 
de ses amis, et plus des deux tiers 
(le la route restaient à faire. De 
Djikedon à Kafrio (près de 60 kos- 
ses ou 300 k.), il fut presque coiis- 



[D On sait que melilc (ou melek) on 
arabe veut dire roi : anhar (on, comme 
r(''<nt Vaii (ien iJroeck, ainbaur) est 
probablement l'ori-inal de notre mot 
aiubre; A c'est un de ces sobriquets 
par anliplira.se [sous, goul, yd out^ 
f/ouhcr, etc., que d'un bout i»' l'antre 
de l'Orient on donne à ces pauvres es- 
claves, au teint fuligineux. 



Ml 



VAN 



tamment sur les domaines du Grand- 
Moiïol : on lui refusa l'entrée de la 
ville royale de Kaoulas, et il dut 
dresser ses tenies au village de 
Chamentapour ; il ne put non plus 
visiter Goikound, attendu, lui dit- 
on, que là se trouvaient nombre 
de harems, zénànas et antapou- 
ras, des grands du royaume ; à Bag- 
ganagar, il eût à subir une capti- 
vité de quelques jours, n'ayant pour 
demeure qu'une vieille grange, et 
lorsqu'il redevint libre, il vit, tou- 
jours à Bagganagar, le gouver- 
neur de Masulipatan lui retenir le 
sauf-conduit d'Anbàr,sous prétexte 
que donner passage à tant de 
monde îi la fois serait un acte de 
haute imprudence. « Prenez, leur 
dit-il, par Pétnpoli, d'où vous vous 
rendrez à Paliakate. » Tel fut en 
eftel le chemin qu'il prit d'abord; 
mais, arrivé au gros bourg d'Ibra- 
himpatan , il fléchit vers Masuli- 
palan, but premier de son voyage 
terrestre et où son plan avait été 
de reprendre la mer. M;iis là en- 
core, surgirent des obstacles. La 
police de cette ville voulait qu'il lui 
remît ses arme.> ; et, pendant ce 
(•oiiflit, il apprit que ses malades 
avaient été séquestrés à Normol. Il 
revint sur ees pas, tenta sans fruit 
de se les faire reridre, et, chaque 
jour, plus circonvenu par des pé- 
rils de toutes sortes, tantôt gagnant 
Péiapoli j)ar Badour sans pouvoir 
y entrer, tantôt rebroussant chemin 
jusqu'à Mout.'pouli, ici se voyant 
refuser des vivres contre argent, là, 
faute d'un canot, que personne ne 
voulait lui louer ni lui vendre, forcé 
de passer à la nage, sa troupe et 
ui, kMM's armrssur les épaules, les 
flotî- hérissés de brisants, aiiu d'at- 
ttMudre le yacht d'un compatriote 
(Hans de Haas, gouveriicu; eu ces 
parages), il atteignit enlinl*aii:«kate 



VAN 

et le golfe du Bengale. C'était en 
janvier 1018. Il eût pu dès lors ^'-e 
rendre aux îles de la Sonde. Il se 
laissa déterminer par Hans de Haas 
à prendre part à ses croisades contre 
les Portugais; et là, tout en s'ini- 
tiant à la parfaite connaissance de 
la côte de Coromandel où nous le 
verrons reparaître plus d'une fois, 
il acheva de se familiariser avec 
les principes et les habitudes mili- 
tairos dont il avait si fortement 
l'instinct : cinq bâtiments, dont trois 
frégates, composaient leur escadre. 
Il n'est pas dit que de très-riches 
ou très-nombreuses prises aient 
récompensé leurs excursions. 
Van den Broeck fut plus heu- 
reux cà la cour du roi d'Achin, 
qui, tout fier qu'il fût de ses ré- 
cents succès sur le roi de Pahan, 
consentit, grâce à l'habileté du né- 
gociateur, à renouveler son traité 
avec les États. Vingt et un mois 
s'étaient écoulés pendant ces cour- 
ses si multipliées et si périlleuses. 
De retour à. lava, son point de dé- 
parl,il y trouva tout enagilationet 
en péril (7nov. 1618). Coen était en 
guerre avec le roi de Banlam, que 
probablement avaient animé les 
dénonciations des Anglais, et se te- 
nait sur la défensive. Ces mêmes 
Anglais, au mois de décembre sui- 
vant (1618), mettaient la niain par 
trahison sur un navire batave, le 
Lionnoir, qui venait de Pafane. A 
cette uouvelle.VandenBroeek, qui, 
de Jakatr.i s'apprêtait, par ordro 
sans doute, îi faire voile pour Su- 
rate, prit tout à coup une décision 
dont l'initiative, en compromettant 
un moment sa responsabilité, ne 
peut que lui faire honneur aux 
yeux de tout juge impartial. Ju- 
geant qu'une course toute com- 
merciale n'ofl'rail pas d'urgence à 
l'heure d'une pareille crise, il se 



VAN 



VAN 



15 



dit que l'important était pour ors 
de fortifier si bien la loge de sa 
nation à Jakntra qu'elle fût à l'abri 
de toute insulte anglaise... ou au- 
tre..., puisque les roitelets du pays 
prenaient tout Tair de passer à l'é- 
tat de marionnettes anglaises, et 
puisque, d'ailleurs, les Anglais 
avaient là, tout près de l'embou- 
chure du fleuve, une loge mieux 
située que la leur. Il commença 
par entourer ses bâtiments de pa- 
lissades et d'un rempart de terre. 
Les Jakatrais répondirent en com- 
mençant à leur tour des foriifica- 
tions. Van den Broeck n'en fut que 
plus résolu et plus ardent : il ac- 
céléra les travaux; les palissades 
devinrent enceintes continues; les 
pierres de taille remplacèrent la 
terre et le bois, et le tout prit le 
nom de Batavia. Vidourg-Bâm 
(c'était le nom du potentat de Ja- 
katra) faisait, pendant ce temps, 
construire sous la loge anglaise 
et d'après un plan anglais une es- 
tacade qui barrait le fleuve. Deux 
jours après, les boulets volaient de 
part et d'autre; des Hollandais et 
des Anglais , voire des Jaka- 
trais mordaient la poussière ; 
les succès se balançaient. La loge 
anglaise cependant recevait assez 
d'avaries pour que les Anglais, à 
Bantam, demandassent instam- 
ment au roi de celle ville qu'il exer- 
çât, pour pux, des représailles en 
incendiant la loge hollandaise. Ce 
prince, fin politique qu'il était, se 
contenta d'envoyer à Vidourg-Ràm 
de 3 à iOO hommes, c'est-à-dire 
juste assez pour n'être pas détrôné 
par ses nouveaux voisins, mais 
trop peu pour les écraser eux- 
mêmes. Le danger ne laissait pas 
d'être immense pour ceux-ci. L'ne 
flotte britannique de onze voiles 
menaçait de franchir le détroit de 



a Sonde et pouvait, d'un instant 
à l'autre mouiller en vue de Ja- 
katra : heureusement Coen, bien 
moindre en forces cependant, 
trouva moyen de lui barrer le 
passage et, sans combattre, para- 
lysa tous ses mouvements. Mais 
immédiatement après il s'éloigna 
pour aller passer de trois Ix six 
mois aux Moluques. L'ami des 
Anglais en profita pour se montrer 
de plus en plus hostile à leurs ri- 
vaux; et, finalement, les voyant 
battre avec vigueur sa propre ca- 
pitale, et k la veille d'y faire brè- 
che, il eut recours h la trahison 
pour simplifier l'imbroglio : simu- 
lant la modération et la fatigue, il 
signa un traité ou si l'on veut un 
armistice avec Van den Broeck, 
qui, moyennant 6.000 réaies de 
huit une fois données, garderait ses 
fortifications « in statu quo », nul 
d'une autre nation ne pouvant bâ- 
tir à 40 mètres â la ronde; mais 
une fois l'argent en ses mains et 
Van den Broeck ayant été, sur son 
invitation, lui rendre visite, il le 
retint prisonnieret voulut le forcer 
à donner aux siens l'ordre de ren- 
dre leurs forts au roi, s'ils ne vou- 
laient qu'il pérît dans les supplices. 
Il le fit môme mener la corde au 
cou sur le rempart de J.ikatra 
pour que sa vue et ses exhortations 
décidassent les Holiandais à céder. 
Mais, loin de li, Van den Broeck, 
grAce au poste qu'il occupait, s'a- 
perçut que, sur un point, le rem- 
part ne pouvait tenir longtemps si 
l'on continuait à bijltre en brèche, 
et il révéla tout haut devant ses 
gardiens celte particularité à ses 
amis, généreux a(!te de patriotisme 
que lui firent expier ces mêmes 
gardiens par d'ir.dignes brutali- 
tés, et qui, du reste, ne produisit 
pas le résultat espéré. Soit que 



R 



VAN 



VAN 



les Néerlandais, ainsi qu'ils le di- 
rent, n'eussent plus do poudre qus 
pour un jour, soit qu'en s'èloif^nanl 
Coen leur eût dit qu'en cas extrême 
mieux vaudrait qu'ils se rendissent 
aux Anglais qu'aux Javanais, une 
capitulation eut lieu le 3i janvier 
(1619), conforme au vœu de tous 
les habitants de rétablissement 
nouveau qui remettait les forts au 
chef anglais Dael, et dès le lende- 
main cet oflicier se faisait livrer 
toute l'argenterie du général Coen. 
Le traité ayant été signé aussi par 
Vidourg-Rûm, et ce dernier d'ail- 
leurs n'étant ici que l'instrument des 
Anglais, il est assez clair qu'immé- 
diatement Van den Broeck eût dû, 
selon les clauses de l'accord, re- 
couvrer sa liberté. C'est ce que les 
deux dignes alliés se gardèrent de 
faire, ne croyant leur victoire as- 
surée qu'en tenant sous clef 
l'hoa^me dont l'activité leur était 
surtout redoutable, et, grâce à 
cette perfidie, n'apercevant plus nul 
nuage à l'horizon, nul revers pos- 
sible à leur triomphe. Il en fut tout 
autrement: en présence de l'astuce 
indoue, il y a toujours place pour 
linatiendu. Le pangoram ouràdjà 
de Bantam, à la nouvelle de l'inci- 
dent qui donnait, et aux Anglais 
qu'il n'aimait guère, et à son rival 
de Jakatra qu'il n'aimait pas , 
un surcroit décisif de puissance et 
de richesses, rompit tout net avec 
les demi-mesures : 2,000 soldais se 
mirent en route par ses ordres, 
sous le chelde toutes ses troupes 
et entrèrent dans Jakatra où na- 
turellement on les prit pour des 
auxiliaires. Admis au palais, cet 
oflicier, après avoir remis ii Vi- 
dourji-Uûm une lettre de son maiire, 
prolila bientôt d'un moment de 
lèle-à-lèle avec lui pour lui met- 
tre le poignard sur la gorge, et lui 



rendant perfidie pour perfidie, 
faire occuper foutes les avenues 
du palais par les forces qu'il avait 
amenées. Les Anglais ne purent 
que prendre h la hâte la roule de 
leurs comptoirs, que même ils se 
virent bientôt obligés de quitter et 
qu'enclava Batavia sans cesse 
croissante ; les Hollandais cessè- 
rent d'être inquiétés par les ban- 
des de Jakatra et reçurent des 
vivres à la condition de ne pas 
coniinuer leurs fortifications. Van 
den Broeck, sorti de sa prison, 
put croire qu'il allait devenir li- 
bre. Mais provisoirement il fut 
conduit à Bantam, où ensuite il fut 
retenu. Moins brutalement traité 
que naguère, il était cependant 
entouré d'entraves, épié, traqué, 
tandis que, par tous les moyens, 
espoir et menaces ou appel à la 
reconnaissance, on tentait de l'a- 
mener à rendre ses forts, à délais- 
ser ses établissements. Il tint boa, 
ne dit ni oui ni non, et par des 
avis secrets pressa ses compa- 
triotes de pousser les travaux des 
fortifications jusqu'à ce que les 
temps devinssent plus favorables 
aux idées de leur chef captif; 
ceux-ci achevèrentleur enceinte et 
d'autres ouvrages, apposèrent en 
grosses lettres sur leur porte prin- 
cipale le nom de Batavia, puis fi- 
nalement se mirent en disposition 
d'éloigner par les armes tout sur- 
veillant, tout assaillanl qui préten- 
drait les rappeler à la lettre de 
conventions imposées par la force. 
Cette politique, qu'on ne dévoila 
que graduellemeni, mais qui ne 
laissait pas que d'être assez dia- 
phane par instants, mit deux ou 
trois fois V.in den Bioeck en dan- 
ger d'être poignarde. Heureuse- 
ment Coen finit par revenir des 
Moluques (25 mars 1020), amenant 



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VAN 



17 



I 



dix-sept voiles, mouilla sous le 
fort et débarqua douze compagnies 
qui bientôt eurent franchi les trois 
kilomètres qui séparent Jakatra 
de la plage. Trois jours après (le 
29) la ville était prise, le roi en 
fuite, tout ce qui restait de la po- 
pulation mâle et adulte passé au 
fil de l'épée, les murailles rasées, 
et le nom de Jakatra ne fut plus 
qu'un souvenir. L'émotion fut 
grande à Bantam : le pangoram 
chercha pourtant encore à tergi- 
verser. Coen alors vint s'embosser 
devant Bantam (8 avril} et somma 
le cauteleux prince de lui remettre 
sous vingt-quatre heures soixante- 
dix Hollandais que les Anglais lui 
avaient remis en dépôt et Van den 
Broeck: le Javanais n'en remit d'a- 
bord que soixante-quatre et menaça 
le fondateur de Batavia de le tuer, 
quitte à le livrer mort. Finalement, 
s'avouant que cette satisfaction déri- 
soire ne passerait pas impunie, il 
consentit à s'exécuter complète- 
ment ; et Van den Broeck avec 
sept autres fut remis en liberté. Ce 
dénoùment forme la transition de 
la deuxième à la troisième phase 
des services de ce zélé patriote en 
Orient. 

Nous le voyons à présent, im- 
immédiatement après la rupture de 
ses fers, reparaître, par ordre de 
Coen, devant Bantam; mais cette 
fois c'est avec des forces de terre et 
de mer. Il vient retirer de la ville 
du pangoram toutes les possessions 
de la compagnie hollandaise, et, 
tandis que le prince altermoie, il 
détermine quantité de Chinois, ha- 
bitants de Bantam, à déserter leur 
patrie nouvelle, à b'adjoindre k la 
for'iune hollandaise et a venir ha- 
biter sa cité naissaiite. La popula- 
tion de Batavia est quintuplée, 
bientôt elle touchera le décuple..., 

LXXXV 



elle ne s'arrêtera pas là. Le pango- 
ram, auquel, par luxe de précau- 
tion, il fait la plaisanterie d'en sol- 
liciter la permission, feint de ne 
pas tenir à ces émigrants et lui dit 
qu'il n'est pas surpris, puisque, a en 
lui donnant la volée, » il s'est bien 
attendu « à voir d'autres oiseaux 
s'envoler de la cage. » En revanche, 
de moins en moins coulant sur le 
retrait des marchandises, il en vient, 
d'ajournements en ajournements, de 
subterfuges en subterfuges, à retenir 
onze Hollandais qui restent encore 
au comptoir pour le gérer. Van 
den Broeck ouvre les hostilités le 
2 août, et, en peu de temps, enlève 
neuf grosses jonques , trente-trois 
moindres embarcations , quatre- 
vingt-un Javanais et Javanaises de 
Bantam, plus cent trente-deux Chi- 
nois dont maintenant on prohibe 
la sortie et qui n'en connivent 
que plus décidément avec lui. 
Force est enfin au pangoram non- 
seulement de laisser les Hollan- 
dais déménager leurs biens sans 
que rien n'y manque, mais de de- 
meurer aux yeux de tous avec sa 
honte et hors d'état de résister : ils 
n'abusent pas de leur victoire, 
mais ils en usent. Les Anglais aussi 
deviennent plus respectueux. Une 
de leurs escadres paraît, devers le 
détroit de la Sonde, méditer quel- 
que entreprise sur les établisse- 
ments hollandais; mais Van den 
Broeck croise dans cei parages 
avec six gros vaisseaux et un yacht, 
et, par ses manœuvres, il réduit 
un d'eux à venir mouiller sous pa- 
villon hollandais : il est avéré qu'il 

ne pourra tenir Le capitaine 

alors exhibe copie d'un récent 
traite de paix entre les Provinces- 
Unies et l'Angleterre, traite encore 
inconnu, et que le fils d'Albion au- 
rait sans doute garde encore en 



18 



VAN 



portefeuille, s'il eût été de force à 
capturer les Hollandais. La paix 
connue et publiée, ces mêmes An- 
glais , si tiers l'année d'avant , 
prient qu'on leur accorde dans Ba- 
tavia le terrain où jadis fut sis leur 
comptoir , à reifet d'en établir un 
autre. « Mon fort vous incommo- 
derait, » répond l'ex-captif de Vi- 
dourg-Ràm, « vous en seriez trop 
voisins. » Et il leur assigne un au- 
tre point, on peut dire un coin de 
sa ville , à distance respectueuse. 
La même année (1020) le vit revê- 
tir du titre deChefel directeur des 
comptoirs d'Arabie, de Perse et 
des Indes. Ces fonctions, qu'il rem- 
plit pendant sept ans moins quel- 
ques mois, ne furent pas une siné- 
cure pour le titulaire, bien que ses 
traverses n'aient pas été tout à 
fait si grandes. Il eut pourtant de 
graves périls à conjurer. Un na- 
vire hollandais , le Sainsun, s'étant 
saisi de riches cargaisons apparte- 
nant à des sujets du Grand-Mogol, 
ces façons cavalières d agir failli- 
rent (les bons offices des Anglais 
aidant ) faire considérer sérieuse- 
ment à la cour d'Agra les Hollan- 
dais comme des pirates. La compa- 
gnie, dans les provinces soumises 
au Mogol , possédait plus de six 
tonnes d'or, sur lesquelles il était 
facile autant que doux de faire 
main basse. Il fallut toute l'habi- 
leté (le Van den Uroeck à retrou- 
ver les mailles perdues pour rei)ri- 
ser le tissu du traité entre ses com- 
patriotes et les fils d'Akbar. Indé- 
pendamment des comptoirs que 
lui (levaient Ahmedabad, Kâm- 
dâya, lirochia. Surate, il en créa 
d'autres sur des points habilement 
choisis. Non coulent d'être rensei- 
gne par des rapports, il allait sou- 
vent tout inspecter par ses yeux , 
tout raffermir par des instructions 



et des encouragements person- 
nels. Il entretenait auprès du Grand- 
Mogol un agent principal , dit chef 
du commerce, Wouterlleute. Lui- 
même ordinairement résidait à 
Surate , d'où partirent par ses 
soins nombre de navires richement 
chargés, les uns pour la Hollande, 
les autres pour Batavia. Il n'avait, 
du reste, pas négligé l'Arabie; il 
avait revisité la mer Rouge, et son 
gouvernement, ayant par voie di- 
plomatique obtenu du Grand Sei- 
gneur le firman ou haiti-chérif 
qu'affectait de réclamer si haut le 
pacha de Chenna , il établit une 
factorerie dans Aden. C'est sous 
l'administration de Van den Broeck 
que, pour la première fois, des 
navires se rendirent en droiture de 
la Hollande à Surate {le Schoon 
Hove), et de Surate en Hollande 
( le Heusden), les uns et les autres 
en 1G23. Remplacé en 1027 par 
Van Ilassel, Van den Broeck ne 
retourna immédiatement ni U Ba- 
tavia ni en son pays. A Surate se 
trouvait tout nouvellement arrivé 
de Masulipatam un ambassadeur 
persan, Mouça-Beg, qui, sa mis- 
.sion achevée près du directeur des 
établissements de la côte de Coro- 
mandel, avait voulu gagner par 
terre la côte opposée, mais qui 
comptait opérer par mer le reste 
du voyage. C'est Van den Broeck 
qui fut chargé de le reconduire. 
Il profita de l'occasion pour se 
concilier les bonnes grâces du di- 
gnitaire musulman, et il utilisa le 
séjour d'un an au moins qu'il lit 
en Perse (1028), pour y nouer ou 
y préparer des relations avanta- 
geuses au commerce hollandais. 
De retour à Surate (1029), il fut 
prié de remplir une autre et der- 
nière mission : ce fut de recon- 
duire à Java une flotte dont la 



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I 

I 



cargaison représentait douze ton- 
nes d'or. Il eut le chagrin de trou- 
ver la naissante colonie en im- 
minent danger de périr : Batavia 
venait de voir 80,000 Javanais 
l'investir (22 août} , et chaque jour 
rendait la situation plus critique, 
le général Coen, malade alors, ne 
suffisant point aux soins de la dé- 
fense. La présence de Van den 
Broeck, le fondateur de la cité, ra- 
nima les courages. Coen expira le 
âO septembre. Le commandement 
appartint de f^iit dès lors à l'ex- 
directeiir des comptoirs d'Arabie, 
de Perse et des Indes, lequel n'é- 
pargna rien pour inspirer son in- 
domptable résolution à tous. De 
fréquentes et heureuses sorties 
éclaircirent les rangs des enne- 
mis, en attendant que des mala- 
dies vinssent faucher en grand, et 
que l'impatience fit fuir du camp 
tant de sauvages indisciplinés (lu'a- 
vait réunis l'espoir d'un prompt 
succès, d'un prompt pillage. Ces 
prévisions ne tardèrent pas à se 
réaliser. Le 2 octobre, le siège 
était levé. Van den Broeck, à peu 
près au même moment , rece- 
vait le brevet d'amiral pour ra- 
mener en Hollande un convoi de 
sept vaisseaux. Il les ramena sans 
autre perle que celle d'un bâti- 
ment /(' Dordrecht, à bord duquel 
se déclara le feu, et qui ne put 
être sauvé. De retour au Texel, le 
8 juillet 1630, il jugea sa dette 
payée à la patrie et le moment du 
repos venu. Le titre fort honora- 
ble qu'il venait d'obtinir, et qu'au 
r('ste, il ne faudrait pas confondre 
avec celui d'amiral militaire, suf- 
Il.ait à sr'D ambition et lui sembla 
clore convenablement sa carrière. 
Il s'y joignait d'ailleurs une belle 
pension et des distinctions honori- 
liques. Il passa les dernières an- 



nées de sa vie à mettre en ordre 
les notes qu'il avait recueillies à 
l'étranger pendant sa vie acci- 
dentée. 

Son ouvrage dont voici l'intitulé: 
Voyage de Pierre Vau den Broeck en 
Afrique et aux Indes-Orientales, con- 
tient beaucoup de détails intéres- 
sants, mais qu'il ne faut pas tous 
adopter k la lettre, ou qui sont no- 
toirement insuffisants. Personne, 
par exemple, ne sera convaincu que 
les deux Banyans centenaires qu'il 
vit à Bombay, en d6-2i, et dont 
l'un était le père et l'autre le fils, 
eussent le dernier 150 ans, le pre- 
mier 468. Ils s'en donnaient 160 
et 180. Tout l'efiorl de la critique 
de Van den Broeck est de remar- 
quer qu'ils comptaient apparem- 
ment par années lunaires, de telle 
sorte que , des 180 ans du père il 
fallait retrancher 42 ans. C'est dire 
trop et trop peu : trop , puisque 
400 années lunaires équivalent à 
peu près à 97 solaires ; trop peu , 
puisque très-probablement erreur 
ou mauvaise foi viciait le for- 
midable total. Autre exemple. En 
rapportant la grotesque opinion 
des Arabes qui, parlant des cara- 
vanes ensevelies sous les tourbil- 
lons de poussière que le vent 
transporte d'Arabie sur la côte 
orientale de la mer Rouge , pré- 
tendent que les corps qu'on re- 
trouve conservés sous le linceul 
de sable , sont les véritables mo- 
mies de la région uiliaqiie, il se 
donne si peu la peine de protester 
contre cette assertion, qu'on est 
tenté de croire qu'il y souscrit.... 
Sans être Caillaud , Gau ou Bel- 
zoni. il y avait, ce nous semble , 
dans cette naïveté, de quoi faire 
pousser un holii ! Veut-on un au- 
tre échantillon encore de cette 
placidité avec laquelle il enre- 



20 



VAN 



VAN 



gistre sur simple dire ou sur le 
vu? Pour la première fois de sa 
vie, il voit en 1(316, i^ Moka, du 
café dont même il sait le vrai nom 
arabe {alliahawd); même il en dé- 
crit l'infusion ; mais il imagine 
que la couleur noire, qui caracté- 
rise le grain torrêlié, est celle du 
fruit sur l'arbre ! Du reste, comme 
presque tous les voyageurs de 
son époque, il n'est ni botaniste 
ni zoologiste; ce qui n'empêche 
pas que l'histoire nalurelie n'ait 
pu tirer de lui plus d'une indica- 
tion précieuse. 11 est certain, par 
exemple, qu'il est un des pre- 
miers, sinon le premier, auque 
l'Europe dut la connaissance et 
l'exploitation commerciale de la 
fève d'Arabie. Il est attentif à re-1 
lever les phénomènes et les parti- 
cularités qui, depuis, ont intéressé 
si vivement la science. Les flots 
rouges que roule la mer aux en- 
virons d'Aden ne passèrent point 
impunément sous sts yeux, et il 
reconnut que la cause de cette 
couleur n'était autre que la nuance 
des rivières cûtières de l'Arabie 
qui, roulanttorrentueusemeut dans 
des ravins, inondent leurs friables 
rivages et charrient les sables 
rouges qu'elles en détachent. Ces 
eaux, en eflet, et il le signale , 
déposent, pour peu qu'on les gar- 
de, un sédiment arénacé rouge 
assez épais pour que, lorsqu'il est 
en suspens, le liquide en offre la 
teinte; et il émet l'opinion fort 
plausible , qu'il ne faut pas cher- 
cher ailleurs que lii l'origine du 
nom de mer Uouge. Ailleurs, il 
entre dans quelques détails sur 
une éruption du volcan de Goun- 
nepi, dans l'île qui porte ce nom. 
Il mentionne les (•difices, les mo- 
numents et les traditions qui s'y 
rattachent : ainsi , à Chenna, les 



quatre mosquées, dont une a i)lus 
de U)0 colonnes; les bainspublics, 
que les hommes fréquentent le 
matin et les femmes l'après-midi; 
le puits de cent brasses, que l'on 
regarde comme l'ouvrage du pa- 
triarche Jacob; la tour au haut de 
laquelle était renfermé un grand 
lion dans une cage de fer. Somme 
toute, et quoique nous soyons bla- 
sés, nous, hommes du dix-neu- 
vième siècle, nous, touristes, sur 
toutes les impressions de voya- 
ges, le journal de Van den Bro3ck 
est encore du nombre de ceux 
qu'on feuilleterait avec plaisir, et 
parfois avec profit, malgré les fau- 
tes que nous venons de signaler, 
malgré sâ fâcheuse orthographe 
des noms propres orientaux , que 
nous avons tâché d'amender (Jed- 
dah pour Iliddedah, Begâme pour 
Psechora, etc.)- A ce titre et à 
deux autres encore, il mérite 
amplement la place qu'il vient 
aujourd'hui prendre dans la Bio- 
graphie universelle^ et dont, jus- 
qu'ici, nul recueil biographique ne 
l'avait honoré. D'une part, il est 
clair que, soit dans les annales de 
la Hollande, soit dans l'histoire 
générale du commerce et des co- 
lonies, celui-là ne peut sans injus- 
tice être oublié qui, par la création 
de Batavia, jeta les bases indes- 
tructibles de la puissance des Pro- 
vinces-Unies aux Indes, et prépara 
l'assujettissement de tout Java : la 
création de cette puissante cité ne 
saurait s'attribuer à d'autres qu'à 
lui, tout ce qui précède en fait 
foi; et une preuve encore vient 
s'adjoindre à toutes ces preuves , 
c'est la jalousie de Coen lui-môme, 
qui, peu content de riniliative et 
du succès d'un subalterne, feignit 
toujours de méconnaître l'impor- 
tance de la fondation navale et ja- 



VAN 

mais ne voulut adopter le nom 
donné par Van den Broeck à sa 
ville ; le brevet même qu'il lui 
signa de Directeur des comptoirs 
d'Arabie, Perse et Inde, il le data, 
non de Batavia, sa résidence, mais 
de Jakatra qui n'était plus. D'autre 
part, mais ici nous ne nous éton- 
nons plus, les Anglais ont pris à 
tâche, dans tous leurs ouvrages re- 
latifs aux établissements européens 
hors d'Kurope , de laisser dans 
l'ombre le nom de Van den Broeck : 
n'ayant pu supprimer l'homme, ils 
ont fait de leur mieux pour sup- 
primer sa gloire; c'était facile, 
Van den Broeck, dans son patrio- 
tisme et sa modestie, n'ayantdonné 
à la ville que le nom de sa patrie, 
tandis que des Asiaticiues l'avaient 
volontiers nommée Brouki, pour 
Ri'oukpatan, Brouknagar. Val. P. 
VAN DEN ZANDE (Jean- Ber- 
nard), bibliophile belge, avait long- 
temps exercé la médecine avec hon- 
neur à Anvers, sa ville natale. Son 
humanité, son amour du prochain 
l'avaient rendu cher à ses conci- 
toyens non moins que sa science. 
Possesseur avec le temps d'une belle 
fortune, il l'employa presquetouten- 
licre en livres, et, ce que l'on ne sau- 
rait dire eu bloc de tous les ama- 
teurs, en livres bien chois s. Sa bi- 
bliothèque, qui contenait plus de 
six mille articles et dont le cata- 
logue mérite lui-même de figurer 
dans les collections « ad hoc, » était 
remarquable à plusieurs titres. 
D'une part, on y trouvait, outre les 
grandes collections académiques, 
les meilleurs ouvrages s'.ir l'histoire, 
la philosophie, les sciences, les arts, 
les voyages, la critique, la polémi- 
que, les antiquités, les liiltiralures 
grecque, romaine, française, ita- 
lienne , puis nombre d'ouvrages ou 
curieux ou bizarres, hélérodoxes 



VAN 



21 



et singuliers; des incunables, tels 
qu'un Hieronjjmi eplsîolœ, de 1488 
(Venise), un Eusèbe de 1480, un 
De CivitateDei, 1474; de l'autre, sa 
spécialité de docteur s'y révélait par 
l'abondance des ouvrages de méde- 
cine , mais surtout d'ouvrages qui 
semblaient autant de pièces justifi- 
catives de l'histoire de la médecine : 
c'est dans le cabinet de Van den 
Zande qu'un historien de cette 
science eût dû procéder k ses tra- 
vaux: « Spiritualisme, vitalisme,hu- 
morisme, disait le Journal d'Anvers 
du 3i mai 1834, depuis Galien, es- 
prit vaste, mais subtil, qui floris- 
sait au second siècle de notre ère, 
jusqu'à Pinel, qui , de nos jours, 
a apporté l'ordre et la clarté dans 
la pathologie, et Broussais, qui, 
après Jenner a rendu les plus im- 
menses services à l'humanité ; » 
toutes les doctrines médicales se 
trouvaient côte à côte réunies dans 
celte riche collection digne d'une 
société savante, et qu'on pouvait 
s'émerveillerde rencontrer chez un 
simple particulier. Van den Zande 
mourut presque septuagénaire au 
commencement de 1834. Val. P. 

VAN DKN ZANDE, célèbre 
corsaire. Voy. Van de zande. 

VANDERIiOURG (Charles Bou- 
DENs de\ philologue et littérateur 
français, tlamand ou belge d'ori- 
gine, naquit vers 1760 et de bonne 
heure embrassa la carrière na- 
vale. Il était officier de marine 
lorsque la révolution éclata. 
Ainsi que bon nombre de ses 
camarades, il émigra presque 
dès le commencement de la crise ; 
mais, plus laborieux et plus sé- 
rieux que la plupart d'enire eux, 
il uiilisa sou séjour en Allemagne 
pour se familiariser avec la langue 
il la lilleralure de ce pays. La pre- 
mière était d'avance assez accès- 



09 



VAN 



VAN 



sible pour lui à cause de l'intime 
connexion de l'allemand classique 
i^ncuhochdeulsch, haut aileni.) avec 
les idiomes dérivés du plalldenisch 
(bas al!., ail. des marais), et parmi 
lesquels figure la langue flamande 
ou néerlandaise; mais la littérature 
germanique lui était à peu près aussi 
étrangère qu'à ses compatriotes de 
ce lemps-là. Ce fui donc de sa part 
un acte de courage et l'indice d'un 
esprit investigateur que sa réso- 
lution de conquérir, pendant son 
loisir forcé, des connaissances dont 
il pressentait l'utilité. La France 
n'est pas sans devoir quelque re- 
connaissance à cette heureuse ins- 
piration de l'ex-maiin; car Van- 
derbourg doit incontestablement 
L'Ire regardé comme un de nos pre- 
miers initiateurs à l'étude de la mo- 
derne littérature de nos voisins 
d'outre-Rhin. Ce n'est pas qu'en 
ce genre il se soit signalé par une 
foule de labeurs : il ne nous a 
transmis que quatre ouvrages et 
par voie de simple traduction; 
mais tous les quatre appartien- 
nent -A des sphères différentes, et 
trois d'entre eux sont importants 
k des degrés divers, soit comme 
œuvre d'art, soit comme suscitant 
de graves questions d'art et de phi- 
iosopbie. Ln seul, du reste, fut im- 
prinné pendant son séjour en Alle- 
magne : c'est le Woldemav de Ja- 
cobi. en 1790. Quatre ans après, 
Vanderbourg profitait de l'amnistie 
et des mesures réconciliatrices qui 
suiviient le 18 brumaire pour re- 
voir son pays. 

11 ne songea pas ii se réinféoder 
au service naval; et il ne demanda 
un supplément de ressources pécu- 
niaires et le charme de sa vie qu'à 
la littérature et à l'érudition, pour 
lesquelles il avait contracté pendant 
les longues heures de l'exi! une 



véritable passion. D'une part, 
comme nous l'avons indiqué, il fit 
paraître encore deux traductions de 
l'allemand (le Laocoon et le Yoymja 
de Meyer), de l'autre, il devint un 
des collaborateurs les plus actifs du 
PublicifUe et des Archiver litlévaircs. 
deux recueils périodiques éminem- 
ment utiles et point de départ d;; 
nos Revues actuelles, dont nulle, 
quelque supériorité qu'elles aient 
sous certains rapports, n'égale ces 
estimables collections, soit pour la 
précision et la multiplicité des ren- 
seignements, soit pour la justesse 
de la critique. C'est qu'alors on 
avait, avec le goût, la conviction 
que nul, par cela même qu'il se fait 
critique, n'acquiert la science in- 
fuse, laquelle dispenserait d'étudier 
et les ouvrages et les points de 
science sur lesquels ils roulent ; 
c'est surtout qu'on apportait de la 
conscience à l'examen des produils 
intellectuels, et que nul ne se glo- 
rifiait du titre, d'ailleurs ininventé, 
d'éreinteur. Les Archives littéraires 
disparurent, au grand regret des 
amis des lettres, avec le n° 51. 
Tout en se livrant à ces travaux di- 
vers, Vanderbourg mêlait son nom 
il l'incident littéraire qui, dans les 
annales de France , rappelle le 
mieux les supercheries deMacpher- 
son; nous voulons parler des Poé- 
sies de Clotilde de Snrville , qu'il fut 
chargé de publier et publia en effet 
en 1803. P^ous renvoyons à la par- 
tie bibliographique de cet article ce 
que nous jugeons utile ici d'ajouler 
aux explications données par Du- 
pelit-Thouars à l'art. Survhj.k 
(Jos. Ed.). Nous n'avons pour le 
moment qu'à rassembler les traits 
biographiques qui se lient .'i la pu- 
blication. Et d'abord comment se 
fit-il que Vanderbourg fut chargé 
de cette tAche? Il n'était en aucune 



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VAN 



23 



façon parent des Surville. Ce détail 
s'explique pourtant. Yanderbourg 
et les Surville appartenaient aux 
disgraciés de la Révolution. Yander- 
bourg en avait été quitte pour l'ex- 
patriation volontaire, qui., somme 
îout;3, et quoi qu'il eût fait pour s'en 
consoler, avait brisé sa carrière ; 
Joseph-Etienne de Snrville avait été 
le martyr de son opinion. On sait 
combien , à cette éclaircie qu'on 
appelle le Consulat, les débris de 
ceux qu'avait décimés la tourmente 
se retrouvaient avec surprise, se 
serraient les uns contre les autres 
avec transport, se racontaient les 
mauvais jours avec détails. Que des 
membres de la maison de Surville 
et Yanderbourg se soient trouvés 
ensemble dans ces réunions frater- 
nelles, on le conçoit ; et que dans 
des cercles où Vanderi)Ourg tenait 
un rang il fût question de littéra- 
ture, c'était immanquable. Dequelîe 
branche de littérature maintenant? 
Un peu de toutes probablement, 
mais le pas dut être surtout aux 
curiosités littéraires, aux décou 
vertes littéraires , aux exbuma- 
tions littéraires. L'Allemagne vi- 
vait encore dans l'enchantement 
de ses Niebelungen et de ses 
Minnesinger retrouvés, il y avait 
alors quatre-vingts ans, dans les 
cryptes des bibliothèques de Suisse 
et de Souabe. Yanderbourg ne pou- 
vait que s'intéresser, et peut-être, 
dans certaine mesure, pencher î» s'é- 
prendre de ce qui ressemblerait en 
notre pays à quelque trouvaille de 
ce genre. Or tel et »it précisément 
C'^ manuscrit que Du|)etit-Thouars 
prétend avoir vu dès 1790 à Paris 
aux mains du comte Joseph-f^^lienne 
de Surville, cl qui, selon le pro- 
priétaire, aurait été le legs po/lique 
de sa décime-quinte ou sextaïpule 
(nous ne précisons pas numéri- 



quement le degré) : l'infortuné mar- 
quis, d'ailleurs, en partant pour l'é- 
chafjud avait d'un geste recom- 
mandé de loin h sa veuve la cas- 
sette sacrée qui contenait l'œuvre 
si précieusement par lui couvée 
pendant des années, geste qui, se- 
lon nous, équivalait à la prière, à 
l'ordre en quelque sorte de ne pas 
laisser périr et dévorer par le tom- 
beau ce legs sacré. Naturellement 
celle-ci parla de cette dernière vo- 
lonté de sonmari et consulta desamis 
sur les moyensde l'exécuter. Yander- 
bourg était en liaison, immédiate- 
ment ou non, avec les coreligionnai- 
res politiques de Surville. Sur le peu 
qui lui fut dit, il dut être curieux de 
contempler, de feuilleter cette épave 
d'un àgy lointain... Le reste va de 
soi , — n'importe les détails , 
qu'on peut imaginer très-différents, 
et n'importe le degré de conviction 
auquel put être amené Tex-officier 
de marine. Nous sommes très- 
portés à croire que jamais cette 
conviction ne fut complète quant 
à l'authenticité de l'œuvre, la seule 
question réelle aux yeux d'un véri- 
table raisonneur. Mais en voltigeant, 
comme c'est l'usage des dilettanti 
eu littérature, de la question d'au- 
thencilé à celle de la valeur esthé- 
tique et réciproquement, on pouvait 
arriver à trouver qu'il y avait à 
faire quelque chose du manuscrit : 
un libraire potivait n'y p:is perdre; 
un éditeur, eût-il été complètement 
inconnu, pouvait NOir naître un peu 
de bruit autour de son nom. Yan- 
derbourg eut donc bientôt pris son 
l)arti, et il se fil le parrain de Clo- 
tildo. Est-ce tout? Et ne s'en fit- 
il pas quelque peu le Macpherson, 
le Chatterton? Ici, de nouveau, 
nous renvoyons à la bibliographie de 
notre article. Quoi qu'il en puisse 
être, le fait est que très-peu de 



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personnes, excepté celles qui se 
complaisent à se méprendre, furent 
dupes de l'échafaudage romanesque 
que Vanderbourg mit comme pré- 
face en tète du recueil; mais il est 
de fait aussi que sa réputation, loin 
d'y perdre, y gagna, puisque sou- 
dain se lépandil sur lui comme 
une auréole de poète harmonieux 
et suave, en même temps énergique 
et tendre , héroïque comme le ly- 
risme de Pindare et badin comme 
Anacréon. Vanderbourg ne voulut 
pas que ses indulgents lecleurs en 
eussent tout à fait le démenti; et il 
se mit à poétiser , tantôt sur ses 
propres idées, ainsi que le prouvent 
du reste les dix-sept volumes des 
Archives littéraires (où se trouvent 
nombie de ses vers), tantôt Horace 
à la main. Il en résulta, mais quel- 
que neuf ans après la première 
édition de Clolilde, une traduction 
en vers des Odes d'Horace , sur la- 
quelle nous reviendrons. Mais, che- 
min faisant, il continuait à donner 
en simple prose de la copie aux im- 
primeurs. Les Archives littéraires 
de l'Europe avaient cessé, 



Vno avulso non déficit aller. 



Le Pu^/icis/ereçutses articles, dul" 
mars 1801 au 30 octobre 1810. Avec 
Langlès.AmauriDuvaletGinguené, 
il concourait à la rédaction du Mer- 
cure étranger. Et quand cette publi- 
cation fut abandonnée, il eut l'hon- 
neur et la chance de devenir, dès le 
mois de mai 4816, collaborateur du 
Journal des Savants, que relevait la 
munificence de l'État. Enfin il eut 
pied, à partir du 1" octobre 1820, 
aux Annales de la liUèrature et des 
arts. Nous ne pouvons passer sous 
silence ici qu'il fil aussi partie de 
la rédaction de la Biographie uni- 
verselle, et (jue parmi les arlicles 
qu'il fournit turent distingués ceux 



d'Horace et de Klopstock. Au mi- 
lieu de tous ces travaux se place 
encore, en 18i8, sa traduction du 
Craies de Wieland. 

Du reste, cette activité conscien- 
cieuse , élégante et variée avait 
trouvé sa récompense même au 
sein des corps lettrés. La troisième 
classe de l'Institut l'avait admis au 
nombre de ses membres, en 181-4, 
en remplacement de Mercier. La 
date, peut-être, donnera lieu de 
soupçonner qu'il y eut en cette 
nomination un peu d'esprit courti- 
sanesque. En effet, l'année suivan- 
te, Vanderbourg, en récompense 
de ses antécédents royalistes, avait 
été nommé censeur, office scabreux, 
dans l'exercice duquel il déploya 
autant de modération que de tact 
et de bon goùl. Toutefois, nous 
ne pensons pas que ces motifs 
aient seuls décidé l'élection de no- 
tre auteur. L'Académie nommait 
un lettré, un philologue, un criti- 
que, un poète presque; et, sans 
dénigrer Mercier le moins du mon- 
de, on peut dire pour le moins 
qu'elle ne perdait pas au change. 
Vanderbourg mourut le 10 novem- 
bre 1827. Daunou prononça son 
éloge funèbre en 1839. Nous allons 
donner ici, par groupes méthodi- 
quement rangés, la liste de ses œu- 
vres, accompagnée des indications 
techniques dont la bibliographie ne 
saurait se passer. I-IV. Quatre tra- 
ductions de l'allemand, savoir : 1° 
une du philosophe Jacobi, celle de 
Woldemar, Hambourg, 179G, 2 v. 
in-12; 2° line de l'illustre critique 
Lessing, celle du Laocoon, ou des 
limiles respectives de la poésie et de 
la peinture, 1802, in-S"; 3" une du 
poète que l'on avait nommé long- 
temps le Voltaire de l'Allemagne, 
(•elle de Craies et d'IIipparchie, 
(qui, comme ou sait, n'est pas un 



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VAN 



25 



poëme, mais une de ces études mi- 
biographiques, mi- psychologiques , 
où Tauteiir s'essaie si spirituelle- 
menl à compléter par l'imagination 
le peu que l'histoire nous a trans- 
mis; à la suite, viennent les Py- 
thagoriciens) ; 4° celle du Voyage en 
Italie, de F. J. L. Meyer, i802, in- 
8°. V. Les œuvres d'Horace en vers 
français, avec des arguments et des 
notes, revues pour le texte sur le 
manuscrit de la Bibliothèque impé- 
riale, et avec le texte en regard, 
Paris, 1812 - 43, 2 v. in - 8\ Cet 
ouvrage est sans contredit , abs- 
traction faite de l'appoint que 
purent jeter dans la balance les 
motifs politiques, ce qui décida, ce 
qui justifia son admission à la sa- 
vante Académie. En effet, il s'y 
montraitaussi familier pour le moins 
avec les travaux et les procédés de 
la philologie, qu'avec la poésie. Son 
texte a quelque valeur critique; et 
c'est, de toutes les traductions en 
vers français du lyrique romain, 
qu'ait produits la France, la seule 
qui possède ce mérite. Les notes de 
même, tant celles qui se réfèrent à 
l'interprétation du texte, que celles 
qui constituent l'exégèse biogra- 
phique, historique, mythologique, 
archéologique des compositions si 
variées du lyrique de Vénusie, se 
recommandent et par le tact et par 
l'abondance sobre avec laquelle 
nous sont présentés les résultats 
d'une érudition curieuse, d'une éru- 
dition à la Wieland. Quant a la ver- 
sification, nous ne saurions être si 
prodigue d'éloges : elle est correc- 
te, elle est de bon aloi; mais elle 
est sèche, elle n'olfre pas \cteresat- 
^wc/fl<-('/t/m, qu'Horace recommande 
quelque part et qu'il pratique cons- 
tamment. Ce n'est pas le moel- 
leux et l'ondoyant, le svelte et le 
souple d'où la plus exquise variété 



de toutes ces stances élégantes et 
finement rhythmées du poète qui 
disait à la pauvre Néobulé : 

Tibi qualum 
Cyihereae 
Puer aies, 
Tibi telas, 
Etc.! 

VI. Poésiesinédites de Marie-Clotilde 
de Surville, Paris, 1803, in-8° et 
in-18, 2^ édition de 1816, par de 
Roujoux et Nodier, in-8°, 4 pi. et 
vignette; troisième, 1825, in-8'* 
et in-lS. Le fait seul de donner 
place H ce volume dans une liste 
des travaux de Vanderbourg, mar- 
que assez que nous le regardons 
comme quelque chose de plus, ou, 
pour employer l'expression de Qué- 
riiid : « comme quelque chose de 
mieux » que l'éditeur de Clotilde. 
Mais Quérard non-seulement ife 
démontre rien ici ( ce dont nous 
n'entendons pas lui faire un repro- 
che, démontrer ne fait pas partie 
de sa triche), mais il ne précise pas 
ce qu'il entend par*« quelque chose 
de mieux. » Le croit-il auteur de 
la totalité do l'œuvre? ou pense- 
t-il que quelques pièces seulement 
lui doivent le jour)? et, dans ce cas, 
lesquelles? ou bien enfin voit-il 
poindre à l'horizon quelque chance 
de d<3partagement autre que le 
précédent? Il faudrait pour éluci- 
der ces questions déjà touchées 
par Raynouard {Journal des Savants, 
1824), par Vaulîier {Mcm. de l'acad. 
de Caen), par Nodier {Quest. de lit- 
térature légale, 1814), et par un 
critique renommé qu'on mention- 
nera en temps et lieu, infiniment 
plus de place que nous n'en avons 
à notre disposition... Nous n'indi- 
querons donc que quelques points 
dignes, ce nous semble, de lat- 
tenlion des (•riti(iues. Laissant de 
cùté la question fondamenlaled'au- 



26 



VAN 



VAN 



thenticité, sur laquelle il ne sau- 
rait exister qu'une voix, la néga- 
tive, nous nous demandons seule- 
ment comment les poésies de Glo- 
tilde se sont faitos ; et, en réponse, 
nous posons sur-le-champ deux thè- 
ses : l"Oui, comme Taileste Dupetit- 
Thouars, un maiiusciit contenant 
de prétendues «poésiesdeClotilde » 
existait en 1790 ou 91 aux mains 
de Jos.-Et. de Surville; mais 2° en 
dépit de ce qu'imagine avoir vu Du- 
peiit-Tliouars, Nou.cemanuscritne 
contenait pas tout ce qui parut par 
les soins de Vanderbourg. Jamais 
on ne persuadera au penseur, en 
même temps psychologue et histo- 
rien et homme d»^ iioùt, que les vers 
si profonds et si lucides, 

Pauvre chier enfançon, des fils do ta pensée 
L'eschevclet n'est encor débroillé, 

soient venus avant le règne de Ca- 
banis, et que le chant royal sur la 
bataille de Fornoue n'ait été une 
répercussion des merveilleuses cam- 
pagnes de 1796''et97. Nous pour- 
rions citer encore d'autres para- 
chronismes,... qu'il nous suffise de 
ces deux-ci, sans contredit les plus 
frappants. Le manuscrit qu'aperçut 
Dupelit - Thouars en 1790, n'est 
donc pas identiquement !e même 
que celui sur lequel furent impri- 
mées les poésies en 1803 ; et notre 
ancien collaborateur ne saurait, à 
notre avis, être entièrement lavé 
du reproche d'avoir « outré » son té- 
moignage en attestant ou du moins 
en permettant qu'on le regardât 
comme attestant plus qu'il ne sa- 
vait et ne pouvait savoir. Qu'on y 
réfléchisse, en effet, on sentira 
qu'il ne pouvait savoir. ]l eût fallu, 
pour être certain de l'identité, ou 
(Ollaliou pied i\ pied du manuscrit 
de nUO et de la copie livrée à la 
presse, ou mise pendant treize ans 



sous les scellés : évidemment le se- 
cond cas n'eût jamais lieu, et la 
possibilité du premier est exclue 
par les termesmémes du problème. 
Ceci posé, que reste-t-il? Tout au 
plus la réalité, dèsl790 et aux mains 
de Surville, d'un manuscrit plus ou 
moins analogue aux Poésies. En- 
core, si l'on n'avait pour y croire 
que la préface de Vanderbourg, le 
doute serait-il possible ! Mais il ne 
peut l'être quand on pèse le té- 
moignage de Dupetit-Thouars ; s'il 
a dit un peu trop, ou, pour parler 
plus exactement, s'il a trop accen- 
tué ces mots, « le même manus- 
crit, to ou « dans le même état 
que.... », ce n'est pas une raison 
pour soupçonner, de la part d'un 
homme honorable et sérieux, un 
pur mensonge. A nos yeux donc, 
quant à l'existence d'un manuscrit, 
point de départ de la publication 
et en offrant les éléments essen- 
tiels, la preuve est faite « par 
attestation. » Ce serait assez, sans 
doute ! Mais ce n'est pas tout : la 
«démonstration» vient encore s'y 
joindre ; et, dans l'article final de son 
Tableau hist. et critique de la poésie 
française au xvi' siècle (p. 484 etc. 
de redit, de 1848), M. de Sainte- 
Beuve a mis en relief, non la pos- 
sibilité seulement, mais bien « l'im- 
mancabilité » en quelque sorled'une 
création du genre de celle dont il 
il est question ici, et qui fut en 
même temps un labeur charmant, 
un délassement d'élite et une em- 
bellie dans les années, les unes 
paisibles et littéraires, les autres 
littéraires encore, mais tourmen- 
tées, du descendant de Clotilde. 
C'est parcetrae.é des phases diver- 
ses, — soit de l'évolution d'un penser 
en germe, qui, chez Surville, p:isse 
à réiat chronique, puis k l'état de 
roman, et enfin de roman chéri, — 



VAN 



VAN 



27 



soit de l'élaboration de l'œuvre 
qu'il prête à son héroïne, — c'est, 
dis-Je, par ce tracé, en quelque 
sorte liistorique et psychologique à 
la fois, que vaut surtout le travail 
de l'ingénieux critique; et nous 
trouvons péremptoire l'argunienia- 
tion au bout de laquelle, au lieu 
de dire avec Daunou : « J'ai peine 
« à croire qu'Etienne Surville ait été 
"■ capable de les composer au xiir 
« siècle; Vanderbourg doit y avoir 
« eu la principale part en 1803, » 
on s'écriera : « J'ai peine à croire 
« que Charles-Boudens de Vander- 
« bourjr ait pu dans tant de pièces 
« d'une délicatesse féminine avoir 
« une part considérable; et le vent, 
« pendant la seconde moitié du 
« xvnf siècle, était tout à fait aux 

• pastiches de ce genre. Favre d'O- 
« livet en a bien donné vers le 
a même temps! Pourquoi pas d'au- 
« 1res, quand, pour vingt raisons, 

* les autrespeuventet doivent avoir 
« été pénétrés des sentiments prè- 
« tés à Glotildu? » Mais, une fois 
hors de là, nous croyons que le dis- 
cernement, d'ordinaire si parfait, 
de l'argumentaieur se trouve en 
défaut lorsqu'il attribue toutes les 
pièces du recueil, moins la traduc- 
tion de i'ode de Sapho, à Surville. 
Outre ce morceau renommé , il 
nous semble, éminemment proba- 
ble, si nous ne voulons pas dire 
sûr , qu'à Vanderbourg doivent 
rtre rapportés et le Dialogue d'A- 
pollon et Clodlde, et le fragment 
du poëme sur la Nature. Le pre- 
mier est, du même coup, didactique 
et littéraire; et par l'indépendance 
comme par la couleur de l'idée, il 
émane du traducteur de Laocoon et 
du futur traducteur d'Horace, qui 
hifu de fois unit en sa pensée à 
VHiimano capili ccrvicrm pirlor 
equinam, et à Vit piclura poesis. 



« les limites mutuelles de la poésie 
et de la peinture ». Le second n'est 
que didactique et semblera d'abord 
un reflet de Lucrèce; or,mêmeàce 
titre, iljure assez avec les idées de 
Surville, tandis qu'il n'offre rien de 
dissonnanl avec celks de Vander- 
bourg. Mais ce n'est pas encore le 
mot de l'énigme : ou nous nous 
trompons, ou ce n'est pas de Lu- 
crèce que relève ce fragment, c'est 
d'un poëme didactique de Wieland, 
intitulé la Nature, très-peu connu, 
parce que ce fut l'œuvre de la 
première jeunesse du poète, mais 
élincelant, exubérant de beautés, 
malgré ses fautes : Vanderbourg, 
si démesurément épris de Wieland, 
connaissait ce splendide péché de 
l'adolescence du maître; et de là, 
nous en sommes convaincu, l'essai 
poétique qu'on s'est trop hâté de 
croire jeté sur le papier sous l'ins- 
piration de Lucrèce. Voilà donc 
trois morceaux entiers dont rien, 
sans doute, n'est à l'émigré de 
1791. Nous pensons de plus que, 
presque d'un bout à l'autre, les 
vers de Surville ont subi des re- 
touches ( par exemple : « Des fils 
de ta pensée l'eschevelet... Voy. 
plus haut), et des interpolations, 
la plupart mythologiques ou scien- 
tifiques; et celles-là vraiment sont 
gauches et malheureuses , parce 
qu'elles trancheni avtc le facile 
abandon de Surville. El qu'on ne 
dise pas que c'est contradiction à 
nous de montrera la fois noire au- 
teur mélodieux et chatoyant d'un 
côté, sec et inharmonique de l'au- 
tre. Il est l'un quand il ne fait que 
retoucher un modèle exquis déjà et 
dont la morbidesse le gagne ^n'ou- 
Llions |)as d'ailleurs qu'il est plein 
de Wieland) ; il est l'autre quand 
il n'est plus accompagné, quand 
nul no lui donne le diapason, quand 



28 



VAN 



VAN 



il tente l'intonation lui - même. 
Somme toute, donc, à Vanderbourg, 
suivant nous, revient de dioil la pa- 
ternité de trois pièces du recueil 
de Surville ; et, comme d'autre 
part, si nous ne nous abusons, il 
a fréquemment excédé ses fonc- 
tions d'éditeur, soit en embellis- 
sant, en enrichissant, soit en défi- 
gurant et appauvrissant son texte, 
nous ne balançons j)as à le déclarer 
en un sens, mais sens nettement 
défini, co-auteur des poésies inédi- 
tes de Clotilde. Val. P. 

VAIVDER BLUCIÏ (François), 
un des plus illustres prédécesseurs 
de Fénélon sur le siège archiépis- 
copal de Cambrai, naquit à Gand le 
2^ juillet 1567, c'est-à-dire préci- 
sément au moment où les exigen- 
ces ultra-catholiques de Philippe II , 
enferoîé dans son Escurial, et dé- 
daignant de connaître l'esprit des 
peuples sur lesquels il avait à ré- 
gner, où les cruautés du duc d'Albe, 
son odieux ministre, où le vieux 
levain de liberté chez les grands 
qui pensaient avec regret à l'om- 
nipotence féodale dont ils n'avaient 
plus que l'ombre, et dans les villes, 
qui, depuis des siècles, avaient joui 
de leur franchise, venaient d'allu- 
mer un incendie dans les dix-sept 
provinces qu'on appelait cercle de 
Bourgogne. La famille Vander 
Burch, une des plus considérables 
du pays, soit par son ancienneté, 
soit par son opulence, attirait né- 
cessairement tous les yeux. Le chef 
de cette famille, le père de notre 
François, était comte d'Aubersand, 
seigneur d'Ecaussines rt de Ilaire- 
foniaines, nous ajouterions volon- 
tiers « et autres lieux » , président 
du conseil privé de Flandres et at- 
taché à lu maison du gouverni;ur 
général des Pays-Bas. Autant de 
motifs, sinon de raisons pour voir 



des yeux de Philippe II et de ses 
favoris. Fn effet, il se déclara sans 
ambiguilé, sans réserve, contre les 
opinions nouvelles, au risque d'en- 
courir îi un haut degré, par celte 
ligne de conduite, la haine des mé- 
contents. L'éveniualilé ne fut pas 
vaine ; à peine le fils auquel nous 
consacrons cet article venait-il de 
naître que l'émeute rugit dans Gand, 
aussi furieuse, aussi sanglante, 
aussi rapace que jamais on l'eût 
vue dans les jours les plus troublés 
du moyen âge. On attaque, on en- 
vahit, on pille sa maison ; ses do- 
mestiques tombent égorgés ; il est 
pris et traîné en prison; sa femme 
a peine à s'échapper, presque nue, 
par une issue secrète, et l'enfant, 
arraché de ses bras, suspendu par 
les pieds, allait périr si le plus 
inattendu des hasards n'eût amené 
là quelques personnes qui en pri- 
rent pitié : il fut caché, il fut 
sauvé. Ce ne fut pas la seule fois 
qu'il fut, pendant l'enfance, le té- 
moin de ces scènes terribles. Son 
père, qui plus d'une fois dès lors 
avait subi la captivité pour la même 
cause, ne tarda pas beaucoup à voir 
briser ses chaînes par le triomphe 
de ses amis politiques et religieux. 
Mais tel était alors le cours des 
choses que ce triomphe à son tour 
ne tarda pas à se changer en dé- 
sastre. Nouvelle émeute, nouvel 
assaut à l'hôtel Vander Burch, et, 
pour en finir plus vite, incendie: les 
furieux déchaînés y complètent 
l'œuvre en ravageant ses proprié- 
tés; lui-même il ne voit pour lui 
de salut que la fuite. Sa femme 
ne tarde pas à le suivre, emmenant 
son fils avec elle. Mais bientôt 
cet enfant, leur unique rejeton, 
est envoyé, pour ne pas avoir sa 
part des périls de sa famille, pour 
ne pas ajouter aux difficultés d'un 



VAN 

voyage précipité, auprès du savant 
doyen de la cathédrale d'Utrecht, 
son oncle. On comprend que de 
semblables impressions, n'eussent- 
elles pas été sans cesse entretenues 
et fortifiées par les conversations 
quotidiennes de Toncle, parle flux 
et reflux des nouvelles émouvantes 
qui variaient à chaque phase du 
drame politique, par l'attente fié- 
vreuse des lettres maternelles, ne 
pouvaient manquer de laisser des 
traces profondes sur une imagina- 
lion si tendre encore. Le jeune 
François fut donc, à peine au sor- 
tir de l'enfance, imprégné d'un 
ineffaçable zèle pour le catholicisme, 
dont son père était le martyr, et 
dont il avait vu les ennemis semer 
la ruine et faire le vide autour de 
lui. Delà sans doute cette sensibi- 
lité inquiète, précoce, qui dès lors 
l'éloignait des jeux de l'enfance, et 
dont un choc eût pu faire jaillir 
une maladie. Le docte chanoine, 
tout pétri qu'il fût de vertus théo- 
logales et tout commode qu'il pût 
sembler à d'autres de s'en remet- 
tre à la volonté du Seigneur, eut 
le tact de comprendre qu'il fallait 
à cette jeune irritabilité, trop exal- 
lée pour être trop tendue toujours 
du même coté, un dérivatif, et il 
crut que l'étude en serait un. il 
avait deviné juste : bientôt les ra- 
pides progrès du neveu, qu'il diri- 
^^'ait lui-même avec autant de 
délicatesse que de vigilance, lui 
prouvèrent qu'il avait trouvé le 
vrai remède. La santé de l'enfant, 
de l'adolescent, du jeune homme 
allait toujours se fortiliant, tandis 
qu'en latin, en rhétorique, en his- 
toire, l'élève aurait rendu des points 
aux lauréats des collèges les plus 
eu renom. Maîtres et condisciples 
en furent frappés dès qu'âgé de 
dix-huit ans, il se rendit à Tuni- 



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versité de Douai afin d'y terminer 
ses éludes en suivant d'un bout à 
l'autre le cours de philosophie qui 
se répartissait alors sur deux an- 
nées. Ce cercle parcouru, il visita 
Louvain, non moins renommé ou, 
s'il faut tout dire, plus célèbre 
encore et d'une célébrité de plus 
vieille date. Là, c'est à la science du 
droit qu'il voua ses heures studieu- 
ses qui souvent devenaient, sans 
métaphore, des veilles. Aux aima- 
bles et belles qualités morales par 
lesquelles il se recommandait à l'es- 
time de ses professeurs, il n'eut pas 
de peine à joindre la science; et 
deux fois il fut décoré du titre de 
doyen des bacheliers. Quelques 
temps après, de Curck, le pieux 
évêquede Ruremonde, lui donna sa 
bénédiction de licence. En le sa- 
crant ainsi légiste, le clairvoyant 
et zélé prélat se prit bientôt à re- 
gretter qu'un tel talent secondé par 
un tel caractère dût se consumer 
en mesquines plaidoiries et ne se 
déployer qu'en faveur d'intérêts 
mondains, tandis que l'Église éprou- 
vait un si grand besoin de sa parole 
pénétrante et persuasive. Il fit si 
bien qu'il détermina le jeune homme 
déjà déclassé par le contre-coup de 
la révolution sans laquelle il eûtsuivi 
la carrière de ses pères , les a?'mes, à 
passer du droit civil au droit canon, 
puis à la théologie. Les progrès de 
Vander Burch y furent rapides; et 
avant qu'il eût ses vingt-cinq ans il 
reçut les ordres. Presque aussitôt le 
prince-évêque de Liège voulut l'a- 
voir près de lui, et spontanément il 
le nomma chanoine de Saint-Lam- 
bert. Si récent encore dans les 
rangs du sacerdoce, Vander Burch 
ne Cl ut pas encore avoir mérité 
un litre {[ui dût être larécompenso 
des services et il refusa péremptoi- 
rement pour continuer à se livrer en 



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silence aux travaux dont Tapostohit 
sort mieux armé pour la luUeetàla 
pratique du devoir. Tout ce temps 
de studieuse et paisible retraite, il 
le passa dans sa ville universitaire 
chérie, à Louvain, plein de cet 
anapestique si chrétien, quoique 
d'un poète païen : 

Bene qui latuit bene vixiu 

Heureusement l'évèque d'Arras 
(l'Artois était encore une des dix- 
sept provinces) sut l'apercevoir dans 
les limbes qu'il avait choisis pour 
asile ; et heureusement aussi, 
malgré les refus réitérés par les- 
quels le jeune prêtre répondit 
d'abord aux offres nouvelles, son 
père, dont les volontés le trouvaient 
toujours soumis , vint-il , par 
l'expression formelle de vœux 
sacrés pour lui, déterminer son 
adhésion. C'est ainsi qu'il eut 
part, comme vicaire général, à 
l'administrationdudiocèse d'Arras. 
Il n'y resta que peu d'années, bien 
qu'il ne pensàtpoint ou même qu'il 
répugnât à l'abandonner. iMais son 
père, ce nous semble, était ambi- 
tieux pour lui. L'archevêque de 
Malines conféra le double titre de 
doyen du chapitre et de vicaire 
général do la métropole au fils du 
comte d'Aubersand; et le comte 
déclara que cette fois plus que ja- 
mais une résistance l'affligerait. 
La piété filiale fut donc cette fois 
encore la plus forte, et Vauder 
Burch alla cumuler à Malines. Il 
n'y prit aucune part aux intrigues 
politiques dont ne se faisaient 
scrupule ni l'un ni l'autre des 
deux (ou trois... ou quatre) par- 
tis aux prises; mais ce qui lui res- 
tait de temps après les lon^uei 
heures qu'absorbaient les devoirs 
de sa charge, il l'employait à se 
perfectionner dans toutes les bran- 



ches des études sacrées, mais 
principalement dans ces deux 
sciences, capitales à ses yeux, et 
antérieurement déjà l'objet de ses 
efforts, l'éloquence de la chaire et 
la dialectique anti-protestante. Le 
silence et la retraite dont il envi- 
ronnait ses travaux n'empêchè- 
rent pas que ses supérieurs et les 
premiers du pays n'eussent con- 
naissance et de son érudition pro- 
fonde, et de toutes les vertus 
apostoliques par lesquelles il en 
rehaussait l'éclat ; et ce n'était plus 
aux dignités secondaires d'un dio- 
cèse que l'appelait la voix publi- 
que, c'était aux rangs qui donnentia 
crosse et la mitre. Mais, comme 
c'était l'apostolat, et nonla crosse et 
la mitre que Vander Burch aper- 
cevait dans ce haut rang, il était 
loin de l'ambitionner, et loin de 
le voir avec ces yeux de convoi- 
tise que tant d'autres fixent sur ce 
brillant joyau, il eût dit volon- 
tiers, ainsi que le Christ à l'idée 
du calice, Transeat a me. L'instant 
n'était pas loin pourtant où sa mo- 
destie devait avoir aie dire, en vain 
encore comme pour des positions 
moins convoitées. Mais n'antici- 
pons pas. Son père, l'intrépide 
fugitif, non moins fidèle aux aspi- 
rations de précellence pour sa 
maison qu'à l'ofthodoxie et à la 
stricte obédience dès que Rome 
avait parlé, fut emporté presque 
subitement et n'eut pas le temps 
de faire promettre à son fils qu'il 
poursuivrait sans broncher la voie 
des honneurs. Son hérilier ne 
tarda pas h se regarder comme 
délié : il résigna son vicariat gé- 
néral, son décaiial ; il ne voulut 
accepter qu'un très-mince béné- 
fice, un des canonicats de la cha- 
pelle de Sainte-Vaudru, k Mons. 
Il ne se croyait pas assez mùr 



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pour les dignités, pas assez pré- 
paré pour la lulte donl l'épanouis- 
sement du protestantisme faisait à 
ses yeux « le plus saint, » mais 
« le plus hasardeux » des devoirs. 
Loin de décliner ces rudes joutes 
cependant, il s'y préparait plus 
énergiquement que jamais dans 
sa solitude nouvelle. Trois ans 
s'étaient passés depuis qu'il avait 
quitté Malines, quand l'évêque de 
Gand mourut : soudain, et comme 
on le devine, sur l'avis de l'arche- 
vêque de Malines, le pieux et 
docte chanoine de Saiute-Vaudru 
fut nommé par l'archiduc Albert à 
la place du vénéré pontife. Vander 
Burch eut beau s'épuiser en sup- 
plications, eu protestations sur 
son impuissance à remplir les 
hautes fonctions de ce nouveau 
ministère; ni protestations, ni gé- 
missements ne trouvèrent accès 
soit près de l'homme de Dieu, soit 
près de l'homme d'Etal, qui, finale- 
ment, imaginèrent, voulant frapper 
un grand coup, de se faire en quel- 
que sorte aposliller par le Saint- 
Siège. Un bref vint de Rome, enjoi- 
gnant à celui que toutes les voix 
demandaient de ne pas décliner sa 
mission apostolique. Il fallut se ré- 
signer ; et bientôt il fil à Gand son 
entrée, au milieu des acclamations 
de joie et d'espoir de cette ville, 
sa patrie, remplie encore du sou- 
venir de ses pères, heureuse et 
lière maintenant de sa présence, 
et augurant, grâce à sou retour, 
le retour de l'harmonie et de la 
concorde. C'est effectivement à 
cette grande tâche que se prépa- 
rait le nouvel évèiiue, e; c'est ici 
que nous devons nous prosterner 
devant sa sagesse, hardie en môme 
temps (priKibile. Il se plava de 
prime-abord hors du cercle étroit 
et stérile des vulgaires défenseurs 



du catholicisme. Antagoniste iné- 
branlable des dogmes nouveaux, 
tout en s'apprêtant à battre en 
brèche les doctrines et à pulvéri- 
ser les arguments, il n'avait pas 
imaginé, comme les catholiques 
tout d'une pièce, que la révolution 
religieuse immense dont ils dé- 
ploraient le développement, ou fût 
sans causes ou n'eût pour causes 
que la perversité, l'orgueil, l'es- 
prit de désobéissance et de faction ; 
il avait su voir que le point de dé- 
part avait été cette multitude d'a- 
bus, qui, comme une lèpre, 
avaient depuis cinq siècles envahi 
l'Eglise et ses membres. Que l'hé- 
résie en fût un mauvais remède, 
c'était sa conviction; mais qu'elle 
n'eût pas été comme invincible- 
ment amenée par un mauvais ré- 
gime, voilà ce qu'il ne pouvait 
admettre. Plein de cette idée fon- 
damentale, et semblable au méde- 
cin qui, pénétrant d'un impartial 
et lucide coup d'oeil la source du 
mal, s'attaque à cette source et 
non au symptôme, il osa compren- 
dre que ce n'était pas sur le pro- 
testantisme qu'il fallait porter ses 
premiers efforts, du moins exclu- 
sivement, et qu'il était urgent, 
d'abord, de faire cesser tout ce 
que l'organisation catholique avait 
toléré de répréhensible dans le 
diocèse, la vie mondaine des reli- 
gieux, le luxe et même les désor- 
dres des séculiers, la violaliou 
souvent patente des vœux de 
chasteté, la i^ubstilution du sen- 
sualisme à l'abslmence, les dis- 
putes de préséance, le relâche- 
ment de la discipline ecclésiasti- 
que- Pour remédiiT à tant di' plaies 
invétérées, il commença par visi- 
ter à fond toutes les paroisses de 
son diocèse, partout prêchant et 
préparant ou corroborant les con- 



32 



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versions, parfois adressant les 
admonitions, les vertes censures 
ou les menaces, et même plus 
d'une fois se résolvant à déposer 
le prêtre indigne; doù conliance 
en même temps ou salutaire ter- 
reur chez celui que n'avait pas at- 
teint l'orage, et qui dès lors pou- 
vait tenir pour sûr que, s'il suivait 
la droite voie, il était invulnérable, 
mais que des prévarications n'é- 
chapperaient ni à la perspicacité 
ni à la sévérité du vigilant apôtre. 
Ces principes ainsi placés en relief 
et démontrés par ses actes, il réu- 
nit autour de lui, à Gand, les curés 
et vicaires les plus éclairés et les 
plus méritants de tout le diocèse, 
et, recueillant leurs avis, éclairé 
par leur expérience, il rédigea, 
d'accord avec eux tous, des règle- 
ments ecclésiastiques, modèles de 
justice, de sagesse et de simplicité. 
Le résultat en fut aussi complet 
qu'il pouvait le souhaiter; Tordre 
refleurit, la décence reprit ses 
droits, les vaines disputes cessèrent, 
le sacerdoce recouvra sa considé- 
ration perdue; la jeunesse vint en 
foule repeupler les écoles ortho- 
doxes; les conversions s'opérèrent 
par centaines et sans violence; la 
paix renaquit. Cette transforma- 
tion porta au comble le renom de 
Vander Burch, et l'archevêque de 
Cambrai ayant fermé les yeux sur 
l'entrefaite, le chapitre métropoli- 
tain, en promenant les yeux autour 
de lui, n'aperçut personne, pas 
même en son sein, qui fût plus à 
la hauteur de la lâche et digne de 
ses suffrages que l'habile évêque 
de Gand. Là, encore, ainsi que par- 
tout et toujours, Yander Burch lit 
l'impossible pour prévenir, puis 
pour faire révoquer son élection. 
On devine bien que le chapitre ne 
se déjugea pas; il ajouta môme à 



sfs instances des considérations 
qui vainquirent toutes les objec- 
tions du prélat élu. Non-seulement 
le diocèse de Cambrai était en 
proie en même temps aux scan- 
dales qui venaient de disparaître 
de Gand, à l'hérésie, à l'anarchie, 
à la misère, suite d'invasions et de 
pillages réitérés, et à la famine; 
mais nulle part plus que là il n'y 
avait de formidables périls à cou- 
rir : la peste était venue se joindre 
à tant d'autres désastres et décimait 
les populations! Ce danger, devant 
lequel tant d'autres pâlissaient, fut 
l'aimant dont l'action, irrésistible 
en tin de compte, attira Vander 
Burch : il accepta le poste d'hon- 
neur ou sévissait la mort! Belzunce 
du seizième siècle, il surpassa 
peut-être Belzunce, qui n'eut pas, 
comme Van der Burch, à troquer 
un troupeau florissant et fortuné 
pour aller chercher à distance des 
ouailles aux prises avec l'agonie 
sous un ciel pestiféré. Ce qu'il y a 
de certain, c'est qu'au bout d'un 
laps de temps très-court, table rase 
fut faite et de l'épouvantable ma- 
ladie et de tous les désastres. Le 
saint évêque avait lui-môme donné 
l'exemple du courage et raffermi 
lesiraaginations ébranlées. Traçons 
rapidement le tableau desesactes. 
Réunissant tous les grands et les 
notables dans le palais archiépis- 
copal, il leur démontra que leurs 
calamités provenaient surtout de 
leurs folles haines, de leur mor- 
gue, de leurs jalousies, de leurs 
passions opiniâtres et aveugles, de 
leur négligence, et que la réconci- 
liation, l'union consciencieuse de 
tous les efforts était la première 
condition d'un retour de fortune. 
Ses paroles véhémentes et pleines 
de feu louchèrent les cœurs et 
amenèrent le résultat désiré ; tous 



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33 



les habitants de Cambrai se mirent 
à suivre ses ordres et à lutter 
comme un seul homme contre les 
influences dévastatrices; toutes di- 
minuèrent progressivement, toutes 
s'évanouirent, et enfin, comme si 
le ciel eût voulu récompenser les 
hommes d'avoir obéi à la voix de 
leurpasteur,lesphénomènes mêmes 
sur lesquels les hommes ne peu- 
vent rien, cessèrent comme par 
enchantement, et les pluies abon- 
dantes, sans être excessives, ame- 
nèrent de riches récoltes, et il ne 
resta plus dans tout le pays un cas 
de peste. Ayant ainsi pourvu au 
matériel, à ce qu'on appelle « le 
plus pressé, » le prélat porta ses 
soins sur d'autres objets. Sachant 
bien que « si l'homme ne vit pas 
seulement de pain, *> il ne peut 
vivre exclusivement non plus... de 
la parole de Dieu, il s'inquiéta 
en penseur non moins qu'en 
homme de Dieu de ce fait que nom- 
bre de familles ruinées manquaient 
d'outils, d'ouvrage et de pain : 
d'immenses aumônes se résolvant 
en distributions quotidiennes et 
gratuites leur vinrent eu aide, et 
les mirent k môme d'attendre le 
retour du travail, retour qui fat 
moins lent et plus animé qu'on 
n'eût osé le croire avant la charita- 
ble intervention de l'archevêque. 
En même temps s'élevèrent, en 
partie à ses frais, en partie par 
l'impulsion qu'il imprima, plu- 
sieurs hospices et maisons de 
charité, dont l'administration fut 
réglementée et organisée par ses 
soins sur les bases les plus sages. 
L'éducation ne fut pas négligée 
non plus : on devine aisément 
que l'illustre pontife tendit à la 
régénérer surtout dans le scn$ 
religieux; mais à la religion, tou- 
jours et partout fut associée Tin- 

LXXXV 



straction pratique. Deux institu- 
tions éminemment utiles et dignes 
d'être signalées durent l'origine à 
son amour éclairé du bien, et 
même on peut le dire, du moins 
pour la première, à sa munificence. 
Ce furent « l'Ecole dominicale, » 
dans laquelle les enfants indigents 
reçoivent encore aujourd'hui, avec 
une éducation chrétienne, toutes 
les instructions nécessaires à la 
profession pour laquelle ils optent; 
et la « Maison de bienfaisance et 
d'éducation de Sainte-Agnès, « où 
cent jeunes filles de familles hon- 
nêtes mais peu aisées sont, pen- 
dant six ans, de l'âge de douze à 
dix-huit années, nourries, logées, 
élevées. Pour mener à bien ces 
œuvres de toutes les plus puis- 
santes pour moraliser les classes 
qui malheureusement pullulent le 
plus dans les sociétés, il fallait 
une longanimité, une mansuétude 
dont nul ne peut avoir idée s'il 
n'a vu de près semblables entre- 
prises. Obstacles de toute nature et 
en tous sens, on le comprend; 
mais obstacles surtout de la part 
des parents, récalcitrants par dé- 
fiance, récalcitrants par routine , 
voila ce dont les plus patients se- 
raient portés à s'impatienter. Van- 
der Burch se voyait dans la néces- 
sité de donner le pain quotidien, 
de distribuer de l'argent aux pè- 
res, afin d'avoir le droit de verser 
le bienfait de l'éducation sur les 
enfants. Mais sa mansuétude, son 
inépuisable charité ne faillirent pas. 
Ainsi préludait, dès le commence- 
ment du dix-septième siècle, par 
l'Ecole dominicale, à l'instruction 
piofessionnelle et primaire, si fa- 
vorisée de nos jours, la féconde 
initiative du plus digne prédé- 
cesseur de l'auteur de Tclcmaqnc. 
El, d'autre part, fondée en 1031, 

3 



3^ 



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sa maison de Sainle-Aguès passe 
ajuste titre pour avoir inspiré, soit 
à Louis XIV, soit à madame do 
Maiutenon, l'idée de Saint-Cyr. 
Celle création seule suffirait à la 
gloire de Vander Burch, n'eùt- 
elle pas élé précédée et suivie do 
cent autres labeurs au milieu 
desquels elle semble comme ab- 
sorbée, et dont nous n'avons re- 
iraci' que les plus marquants. 
L'illustre vieillard poursuivit tou- 
jours sa mission bienfaisante avec 
la même énergie et la même 
activité jusqu'à ce que , dans 
une dernière tournée pastorale, 
en visite à Mons, il passât dans 
un monde meilleur, le 23 mars 
16 i4. Sou corps , inhumé d'a- 
bord en celte ville, dans l'église 
des jésuites, fut transféré solen- 
nellement en 1779, lors de l'abo- 
lition de cet ordre, sous le maître- 
autel de la cathédrale de Cambrai, 
et reposa ainsi quinze ans auprès 
des cendres do Fénélou; njais 
1704 vint disperser ces vénérables 
restes au milieu de désordres qui 
rappellent trop fidèlement ceux 
de la sanglante époque qui l'avait 
vu naître , comme s'il eût été 
écrit que les mêmes scènes envi- 
ronneraient et son berceau et sa 
tombe. Val. P. 

VA^DERBIJCII (Jàcqocs Hippo- 
lyte), peintre et lillérateiir, était 
né à Paris en i796. Jacques- 
Edouard Vanderbuch, son père, 
originaire de Montpellier, artiste 
habile, avait enrichi le musée de sa 
ville natale d'un paysage estimé. 
Dépourvu, dés 1803, de son appui 
naturel, sans crédit, sans ressour- 
ces, le j«*une Vanderbuch eut à 
lultcr, au début de sa carrière, 
contre plus d'un genre de mé- 
comptes et (le privations. Il fut d'a- 
bord élève de Mullard, recul quel- 



ques leçons de David, et entra, sous 
les auspices de Pierre Guérin, dans 
l'atelier de Victor Berlin, l'un de 
nos paysagistes les plus renommés. 
Ce fut k cette école particulièrement 
qu'il acquit, dit un de ses biogra- 
phes, « ce goût délicat, ce style 
élevé, cette grâce des lignes, celle 
finesse de touche qui ont constitué 
les caractères distinclifs de son ta- 
lent. » La vie de Vanderbuch, la- 
borieuse et concentrée, appartient 
tout entière à l'art. A dater de 
1824 jusqu'à sa mort, ses œuvres 
ont figuré avec succès, quelquefois 
même avec éclat, dans les exposi- 
tions publiques. Plusieurs ^de ses 
tableaux décorent les palais des 
Tuileries, du Luxembourg et de 
Saint-Cloud, et ornent les musées 
des départements et les cabinets 
des amateurs. Nous citerons, parmi 
les plus remarquables, une vue de 
la Cava, gravée par Péringer, une 
ihi Golfe de Daïa^ une d'un Chalet de 
Meyrinfien, une autre de la Vallée 
daGrindehvald, une vue du Délroii de 
Mcs-sine (œuvre éminenle qui a appar- 
tenu à la reine Marie-Amélie), une de 
la Jetée de Honfleur, une vue de Vile 
Barbe près de Lyon , œuvre égale- 
menthorsligne,une vue généralede 
h\\illed^Annonay, plusieurs autres 
prises en Normandie, dans le Dau- 
phinéelsur les bords de la Seine, et 
un grand nombre de lithographies et 
d'autres dessins. Vanderbuch , aqua- 
relliste habile, excellait surtout 
dans la reproduction du ciel ft 
des eaux; il appliquait à cette 
partie de ses paysages toute la 
dextérité, toute la vigueur de 
son talent, qualités dont on lui a 
reproché d'abuser quehjuefois aux 
dépens d'une imitation plus vraie 
4le la nature. Vanderbuch avait re- 
cueilli une partnolable dans les en- 
couragements accordés aux artistes 



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35 



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par les divers gouyernemenls de la 
France. Sept médailles ont honoré 
ses ouvrages. Le 21 octobre 1854, le 
jour même où il était enlevé à sa 
famille et à ses amis éplorés, il ob- 
tenait sa nomination à la chaire de 
dessin du collège Chaptal, poste 
qui faisait depuis longtemps l'objet 
de sa légitime ambition. Vander- 
buch, que distinguaientune modes- 
tie rare et des qualités aimables, 
écrivait bien en prose et rimait 
avec grâce et facilité. On a de lui 
un important ouvrage iniilulé : D# 
la peinlure à l'aquarelle, trois fois 
réimprimé, et plusieurs opuscules. 
Il appartenait à la Société philo- 
lechiiique, à la Société libre des 
Beaux-Arts, et à celle des Enfants 
d'Apollon. M. Berville, secrétaire 
perpétuel de la Société philo- 
tpclmique, et M. Gavet, membre 
de la Société des Beaux-Arts, ont 
publié d'intéressantes notices sur 
ce paysagiste distingué. A. B-éi. 
VANDEU CAPELLEN (le ba- 
ron Théodore-Frédéric) OU VAIS 
CAPELLEN. Marin hollacdais, 
naquit le 6 septembre 176Î, à Ni- 
mègue en Gueldre. Sa famille était 
des premières du pays. Le baron 
Alexandre son père était seigneur 
de Mcdoog et sa mère joignait à ses 
noms de Marie-Louise le titre de 
baronne de Paigniel. 11 avait k 
peine ûh. ans qu'il fut mis dans la 
marine, en quali'é d'aspirant noble; 
et comme tel, il fit plusieurs voya- 
ges qui le familiarisèrent complè- 
tement avec la mer et le service. 
Quatre années et quelques mois 
s'écoulèrent dans le noviciat : au 
bout de ce temps, en 1777, vint 
enfin sa nomination de lieutenant. 
C'était au moment où la lutte pour 
l'émancipation des colons anglo- 
américains mettait aux jirises sur 
mer la Grande-Bretagne d'une part, 



de l'autre la France et es puissan- 
ces secondaires, en d'autres termes, 
l'Espagne et les Provinces-Unies. 
Ce ne fut donc ni dans des stations 
ni dans des excursions pacifiques 
que se déroulèrent les premières 
années de grade du jeune officier. 
L'escadre à laquelle il appartenait 
sillonna l'Atlantique en plus d'un 
sens et signala plus d'une fois sa 
présence dans les eaux de l'Améri- 
que soit par des manœuvres que 
les anglais tentèrent sans grand 
succès d'empêcher, soit par des 
hostilités directes. Tel fut entre au- 
tres engagements l'affaire de mai 
1780 entre la frégate anglaise le 
Croissant et le trois-màts hollan- 
dais la Brille {^ de Briele «) que corn- 
maiidait le capitaine Oorshuys. Le 
bàtinient britannique après un 
combat opiniâtre et des plus san- 
glants n'eut d'autre ressource que 
d'amener sou pavillon. Van Ca- 
pétien, à cette époque, était se- 
cond (eerst officier). La vaillance, 
le sang-froid et l'intelligence qu'il 
avait déployés du commencement h 
la fin de la lutte lui valurent la men- 
tion la plus honorable dans le rap- 
port officiel ; et très-peu de temps 
après il reçut lui-même avec le rang 
de capitaine le commandement de 
la belle frégate la Ccrès. Il ne 
comptait pas encore vingt ans. Il 
serait sans intérêt de le suivre à 
bord des autres navires que succes- 
sivement il commanda ensuite. 
Qu'il nous suffise de les nommer 
(ce furent la Bellonc, le ycps^ le 
Castor, le Dclfl), et de dire que 
chargé de missions très-diverses, 
toutes iiacifiques jusqu'il 1793, il 
s'i'^n acquitta constamment à la sa- 
tisfaction de tous ses chefs, notam- 
ment de l'amiral Kinsbergen et de 
Meivilie. Un des contre-coups de la 
révolution française le ramena aux 



36 



\^\N 



VAN 



opéralions guerrières. Vainqueur 
des Prussiens en France et tran- 
quille à peu près du côté des Au- 
trichiens qu'il avait paralysés en 
Belgique, Dumouriez, en février 
4 793, s'était avancé sur les fron- 
tières des Provinces-Unies, avait 
reçu sans coup férir la soumission 
de trois villes et déjà croyait pou- 
voir écrire à laConvenlion qu'Ams- 
terdam allait ouvrir ses portes aux 
Français. Les Hollandais, il faut 
l'avouer, ne firent que peu d'efforts 
pour s'opposer à la réalisation de 
ses plans; et s'ils échouèrent, ce fut 
surtout par l'insuffisance des dis- 
positions prises par Dumouriez pour 
couvrir le siège de Maestrichtet par 
la subite réapparition des Autri- 
chiens sur la Meuse. Les Hollandais 
ne restèrent pas tout à fait oisifs ce- 
pendant, et le capitaine Van Capel- 
ien fut un de ceux qui se firent le 
plus remarquer alors par la har- 
diesse et l'a propos des attaques con - 
Ire les batteries du général de la Ré- 
publique française. On sait que, par 
suite de l'échec de Maestricht et 
d'autres fâcheuses circonstances, 
Dumouriez, dès le 9 mars, était ré- 
duit à se replier sur la Belgique. 
H fut donné in la Hollande de res- 
pirer encore deux à trois années, 
jusqu'à ce que Pichegru vînt en 
accomplir la conquête (1795-1796). 
Van Capellen venait alors de se 
marier. Très-antipathique au sys- 
tème français et plus encore à l'ab- 
sorption de sa piitrie, il abandonna 
le service et se retira au fond de la 
Gueldre, étranger en apparence 
aux afi'aires. Mais celte torpeur, 
cette indifTérence étaient jouées : 
il guettait les événements, il n'at- 
tendait que l'occasion favorable de 
se montrer. H crut la trouver, lors- 
qu'en i799, l'éloilc de la France 
pâlissant en Ilalic, en Suisse, en 



E.piypto, les partisans de la maison 
d'Orange crurent l'instant venu 
d'abattre le gouvernement démo- 
cratique, implanté naguère, mais 
mal enraciné sur les rives du Zuy- 
derzée. U accepta un commande- 
ment dans la flotte du Texel, sous 
les ordres de l'amiral Story, il prit 
part à l'expédition du Helder, il y 
déploya des qualités supérieures, 
auxquels les ennemis du Sladhou- 
dérat ne firent que trop d'atten- 
tion. En effet, la réaction n'ayant 
abouti qu'à l'insuccès, et les me- 
sures acerbes, les poursuites, pour 
ne pas dire les persécutions se mul- 
tipliant contre la marine batave, 
qui s'était très-gravement compro- 
mise, le baron Van Capellen prit 
fort sagement le parti de chercher 
un autre asile que sa province na- 
tale, et il fut heureux d'en trouver 
un sur et paisible dans cette Angle- 
terre d'où partaient toutes les atta- 
ques contre nous. Sa femme quitta 
la Gueldre pour aller i'y rejoindre. 
Ces émigrations, le séjour sur la 
terre étrangère ne manquèrent pas 
d'entraîner des faux frais, des pertes 
d'argent. Quatorze années, les plus 
belles de la vie du marin, se pas- 
sèrent ainsi pour lui dans l'inac- 
tion, car nous ne voyons pas qu'u n 
seul moment il ait pris service à 
bord des flottes britanniques; et du 
moins a-t-il pu dire que sa haine 
pour la France ne l'amena pas à 
combattre la France sous pavillon 
étranger. Avec quel bonheur il sa- 
lua de loin, d'abord l'insurrection 
d'Amsterdam en décembre 1813 
contre son préfet français et ensuite 
l'attitude hostile prise par tout l'ex- 
royaume do Hollande contre l'Em- 
pereur, il est inutile de le décrir;;. 
A peine les Nassau avaient-ils remis 
les pieds dans leur j)atrie à la veille 
de devenir leur patrimoine , que 



VAN 



VAN 



37 



Vaii Capellen y reparaissait. Fort 
(le Tancienneléde son dévouement, 
un si fidèie compagnon d'exil mé- 
ritait quelque chose de mieux 
que son ancien grade. Les qua- 
torze années qu'il avait passées 
à faire son quart sur les wharves 
de la Tamise et à guetter, soit 
dans le journal de Pelletier, soit 
dans le Times ou dans le Nantie 
journal d'où soufflait le vent, lui 
furent comptées comme années de 
service , et lors de la réorganisation 
de la marine, il fut nommé vice- 
amiral; l'année suivante (1815), on 
lui confia le commandement de 
l'escadre hollandaise de la Médi- 
terranée et dans la fameuse jour- 
née du 27 août <816 il seconda 
lord Exmouth dans le hombarde- 
ment d'Alger, prélude trop certain 
que méconnurent lesEarbiiresques 
de la prochaine répression de leurs 
déprédations. Lord Exmouth ren- 
dit éclatante justice à la valeur et 
aux habiles dispositions de son col- 
laborateur; des remeiciemenis lui 
furent votés par le Parlement bri- 
t.uinique; le prince régent le nom- 
ma chevalier de l'ordre du Bain. 
Satisfait d'avoir ainsi marqué sa 
rentrée dans la carrière maritime 
et n'apercevant rien à l'horizon 
qui lui lit augurer que sous peu ses 
services redeviendraient nécessai- 
res, il ne tarda pas à demander sa 
retraite, qu'il obtint en 1818, et il 
alla vivre tantôt ii La Haye, tantôt 
aux environs, dans le sein de sa 
famille. Toutefois, ce n'est pas dans 
la solitude qu'il finit ses jours : 
née en 1771, la baronne Van Ca- 
pellen n'avait encore que trente- 
sept ans, lorsqu'il se démit de sa 
charge d'amiral : probablement elle 
ne fut pas pour rien dans les dé- 
marches qui lui procurèrent pou 
de temps après le poste de grand 



maréchal du palais dti Guillaume I". 
Les deux époux, depuis ce temps, 
habitèrent presque constamment 
Bruxelles; et c'est là qu'en 1824, 
la mort vint mettre en même temps 
un terme à sa vie et à de cruelles 
souffrances héroïquement endurées. 
Val. p. 
VAN DKR HAGEN (Étiennk), 
navigateur hollandais , était un 
homme de courage et d'expérience 
très-apprécié de tous les marins ses 
compatriotes , lorsqu'il fut choisi 
pour commander les trois premiers 
navires qui furent expédiés après 
le départ de Van Nest et qui, por- 
teurs de poms les plus pompeux (le 
Soleil, la Lune, enfin V Étoile du 
malin), les justifièrent en quelque 
sorte par l'éclat des services , qu'ils 
rendirent. Il partit le 6 avril 1599. 
Peu d'incidents signalèrent sa route 
jusqu'à l'île Lampon, dépendance 
du roi de Bantam; disons pourtant 
que, contrairement à ce qu'ont trop 
répété les compilateurs légers en 
parlant des Hollandais, il déploya 
l'humanité la plus généreuse à l'é- 
gard d'une caravelle portugaise 
dont il fit rencontre et qui, pressée 
par un corsaire français, était res- 
tée à l'ancre sans vivres et sans 
ressources, l'équipage n'ayant pas 
même les moyens de s'orienter. 
Van der Ilagen pourvut noblement 
h tout. Peu de temps après pourtant, 
ayant relfiché à l'ile de May ap- 
paitenant aux Portugais, pour y 
renouveler sa provjsion, il y fut 
disgracieusement et hostilement ac- 
cueilli. Il en garda, et nul ne sau- 
rait l'en blâmer, rancune à toute 
leur nation; aussi, après nn court 
séjour à Bantam (où l'amabilité de 
la réception ne l'empêcha pas de 
s'apercevoir vite qu'on lui prodi- 
guait plus de be'.les paroles «jne de 
facilités et d'avantages réels pour 



38 



VAN 



VAN 



le commerce), quand les Orancases 
(c'esl-ù-dire les nobles du pays) 
l'invitèrent à les seconder dans 
leurs hostilités contre les Portugais, 
il ne se refusa, ce nous semble, h. 
leurs demandes que pour la forme, 
peut-être pour être plus instam- 
ment pressé , ou peut-être parce 
qu'il ne se sentait pas très en force. 
Finalement, pourtant, il fit marcher 
4 chaloupes armées, puis son grand 
navire le Soleil, au secours des in- 
sulaires qui, de leur côté, devaient 
déployer de grandes forces contre 
Tantagoniste commun. Ceux-ci 
manquèrent de parole; et vaine- 
ment les chaloupes tentèrent-elles 
soit d'emporter les batteries impro- 
visées par les Portugais en avant 
de leur fort, soit de débarquer dans 
la baie du Fort; vainement aussi le 
Soleil, manœuvra-t-il pour s'empa- 
rer au moins d'une caraque chargée 
de girofle que l'on apercevait dans 
le port. Il ne s'obstina pas à dé- 
penser sa poudre au plus grand 
profit et pl.iisir des Amboiniens, et 
il utilisa la reconnaissance qu'ils 
ne pouvaient refuser à son bon 
vouloir, en obtenant d'eux non- 
seulement la permission de cons- 
truire, à l'instar des Portugais, un 
fort dans Tiie , mais encore leur 
cooj)ération pour sa construction. 
De plus, et c'est là le trait capital, 
en s'engageant à tenir le fort pourvu 
de canons, de munitions, de vivres 
et d'hommes, il eutl'artde persua- 
der aux indigènes que ces mesures 
étaient toutes prises surtout dans 
leur intérêt, et, en revanche, il fit 
signer par leurs chefs un traité por- 
tant, — article i**' , que tout le 
girofle de l'ile serait livré aux Hol- 
landais seuls, h l'exclusion de toute 
autre nation; — art. 2, et qu'il serait 
livré au prix constant de... Ce traité, 
riche d'avenir, commençait l'ère 



des monopoles hollandais! Dès qu'il 
eut été dûment revêtu detoutesles 
formes qui pouvaient en assurer la 
validité, Van derHagen,sa cargai- 
son prise ou complétée à Bantam, 
se hâta de revenir en Hollande, oîi 
fut comprise immédiatement l'im- 
portance du service, en apparence 
peu brillant et si fécond cependant 
en résultats matériels, qu'il venait 
de rendre tant à sa patrie qu'à ses 
commettants. Sa relation aussi 
opéra un changement dans les 
dispositions de la Compagnie â 
l'égard des étrangers. H fut résolu 
qu'on n'aurait plus de mansué- 
tude en présence de tant de vexa- 
tions et d'inhumanité. Van der Ha- 
gen était de retour au Texel avant 
la fin de IGOl. Deux ans après, on 
lui confiait avec le titre d'amiral, 
une flotte de douze vaisseaux jau- 
geant ensemble quatre mille neuf 
cent cinquante tonneaux, et por- 
tant douze cents hommes d'équi- 
page. Les Portugais semblaient 
h plaisir provoquer les hostilités : 
la flotte ayant demandé des rafraî- 
chissements à la hauteur do 
San Yago , il fut répondu qu'on 
n'avait au service des Hollandais 
que de la poudre et du plomb. Il 
eût été facile à l'amiral de punir 
cette fanfaronnade ; il ne s'en 
donna, pas le vain plaisir : ce 
n'eût été ni très-digne ni lucra- 
tif. H espéra mieux en arrivant 
îi Mozambique, où, malgré le feu 
de la foitcresse, il cai)tura une ca- 
raque porlug;Hse assez pesamment 
chargée de d'ents d'éléphants, mais 
sans que la prise remjdit toute sou 
attente. De même une fois encore 
sétant saisi sur la côte de Goad'im 
bâtiment arabe à bord duquel il 
comptait que seraient des marchan- 
dises portugaises, il éprouva la dé- 
ception de n'en trouver aucune: 



VAN 



VAN 



39 



il en prit à l'instant même son parti 
et s'empressa de le relûcher. Il ne 
manquait pas d'ailleurs de vaisseaux 
portugais et dans la rade et le long 
du iiitoral voisin; mais tous étaient 
sur leurs gardes, et tant de défen- 
seurs armés bordaient le rivage, 
qu'il eût été téméraire de vouloir 
les attaquer. Évidemment des avis 
étaient venus aux ennemis, et ils 
veillaient. Même impossibilité d'a- 
gir devant Cananor. Le roi de cette 
ville avait pris le sage parti de ne 
laisser se produire aucun conflit en 
ses États. Les Portugais enlevèrent 
une chaloupe aux Hollandais; ceux- 
ci purent la reprendre, le monarque 
leur ayant défendu qu'on usât de vio- 
lence pour la retenir. En revanche, 
aux ouvertures que lui fit Van der 
Ilagen, il répondit par un décli- 
natoire formel , prouvant assez qu'il 
pénétrait leurs vues , mais ne s'y 
prêtait pas. « Vos mouvements, dit- 
il, donnent lieu de soupçonner que 
vous en voulez au fort portugais. Je 
nevousconseille pasde l'attaquer; il 
est bien pourvu de tout. Vous seriez 
seuls. Mes ancêtres et moi sommes 
depuis 102 ans alliés et protecteurs 
des Portugais. Amis- de ceux-ci, 
nous ne demandons pas mieux que 
d'être aussi des vOlres. A cet ctïet, 
je vous prie de vous retirer. N'allez 
pas surtout dans vos courses insul- 
ter les Maldives, qui sont à moi, ou 
inquiéter les navires de messujels.» 
La réponse de Van der Hagen fut 
ce qu'elle devait être : il promit de 
souscrire aux avis et aux vœux du 
prince, et il fit voile vers Calicul, 
où, de prime-abord, il prit une fré- 
gate portugaise, dont pnsque tout 
l'équipage se noya en voulant s'es- 
quiver li la n:ige et où, dix-neuf au- 
tres furent très-incommodés de son 
artillerie. Le samorin , en quelque 
sorle le mahârârijadu Malabar était 



en guerre avec les Portugais : il 
s'empressa de convier le belliqueux 
amiral à venir le trouver i\ son 
camp, lui prodigua les caresses et 
promit aux Hollandais par un traité 
solennel de les laisser trafiquer en 
toute liberté dans tous les pays de 
son obéissance. Nous glissons ici 
sur diverses courses d'importance 
secondaire, lesquelles absorbèrent 
le reste de 160i et janvier 160o. 
Donnant enfin ses soins à ce qui lui 
tenait le plus au cœur, au couron- 
nement de son œuvre, il vint mouil- 
ler le 21 février Jans la baie d'Ara- 
boine, et dès le lendemain il dé- 
barqua ses troupes qui marchèrent 
immédiatement sur le fort des Por- 
tugais, construit avant le sien, et qui 
n'en subsistait pas moins depuis 
qu'il avait jeté les bases d'un fort 
rival. Le commandant lui dépêcha 
deux officiers et une lettre où res- 
pirait la jactance castillane et qui 
revenait à ces mots : « Qu'est-ce 
que vous prétendez entreprendre 
contre un fort que S. M. le roi de 
toutes les Espagnes m'a commandé 
de défendre? » — « Oui, dit Van 
der Ilagen, et que S. A. le prince 
Maurice m'a commandé de prendre. 
Eh bien! je prétends le prendre. » 
Il le prit en elîet , ou plutôt on ca- 
pitula sans attendre l'assaut; îei 
premières volées d'artillerie avaient 
modifié considérablement la con- 
fiance des défenseurs. Tous les Por- 
tugais, moins 3G familles qui prê- 
tèrent le serment de fidélit(% parti- 
rent de l'ile pour n'y jamais remet- 
tre les pieds, et Amboine devint 
ainsi le domaine exclusif des Hol- 
landais. Tournant ensuite ses armes 
cwjtre Tidor, il trouva là plus de 
résistance et de difiicultés, mais il 
n'en triompha pas moins, et même 
assez vite, il lui fallut d'abord ame- 
ner les rois de Tidor et deTernate, 



liO 



VAN 



VAN 



qui devaient aider les Portugais de 
leur concours, à la neutralité; 
ensuite vint un siège en règle ; 
la brèche pratiquée, deux assauts 
ne suffirent pas à emporter la place, 
bien que sept des plus braves de 
la flotte y eussent pénétré. Enfin 
un boulet tiré du Gucldre sur la 
tour tombe sur la poudre, et la tour, 
lancée enTair avec 70 hommes qui 
la gardaient, ouvrit un vaste passage 
aux Hollandais victorieux. Les Por- 
tugais se trouvèrent alors chassés 
detoutes lesMoluques; etTouvrago 
si judicieusement commencé lors 
de son premier voyage, Van der 
Ilagen se trouva l'avoir achevé de 
main de maître quatre ans après, 
bien avant de revenir en Europe. 
Le Gueldre et le Goude, chargés de 
dépouilles, allèrent annoncer l'heu- 
reuse nouvelle en Hollande dès 
i60."j. Lui-même y revint en 1G08, 
et ne reprit plus la mer. Val. P. 
VAN DER IIECK (Nicolas), 
peintre, né à Alckmaer vers l'an 
1580, descendait de Martin llems- 
kercke, et fut élève de Jean Neag- 
hel. H se fit une réputation comme 
excellent peintre d'histoire, et sur- 
tout comme grand paysagiste. Sa 
manière de composer est savante 
et grandiose ; son coloris brillant 
et solide annonce une entente par- 
fait-e du clair-obscur. On conserve 
dans la maison de vilh; d'AIckmaer, 
trois tableaux de lui qui offrent des 
beautés du premier ordre. Les su- 
jetb qu'ils représentent sont analo- 
gues à l'emplacement qu'ils occu- 
pent. Le i)remicr représente le 
Jugement de mort prononcé par le 
comte Guillaume HI , surnommé le 
Fîon, contre le bailli du Ziiyl-Hol- 
laud qui fut décapité pour avoir 
volé une vache îi un paysan; le 
second ^isll(l])un}ti(^n prononcée par 
Cambyse contre le jiuje prcvarka- 



tenr (1), et le troisième est le Juge- 
ment de Salomon. La ville d'AIck- 
maer est redevable, en outre, à 
Vander Ileck de l'établissement de 
la Société de peinture, auquel il 
contribua puissamment en 1631. 

P. S. 

VANDER KENIS, missionnaire 
très-recommandable envoyé près 
des Hottentots et autres peuplades 
du sud de TAfrique par la Société 
des missionnaires de Londres, mou- 
rut au cap de Bonne-Espérance le 
dS décembre 1811. Ayant été gra- 
dué à l'Université d'Edimbourg , et 
s'étant adonné k l'élude de la mé- 
decine, il avait pratiqué cette science 
en Hollande pendant plusisurs an- 
nées et était parvenu à un très- 
haut degré d'habileté. — Arrivé à 
l'âge oi^i il est ordinaire que les in- 
dividus qui ont eu une carrière la- 
borieuse et active éprouvent le 
besoin du repos, cet homme infa- 
tigable, entraîné par des sentiments 
de philanthropie, se dévoua îi toutes 
les peines et à tous les dangers 
d'une mission qui avait pour but 
d'importer les principes de la civi- 
lisation parmi les populations les 
plus sauvages de l'Afrique. Ses ef- 
forts furent couronnés du plus 
grand succès, et il put, avant sa 
mort, jouir du tableau des heureux 
effets qu'avait produits sa mission. 

Z. 

VAN DER LINT (Jacod), négo- 
ciant, — banquier peut-être, — U 
Londres, devait, ainsi que l'indique 
son nom, être d'origine, sinon de 
naissance néerlandaise. On manque 
absolument de détails sur sa vie ; 
mais du millésime de l'ouvrage 



(1) Ce tableau , apporté en France 
lors de la conciuêtc de la Hollande, fut 
lonj,'temps exposé dans la grande gale- 
rie (lu musée. 



VAN 



VAN 



/il 



dont le titre va suivre, on peut con- 
clure, sans hésiter, qu'il était dans 
toute la force de l'âge, ou même 
q'i'il avait déjà passé l'âge moyen 
vers le commencement du second 
tiers de l'autre siècle. Voici, en 
français, les trois ou quatre lignes 
de ce titre, non moins long que 
ceux des gros traités qu'élucuhrent 
les Allemands : Le. numéraire répon- 
dant à tous les besoins, ou Essai pour 
rendre une suffisante abondance de 
numéraire dans tous les ranfjs de la 
nation et pour accroître notre corn- 
merce tant extérieur qu'intérieur, 
Londres, 1736, in-8% et en voici 
les premiers mots en anglais : Mo- 
ney answers als ihing, or... Non 
content de citer avec éloge ce moi- 
ceau qui suffit pour que le nom de 
Van der Lint échappe à l'oubli, 
Dugald Stewart dans sor» appen- 
dice aux éléments d'économie po- 
litique d'Adam Smith, en cite des 
passages qui mettent en relief avec 
autant de netteté que de justesse 
les avantages du commerce, et qui 
peuvent à tous égards soutenir la 
comparaison avec les plus décisifs 
arguments produits par Hume dans 
son Essai sur la jalousie commer- 
ciale. Van der Lint termine par des 
raisonnements pour l'abolition de 
toute espèce de taxe commerciale 
et pour leur remplacement par un 
impôt territorial : l'idée du remède, 
idée qu'adoptèrent ceux que l'on 
nomma les Physiocrates, était anté- 
rieure de quelques années au moins 
à notre négociant, car Hume, déjîi, 
s'en était fait l'organe; mais quant 
à la description, à l'analomie en 
quelque sorte du mal qu'il signale 
et veut guérir, il est le premier 
peut-être qui le caractérise et l'at- 
taque, et sous ce rapport on croit 
déj-:i sentir de loin, chez lui, le 
souffle du libre-échange. Z. 



VAN DER VELDE (Cn. Franc.) 
car mieux vaut écrire ainsi que 
comme t. XLVII, p. 85, a donné, 
outre son théâtre et ses romans, 
des ouvrages qui, s'ils ne sont pas 
tout à fait des histoires ou des rela- 
tions de voyage, ne sont pas non 
plus, à proprement parler, des ro- 
mans. — On les a, c'est vrai, qua- 
lifiés de romans historiques, comme 
Arwcd Gyllensiierna et Naddoctc 
(voyez la fm de l'article) ; c'est fort 
à tort, et tout au plus méritent-ils, si 
tant est qu'ils le méritent, l'épilhète 
d'histoires-romans. Quoi qu'il en 
soit, et laissant le lecteur apprécier 
ce qu'ils sont et les nommer comme 
il le voudra, nous donnerons les 
titres des trois suivants : I Ambas- 
sade en Chine; H Conquête du Mexi- 
que; Hi Cfiristian et sa cour avant et 
après son abdication. Il pariit à 
Dresde, en 1829, une traduction 
française de Y Ambassade en Chine, 
suivie d'un vocabulaire ii l'usage du 
jeune âge. Mais, dès avant ce temps, 
les trois ouvrages avaient été tra- 
duits et publiés en français; les 
deux premiers en 1827, le dernier 
en <827 et 1828. C'est sur ces en- 
trefaites que commença le fracas 
des réclames et prospectus annon- 
çant la collection des Romans Jiis- 
toriques de Van der Velde, traduits 
en français par Loëve Yeimars et dont 
le t. XLVII de la P/iographie uni- 
verselle (car son millésime est 1829) 
ne pouvait indiquer que la première 
livraison. U eût |)U dire que cette 
livraison était de 4 volumes, dont 
deux pour Arwed Gfjllensiierna. La 
collection est terminée aujourd'hui, 
ou plutôt elle s'est arrêtée avant 
d'avoir fini, car ni \Ylaska (dont la 
traduction première était de Léon 
Astouin) , ni Naddok le Noir n'en 
font i)artie; donc, au lieu des 20 vo- 
lumes présumés, elle n'en contient 



42 



VAN 



VAN 



que <6, dont voici le contenu à 
partir du .V : Paul de [.ascaris suivi 
LVAsjnund Thyrsklingason et de Gu- 
nima (2 v.); Christ iern el sa cour 
(1 V.); les Hiissilcs (1 v.); Théodore 
le roi d'été on la Corse en 1736 ( ! v.); 
V Ambassade en Chine {[ v.); la Con- 
quête du Mexique (2 v.); Contes et 
Légendes Jdstoriques (A volumes ou 
6 morceaux : 1'^ V Horoscope, his- 
toire tirée des guerres civiles de 
France: 1° Alia;; 3" le Flibustier; 
4° les TataresenSilésie; 5" h Guerre 
desservantes, histoire tirée des vieil- 
les chroniques de Bohême; 6° la 
DruUlesse. La troisième de ces nou- 
velles a été traduite en espagnol 
sous le titre d'el Flibustero, o el Pi- 
rata gencroso, novella americana. Il 
est juste de remarquer que si la 
collection Loëve-Veimars n'a pas 
été ce qu'on appelle accueillie et 
acclamée, elle s'est vendue néan- 
moins, et que l'édition est bien et 
dûment épuisée. Z. 

VAIVDEUVUE (Pierri-Prudent), 
né le G avril 1776, aux Riceys, dans 
l'ancienne Bourgogne, d'une fa- 
mille honorable, débuta dans la 
magistrature le 18 août 1808 par 
les fonctions de magistrat de sû- 
reté de l'arrondissement de Bar- 
sur-Seine. Il fut nommé, le 29 jan- 
vier i8H, juge d'instruction au 
tribunal de Troyes, et le 26 m.ii de 
la même année, procureur impérial 
criminel à Reims, sous le titre de 
Rubstitutdu prociireurgéiiéral prèsia 
Couiimpcriale de Paris. Les procu- 
reurs criminels ayant été supprimés 
aucommencemeiitdel8i6, Vandeu- 
vre se concentra dans l'exercice des 
fonctions de substitut du procureur 
général, el porta en celte qualité 
la parole, avec distinction, dans 
plusieurs affaires politiques, notam- 
ment (2i février IMK;) dans la con- 
spiration dite de VEpingle noire. 



Le «"juillet <818, il fut appelé au 
poste (le procureur général près la 
Cour royale de Dijon, et quatre ans 
plustard,le9janvierl822,àladirec- 
tion du parquet de la Cour de Kouen. 
Enfin, le 10 juin 1829, il fut promu 
à la dignité de premier président 
de la Cour royale de LyoD; mais ù 
peine était-il installé dans ces nou- 
velles fonctions,. que la mort l'en- 
leva le 43 octobre 1829, dans sa 
maison de campagne de Méry-sur- 
Seine, à 53 ans. — Vandeuvre était 
un magistrat ferme, honorable et 
éclairé. Il avait* signalé sa carrière 
judiciaire par plusieurs traits d'in- 
dépendance dont nous citerons le 
suivant. Lorsqu'il était, en 1820, à 
la tête du parquet de la Cour de 
Dijon, il crut devoir dénoncer à 
M.de Serre, alors garde des sceaux, 
des abus graves dans l'administra- 
tion de la justice criminelle, et pro- 
posa, de concert avec sa compa- 
gnie, d'utiles et urgentes réformes. 
Le ministre répondit en termes durs 
et impératifs. Vandeuvre renvoya 
à son chef la dépêche qu'il en avait 
reçue, en ajoutantque « ce ne pou- 
vait être que par distraction qu'il 
avait signé une semblable lettre. ^) 
M. de Serre répondit immédiate- 
ment par une lettre d'excuses et de 
félicitations. Elu députa en 1820 
et en 1824 par l'arrondisseraont 
de Bar-sur-Aube, Vandeuvre porta 
dans sa carrière législative le même 
esprit d'indépendance qui avait ho- 
noré sa carrière judiciaire. ^( Tout 
engagé qu'il était dans l'adminis- 
tration, dit un sage appréciateur, 
il ne montra pour le pouvoir ni 
complaisance, ni faiblesse, ni sus- 
ceptibililé, ni injustice. » On a de 
lui, en dehors de plusieurs écrils 
inédits, un discours de rentrée 
prononcé devant la Cour royale de 
Dijon, le 10 novembre 1819, et un 



VAN 



VAN 



^3 



autre prononcé devant la Cour de 
Rouen, le 5 novembre 1828, haran- 
gfues également remarquables par 
le mérite du style et par la noblesse 
des sentiments. Voici, pour exem- 
ple, avec quelle courageuse éner- 
gie il dépeint et stigmatise, dans le 
second de ces morceaux, l'esprit 
de parti politique : « Qui dit parti, 
dit exclusion de toute liberté, de 
toute vérité, de toute justice, de 
toute conscience. Quel que soit le 
voile dont ils se couvrentetlenom 
dont ils se parent, tous les partis se 
ressemblent. Tristes fruits du mal- 
heur des temps, de la perversité des 
hommes et de l'impuissance des 
lois, le mal estdansleur nature etle 
bien hors de leur pouvoir. Condam- 
nés à n'exister et à ne périr que 
par leurs excès , malheur à qui so 
trouve sur leur passage! Rien ne 
les arrête tant qu'ils ont une ré- 
sistance à vaincre ou un ennemi à 
perdre. Insatiables, ingrats, jaloux, 
impitoyables, la voix du sang, de 
l'amitié, du malheur, n'arrive pas 
jusqu'il eux. Ce qu'il y a de géné- 
reux et d'humain dans les indivi- 
dus, vient s'anéantir devant ces 
masses impénétrables à tout autie 
sentiment qu'àcelui d'une ambition 
cfTrénée, où la force est toujours 
au plus fourbe ou au plus violent, 
où l'ombre d'un retour à la raison 
devient un cri me irrémissible, et où 
il est impossible devoir autre chose 
qu'une conjuration des passions 
les plus désordonnées et des i)lus 
vils intérêts contre les droits de !a 
société et les lois de la justice. » 
M. Nault, son successeur au par- 
quet de la Cour de Dijon, a publié 
une notice pleine d'intérêt sur ce 
magistral recommandable. (Dijon, 
1829, in-8«). A. B— ÉK. 

VAN DE VELDE (Jean-Fran- 
çois), théologien belge, né à Ueveren 



(pays de Waes}, le 7 mars il^'S, 
suivit à l'Université de Louvain les 
cours de dogme, d'exégèse, d'élo- 
quence sacrée et de morale, reçut 
les ordres en 17G9, et, bien vu de 
tous les doctes membres de la fa- 
culté de théologie, devint immédia- 
tement leur affilié en quelque sorte 
par le titre de bibliothécaire dont 
on s'empressa de le nantir. Il eut 
même part, comme suppléant du 
moins, aux fonctions de l'enseigne- 
ment théologique supérieur ; car 
nous le trouvons en 1784 faisant 
soutenir, c'est-à-dire inspirant une 
thèse sur la prétention qu'a l'Eglise 
de statuer sur les empêchements 
dirimants du mariage. Celte thèse 
allait directement contre le système 
du docteur Leplat, très-ferme cham- 
pion des prérogatives ecclésiasti- 
ques telles que les avait léguées le 
moyen âge aux siècles modernes et 
concluait en qualifiant la préten- 
tion d'usurpatrice et d'abusive. Na- 
turellement elle fat très-remarquée ; 
et il était tout simple de voir chez 
celui sous les auspices duquel elle 
se produisait, un fauteur des ten- 
dances auxquels alors se livrait 
l'administration civile par ordre 
exprès de Joseph IL On sait com- 
ment cet héritier de Marie -Thé- 
rèse avait rompu d'emblée avec 
toutes les traditions des Habsbourg, 
y compris celles de sa mère, plus 
doucereuse, mais tout aussi tenace 
que Ferdinand II, abolissant par 
centaines les couviMits ({u'il décré- 
tait inutiles, éliminant de tons ses 
Etats l'intolérance, octroyant aux 
juifs presque toutes les libertés 
et des garanties, nommant de son 
cher un archevêque de Milan, et en 
fait ne voulant pas même de l'in- 
duit (c'est-a-dire de la permission) 
du Saint-Siège, vu qtie permission 
implique, au fond, négation du 



hll 



VAN 



VAN 



droit qu'on a d'agir. L'on ne fut 
donc pas étonné quand, pour faci- 
liter des réformes de discipline re- 
ligieuse dans les Pays-Das autri- 
chiens, l'administration civile en 
vint à transporter à Bruxelles l'U- 
niversité de Louvain, ne laissant à 
l'ancienne cité universitaire qu'un 
séminaire, séminaire général, il est 
vrai, unique pour tout le cercle de 
Bourgogne, et d'où devaient sortir, 
pétris par le même enseignement, 
sous les yeux de la même direction, 
tous les jeunes lévites de la pro- 
vince, l'on ne fut, disons-nous, 
pas très-étonné de voir le ci-devant 
•bibliothécaire devenir le directeur 
du Grand-Gollége (tel fat le nom 
du nouvel établissement) ; mais il 
fut peut-être permis de l'être, quand 
insensiblement il passa des idées 
favorables aux errements de l'em- 
pereur Joseph au camp des ultra- 
raontains, d'abord en blâmant quel- 
ques témérités, en formulant de 
simples réserve?, puis arrivant à 
des objections formelles, puis les 
entassant en forme les unes sur les 
autres, puis se dessinant de jour en 
jour un peu davantage, de manière 
à prendre rang parmi les cham- 
pions, parmi les ardents coryphées 
de la prépotence cléricale et de 
l'invariabilité quand même de tout 
ce que comprend la discipline ec- 
clési[istique. (Voy. Van der Noot.) 

Aucuns, à Louvain, à Bruxelles 
et ailleurs, crièrent soudain à la 
palinodie ; les amis ne virent li 
qu'une évolution naturelle de la 
pensée. « Le savant conservateur, 
<' en pâlissant sur le dépôt confié à 
a ses soins, s'était pénétré de do- 
« cuments et d'arguments nou- 
(( veaux; il avait étanché sa soif de 
« science à des sources plus pures; 
« un peu d'érudition rend gallican, 
tf plus d'érudition vous ramène aux 



a doctrines de la Rote.» Soit ! tou- 
tefois , nous remarquerons que, 
presque d'un bout à l'autre de la 
iîelgique, l'opposition aux réformes 
de l'Empereur, était devenue ré- 
bellion flagrante , lorsque Van de 
Velde se mit à suivre la carrière 
des opposants, et qu'arrivé, par la 
docilité qu'il avait laissé présu- 
mer être dans son caractère, à 
la direction, très-honorifique en 
même temps et très-lucrative, du 
Grand-Collège, il se trouvait dans 
le môme cas que Thomas Becket, 
une fois nanti de la mitre de Can- 
terbury. Du reste, il n'eut pas la 
peine d'aller si loin que Becket. 
Sitôt que le prince , trop franc et 
trop brusque ami du progrès, eut 
expiré avant d'avoir vu la fin de la 
révolte belge (1790), le cabinet de 
Schœnbrunn, tant sous Léopold II 
que sous François II, cervelle de 
plomb et cœur de glace, qui laissa 
périr sa tante (Marie-Antoinette) et 
détrôner sa fille, était retombé dans 
ta vieille ornière autrichienne; et 
Van de Velde , en déniant li la 
puissance civile les droits inhérents 
à la souveraineté, trouvait des fau- 
teurs et des panégyristes parmi les 
agents de la puissance civile. S'il 
tonnait donc, ce n'était plus contre 
les mesures impériales, — loutétait 
de ce côté revenu au calme plat, — 
mais c'était centre les allures bien 
autrement redoutables d'un souve- 
rain naissant, qui ne se laissait pas 
désarçonner si facilement, et qui 
n'avait pas mine de lâcher prise 
quand il se mettait à l'œuvre. Ce 
souverain c'était la nation française, 
alors s'essayant h la vie politique et 
représentée par la Constituante, 
qui, sans essayer d'y mettre autant 
de formes que Louis XIV ou môme 
Philij)pe le Bel, prétendait , sous 
prétexte de supprimer des rouages 



VAN 



VAN 



ko 



coûteux en même temps qu'inu- 
tiles et d'être maîtresse chez elle, 
formuler une constitution ecclésias- 
tique obligatoire pour tout le 
clergé régnicole; licencier toute la 
milice religieuse des couvents , 
réannexer au plus tOl, si l'on pro- 
cédait hostilement au Vatican, le 
Comtat Venaissin. Longtemps, on 
peut le deviner, les mauvaises hu- 
meurs, les sinistres prophéties et 
les anaihèmes purent se donner 
carrière dans Louvain et toutes les 
succursales belges de la papauté : 
les assemblées légiférantes par les- 
quelles s'élaborait la rénovation de 
la France, n'entendaient pas môme 
gronder ces petites foudres si voi- 
sines ; et Van de Velde put, ainsi 
que ses amis, lancer à satiété le 
telum imbelle sine ictusdins (jue ses 
traits revinssent contre lui. Il n'en 
fut plus de même quand enfin les 
hypocrisies diplomatiques de l'Au- 
triche cédèrent la place aux bruta- 
lités franches. La guerre fut décla- 
rée en apparence à la révolution, en 
-réalité à la France, que de vieilles 
rancunes comptaient dépouiller , 
soit de quelques lambeaux de 
Flandre française , soit de la Lor- 
raine et de l'Alsace, et dont per- 
sonne à l'étranger ne soupçonnait 
que la révolution allait doubler et 
tripler les forces. On sait à quoi, 
(lès le commencement, aboutirent 
les arrogances de l'enuemi : hon- 
teuse retraite des Prussiens, savante 
retraite de Clerfayi après Jemmapes, 
mais retraite toujours, préludèrent, 
dès 92 et 93, à la grande épopée 
de vingt ans. Le président du Grand- 
Collège de Louvain crut bon de 
mettre un intervalle entre les 
Français et lui. Ceux-ci parcou- 
raient triomphalement la Belgique, 
sans que les diversions du coté du 
Rhin les inquiétassent sérieuse- 



ment, important leur organisation 
nouvelle avec l'ardeur qui caracté- 
rise la foi. Il alla donc, en 1794, 
chercher un refuge en Hollande, et 
il ne reparut à Louvain qu'en 
août 179o , un mois et quelques 
jours donc avant le décret qui 
réunissait officiellement le Luxem- 
bourg et la Belgique à la France. Le 
gouvernement de la Convention 
n'avait plus rien alors de la vio- 
lence et des formes inquisition- 
nelles qu'il avait déployées na- 
guère. Dientùt, d'ailleurs, le Direc- 
ioire lui succéda, ne demandant 
qu'à gouverner sans collision. 
Est-ce à dire qu'il abdiquait les- 
principes dont était sortie la révo- 
lution , ou qu'à l'excès d'énergie il 
allait faire succéder la mollesse et 
l'abandon de soi-même? Quelques- 
uns se l'imaginèrent et Van de 
Velde fut du nombre. Il chuchota 
fort , s'il ne déblatéra , et fort sou- 
vent sur la constitution civile du 
clergé , ainsi que sur toutes les 
plaies dont l'Eglise avait à gémir 
par la prétendue logique avec 
laquelle l'administration française 
procédait en tout ce qui jadis était 
du domaine religieux. Naturelle- 
ment ces murmures avaient de 
l'écho; puis, comme d'abord les 
agents français n'y prirent pas trop 
garde, ils furent modulés en chœur; 
les malcontents , les zélés se grou- 
pèrent, la Faculté de théologie en 
vint à faire des représentations for- 
melles, lesquelles tendaient h ce 
que la loi française fût lettre morte 
en Belgique, quant à tout ce (|ui 
regardait l'Église. Le Gouvernement 
français, sitùt qu'il vit les répu- 
gnances Il la veille de se tiaduire 
en protestations, ne balança point 
ordre fut donne d'arrêter Van de 
Velde qui passait pour le promo- 
teur de la démarche. L'ordre fut 



66 



YA^ 



exécuté au mois d'août 1796. Il 
n'en eût sans doute pas éli3 (luitto 
pour si peu, s'il eût eu le moindre 
{TOùl pourle martyre, lorsqu'après le 
triomphe du Directoire au 18 fruct. 
sur l'opposition desGinq-Centsetdes 
Anciens, le contie-coup du coup 
d'étal se fit sentir en Belgique 
aussi, et que dès novembre, les pro- 
fesseurs de Louvain se virent en 
masse condamnés à la déportation. 
L'ex-président préféra se réserver 
pour des temps plus heureux : il 
s'évada. Mais ce ne fut plus la Hol- 
lande qu'il choisit pour lieu de 
refuge : il passa le Rhin et se mit, 
en attendant que la Providence 
nous ravît nos conquêtes et nous 
refoulûl en nos foyers, à parcourir 
la Germanie. Au moins ne fut-ce 
pas, comme tant de ses coreligion- 
naires politiques, pour ameuter des 
ennemis contre nous; il redevint ce 
quM.l aurait dû rester toujours , 
l'homme de cabinet, le savant : il 
alla explorant les bibliothèques, les 
archives, pour y découvrir des mo- 
numents relatifs à l'histoire ecclé- 
siastique de la Belgique ; et quand 
enfin, en 1802, à la suite des traités 
de Lunéville et d'Amiens, le système 
pacificateur et réorganisateur du 
premier Consul rouvrit aux expa- 
triés de bon sens et de bonne volonté 
la libre entrée de la patrie, comj)re- 
nant que la réorganisation s'é- 
tendrait jusqu'à l'Université de Lou- 
vain, dont la suppression datait de 
plus loin que de l'invasion fran- 
çaise, il se le tint pour dit, et il ne 
songea pins, momentanément du 
moins, qu'à distraire ses ennuis en 
utilisant les matériaux recueillis 
pendant l'exil. Huit iinnées entières 
s'écoulèrent au milieu de ces tra- 
vaux, huit années qui, certes, ne 
furent pas les moins heureuses de 
sa vie. Vint 1811, l'année du Con- 



VAN 

elle do Paris. L'évêque do Gand, 
M. de Broglie, se l'attacha et l'em- 
mena comme théologien en se ren- 
dant à l'assemblée. Là* bientôt il 
lut en présence de la Commission 
un mémoire qui fit sensation, moins 
peut-être par les arguments invo- 
qués à l'appui, que par la hardiesse ! 
et la véhémence avec lesquelles 
s'exprimait l'argumentateur. Per- 
sonne ne crut que le lecteur de 
cette pièce d'éloquence en eût été 
le rédacteur, bien qu'on y reconnût 
ses convictions; et personne, lors- 
que l'Empereur prit la résolution 
de sévir, ne fui surpris de voir 
les portes de Vincennes s'abattre 
sur le théologien comme sur le 
prélat, et la mésaventure de l'aco- 
lyte accompagner la disgrâce du 
chef de file : il est probable que 
Louis XIV n'eût pas fait moins. 
Celte séquestration se prolongea 
jusqu'en 1814; et il ne fallut 
pas moins que la chute de Napo- 
léon pour briser les fers du cham- 
pion de l'évêque de Gand. Rendu 
au sol natal, il espéra pendajit un 
temps voir renaître de ses cendres 
l'université de Louvain. Mais c'é- 
tait là le moindre des succès dont 
se préoccupaient les sérénissimes 
et les augustes membres du congrès 
de Vienne : la Belgique, englobée 
avec les ci-devant Provinces-Unies 
dans cet état de nouvelle créa- 
tion, le royaume des Pays-Bas était 
donné à un prince protestant, el 
Guillaume P'., tout déterminé qu'il 
fût à n'user d'aucune mesure acerbf 
à l'égaid des orthodoxes, ne l'était 
pas moins à ne pas favoriser tout 
ce qu'il leur plairait de prétendre : 
Louvain resta donc , en dépit des 
restaurations et des contre-révolu- 
tions, ce qu'il était depuis un 
quart de siècle ; et s'il était écrit 
que, moins de vingt années après, 



VAN 



VAN 



kl 



il reprendrait à peu près son an- 
cienne existence, ses anciennes al- 
lures, VandeVelde ne jouit pas de 
ce triomphe*. Sa mort eut lieu le 9 
janvier <8â3, au lieu même de sa 
naissance. Ses dernières années 
s'étaient passées à préparer une 
édition complète des actes de tous 
les conciles de Belgique, et chemin 
faisant à lancer dans les recueils 
religieux des dissertations et des 
opuscules théologiques sur ces 
sujets qu'il aimait tant à traiter. La 
nomenclature enserait des plus dé- 
\)VAcécsidJ'Amimème de la Religion 
et du Roi (XL, p. 84), bien qu'il les 
signale en gros, n'ayant pas jugé à 
proi)Os d'en rapporter les intitulés. 
11 suflira dj mentionner son tra- 
vail, de' beaucoup le plus remar- 
quable et le plus volumineux, celui 
par lequel son nom a chance d'é- 
chapper à l'oubli , quoique ce ne 
soit qu'un abrégé , ou même en 
quelque sorte qu'un « programme, » 
comme disent les Allemands. II a 
pour titre : Synopiiis monumcnlorum 
Ecclesiœ apnd Belgas, etc.,Gand, 
1811, 3 vol. in-8. Val. P. 

VAIS DE ZANDE, habitant de 
Dunkerque , avait navigué long- 
temps sur navires marchands et 
passait pour un des premiers capi- 
taines au long cours, lorsque l'An- 
gleterre , profitant des embarras 
que la coalition amoncelait autour 
de la France, tomba sur notre ma- 
rine el nos colonies. Des lettres 
(le mar([ue ayant été sollicitées- et 
obtenues du gouvernement français, 
un des armateurs ainsi muni de 
l'autorisation d'aller en course fit 
choix de Van de Zande pour lui 
confier le comm:indem ni d'un pe- 
tit sloop de douze canons et de 
quatre-vingts hommes. Il était té- 
méraire peut-être, avec ce mince 
é(iuipage et ces ressources plus fai- 



bles encore, de se riscfuer sur des 
mers que sillonnaient tant d'esca- 
dres supérieures. Mais telle était la 
prestesse des manœuvres de Van de 
Zande, que jamais il ne se trouvait 
en présence de forces qui fussent 
plus que le quadruple des siennes; 
et telles étaient sa bravoure et sa 
justesse de coup d'œil, tant comme 
militaire que comme marin, qu'il 
ne redouta jamais le combat ou l'a- 
bordage un contre quatre, et que ja- 
mais il n'eut lieu de s'en repentir. 
Toujours, au contraire, il sortait 
de la lutte vainqueur en justifiant 
de plus en plus le nom qu'avait 
donné le propriétaire à sa coque 
de noix. Ce nom, c'était le Prodige. 
Secondé par la vaillance à toute 
épreuve de sesgens, mais valant à lui 
seul par son expérience, son talent 
et son art d'électriser les hommes, 
tout un équipage , Van de Zande, 
sur le Prodige, opéra des prodiges et 
compta ses captures par douzaines. 
Sans contredit, il est des quatre ou 
cinq corsaires ou officiers de la 
marine régulière, qui , pendant la 
longue lutte maritime presque inin- 
terrompue de vingt ans, firent le 
plus de mal au commerce britanni- 
que. Enl7iJ8 notamment, ses suo 
cèssur l'ennemi furentsi multipliés, 
si hors ligne, que par ordre du Di- 
rectoire, le ministre de la marine 
lui écrivit pour lui témoigner la sa- 
tisfaction des chefs de l'Ktat. Z. 
VAiVU,nOiLlN ( pour VA!f Di 
Horn) , ou même Van Iïorn, un des 
flibustiers les plus fameux du siècle 
qui vit fleurir les Pierre Legrand, 
de Dieppe, les Roc «le Brésilien » 
deGrœningue, les David, les Gram- 
mont, les rOlonnais, était natit, 
sans doute, d'une des dix-sept pro- 
vinces dont Charles-Qiiini lii le 
cercle de Bourgogne ; mais était-ce 
d'une des Provinces-Unies qui su- 



ks 



VAN 



VAN 



rent secouer le joug de l'oppresseur 
Philippe II, ou bien était-ce de ces 
Pays-Bas catholiques qui s'accli- 
matèrent si docilement aux coups 
de cravache de toutes les Autri- 
ches? C'est ce que nous n'entre- 
prendrons pas de déterminer ma- 
thématiquement ; nul ne le pour- 
rait, et tout au plus les conjectures 
sont-elles permises. Aux yeux de 
quelques personnes, peut-être, la 
forme très-néerlandaise du nom et 
la haine du héros pour l'Espagne 
militeront-elles en faveur de la 
première opinion. Mais qui nous 
empêche de répondre — à la pre- 
mière raison, que Liège, Maes- 
tricht, Anvers, sont pleins de De 
Jlorn, Van de Ilorn, ou autres 
noms semblables; — à la seconde, 
que le pirate affiche plus la haine 
qu'il ne l'éprouve; qu'il la singe, 
ou qu'il se ligure la sentir, quand 
vient à souffler en lui quelque 
bourrasque de dégoût ou de honte 
du métier ; que c'est un pavillon 
qu'il arbore pour dissimuler sa ra- 
pacité, ses frénésies et ses crimes. 
Ce n'est pas tout : si c'est sur l'Es- 
pagne, à la fin , que portèrent surtout 
Jes coups de Vaiid llorn ses débuts 
avaient eu lieu le plus souvent aux 
dépens de la Hollande ( donc com- 
pensation!); puis diverses circon- 
stances de sa vie semblent le re- 
lier à la ville d'Ostende , non sans 
quelque nuance de prédilection de 
sa part. C'est donc poui; celte ville 
ou ses environs que nous incline- 
rions, s'il nous fallait incliner d'un 
côté plulô*. que d'un autre, ou, du 
moins, pour les possessions catho- 
liques e>j)agnoles (dont la Flandre) 
plutôt (îue pour les Proviuces- 
UniijN. Quelle (ju'ait été, du reste, 
la Tille ou la bourgade qui le vit 
naître, très-probablement, il était 
d'obscure naissance, car il com- 



meni;a sa carrière maritime dans 
les plus humbles rangs. 

Môme incertitude sur l'époque 
précise de sa naissance* que, toute- 
fois, d'après les autres dates cer- 
taines de sa vie, nous croyons 
devoir porter par approximation à 
1635. Psul détail non plus sur son 
enfance , nul sur son éducation. 
La première position dans laquelle 
il s'offre à nous, c'est celle de ma- 
telot. Fut-il mousse? Rien ne nous 
en informe. Est-ce jeune qu'il em- 
brasse la vie de mer? Nous le pré- 
sumons ; mais rien ne le prouve. 
Seulement nous espérons ne pas 
nous trouver seul de notre avis, le 
choix de la profession de marin 
ayant évidemment été de sa part 
l'explosion d'une vocation, 'peu tar- 
dive sans doute , ce qu'expliquent 
tout naturellement, nous ne disons 
pas, a taille athlétique (il était petit 
plutôt que grand), mais sa force 
musculaire, son énergie, qualités 
dont si souvent le marin trouve 
occasion de faire usage. Il n'y joi- 
gnait qu'à mince degré cette obéis- 
sauce passive, ressort essentiel du 
service; et il ne tolérait ce régime 
de fer qu'à la condition de l'impo- 
ser aux autres, mais non de le su- 
bir lui-même. D'ailleurs il se sen- 
tait la capacité comme le désir de 
commander : il avait la soif du 
gain, la soif des aventures, la soif 
du plaisir; carguer la voile et 
prendiedes ris, faire une épissure 
ou manier le gouvernail, lui sem- 
blaient des divertissements on ne 
peut plus monotones , et il avait 
plus goût à manier le mousqueton 
et le sabre d'abordage. La marine 
marchande ne pouvait, on le voit, 
oflrir ni fruit ni perspective à sem- 
blables aspirations. Il en résulta 
que bientôt il ne regarda plus les 
pacifiques navires des épiciers et 



VAN 

marchands de harengs, leurs ar- 
mateurs, que de l'œil dont le vieux 
loup de mer regarde les marins 
d'eau douce. Plein de grands pro- 
jets, très-vagues encore, mais qui 
tous revenaient à ne pas, jusqu'au 
branlebas final, boucher les écou- 
tilles, éponger le lillac, grimper 
le long des haubans et lorgner du 
haut des huniers la plaine liquide, 
il comprit qu'il devait d'abord se 
former un petit pécule. Sans lest, 
pas de navigation. Il amassa deux 
cents écus. En combien de temps, 
et quel était son âge quand il se 
trouva muni de ce mince commence- 
ment de capital? Ne risquons d'hy- 
perbole ni pour ni contre la célé- 
rité de ses procédés et la dose de 
bonnes chances qui purent lui ve- 
nir en aide: nous admettons com- 
me vraisemblable qu'il s'engageait 
li vingt ans (donc vers 16:io), qu'il 
commençait à se voir en tonds à 
vingt-quatre (soit 1659), lorsqu'il 
quitta son bord afin de réaliser ses 
plans. Un de ses camarades, Fran- 
çais sans doute, en avait, en partie 
du moins, reçu communication et 
devait les seconder. C'est à l'heure 
de l'exécution qu'on reconnaît de 
quelle trempe sont les hommes. 
Les deux matelots quittèrent en- 
semble leur navire, et ensemble 
se rendirent en France. Ensemble 
même ils obtinrent du gouverne- 
ment une commission pour croi- 
ser. Mais l'instant venu d'user de 
l'autorisation, les deux amis ces- 
sèrent de naviguer de conserve: 
soit pour garantir des hasards de 
mer les épargnes de toute sa vie, 
soit pour se préserver, lui, des 
hasards de la balle, l'allié de la 
veille préféra rester h la côte. Plus 
hardi de sa personne et de sa cas- 
sette, plus impatient du repos, plus 
raccoleur, le Flamand fil l'acquisi- 

LXXXV 



VAN 



li9 



tion d'un petit bâtiment d'allure 
équivoque, y plaça de vingt-cinq 
trente hommes bien armés, encore 
plus résolus, puis accoutra sa fe- 
louque en bateau pêcheur, pour 
mieux donner le change sur ce qu'il 
était. Nombre de petites embarca- 
tions hollandaises y furent prises, 
et en peu de temps. Toujours heu- 
reux dans les attaques â tout mo- 
ment réitérées, toujours adroit au- 
tant qu'expéditif à vendre ses pri- 
ses, à réaliser, à partager, il en 
vint à pouvoir acheter un navire 
de guerre dans les chantiers d'Os- 
tende. Ses captures alors devinrent 
plus importantes : il ne craignit 
plus de s'attaquer aux bâtiments 
du plus fort tonnage et même à 
plusieurs à la fois; il devint Tépou- 
vantail du commerce néerlandais ; 
et, capitalisant sans cesse, bien que 
le luxe ni la générosité ne man- 
quassent pas chez lui, il sévit à la 
tête d'une petite flotte. 

Ici commence, en quelque sorte, 
une autre période de la vie de 
Vand Ilorn ; la seconde, celle que 
nous appellerons la période mixte. 
Conliani en ses forces, il s'occupa 
peu de faire rafraîchir son permis 
de corsaire; et bien qu'une paci- 
fication eiit donné aux épées belli- 
gérantes l'ordre de rentrer au four- 
reau, il continua ses expéditions 
trop fructueuses pour que ses co- 
partageanls en perdissent l'habitude 
au premier signe de la diploma- 
tie, et prétendant que, — qiu^lsque 
fu>sent les anachronismes dont son 
équipage pourrait se rendre coupa- 
ble, — ces peccadilles, simples es- 
comptes sur l'avenir, ou l'en remer- 
cierait unjour, la paix n'étant qu'une 
trêve, et tous les Etals, d'ailleurs, 
ayant pour morale, engéncral, que 
tout est permis contre l'ennemi, et 
en |)articulicr, que la course sur 



50 



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mer est aussi lé?:ale, aussi glorieu- 
se, aussi splendide que l'invasion 
sur terre. Oui, l'une vaut l'autre; 
c'est précisément l'avis de tous les 
penseurs : seulenif'nt ils demandent 
si l'autre est splendide, est noble, 
est juste. Vand Ilorn n'élait pas 
un utopiste : la course éiait ad- 
mise en principe et en lait, à 
certaines réserves près, pour le 
temps comme pour les lieux ; il 
trouva le principe selon son cœur, 
puisqu'il otîrait un débouché à ses 
qualités tumultueuses, un théâtre 
à sa bravoure, une perspective à 
son ambition et à sa fièvre de ri- 
chesse, et il trouvâmes réserves trop 
subtiles pour lui. Cependant les per- 
missions qui légalisent le pillage 
en mer lui revinrent d'elles-mê- 
mes, ces permissions qu'il n'ambi- 
tionnait pas. Les gouvernements 
civilisés rux-mêmes savaient ce 
nom formidable de Vand llorn ; et 
le ministère de France, entre au- 
tres, crut faire un coup de mîiîtie, 
lors des hostilités qui suivirent la 
mort de Philippe IV, en lui déli- 
vrant une commission îi l'effet de 
poursuivre les navires espagnols. 
C'était, on le voit, en 1006; et 
l'on doit voir aussi que cette date, 
qui coïncide avec l'apogée, ou peu 
s'en faut, des prospérités de notre 
pirate s'harmonise avec toutes cel- 
les que nous avons placées plus 
haut par conjecture. Vand Horn s'en 
acquitta en conscience : il fit la 
chasse aux galions avec un entrain 
que couronna plus d'un facile suc- 
cès; et entre galion et galion, il ne 
néî;ligea point les cargaisons les 
moins opulentes, les cacaos et les va- 
nilles, les cochenilles et le bois de 
campèche, bien qu'il fût de mode 
parmi ses pareils, dansleurssorties 
contre le négoce, de ne reconnaî- 
tre comme gain valant la peine 



d'être ramassé que les métaux ou 
monnayables ou monnayés ayant 
cours. Il parcourut ainsi, toujours 
heureux et terrible, presque toutes 
les côtes de l'Amérique et de l'A- 
frique ; il enrichit ou mit ;i même 
de s'enrichir tous les aventuriers 
que groupait autour de lui son 
renom sans cesse croissant, et lui- 
même amassa des sommes énor- 
mes. Il n'eût tenu qu'à lui de pren- 
dre jeune encore ses invalides , 
quand la signature du traité d'Aix- 
la - Chapelle vint , tacitement au 
moins, inviter tous les auxiliaires 
de la France à rengainer. Mais 
Vand Horn trouva que cet ordre 
était bon pour les épées, non pour 
les anspects, quelairiagnanimilédu 
roi se tenait pour suffisamment ven- 
gée sur terre, mais que par mer 
ses ennemis avaient encore besoin 
de quelques coups de garcette ; que 
de temps immémoiial pirater était 
licite au delà de la ligne... Pour- 
quoi pas aux environs ? Pourquoi 
pas, etc., etc.? Assez longtemps il 
mit en pratique, sans que l'on eût 
faif de s'en préoccuper, ce système 
commode et particulièrement lu- 
cratif en ce que les infortunés na- 
vigateurs, se croyant abrités par 
les traités, négligeaient de se faire 
convoyer. La France se bornait à 
désavouer son trop tenace cham- 
pion. Les choses pourtant en vin- 
rent à ce point, que tout de bon et 
même avec accompagnement de 
menaces, non-seulement on lui si- 
gnilia le retrait de sa commission, 
mais qu'on le somma d'en remettre 
l'instrument. Il ne répondit à ces 
injonctions (lue par des tergiversa- 
lions vaincs comme celles dont on 
a pu voir féchantillon plus haut, 
puis par des déprédations plus 
fréqucntfs et plus ouvertes, dans 
lesquelles même il lui advint de se 



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51 



tromper sur la nationalité de ses 
victimes et de piller un navire 
français. Cette insulte eut du re- 
tentissement à Vers?>illes, et ordre 
fut donné par le ministre de la r, a- 
rine à l'amiral d'Estrées, qui com- 
mandait la flotte française dans les 
eaux des Antilles de capturer l'iu- 
discip'inable Vand Horn. L'on y 
réussit, et l'on n'y réussit pas. En 
d'autres termes, tout fm voilier 
qu'était son brick, sou sloop, ou 
quel que soit le nom dont nous 
décorions son trois-màts, traqué 
par un gros navire français plus 
tin voilier encore, qu'avait détaché 
d'Estrées, il se vit serré de si près, 
(|ue , voyant l'impossibililé d'é- 
chapper, soit par stratagème, soit 
à force de voiles, il prit le i).irti de 
descendre dans sa chaloupe et d'al- 
ler tenter auprès du capitaine, si- 
non une apologie tout à fait ma- 
thématique, du moins des excuses 
qui pussent intéresser un l>rave en 
faveur d'un brave, et l'amener, en 
vertu de ce que l'on appelle au bar- 
reau « les circonsiancc's atténuan- 
tes ); , à ne pas se saisir de sa per- 
sonne... Le voilà donc pris! s'é- 
crieia chacun. . . Mais non, le 
caplureurn'osi consommer son ou- 
vrage. D'abord, il est vj-ai, l'élo- 
quence de notre écumeur de mer 
ne fut sur lui ni convaincante ni 
persuasive : l'obstiné Français ne 
voulut pas £6 laisser démonirer 
que huit et huit font cinq; et, se 
renlerrrant dans la lettre <le ses 
instructions, il lui déclara qu'il ne 
pouvait se dispenser de le retenir 
et de l'amènera l'amiial, qui déci- 
derait s'il fallait ou non l'expédier 
en France. En effet, on était en 
tra-n de lever l'ancre! Là, la scène 
(hange. — « En France? » s'écria 
Vand liorn, la tèle haute et la lèvre 
frémis-sante comme un Turc que 



déborde la colère. « Nous n'y serons 
jamais nous deux, capitaine! Vous 
connaissez donc bien peu les dia- 
bles de Vand Horn pour vous imagi- 
ner que ces vieilles moustaches 
vont se laisser escamoter le^r com- 
mandant comme une bli-gue à ta- 
bac et sans vous lâcher un peu de 
fumée par la face? Ou je suis bien 
trompé, ou dès ce moment ils sont 
en train de bourrer leurs pipes 
gaillardement culottées. Voici long- 
temps déjà qu'ils tiennent la lu- 
nette braquée sur votre pont. Te- 
nez, les entendez-vous qui vous hè- 
lent, qui vousredemandent, d'autres 
diraient leur « parlementaire » {cj^r 
c'est en parlementaire que je suis 
à votre bord, capitaine, et me gar- 
der c'est violer le droit des gens) ; 
ils disent, eux, « leur camarade », 
auquel ils tiennent. Je connais les 
allures de mes vieux loups de mer : 
quand ils hurlent, c'est qu'ils ont 
déjà aiguisé leurs crocs. N'en dou- 
tez pas, le branle-bas de combat 
est terminé; voilà mon second, un 
Vand Ilorn et demi, ceiui-là, qui 
donne le signal. Gare la bordée ! 
et ensuite gare l'abordage ! » Et, 
en effet, déjà le navire pirate était 
en marche, déjà les aventuriers, 
armés jusqu'aux dents et la hache 
à la main, étaient ranges sur le 
pont, prêts à l'abordage ; d'autres, 
aux caronades et aux canons, 
avaient lancé les premiers boulets. 
Le capitaine civilisé, à l'aspect de 
ces hommes de; bronze et de fer, 
qui tous semblaient déterminés à 
tout plutôt qu'à ne passe voir ren- 
dre immédi;)tement leur comman- 
dant, comprit qu'au fait, quoiciuc 
sujM^rieur par la force de son na- 
vire et par le nombre de ses hom- 
mes, la partie, s'il osait l'engager, 
ne serait pas égale, vu qu'il ne |)0u- 
vait compter de la part des siens 



52 



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sur cette audace désespérée et sans 
bornes que respiraient les regards 
flamboyants des corsaires. Il réflé- 
chit que ses ordres ne lui enjoi- 
gnaient pas de s'emparer a tout prix 
du terrible pirate, et d'exposer à 
des périls imminents un vaisseau de 
l'Ëtat. Il se demanda comment le 
prendrait le conseil de guerre s'il 
revenait les mains vides et sur une 
de ses chaloupes, après que les bri- 
gands, vainqueurs ou vaincus, au- 
raient fait sauter son bâtiment. Il 
pressentit l'aphorisme talleyran- 
desque, si cher à notre siècle et si 
bien à notre taille : « Surtout pas 
de zèle ! » Il écouta d'un air moins 
atrabilaire les mielleuses assurances 
de l'hétéroclite orateur, qui promit 
plus de circonspection pour l'ave- 
nir et un peu moins de prompti- 
tude à s'imaginer, quand la cargai- 
son promettait, que le pavillon 
français était un leurre à l'aide du- 
quel se cachait l'Espagnol, et il le 
laissa retourner à son bord , heu- 
reux d'être quitte à si bon marché 
de cette contre-épreuve de Louis XI 
à Péronne. On peut être sûr que 
ce péril si lestement esquivé n'a- 
jouta pas peu au prestige dont ses 
antécédents l'avaient revêtu , et 
que plus que jamais il fut regardé 
comme invulnérable, comme inem- 
prisonnable, comme ingardable, 
Teût-on mis en prison. Le miracle 
cependant était bien simple : avant 
de quitter son bord , il avait com- 
mandé les dispositions nécessaires 
à un engagement au cas où il ne 
serait pas de retour îi un moment 
fixé, et, tout en semblant ne viser 
qu'à se justifier, il avait jeté dans 
l'âme de l'officier quelques germes 
de déf-ouragemenl sur ce qu'il ad- 
viendrait s'il ne revenait qu'avec de 
la gloire et pas de navire. 
De ce moment, où la France se 



VAN 

montre si nettement résolue et 
prête à mordre (1683), date une 
troisième et dernière phase pour 
Yand Ilorn : c'est la dernière et la 
plus courte, trois ans à peine. Il n'est 
plus que pirate ; il prend rang, sans 
masque aucun, parmi les flibustiers. 
Il ne s'attaque plus au pavillon 
français, et il cingle sur cette ligne 
équivoque où l'amirauté versail- 
lienne ne l'avoue ni le désavoue; 
mais gare à tout ce que n'abrite pas 
notre pavillon , si la cargaison mérite 
le coup de pistolet! Gare notamment 
aux galions! 

Il ne peut être ici question de 
suivre pied îi pied Vand Horn dans 
toutes ses expéditions ; mais il en 
est deux que nous ne saurions pas- 
ser sous silence. 

La première eut lieu très-peu de 
temps après l'épisode qui nous l'a 
montré frisant de si près la capti- 
vité, le jugement. Informé que plu- 
sieurs galions du roi d'Espagne at- 
tendaient à Porto-Rico l'occasion 
d'une escorte pour se rendre en Eu- 
rope, et attendaient depuis long- 
temps, Vand Ilorn imagine de se 
rendre droit à Tile et à la capilale 
de ce nom ; il entre, les voiles hau- 
tes et au son des trompettes, dans 
le port , et il offre au gouverneur 
ses services et sa flotte pour con- 
voyer les galions. Chose extraordi- 
naire! Que rofficier de S. iM. ca- 
tholique eût l'innocence de la co- 
lombe ou que le pirate eût î» triple 
dose la malice du serpent, l'Espa- 
gnol se laissa prendre à ce filet. 
Vand Horn eut l'art de faire sonner 
haut et par les siens et lui-même 
ses prises récentes sur les Français, 
feignit contre eux une animosité 
irréconciliable, et comme gage de 
la fidélité qu'il jurait au roi d'Es- 
pagne, fit valoir le besoin qu'il avait 
désormais d'un protecteur si puis- 



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53 



Hant, lui brouillé à mort avec la 
Grande-Bretagne, avec la Hollande, 
avec Louis XIV. Sans autres garan- 
ties que ces belles paroles, le gou- 
verneur de Porlo-Rico crut devoir 
saisir aux cheveux la merveilleuse 
occasion qui s'otîrait ii lui d'acqué- 
rir à son pays un défenseur intré- 
pide et laissa les galions quitter le 
port sous la conduite de Vand Ilorn. 
Il arriva ce qui devait arriver. 
Vingl-quatre et quelques heures à 
peu près se passèrent sans événe- 
ments. Survinrent ensuite un, 
puis deux, puis trois bâtiments 
inférieurs, peu inquiétants par eux- 
mêmes, mais qui tous étaient à Vand 
Horn et qui formaient comme une 
flottille. Une fois les Antilles Gran- 
des et Petites laissées en arrière, 
la flottille, en diminuant son cercle, 
cerna l'appétissante proie argenti- 
fère ; uu engagement eut lieu qui ne 
dura que peu d'instants : quelques 
galéasses ou péniches espagnoles 
sombrèient: les navires les plus pe- 
samment chargés tombèrent aux 
mains des vainqueurs, qui même dé- 
daignèrent de donner la chasse au 
reste. On ne peut douter que celte 
prouesse n'ait valu de quinze cent 
mille francs îi deux millions aux 
flibustiers. 

Le second fait d'armes hors ligne 
qui nous reste à conter est de iG83. 
C'est plus qu'un simple coup de 
main. Ce fut le résultat d'habiles 
calculs et de combinaisons très- 
heureusement servies, c'est vrai, 
par le hasurd, mais qui n'eussent 
pas sorti leur effet sans l'excellence 
des mesures. Las de ne tomber que 
sur des navires, il osa projeter de 
prendre la ville marchande la plus 
opulente de l'Amérique se|)lentrio- 
nale, la seconde capitale du Mexi- 
que, Vera-Cruz, plus riche même 
que Mexico. Ce n'est pas, assure- 



1-on, qu'il'en voulût précisémen taux 
habitants de Vera-Cruz ; au con- 
traire, il est reconnu qu'ils payèrent 
pour d'autres dont il prétendait 
avoir à se plaindre; ces autres, c'é- 
taient les colons de Saint-Domin- 
gue avec lesquels il avait voulu se 
mettre en relations commerciales, 
et qui s'étaient conduits plus que 
lestement la son égard , vendant 
sous prétexte de représailles des 
nègres qu'il leur avait donnés en 
commission et retenant le prix. 
Pour eux, c'était aller sur ses bri- 
sées et trancher du forban. Il jura 
de se venger n'importe sur qui, ce 
dont ils affectèreht de beaucoup 
rire ; et Vera-Cruz fut victime. Ses 
moyens pour arriver au succès fu- 
rent combinés avec un art et un 
raflinement sans égal. D'abord il 
sut parfaitement- et comprendre et 
s'avouer que seul, avec son équi- 
page , il courait risque d'échouer 
dans son entreprise. Par d'habiles 
suggestions, il sut associer à ses 
plans, en ne leur laissant cependant 
({ue le second rôle , d'autres chefs 
renommés aussi , impérieux aussi, 
jaloux aussi : les Laurent, les Mi- 
chel, les Grammont; et là, il faut 
le dire, quoique la perspective du 
pillage fût et une amorce et un lien 
commun , il lui fallut non moins 
de talent diplomatique pour nouer 
ralliance et amadouer les suscepti- 
bilités, que plus lard il ne dut dé- 
ployer d'asiuce et d'esprit de res- 
sources pour consommer l'œuvre. 
Laui-eul était pi((ué surtout de s'être 
vu comme couper l'herbe sous le 
j)ied par la capture du gros na- 
viie espagnol la Ilourguc, dont il 
convoitait les trésors et (pie Vand 
Ilorn avait conquis d'emblée, tandis 
qu'il se morfondait en prépar:itifs. 
Vand Ilorn n'avait agi si cavalière- 
ment que pour abréger ses tergi- 



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versations et le décider. Mais Lau- 
rent bouda, Laurent prit le large, 
et Vand Ilorn dut en quelque sorte 
le poursuivre jusqu'à Rotang; et 
quand il l'eut joint, dut subir ses 
rebuffades, jusqu'à ce qu'enfin il 
l'eût convaincu d'une part que la 
Hourgue n'avait rien contenu qui 
valûtlapeine d'être pris, de l'autre, 
que coopérer à ses plans contre 
Vera-Cruz était le seul moyen pour 
lui de s'indemniser de ses perles, 
soit imaginaires, soit réelles, et de 
réparer le temps perdu. Finalement 
l'éloquence de Vand Ilorn triompha, 
et l'irascible Laurent écoula la rai- 
son, mais non sans garder rancune 
à celui dont l'ascendant le domi- 
nait. De retour avec son allié, dé- 
sormais son ennemi intime, Vand 
Horn au Petit-Goave, préluda, par 
la revue générale de ses forces, à 
rexécution de l'entreprise : douze 
cents aventuriers étaient autour de 
lui, tous hommes d'élite quanta la 
vigueur et au courage, tous expé- 
rimentés et habitués à ne reculer 
devant aucune difficulté, comme k 
ne rougir d'aucun excès. La troupe 
entière fut distribuée sur deux vais- 
seaux, pour ne pas donner l'éveil. 
On se dirigea, toujours par suite du 
même systém •, vers l'emplacement 
de la vieille Vera-Cruz. Le débar- 
quement eut li^u entre onze heures 
et minuit. La garde sur ce point ne 
consistait qu'en une seule vigie 
(une élévation sur laquelle sont une 
guérili; et une sentinelle). La sen- 
tinelle fut égorgée , et les forbans 
n'eurent plus qu'à s'avancer en bon 
ordre et en silence jusque sous les 
murs de la ville convoitée , pour y 
attendre sans être aperçus l'ouver- 
ture des portes. Tout se passa 
comme ils le pouvaient souhaiter ; 
nul ne les déeouviil, les portas 
s'ouvrirent comme d'ordinaire à 



l'aurore; les aventuriers s'y préci- 
l)itèrent, et bientôt, non pas sans 
coup férir, non pas sans quelques 
moments de violence et de massa- 
cre, se trouvèrent virtuellement 
maîtres de la ville. La première ré- 
sistance navait duré qu'un quart 
d'heure ou vingt-cinq minutes , et 
celle qui devait se produire un peu 
plus lard n'avait pas plus de chan- 
ces. Le capitaine Laurent, à la tête 
de ce que les aventuriers nommaient 
eux-mêmes « les enfants perdus, » 
marcha sur la citadelle , s'en em- 
para presque immédiatement , et, 
soit pour accroître l'épouvante, soit 
pour célébrer leur commune vic- 
toire, lit tirer le canon. L'infortu- 
née population de Vera-Cruz dor- 
mait encore presque tout entière. 
Beaucoup de ceux qu'éveilla le 
bruit crurent d'abord que le gou- 
vernement voilait célébrer par des 
salves d'artillerie quelque fête ex- 
traordinaire. Bientôt détrompés, ils 
tentèrent d'avoir recours aux ar- 
mes et de se défendre. C'est alors 
que commença la véritable lutte, 
c'est alors que les forbans se livrè- 
rent au carnage avec fureur. Leur 
triomphe ne devait pas longtemps 
rester douteux; ils avaient pour eux 
tous les avantages: le concert, l'ha- 
bitude , la position prise, l'événe- 
ment accompli. La boucherie, car 
ce n'était plus un combat, la bou- 
cherie neseserait arrêtée que quand 
p:^s un des habitants n'aurait été 
vivanî. Us consentirent à cesser 
des efforts inutiles et à se rendre. 

Leurs armes leur furent enlevée s, 
on les déclara prisonniers, et pour 
prison on leur donna la grande 
églis(^, de la ville; mais, comme leur 
nombre était de beaucoup supé- 
rieur à celui de leurs vainqueurs, 
et (ju'ils avaient fait preuve de plus 
debnivouroqueron n'eût dû croire, 



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on prit contre leur sortie possible 
une précaution décisive : à chaque 
porte du saint édifice furent dispo- 
sées des charges de poudre aux 
quelles aboutissaient des mèches 
avec des traînées de poudre, et des 
hommes rejoins, placés à chaque 
point d'où pariîiit un de ces cordons 
menaçants, étaient chargés dy met- 
tre !e feu au premier instant d'alar- 
me. Très-convaii^cus du sérieux de 
ces préparatifs, les réfugiés se rési- 
gnèrent cl ne tentèrent poini de 
s'éloigner de leur lieu d'asile. Heu- 
reux s'ils en eussent été quittes 
pour la frayeur, ou même quittes 
pour le pillage de tout ce qu'ils 
avaient laissé chez eux de portatif 
et de valeur ou d'agrément. Il ne 
faut pas demander si tout fut raflé 
en peu d'heures, argent et or d'a- 
bord, puis bijoux, puis marchan- 
dises de défaite facile, cochenille, 
rhum, sucre, etc., etc. Les forbans 
ne pouvaient songer à garder la 
ville pour eux et pour en faire le 
chfcf-lieu de leur répubTuiue na- 
vale ; ils ne pouvaient même sans 
danger imminent y rester, comme 
qu(;lques-uns d'entre eux le vou- 
laient, un mois entier pour dévali- 
st»r plus à fond; car à tout instant 
j)Ouvaient venir et fondre sur eux 
les milices voisines, rashcmblées 
sous quelque chef ayant ou prenant 
le droit de leur commander; et 
maintenant qu'ils étaient nantis, ils 
avaient plus à perdre qu'à gagner. 
Ils se décidèrent donc, non sans un 
immense regret à faire retraite, 
Mais auparavant il vint en pensée 
aux plus avises d'entre eux que t^aus 
doute les fugitifs ne s'étaient pas ren- 
dus du « 10 home « au pied des au- 
tels les mains vides, et ils vouluicni 
leur faire payer, comme le disaient 
jadis les Turcs, le « radial du coupe- 
ment de latéte. • Quatre prêtres ou 



religieux allèrent porter leur de- 
mande, c'est-à-dire leuis ordres, aux 
malheureux qu'une imprudence, 
une tergiversation même pouvait 
perdre, et leur prêchèrent, nous ne 
savons sur quel texte biblique, mais 
très-certainement en l'assaisonnant 
du Beneficium latronis non ocdderc 
de Cicéron, la nécessité d'en Unir 
au plus vite avec leurs avides visi- 
teurs. Entre la confirmation et U 
péroraison apparurent les quêteurs, 
et chacun édifié remit, qui ses pias- 
tres, qui ses quadruples... les ma- 
ravédis n'avaient pas cours. On 
recueillit par cette voie deux cent 
mille écus, glanage a^sez modique 
aprèâ la moisson de six millions de 
francs auxquels se montait le bu- 
tin ramassé dans les intérieurs de 
la ville. Les Douze Cents cependant 
ne le dédaignèrent pas et, chargés 
de ce dernier trophée, ils reprirent 
la mer. On eût dit que le bonheur 
voulait les suivre jusqu'au bout: 
ils tombèrent, à peu de distance de 
la grande cité qu'ils venaient de 
piller, au milieu de dix-sept voiles 
espagnoles, et, chose étonnante, ils 
traversèrent cette escadre sans être 
inquiétés et sans l'inquiéter eux- 
mêmes... Ils savaient qu'elle con- 
tenait presque exclusivement des 
marchandises, et point ou peu d'ar- 
gent. 

Tel iut le plus frappant des ex- 
ploits de VandlIorn.On ne peut s'é- 
tonner de la populai'itê sans bornes 
dont son nom fui entouré après ce 
succès, d'autant plus qu'il n'y survé- 
cut guère, et qu'aux simples récils, 
bientôt les Aventuriers eurent a 
mêler des regrets. 

Voici, du reste, comment on ra- 
conïesa fin. Suivant les uns, sa hau- 
teur, s. morgue, et plus encore sa 
brusque iniempeiance de langage 
froissaient ses rivaux de gloire; 



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et c'est pour cela que, froissé do 
quelques propos assez insultanls, 
le capitaine Laurent, sur la dé- 
nonciation d'un Anglais qui joue 
un triste rôle en cette affaire, lui en- 
voya un cartel. Aux yeux d'autres, 
que nous croyons plus près du vrai, 
le capitaine Laurent avait toujours 
sur le cœur, si ce n'est la supério- 
rité qu'avait déployée sur lui Vand 
Horn dans tous les détails de la 
mise en action de son projet, du 
moins, le tour qu'il lui avait joué 
en se levant plus malin que lui pour 
tomber sur la Uourcjue. Inde irœ... 
Vand Horn prit même la peine de 
démentir le propos que lui prêtait 
l'Anglais. Tout fut inutile : Laurent 
ne répondit qu'en tirant Tépée; et 
le cartel eut lieu sur la baie du 
Sacrifice, à sept ou huit kilomètres 
de Vera-Cruz. Vand Horn y fut bles- 
sé dangereusement au bras. Il put 
regagner son navire cependant. Mais 
l'extrême chaleur de celte zone tro- 
picale, l'insuflisance de la science 
médicale de rempiri(jue ([u'il pou- 
vait avoir îi bord, l'irritation, le 
rhum, tout concourait à rendre sa 
blessure mortelle. Le bâtiment d'ail- 
leurs était chargé de trop d'esclaves 
et les vivres étaient insuflisants. Plu- 
sieurs victimes d'abord tombèrent, 
puis vint le typhus, qui bientôt en 
tripla le nombre. Le commandant, 
fut emporté à son tour, le quin- 
zième jour. H fut inhumé à la baie 
de Logrelte, à près de douze kilo- 
mètres du cap de Catoche, dans le 
Yucatan, et h plus de huit cents 
de Vera-Giuz. Bien qu'il ne se re- 
fusât pas le luxe et (juil aimût à 
paraître en splendides costumes, 
toujours, ou peu s'en faut, jiortant 
sur lui des rubis de dimensions 
extraordinaires et une rivière de 
perles digne d'un rûdjà hindou, il 
laissa des richesses énormes, dont 



sa veuve vint jouir, et jouit long- 
temps, à Ostende. Son nom resta 
longtemps un épouvanlail et faillit 
passer k l'état de légende parmi 
les Espagnols du Nouveau-Monde ; 
et la surprise, le pillage de Vera- 
Cruz y furent, tant que les flibus- 
tiers existèrent, ce qu'avait été au 
seizième siècle le sac de Rome par 
les routiers du connétable de Bour- 
bon, à ceci près, que les flibus- 
tiers, comparativement ^ ceux-ci, 
se montrèrent humains, et, en pre- 
nant le plus possible, égorgèrent 
le moins possible. Val. P. 

VAINDI (Santo), peintre de por- 
traits, surnommé Santino da' Ritrat- 
Ti, naquit J» Bologne en 1633, et 
fut élève du Cignani. Peu d'artistes 
de son époque peuvent entrer avec 
lui en comparaison pour le talent, 
la grâce, l'exactitude avec laquelle 
il sut exprimer la physionomie de 
ses personnages, surtout dans ses 
portraits de petite dimension dont 
il ornait des tabatières et même 
des bagues. Tout le monde, jusques 
aux princes, recherchaient ses ou- 
vrages avecempressement.il mérita 
l'estime particulière du grand-duc 
de Toscane Ferdinand et du duc 
Ferdinand de Mantoue, qui le re- 
tint à sa cour où il lui lit une pen- 
sion. Après la mort de son protec- 
teur, Vandi retourna à Bologne, 
mais sans pouvoir jamais s'y fixer, 
étant sans cesse appelé tantôt dans 
une ville, tantôt dans une autre, 
pour y recevoir de nouvelles de- 
mandes. Cette vie errante l'empê- 
cha de former des élèves , et 
avec lui périt, dit le Crespi, cette 
manière de faire le portrait avec un 
si bel emj)Atemenl de couleurs tout 
de force et tout de naturel à la fois. 
Il mourut îi Lorette en 1716. Z. 

VAlVI)Vi:K(Ili:Nui-SToi.:),i)0<'le 
anglaisj qui sans encourii- le ridi- 



VAN 

cule, première et poignante puni- 
tion de qui se fai t prendre en flagrant 
délit de titres usurpés, put accoler 
à ses noms la qualification d'es- 
quire, naquit à peu près à la même 
époque que Byron et ne lui survécut 
que trois ans. Une longue et dou- 
loureuse maladie avait brisé tous 
les ressorts de son être, quand la 
mort, en 1828, à Bromplon, vint 
le délivrer d'une existence qui n'é- 
tait plus qu'un fardeau. Il avait dé- 
buté dans la carrière littéraire par 
ses Portraits poétiques qui firent 
({uelque sensation. Il donna ensuite, 
en société avec Bowiiig, V Anthologie 
hatave, œuvre d'érudition élégante 
et de goût plus qu'œuvrc d'art, mais 
indispensable pour quiconque veut 
à peu de frais et sur pièces pro- 
bantes, se faire une idée nette du 
caractère et de la valeur d'une lit- 
térature étrangère nécessairement 
très-peu connue hors de la contrée 
qui la produisit. Divers recueils, 
entre autres le London Magazine, 
possèdent de lui des morceaux poé- 
tiques. L'année môme qui précéda 
sa mort, etdéjà souffrant, il publiait 
encore la Gont/o/e (Londres 1829), 
collection de contes et d'esquisses 
en prose, qu'on ne peut feuilleter 
sans regretter le décès trop préma- 
turé du narrateur. Z. 

VA>' ESPEN (Voyez Espes, — 
Biographie, t. xiii, p. 3. 

VANEL. laborieux historien, ii 
qui Voltaire a porté malheur en 
omettant de porter son nom sur 
l'ample liste des écrivains et hom- 
mes de lettres par laquelle il ouvre, 
ou peu s'en faut, son siècle de 
Louis XIV , ne méritait vraiment 
pas cet oubli. Ce dut être, s'il faut 
en juger par le choix des sujets 
qu'il affectionne, un assez jovial, 
assez hardi, on dirait volontiers un 
assez excentrique compagnon. C'é- 



VAN 



57 



tait pourtant un magistrat, sinon 
un grave magistrat : la Cour des 
comptes deMontnellier le comptait 
parmi ses membres. Cette qualité 
ne l'empêcha pas de faire paraître 
à Paris, en 1 683, en 2 volumes in-12, 
auxquels sans doute il se promettait 
de donner des jumeaux : une His- 
toire du temps ou Journal galant. 
C'était sans doute un peu moins 
scabreux qu'une controverse sur la 
révocation de Tédit de Nantes, mais 
c'était encore jouer un peu gros 
jeu. Le Grand Alcandre s'était fâ- 
ché tout rouge dans le temps contre 
Bussy ; l'ancienne amie de Ninon, 
quoique l'indiscret ne drapât là 
que d'ex-rivales ou d'ex-proteclri- 
ces, pouvait se dire : « Voilà pour- 
tant comment je serai traitée di- 
manihe ! »; ^t la Bastille avait tou- 
jours des loirements de reste à l'u- 
sagedequine savait, pour employer 
l'expression de Louis XIV dans ses 
avis à Saint-Simon, « tenir sa lan- 
gue. ■> Le conseiller avait bien pris 
la précaution de ne signer que V., 
et même il n'avait adjoint à cette 
iniliiile que trois yu lieu de quatre 
étoiles. Mais c'étaient là des voiles 
bien transparents pour l'occurrence. 
Aussi de sages amis admonestèrent- 
ils à qui mieux mieux le téméraire, 
et à leur instigation prit-il le parti, 
afin que l'éponge put être passée 
sur ses méfaits, de bâcler au plus 
vile quelque élucubraiion édifiante 
qui piU être en harmonie avec les 
nouvelles tendances de l'OEil-de- 
Bœuf et qui méritât les indulgen- 
ces. Comme il s'agissait d'arriver 
vite et que pourtant il fallait assis- 
ter aux audiences, il se contenta 
d'abord du rôle de traducteur. L'ou- 
vrage dont il fit choix ne man(|uail 
pas d'intérêt, c'était V Histoire des 
conclaves depuis Clément V (le pre- 
mier, on le sait, des poniilés avi- 



58 



VAN 



VAN 



gnon.iis) , Paris, 1689, in-4". Écrit 
en Italie par un Italien, il ne pou- 
vait manquer de révéler quantité 
de circonstances peu connues de ce 
cùté-ci des Alpes, du moins pour 
tout ce qui suit la réini>tal!ation du 
Saint-Siéi^e à Rome ; et quand on 
se rappelie les perpétuels démêlés 
de Louis XIV avec les successeurs 
de Chigi, on comprend combien le 
livre se recommandait par le mérite 
de Tà-propos.Les réimpressions se 
succédèrv ni rapidement pour un 
travail de ce g:enre. Dès 1694, la 
seconde édition paiaissait à Lyon, 
2 vol. in-12, augmentée de trois nou- 
veaux conclaves; et Fréchot (ou sui- 
vant l'opinion vulgairejadis, aujour- 
d'hui rép:diée d'après Barbier et 
Quérard, le baron de Luyssen) en 
donnaità Cologne une troisième édi- 
tion en 2 vol. in-8% accompagnée 
de figures. Notre intention n'est 
pas d'offrir ici une nomenclature 
complète des œuvres de Vanel. Mais 
pour achever de donner une idée 
nette et de ses tendances et dos ser- 
vices qu'il a pu rendre aux études 
historiques , nous remarquerons, 
d'une part, qu'il a travaillé comme 
compilateur et abréviateur le plus 
souvent sur bon nombre d'his- 
toires étrangères [Angleter. e , Es- 
pagne , Turquie, Hongrie, en tout 
de 18 à 20 volumes, dont les 
les six (ou sept) derniers, relatifs 
à la topographie et à la physiono- 
mie générale , non moins qu'aux 
troubles eonlemporains de la Hon- 
grie, ont été longtemps ce que la 
France avait de plus exact et de 
plus complet sur ee pays, et qu'il 
avait été contraint d'altérer par 
prudence] ; de l'autre , que re- 
grettant toujours le sujet de son 
choix par lequel il avait débuté 
dans l'arène, et voulant, k l'ins- 
tar de Juvénal, essayer à défaut 



des actualités interdites à sa verve, 

LiciUun qnid adesset in illos 

Quorum Flaminia tegitiir civis atque latina, 

il se rabattit sur les pnecdotes clan- 
destines et plus ou moins inaper- 
çues ou enfouies des âges passés, 
et finalement se trouva en état de 
publier doux nouveaux volumes qui 
forment pendant à VHisloire du 
temps, dont voici le litre : Galan- 
teries des rois de France depuis le 
commencement de la monarchie, Bru- 
xelles, 1 094. On en trouve des exem- 
plaires qui portent pour nom de 
lieu et pour millésime : Cologne, 
i685-1698, et que nous regardons 
comme un simple rafraîchissement 
de l'édition de Bruxelles. Ce n'est 
pas que les réimpressions aient 
manqué; il s'en est fait une 2* édi- 
tion en Hollande, mais avec la fausse 
indication : Paris, 1731, 1738,2 v. 
in-8°, augmentée des Amours des 
rois de France de Sauvai , — puis 
une 3« à Cologne, 1740, 2 vol. in- 
42, sous le titre de Les Intrigues 
galantes de la cour de France de- 
puis le commencement de la monar- 
chie jusqu'à présent, — une 4^ enfin 
sous le titre primitif, Cologne (Pa- 
ris), 1653, 3 vol. in- 12. Très-pro- 
bablement le conseiller en la Cour 
des comptes de Montpellier ne fut 
pas témoin de tous les hommages 
rendus à son idée. Tout porte a 
croire qu'il survécut peu d'an- 
nées à Kl première apparition de ce 
qu'il regardait comme son Exegi 
monumentum.Ce monument ne brille 
plus guère et n'est plus guère fré- 
quenté depuis que Dreux du Ra- 
dier a repris et mieux encadré, 
comme mieux traite, le même su- 
jet dans ses lleines et favorites. Mais 
il y aurait de l'iniquité, de l'ingra- 
titude à ne pas se souvenir qu'à 
Vane! appartient la priorité comme 



VAN 



VAN 



59 



explorateur d'un malheureusement 
trop riche fllon de l'histoire na- 
liouiile. Val. P. 

VAN-GEER (Charles). Vovez 
GEER, t. XVIII, p. 19. 

\AS IIEEL (Daniel), peintre 
hfiige, souvent cité , n'est guère 
connu que par ses œuvres et ne pré- 
sente que peu de tr..its au biogra- 
phe, qui, toutefois, peut induire de 
là que sa vie ne fut pas accidentée 
comme celle de tant de ses con- 
frères, et qu'il la passa paisible- 
ment ou dans ses foyers ou près de 
là, sans opulence éclatante, mais 
loin aussi de la détresse et des pri- 
vations ou déceptions amères. Son 
caractère paraît avoir été des plus 
calmes, et son coup d'oeil moral des 
plus sages. Tout ce que l'on sait de 
lui sur témoignage, c'est qu'il vil 
le jour à Bruxelles en 1 607, et que, 
lorsque, cessant de peindre sous un 
maître, il se mit à voler de ses pro- 
pi'es aiies, provisoirement il se livra 
au paysage, et que même il obtint 
dans cette voie des succès qui pou- 
vaient le séduire en lui présentant 
la perspective duu heureux ave- 
nir; mais que, récalcitrant aux il- 
liisions et se liant peu au prisme 
sous lequel les artistes voient trop 
fréquemment les faits les plus gra- 
ves de la vie quotidienne, il dressa, 
pour s'éclairer sur ce qu'il conve- 
nait le mieux de faire, en quelque 
sorte la stalisticjue de lart en Bel- 
gique et dans les zones circonvoi- 
sines, et qu'a la suite de cette vue 
synoptique du présent , concluant 
(|u"il lui serait, en réalité, ou im- 
possible ou dilïicile au plus haut 
degré d'avoir la palme sur des ri- 
vaux dejk renommés et favorisés de 
la vo,:;iie comme paysagistes, il crut 
bon d'adopter uiui spécialité diffé- 
rente; il eu choisit une sinj;uliere, 
une i;ire du moins, et qui, cerle>, 



n'était pas usée : ce fut celle des 
incendies. Il se fit bientôt un public 
d'admirateurs enthousiastes et pas- 
sionnés, autant qu'il peut y avoir 
de passion et d'enthousiasme chez 
les Néerlandais, par les qualités 
qu'il déploya dans le genre dont 
on peut le regarder comme le créa- 
teur; non-seulement sa louche est 
vive et légère, il gradue merveilleu- 
sement sa lumière, il verse k Tin- 
iini et avec imagination les détails, 
il dispose ses plans de composition 
avec autant de goût que de clarté; 
tout en lui décèle et respire la 
« maestria. » Aussi la vérité poi- 
gnante des scènes, la magie descou- 
leurs, font-elles sur quiconque con- 
temple ses tableaux une impression 
profonde ; on dirait que sa toile 
flamboie, que les langues de feu 
pointent dans l'atmosphère, que les 
éditices vont crouler; il ne manque 
que le craquement et la chaleur. 
On vante parmi ses plus beaux ou- 
vrages , l'embrasement de Sodome 
et rincendie de Troie. Nous regret- 
tons qu'il ne lui soit pas venu en 
tète de nous montrer, s'abîmant 
ainsi dans les flammes, le temple 
d'Éphèse et le palais dePersépolis, 
et Rome même, en un mot ces 
grands spectacles au milieu desquels 
proémine dans les ruines, et mora- 
lement au-dessus des ruines, l'in- 
cendiaire passé à l'elat de dilettante 
en incendie. L'on pourrait aussi 
regretter que de nos jours cette 
spécialité se trouve comme aban- 
donnée. Les sujets ne manquaient 
pas pourtant, et les incendiaires 
non plus, à commencer par Moscou 
et le prince Rostopchine. La preuve, 
au reste, quiî Van Heel aurait été 
de toute manière n giaud peintre, 
et que s'il abandonna la spécialité 
paysagi sque, ce ne fut pas faute 
d'y pouvoir réussir, c'est cet admi- 



60 



VAN 



VAN 



rable paysage qui formait un des 
plus beaux ornements du cabinet 
du prince Charles de Lorraine, à 
Bruxelles, et que les connaisseurs 
comparaient à tout ce qu'ont pro- 
duit de plus parfait les premiers 
maîtres en ce genre. Val. P. 

VAiVHOVE, acteur de mérite, 
plus estimable que brillant, était 
de la Flandre française, où nous 
présumons qu'il naquit entre 1736 
ou 1740. Il se maria en Hollande, 
et quelque temps il habita La Haye. 
Bien qu'étant très-jeune encore, il 
prit le parti du théâtre; il ne joua 
jamais en litre les jeunes premiers, 
et il ne tarda pas h s'accommoder 
de remploi de père noble, dont il 
s'acquittait à Lille avec assez de 
succès. L'idée, alors, lui vint qu'il 
pouvait aspirer à remplacer Bri- 
zard, auquel en etfet il ressemblait, 
les uns se contentent de dire un peu, 
les autres disent merveilleusement. 
Son heureuse étoile lui fit trou- 
ver des appuis, il obtint un or- 
dre de début, et il fit son appari- 
tion sur la scène des Français le 
2 juillet 1777: quelques applaudis- 
sements récompensèrent ses efforts. 
Il en obtint davantage dans Bali- 
veau, dans Eup.liémon père, dans 
d'Orbesson du Père de famille ^ 
dans Licidas du Glorieux, aux- 
quels d'ailleurs &e joignirent les 
rôles tragiques de Danaiis dans 
Hypermneslre et de Zopire. Fina- 
lement, il fut admis comme socié- 
taire il la clôture de 177U.Si quel- 
ques-uns des votants conicslorent 
(l'abord, jamais depuis la compa- 
gnie n'eut qu'il se féliciter de son 
acquisition. Non -seulement Van- 
hove était le meilleur camarade, le 
plus égal, le plus doux, le plus 
obligeant, le plus exen.pt de mor- 
gue et de prétention; mais, comme 
rouage d'un inécani.'^me , comme 



pièce d'un mouvement, il était le 
plus consciencieux et le plus exact 
des hommes. Jamais de refus, ja- 
mais d'obstacles, jamais de décli- 
natoires; jamais, par sa faute, un 
projet de représentation ne fut re- 
mis ou abandonné; jamais un rôle 
ne lui sembla mesquin, ingrat, in- 
digne de lui : qu'il lui fût avanta- 
geux ou non, qu'il mit l'acteur en 
lumière ou dans l'ombre, c'est ce 
dont il ne s'embarrassait en aucune 
façon... Qu'est-ce qui devait le 
plus aider au succès? telle était 
la seule question qu'il se posait, 
tel était son principe. Heureux se- 
raient les directeurs qui, dans leurs 
relations administratives quotidien- 
nes, ne rencontreraient que des 
Vanhove ! Mais trop souvent les 
grands talents sont moins ductiles 
et moins pénétrés de l'idée du de- 
voir. Non pas que nous voulions 
insinuer que le talent lui manquât. 
Gela s'est dit et redit, sans doute... 
On a bien prétendu aussi qu'il était 
trop grand et trop obèse ! Ni l'un, 
ni l'autre n'est vrai. Sa taille ne dé- 
passait pas les huit cent trente ou 
trente-cinq millimètres en sus du 
mètre; et cette hauteur modérément 
supérieure à la moyenne, ajoutait 
à l'autorité de sa physionomie. 
Quant ii l'embonpoint, tant qu'il 
ne laissa pas trop ii distance la se- 
conde jeunesse, il pressentit, il 
cultiva l'art, si recommandé par 
Brillât, de fixer son abdomen 
au majestueux. Eh bien ! ceux-là 
n'ont pas vu plus juste au moral 
qu'au physique, qui se sont donné 
le tort de déprécier Vanhove. Il 
était naturel au suprême degré; il 
avait de la chaleur et de la sensi- 
bilité; son émotion, il la commu- 
ni(iuait au public , i)arce qu'elle 
était vraie. Qu'il n'en résulte pour 
nous ni le devoir ni le droit de 



VAN 



VAN 



61 



l'assimiler à ces artistes qui furent 
les maîtres de la scène, soit ! Il n'a- 
vait pas suffisamment de distinction, 
et la majesté qu'il prêtait aux mo- 
narques et aux grands personna- 
ges rappelait un peu trop celle 
d'un bourgmestre néerlandais ; 
sa voix était empâtée, sa diction 
lourde et monotone. Il pleurait 
trop aisément, il tournait au pa- 
terne. Aussi n'était-ce pas dans la 
tragédie qu'il brillait : il aimait, il 
avait étudié à fond le rôle d'Au- 
guste, mais à sa façon... Il ignorait 
qu'Auguste n'était pas du tout ma- 
jestueux. Un poète du temps, en 
caractérisant les diverses notabili- 
tés de la comédie française, a dit 
de lui : 

Vanhove plus heureux, psalmodie h mon gré. . 
Oiitl succès l'attendait, s'il eiU été curé ! 
Sa petite paroisse, au sermon réunie, 
Eut souvent de Jésus partage l'agonie. 

Le trait est juste et bien touché. 
Somme toute, cependant, ce n'est 
pas une raison pour prétendre que 
« le père Marly et lui faisaient 
la paire ». Vanhove est digne d'ê- 
tre nommé immédiatement après 
Brizard et Sarrazin , et a laissé 
un souvenir comme père -noble. 
Il a créé des rôles, celui de 
Courval notamment dans YEcole 
des Pères, en 1787. On l'admirait 
h juste titre, dans le Géronle du 
Menteur y exprimant son indigna- 
tion, son horreur mêlée de mépris 
pour l'abominable caractère du hé- 
ros de la pièce; il arrivait au pa- 
thétique, et une fois ou deux peutr 
Pire il atteignit presqui? le sublime , 
lors(}ue, diins Eugénie, la douleur 
paternelle de Ilarlley fait explosion. 
Le don Diègue du vieux Corneille 
était aussi une de ces ligures qu'il 
excellait Ji représenter, et de même 
le vieil Horace. On sent (pi'il s'i- 



dentifiait de cœur avec ces nobles 
natures. Aussi le rôle de Félix fut- 
il un de ceux qu'il lui était le plus 
pénible d'aborder : il ne s'en con- 
solait en quelque sorte qu'en sa- 
turant ses regards du spectacle de 
sa fille dans le personnage de Pau- 
line, antipathique à tous les vils 
calculs et faisant rejaillir comme 
une auréole de réhabilitation sur 
son père. Il allait le rejouer ce- 
pendant; le Théâtre Français, après 
avoir laissé longtemps dormir le 
chef-d'œuvre, qui n'avait d'autre 
tort que d'être qualifié de pièce sa- 
crée, s'était décidé à le reprendre, 
lorsque tout à coup Vanhove tom- 
ba malade. On crut d'abord que 
quelques jours suffiraient pour 
guérir, et lorsque enfin, l'aflection 
ne cédant pas, on procéda néan- 
moins à la représentation, on mit 
sur l'affiche , à la suite du nom de 
l'acteur seul chargé'du rôle de Fé- 
lix : « Par indisposition de Van- 
hove. » Mais le remplaçant put 
garder l'emploi : très-peu dt: jours 
après, Vanhove mourait sans avoir 
revu la scène ( 3 messidor an ii ). 
Ceux qui, soit au théâtre, soit hors 
du théâtre, s'étaient souvent per- 
mis de le traiter à la légère, s'a- 
perçurent de ce qu'il valait alors 
qu'il ne fut plus là : ou n'entendait 
plus que « le bon Vanhove » ! et 
«bon, )» ici, ne désignait pas sim- 
plement la bonhomie dont on rit, 
ou même la bonté. L'épithète avait 
le sens et le saveur qu'elle a chez 
les épiques italiens, quand ils di- 
sent « il buon (jOffredOy il buono 
Orlando. » On désignait le coopé- 
ratei.r utile, l'artiste toujours sur 
la brèche, le débiteur qui ne nie 
jamais sa dette, ou plulôt qui paie 
ii première présentation , en un 
mot, le soldat ou le paladin du de- 
voir. Très - certainement Vanhove 



62 



VAM 



VAN 



est un de ceux dont rhouorabililé 
consiante et j)atenle a le plus con- 
tribué à détrôner les préjugés ja- 
dis en vigueur sur les artistes dra- 
nialiques, et auxquels l'on ne dai- 
gnait que par grâce admettre quel- 
ques exceptions. 

Madame Vanhove , sa femme , 
ouait, ainsi que lui, au Théâtre- 
Français, où elle avait débuté un 
peu plus tard. 

Parmi leurs entants, s'est distin- 
guée surtout leur tille Caroline 
Vanhove, dont l'article suit. Val. P. 

VA^ilIOVE (la vicomtesse dk 
Chalost, née Cécile Caroline), 
actrice de renom, fille de l'acteur 
Vanhove, n'était qu'une toute jeune 
enfant quand son j)ère fut appelé 
à Paris. La Haye était le lieu de 
sa naissance. Le nom magique 
de Paris, plus d'une fois prononcé 
sans doute avec le brio naturel aux 
artistes, frappa sa jeune imagina- 
lion. Très-bien douée, mais peu 
studieuse , elle avait jusqu'alors 
boudé l'alphabet. Sa mère lui dit 
fort sérieusement : « Je vais te lais- 
ser à Bruxelles, ma fille; on ne 
peut entrer à Paris que quand on 
sait lire. » Ce fut une transforma- 
lion subite : en peu de jours elle 
put assembler ses syllabes , dé- 
chiisrer ou écorcher les mois selon 
leur deÊ:ré de difficulté ; et toutes 
les cordes de rintelligcncc t'ufan- 
line entrant à la fois en vibration, 
la voilà qui, tout k coup, sq met, en 
pleine diligence et entourée d'in- 
connus, à gazouiller et récits de 
toutes sortes et fables, avec un 
entrain, un aplomb, avec drs mines 
et des intonations à captiver les 
plus revêchi^s des auditeurs. Chacun 
de fêler celle que l'on nomme la 
petite merveille : l'artiste en herbe 
s'est révélée. En eflét, tres-peu 
d'années api es, la petite Vanhove 



paraissait de loin en loin dans des 
rôles d'enfants : la Louison du Ma- 
lade imaginaire y par exemple, ou 
b;en la petite fille de la Fausse 
Afini's ; ou bien encore le Joas d'A- 
//ia//c. Toutefois, ses parents eurent 
la sagesse de ne pas abuser de 
la facilité de son heureux naturel; 
et il fut résolu qu'avant de risquer 
une apparition définitive sur le théâ- 
tre, on l'initierait par des études 
sérieuses et persévérantes à l'art 
des Dangeville etdes Gaussin. Chose 
extraordin;>ire et qu'on serait assez 
tenté de révoquer en doute, si ce 
n'était refuser de se rendre à son 
propre témoignage, en dépit de 
son incontestable aptitude pour la 
scène, elle n'avait pas la vocation, 
et elle voulait se faire religieuse. 
Tels n'étaient pas les plans de sa 
mère qui l'idolâtrait, et qui, fière de 
son mari, se berçait de l'idée de 
voir un jour sa fille « la perle » 
(on ne disait pas encore «l'étoile ») 
des Français. D'ailleurs, l'attrait de 
la gloire n'était pas l'uni/iue mobile 
de la prudente Hollandaise : les 
applaudissements à ses yeux avaient 
surtout du prix comme le chemin 
aux appointements, el ce qu'elle 
souhaitait, en fin de compte, c'é- 
tait que l'artiste , non contente 
d'une vaine fumée, joignît toujours 
k l'idéal le positif, tilile dulci. La 
jeune fille dut prendre son parti de 
renoncer aux joies placides du 
cloître ; et puisqu'il le fallait, elle se 
livra aux travaux |)réliminaii'es. 
Elle se rendit familiers les chefs- 
d'œuvre des maîtres; finalement, 
elle aborda les mystères de la dé- 
clamation. Son principal, ou plutôt 
son unique maître, après son père, 
fut l'acteur Doivul, honnête et 
correct artiste qui disait à la satis- 
faction des amateurs le récit de 
Théramène. Les sages conseils et 



VAN 



VAN 



63 



l'exemple de ce profeî;seiir, furent 
certainement pour beaucoup dans 
ces qualités que personne ne porta 
plusloinàlascènequeM"*Vanhove, 
la mesure, la tenue, le tact exquis, 
qualités qui d'ailleurs n'excluèrent 
jamais chez elle la sensibilité, la 
vivacité, la grâce. Une intelligence 
prompte, une rare facilité, la mé- 
moire qui, quoique le moindre ta- 
lent de l'actrice n'est pas tout à 
faif à dédaigner, rendaient du reste 
les études commodes et rapidement 
profitables. Et le maître et Vaiihove, 
lui-même excellent juge, ne tardè- 
rent pas îi reconnaître qu'ils pou- 
vaient, sansoulrecuidanceaucnne et 
sans risque, la faire débuter à la 
Comédie Irançaise, La seule objec- 
tion possible eût été l'extrême jeu- 
nesse de l'actrice : mais l'on se dit, 
et l'on eut raison de se le dire, que 
celte précocité avait un attrait, un 
intérêt de plus. En effet, le succès 
fut complet, et tous les souhaits, 
tous les rêves de sa mère furent 
dépassés. Ri-^n n'y manqua, pas 
même les vaines oppositions, les 
lr;icasseries, les jalousies. Toutes 
les correspondances et les feuilles 
Méricdiques du temps s'expriment 
avec chaleur sur ces débuts qui 
prirent de huit à dix mois, les six 
derniers de 1785 et les premiers de 
i786. a Tout Paris se porte eu 
fouie pour l'admirer, » dit Bachau- 
monl {Mém. \XX, p. 35), « les aj)- 
plaudissements se font entendre au 
loin jusque dans !a rue. » Lahaipe 
même (dans sa Correspondance lillé- 
rairc avec le grand-duc de Russie, 
p. 3fS}, dit de « la p:Mite Vanhove » 
(c'est le nom que l;ii donnait Paris); 
« C'estl'idole du public. » Beaumar- 
chais, à peine sorti de Saint-Lazare, 
courut l'entendre ie soir même 
dans ie rôle d'Eugénie, qu'elle ve- 
nait de créer avec tant de supério- 



rité. M.-Jos. Chénier, pour lui té- 
moigner sa jeconnaissance de la 
façon dont elle interprétait son hé- 
ros, lui abandonna ses droits d'au- 
teur lors de son premier ouvrage 
{Edgar ou le Page supposé). Drame, 
tragédie, comédie, tous les genres 
semblaient également de son do- 
maine; et, dans tous, les bravos de 
l'auditoire venaient le lui témoi- 
gner, on ne la voyait jamais qu'à 
sa place. Aspirer à toutes ies cou- 
ronnes ne semblait de sa part 
qu'une excusable, qu'une légitime 
ambition. Une seule personne 
n'était pas de cet avis.,. On devine 
que c'était une femme, que c'était 
une artiste dramatique : c'était ma- 
demoiselle Contât! Que l'on ne s'é- 
tonne pas et surtout que l'on ne s'in- 
digne pas trop. Ce n'était pas pour 
elle-même que rillustrecomédienne 
était jalouse, c'était pour sa sœur, 
dont il se trouvait que les débuts 
coïncidaient et avec ceux de ma- 
demoiselle Candeille et avec ceux 
de mademoiselle Vanhove. Les dé- 
buts de la première avaient éié 
suffisamment brillants, ils l'eussent 
sans doute été davantage si l'appa- 
rition de mademoiselle Vanhove 
n'eût fait diversion; elle ne se plai- 
gnit pas pourtant, contente de sa 
part et sûre de l'avenir. Il n'en fut 
pas ainsi de mademoiselle Contât. 
Soit zèle effréné pour la cause de sa 
sœur, soit exaltation naturelle et 
incandescence impétueuse à pro- 
pos de tout, soit qu'elle prit pour 
irrévérence et injure à elle-même 
toute contrariété, sitôt que son 
nom, ne fût-ce que par ricociiet, 
étale en jeu, elle se repandit en 
invectives, en menaces contre les 
infortunées Vanhove, mère et fille. 
Son di'but fut une lettre à la mère, 
lettre qu'on peut lire dans les mé- 
moires plus haut cités (XXX, p. 41, 



64 



VAN 



43), mais dont on ne nous saura 
pas mauvais gré de détacher ici 
quelques traits. « Pouviez -vous, 
« madame, dit-elle, ignorer les dé- 
« buis de ma sœur, destinée dès 
« lors à remplir l'emploi des jeunes 
« amoureuses dans la comédie? 
« Elle n'était rentrée dans la re- 
« traite que pour se rendre par de 
« nouvelles études plus digne d'é- 
« loges et d'encouragements. Et 
« c'est presque au même instant 
« que, peu satisfaite de voir triom- 
« pher votre fille dans la tragédie, 
« vous l'incitez à marcher sur les 
« brisées de ma sœur et à lui ravir 
« ses emplois dans l'autre genre. Dé- 
« pouiller une enfant sans défense 
« et l'écraser!... Je vous déclare 
« une guerre ouverte. Si voire fille 
« persiste à devenir rivale de ma 
« sœur, je l'attaquerai non-seule- 
« ment dans nos comités, je soule- 
« verai contre elle les honnêtes 
• gens de notre société et la pour- 
« suivrai jusqu'au tribunal de nos 
« supérieurs; j'irai, s'il le faut, me 
« jeter aux pieds de notre auguste 
« souveraine, et vous pouvez regar- 
« (1er d'avance celte lettre comme 
« un manifeste. J'en fais délivrerdes 
ff copies à tous mes amis..., etj'es- 
« père que le public jugera et dé- 
■ testera cette abominable trahi- 
« son. Paris, 25 octobre n85. » 
Que la furibonde signataire de ce 
manifeste eût ou non quelque lieu 
de crier îi l'envahissement, à l'u- 
sur|)ation, toujours est-il qu'elle 
trouva de l'écho. Le maréchal 
de Duras, auquel incombait la 
haute inspection du théâtre, déci- 
da, lorsqu'il fut question de la ré- 
ception des débutantes comme 
pensionnaires, que mademoiselle 
Vanhove ne prendrait rang qu'après 
mademoiselle, l^aurenl et Mimi (c'é- 
tait le petit nom, disons plutôt l'a- 



VAN 

brévialion du petit nom de made- 
moiselle Emilie Contât). Grand 
triomphe pour l'aînée des Contât, 
mais qui ne fut pas longtemps com- 
plet. » La mère Vanhove, » comme 
s'exprimaient familièrement nos 
grands-pères, ne put digérer l'af- 
front et défendit à sa fille de pa- 
raître le soir sur la scène, où pour 
la troisième fois elle jouait le rôle 
d'Eugénie. Comme, en fait, elle était 
la favorite du public , qui l'accla- 
mait du commencement à la fin , 
et que nulle n'était en mesure de 
jouer le rôle, ou même eût-elle été 
en mesure, n'eût osé défier à ce 
point un parterre plein d'orages , 
l'aréopage comique jugea prudent 
de capituler; et l'arrêt du maréchal 
subit, aux dépens de l'inoffensive 
mademoiselle Laurent, un amende- 
ment dont se contentèrent les 
Vanhove. Celle-ci, que chronolo- 
giquement ses débuts devaient 
classer en tête, fut refoulée au 
troisième rang; mademoiselle Cé- 
cile monta d'un cran, et Mimi resta 
première... sur la liste des sociétai- 
res, mais non dans l'estime et moins 
encore dans la prédilection du pu- 
blic. Ainsi finit cet épisode, où, en 
d'autres temps qu'alors, de beaux 
esprits eussent distingué l'étoffe d'un 
poème héroï-comique. Mais lèvent 
n'était plus à l'épopée badine : la 
Fulle journée avait achevé de se- 
couer et de volcaniser les têtes; 
et d'autres drames allaient remuer 
Paris cl le monde : quatre ans en- 
core, et rapidement se succéde- 
raient le serment du jeu de paume, 
l'apostrophe de Mirabeau ,'i M. de 
Dreux-Brézé, la prise de la Bastille, 
les journées des 5 et (J octobre. La 
lionne d'ailleurss'était calmée; et il 
faut avouer qu'elle eut le bon goût 
quoiqu'on plaisantât quelquefois sur 

Des vains honneurs du pas le frivole avantage 



VAX 



VAN 



65 



ce qui revenait à plaisanter du 
privilège de Mimi, non -seule- 
ment de ;ie j)lus ];oursuivre li 
guerre, mais encoro tio I'miîvU.j 
quelque intérêt pour Eugénie, du 
moins quand elle se circonscrivait 
auxAtalide,auxAricie,auxMonime, 
en un mot aux amoureuses tra- 
giques. C'était de la tactique, il est 
vrai : plus elle la portait alors aux 
nues, plus elle l'inféodait à la 
glèbe des Atalide. N'importe, au 
reste: ce n'était plus là désormais 
qu'était l'obstacle. Etre admise éiait 
bien quelque chose certes, mais 
cela ne détruisait pas la position 
des chefs d'emploi; et celles-ci 
non-seulement tenaieni à primer, 
mais pour être plus sûres de pri- 
mer s'appliquaient, moins à grand 
biuit, il est vrai, que made- 
moiselle Goniat, à tenir la nou- 
velle camarade dans l'ombre. Il 
fallut donc se résii^ner a doubler 
ces privilégiées, et parfois même, 
s'il faut l'avouer, à doubler les dou- 
blures. Il en résulta pour Cécile-Ca- 
roline de quinze à dix-huit mois d'é- 
clipse réelle, car c'est ainsi que 
(lut être nommée par ses amis cette 
occuitalion si désenchantante pour 
celle qu'avaient saluée tant d'en- 
thousiastes acclamations. Cet inter- 
valle, qu'elle employa fructueuse- 
ment en nouvelles et fortes études, 
éclairées désormais par la pratique 
scénique, et durant lequel elle eut 
le plaisir de s'apercevoir que le 
public ne l'oubliait pas, bien que 
sa présence fût rare et que la cul- 
minatioîi lui fût interdite, corres- 
pond à l'épotiue de son premier 
Uïariage : il s'en fallait encore qu'elle 
eût (juinze ans accomplis quand 
elle épousa le chorégraphe IN'lil, 
alors en train de se créer une répu- 
lalion. L'aniu'e suivante, un inci- 
dent, un simph? hasard \int signi- 

LXXXV 



fier aux malveillants qu'il faudrait 
sous peu compter avec madame 
Petit. C'était le 31 janvier 1789, le 
soir où l'on rcpresenuiit pour la 
première fois la Fausse inconstance 
de la comtesse Fanny de Beauhar- 
nais. La pièce, au milieu d'un ou- 
ragan de sifflets, avait atteint le 
troisième acte. Trois encore ou 
deux et demi restaient à traverser. 
Les comédiens, qui plus, qui moins, 
étaient abasourdis devant la fureur 
du public. Vanhove s'avance, ac- 
compagné de sa lille,versla rampe, 
et dit : « Messieurs, voulez-vous 
qu'on baisse la toile... ou que l'on 
vous joue autre chose? » Silence 
d'abord. Il reprend : « Que voulez- 
vous? » — Nanine! dit une voix. 
Mille voix répètent : Nanine ! Na- 
nine! C'était un ordre, — il n'y 
avait là pas d'autre Nanine d'hu- 
meur et de force à payer comptant 
que madame Petit. Celte fin de soi- 
rée fut pour elle un triomphe. De 
sept à huit mois après (septembre 
1789}, expirait la charmante made- 
moiselle Olivier, qui sous les traits 
et le costume de Chérubin faisait 
les délices des Parisiens. Il fut re- 
connu par le sanhédrin môme des 
sociétaires que madame Petit avait 
été créée et mise au monde pour 
représenter l'espiègle page du comte 
Almaviva, pour chanter : < J'avais 
une marraine. » L'emploi lui fut 
donc conféré. Mais plus d'excur- 
sions dans la tragédie? Mademoi- 
selle Desgarcins requit, voulut (jii'il 
ne fût plus, sous couleur d'aptitude 
univciselle, ini|)iété sur ses do- 
maines, et il fallut en passer par 
cette clause restrictive qui du reste 
était du goût de tous, hormis de 
celui du nouveau Chérubin. Au 
total, ce n'était pas là le lieu de 
répéter auxechosd'alentour : «Ont* 
mon cœur, que mon cœur a de 



66 



VAN 



VAN 



peine! •> De jour en jour sa position 
devint plus stable, plus invulnéra- 
ble. Le parterre et les loges la 
goûtaient toujours , et c'est sans 
exagération qu'on a dit : Son suc- 
cès allait toujours croissaiit. Très- 
peu d'années encor;% et les pre- 
miers emplois devenaient son lot. 
Elle n'en était pas encore tout à 
fait là quand, àla Comédie française 
aussi, les tempêtes révolutionnaires 
eurent leur répercussion. De longue 
main déjà l'opinion avait signalé 
les coryphées de notre première 
scène et surtout les femmes comme 
aristocrates effrénées, comme ad- 
miiattices reconnaissantes de Ma- 
rie-Antoinette, comme peu coiffées 
du bonnet phrygien. La représenta- 
tion de l'Ami des lois fit éclater la 
bombe. 

Des lois, et uon du sang!... 

Celle juste mais vive réclame ne 
pouvait être du goût du comité de 
salut public, et un ordre, tout prôt 
d'avance sans doute, vint clore le 
théâtre et constituer à peu près tous 
les acreurs en état d'arreslation. 
Maflame Petit dut, comme S(*s 
camarades aller loger à Sainle- 
Pélagie. (]'esl à son aspect et à 
celui de ses comp;ignos passant 
des mains des gendarmes à celles 
des geôliers, que madame Roland 
s'ficria : « Les Français sont donc 
bien changés! » C'est quehjue 
temps après ce coup d'F'lat non 
moins puéril que tyrannique, que 
fut ouvert le théâtre de la rue 
Riiheiieu, seul en possession au- 
jourd'hui du lilre de Théâtre-Fran- 
çais elfpi'on nomma d'abord Ihéâ- 
Ire de la Nation. Oblif^és par la 
force de l'opinion à rendre au pu- 
blic et à l'art les écroucs que les 
héros de parades populaires ne 
pouvaient remplacer, les dicta- 



teurs du jour crurent leur fii're 
pièce en réorganisant sur des bastîT^s 
nouvelles et dans un nouveau lo- 
cal la troupe épurée. De là sépa- 
ration du personnel dramatique 
en deux corps, l'un qui resterait 
à rOdéon, l'autre limitrophe du 
Palais-Royal et recrutement de 
nouveaux venus au cas où, chose 
immanquable, l'un ou l'autre de 
ces corps se trouverait incomplet. 
Naturellement cependant on tenait 
à réunir pour le théâtre de la Na- 
tion le plus grand nombre possible 
des artistes anciens, aimés et con- 
nus. La liberté fut offerte alors à 
madame Petit, à condition qu'elle 
abandonnerait l'Odéon. Elle ba- 
lança, ne voulant pas, dit-elle, se 
séparer de son père, qui restait à 
ce théâtre, et répugnait, si jeune 
encore et citée pour ses mœurs 
rares au théâtre, à vivre seule et 
hors de l'œil d'un défenseur os- 
tensible. Nous oserions penser, 
prosaïque positiviste que nous 
sommes, qu'elle n'opposa de diffi- 
cultés que juste ce qu'il en faut 
pour se faire assurer les condiiions 
les plus avantageuses. En eilèt, 
elle se décida de bonne grâce â la 
fin; et somme toute, le métal et la 
« vaine fumée » additionnés, elle 
n'eut pas à s'en plaindre, car c'est 
alors qu'elle devint détinilivement 
premier emploi. Mais, quelques 
semaines ou ((uelques mois après, 
elle fut troublée d'appréhensions 
terribles. Elle s'aperçut que le ci- 
toyen Robespierre était souvent 
aux loges quand elle jouaii, puis 
finalement qu'il ne manquait plus 
une seule de ses représeniations. 
i:tait-ce donc pour Molière, pour 
Regnard, pour Marivaux qu'il ve- 
nait n»? Peu de femmes auraient 
été assez bénignes pour se payer 
de cette idée. Vers le même temps 



ï 



VAN 

(ce que madame Petit ne sut que 
plus lard), le terrible Maximilien 
se prit à jalouser Talraa, soit parce 
que son tailleur avaii vanté, lui 
présent, la coupe d'un habit du 
grand acteur, en ayant l'air de 
trouver h son farouche client bleu 
moins gran»! air et bonne façon, 
soit parce que, sociétaire du Théâ- 
tre-Français et célèbre déjà, Talma 
pouvait tous les jours en quelque 
sorte voir sa camarade dans les 
coulisses et subjuguer son imagi- 
nation. On peut lire à ce sujet 
d'assez curieux détails, pp. 293- 
299 des Anecdotes inédites sur la vie 
de Talma. (Voy. plus bas.) Très- 
peusoucieu^e d'un tel adorateur et 
très-peu rassurée, madame Petit 
se fil malade, et tant qu'elle put, 
la complaisance du médecin ai- 
daut, elle usa du système de Fa- 
bius Cuni-taior. Mais sa tempori- 
sation ne put ôlri; éternelle, et 
Fabius, à lui tout seul, n'eût pas 
déjoué délinilivement Annibal. 
Heureusement le 9 thermidor vint 
trancher le nœud; et probable- 
ment pour Talma, peut-être même 
pour la belle dame, bien qu'évi- 
demment elle n'eùl point eu d'in- 
telligences avec Pitt et Cobourg, 
il était grand temps que ce jour 
luisît enlin. Est-ce à ce péril com- 
mun ou bien est-ce aux circons- 
lancesci-dessuseftleurées que doi- 
\ent être allribuees les attractions 
dont quelque temps après l'ex- 
(juise comédienne et l'inimitable 
artiste commencèrent à laisser 
poindre les indices et dont le de- 
noùment, avec les principes de 
riiérnine, ne pouvait être qu'un 
second mariage? Dans l'une ni dans 
l'autre de ces hypothèses, k notre 
srns,i.e git le molde l'énigme. La 
tragédienne mademoiselle Desgar- 
cins alla retrouver mademoiselle 



VAN 



67 



Olivier; et soudain cessa de peser 
sur madame Petit l'embargo mis 
pour elle sur le tragique par celte 
prêtresse de Melpomène. Ellesere- 
mit aux études tragiques avec l'ar- 
deur qu'inspire aux filles li'Ève le 
fruit longtemps défeuiiu. Elle ne 
pouvait que gagner à s'ins|)irer de 
■Talma. Danspresque chaque œuvre 
du répertoire, d'ailleurs, elle se 
trouvait en face de lui. Agrippine et 
Néron, Lanassa et le grand brah- 
me joutaient plutôt que jouaient 
ensemble. On comprend qu'a la 
suite et à la faveur de ces rela- 
tions nécessaires et où toutes les fa- 
cultés tant intelligentes que pas- 
sionnelles sont mises en jeu soit 
né l'amour. Nous ne présumons 
pas qu'il ait été bien vif d'abord. 
Talma dès lors et presque de nais- 
sance était acteur de génie, était 
tragédien : très-certainement il ne 
regardait pas madame Petit comme 
tragédienne née, et il lui fallut du 
temps pour rendre complète jus- 
tice à ce qu'elle avait de qualités, 
outre sa figure, pour pallier ou 
compenser le déficit. A plus forte 
raison ne nous vient-il pas en tète 
que la flamme fût plus pétillante 
et pins prompte de l'autre cùté : 
rincandes(ence était le moindre 
défaut de Nanine. Tout dûment 
pesé, Ton peut sans être dupe tenir 
pour sûr que cet amour fut irès- 
longtemps, des deux parts, à se dé- 
velopper, et plus encore à se trahir 
et à s'avouer. A la longue pourtant 
il devint le secret de la Comédie, 
sans [)eul-ètre que rien encore eiH 
élé décide entre les intéressés. Voici 
comment .M'"' Talma raconte le dé- 
noûment (nous abrégeons) : Un son- 
de représentation, rhéroïne (M""" Pe- 
tit) avait il recevoir un coup de poi- 
gnard : un peu trop aux transports 
qu'il feignait, l'acteur ("harge de ce 



68 



VAN 



VAN 



rôle, au lieu de donner de sa larae 
dans les draperies, dépassa le derme 
et fit couler le sang. Grand tumulte, 
eflroi. Le médecin juge la blessure 
des plus graves ; les chairs sont pro- 
fondément entamées : il n'y aurait 
qu'un remède pour faire évanouir 
incessamment tout péril, ce serait 
de sucer vigoureusement la plaie! 
Mais qui se chargera de l'opération? 
qui sera de force à la réussir? Une 
femme? il n'y en a pas dans les 
conditions de validité voulues. Un 
homme? mais notez que c'est la 
région du cœur qu'il s'agit de livrer 
aupsylle. «Talma! Taima! » s'écrie 
un des assistants avec lequel, moi- 
tié riants, tous fontchorus. «Allons, 
Talma, voilà une lâche qui vous ré- 
clame ! ne reculez pas. » La suite va 
de soi. La blessée ne pouvait re- 
fuser un service qui tenait du trai- 
tement ; et, seul moyen de mettre 
un terme aux rires sous cape ou 
qunsi-patents de toute la gent co- 
mique, sa main devint (le IG juin 
4802} le prix du bon office de l'heu- 
reux sauveur, le tout comme de 
par l'irrésistible volonté du destin 
et la dignité féminine suffisamment 
sauvegardée. Ce mariage, qu'eût en- 
viée une enthousiaste, ne fut pas 
précisément la réalisation de son 
idéal. D'abord, si c'eût été en Her- 
mione et en Juliette qu'elle eût ai- 
mé l'illustre artiste, elle eût eu 
passablement k soutîrir par le cœur, 
après, ou même avant un an ou 
deux révolus de mariage; en- 
suite, c'est un bonheur calme et 
sans cahot qu'elle ambitionnait,. ..et 
avec un budget en équilii)re ! Il était 
plus que difficile de l'obtenir, les 
clefs de la caisse remises à ïalma. 
El même Talma ne les possédant 
pas, qui pouvait l'empêcher de trou- 
ver des fournisseurs k long lerm. , 
des escompteurs, et des amis de 



toute sorte pour l'aider à faire des 
dettes sans l'aider à les payer? Et 
pour comble, il bâtissait, il avait 
la manie de l'architecture ; et ce 
qu'il avait commandé d'ordre co- 
rinthien, à peine le chapiteau posé, 
il le lui fallait ionique ou dorique. 
Que de pilastres métamorphosés en 
colonnes torses, et vice versa ! et 
que de quadruples et billets de 
banque, les uns fondus, les autres 
en fumée! En présence de sembla- 
bles habitudes et quelles que fus- 
sent soit la mansuétude, soit l'a- 
dresse de la méthodique et sage 
épouse, il est clair que l'harmonie 
ne pouvait être inaltérable dans le 
ménage, même quand la munifi- 
cence de l'Empereur avait comblé 
les brèches béantes de la caisse, 
car la caisse allait se lézardant de 
nouveau. Bon an, mal an, pour- 
tant, ils gagnaient ensemble, selon 
le calcul de Talma, au moins cin- 
quante mille francs par an (ce qui 
semblait alors plus considérable 
que de nos jours cent cinquante 
mille). Tous deux jouissaient de 
nombreux congés, qu'ils utilisaient 
par de longues et lucratives péré- 
grinations dans les départements, 
chaque représentation leur étant 
payée de sept à huit cents francs. 
Ils jouèrent aussi en lic^lgique ; en 
Hollande, ils donnèrent en uneseule 
saison (1807) vingt-cinq représen- 
tations. Ils avaient par an deux bé- 
néfices. L'administration théâtrale 
leur fournissait un appartement 
meublé, plus table bien servie, plus 
le domestique que supposait cet 
élal de maison. Ces jours prospè- 
res, sinon heureux , durèrent à 
peu près sans contrariétés de pre- 
mier ordre jusque vers la fin de 
4808. Quand la fantaisie prit à Na- 
poléon de faire joucrTalma devant 
le parterre de rois, naturellement 



VAN 

M"" Talma suivit, ainsi que l'élite 
(Je 11 troupe, et même elle joua. 
Mais elle ne parut qu'une fois sur 
cette scène. Nous ne saurions dire 
si ce fut sonjeu qui déplut, ou quel- 
que allusion trop accentuée, ou 
quelque nuance allant encore plus 
au coeur des augustes personnages; 
mais elle déplut, et le monarque 
en personne fit défense qu'elle se 
présentai lorsqu'il assisterait. La 
nouvelle circula et donna de l'au- 
dace aux ennemis qui depuis long- 
temps avaient usé de sourdines. 
Geoffroi notamment s'enhardit : il 
japait, il aboyait. Il se mit à pro- 
diguer des louanges effrénées à la 
très-larmoyante et très-mince tra- 
gédieime Volney, que ni les galan- 
teries du bilieux critique, ni les 
subventions de l'effrayant protec- 
teur dont marchait ornée la veuve 
d'IIecior, ne déterminèrent jamais 
le public à classer au-dessus du 
4' ou tout au plus du S*-* rang. 
C'était déclarer à l'héritière de Des- 
garcins qu'une autre allait récla- 
mer et conquérir un fleuron de sa 
couronne. Vers le même temps s'é- 
l)anouissait de plus eu plus à l'ho- 
lizon un autre astre, splendide dès 
son apparition (1799) et qui n'a- 
vait aucun besoin de cabale pour 
dessiner en traits de feu son orbite 
lumineuse. M" Contât venait de 
mourir (1810), laissant en appa- 
rence la place vacante à la débu- 
tante de 1785; mais M"' Contât res- 
suscitait dans la débiilante sa lille. 
On eût dit qui la maligne fortune, 
en faisant à point nommé surgir 
M''" Mars, avait à cœur de faire 
tout du long dcguster à M"" ïal- 
ma l'amertume de la loi du ta- 
lion, fl de la punir de l'éclat 
de ses débuts par des débuts ob- 
jet de non moins de laveur et im- 
pitoyablement surfaits, atiu de la 



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69 



démoder dans l'opinion. Ne comp- 
tant pas encore quarante ans, elle 
s'entendait comparer et préférer 
de toutes fraîches débarquées, 
comme en 4785 la vanité mater- 
nelle aurait voulu lui donner le pas 
sur toutes pour le premier grand 
prix. Ces coups d'épingle l'agacè- 
rent, nous l'en blâmons peu, au 
point de lui faire prendre une ré- 
solution héroïque, sinon violente, 
celle de quitter le théâtre, ses vingt- 
cinq ans d'existence théâtrale ter- 
minés. Bien que les vingt-cinq ans 
suftisent pour la retraite normale, 
l'autorité ne souscrivit pas immé- 
diatement à celte demande, et dans 
son impartialité bienveillante, la 
pria de finir ses trente ans. Elle y 
consentit; et l'annonce de sa démis- 
sion à jour fixe, en comblant de 
joie celles dont elle gênait les pré- 
tentions, fut accueillie par presque 
toute la presse avec des expressions 
de regret et d'honorable sympathie. 
Sa représentation de retraite eut 
lieu le 20 juillet 181(1. Jusque-là ou 
avait espéré qu'elle reviendrait sur 
sa résolution : on la jugeait mal, per- 
sonne n'était plus ferme, parce que 
personne n'était plus calme et plus 
sensé. Complètement rendue désor- 
mais à la vie privée, elle ne connut 
plus, jusqu'à son second veuvage, 
d'autre soin que d'orner etd'entourer 
de distractions nobles les dernières 
années du grand homme dont elle 
portail le nom. Son ton, son tact ex- 
quis, ses manières qu'on citait comme 
des modèles, joints à l'irréprocha- 
bilité de sa vie au milieu des sé- 
ductions du théâtre, la faisaient 
révérer et rechercher du plus grand 
monde. Aussi personne ne fut-il 
étonné quand, le nom de Talma 
l'ayant laissée libre de rechef, un 
membre de la noblesse belge solli- 
cila l'hoiuicur de sa main et «pie 



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M"" Talma fit place à la vicomtesse 
de Chalost. C'est alors surtout que 
ses nobles amis la proclamèrent 
vraiment à sa place. Dans celte nou- 
velle et dernière position, Tex-ac- 
trice mit en ordre ses souvenirs, 
systématisa ses idées sur l'art et 
livra sans faste comme sans fausse 
modestie au public les utiles fruits 
de ses expériences. Nous y revien- 
drons. Elle survécut longtemps en- 
core;» cette publication, car elle mou- 
rut presque nonagénaire. Son décès 
eut lieu le iO avril 18G0; elle ha- 
bitait Paris, et sa cendre rei)0se au 
Mout-Parnasse. — Nos lecteurs tien- 
dront sans doute à se fixer une opi- 
nion sur la valeur d'une femme 
dont la destinée fut, en tant qu'ar- 
tiste, si variée et par moments vrai- 
ment enviable et brillante. Voici 
la nôtre, basée sur l'ensemble des 
témoignages comparés. Evidem- 
M""' ïalma ne peut être classée parmi 
les actrices de génie; c'était une 
artiste de talent, on peut presque 
dire de talent éminent, mais rien 
que du talent. Ce dont la fée l'avait 
douée par excellence , c'était la 
souplesse, la ductilité de la pen.sée: 

Femma d'intelligence et femme comme il faut, 

voilà le vers qui serait sa devise. De 
là sa tendance peipétuellc ii s'épan- 
dre dans les trois genres, tragédie, 
comédie, drame; on aurait tort vrai- 
ment de voir là de sa part morgue et 
injustifiable vanité, ambition, besoin 
de battre des ailes dans les sphères où 
ses ailes ne pouvaient la porter. Tous 
les rôles (jui n'impliquaient rien 
d'excentrique, rien d'extrême, elle 
les réussissait : décence, mesure, 
grâce, ingénuité, sensibilité péné- 
trante sans Vapa^sionnnnrril, toutes 
ces qualités |»lus souvent de mise 
certes que les paroxismes méphis- 
tophélétiques, que la « lu ri a » de 



Cléopâtre etdelady Macbeth, étaient 
innées en elle. Il y avait en elle, non 
pas de l'éclair et de la trombe, mais 
de l'arc-en-ciel après l'orage. Les 
mères pouvaient mener leurs filles 
l'entendre. Sa voix était mélodieuse 
et touchante au suprême degré. 
C'est cette voix qui fit trouver à 
Legouvé son vera : 

Yauhove, autre Gaussin, enchante tous les cœurs. 

Ees vieux habitués du théâtre, en 
etTel, déclaraient que, lorsqu'elle 
jouait, ils croyaient sinon voir, 
du moins entendre M"" Gaussin, 
dont, comme on sait, le nom est 
resté inséparable de l'idée de Zaï- 
re. La jeune Vanhove, du reste, ei 
surtout M"" Talma, était au moins 
aussi belle que M"^ Gaussin avait 
été jolie. Zaïre pourtant n'était pas 
encore le plus éclatant de ses triom- 
phes. Talma la trouvait plus con- 
sommée dausMonime; et en réalité 
il n'y avait qu'elle pour interpréter 
ces chastes et suaves, ces délicieu- 
ses et pures créations de Racine, 
les Andromaque, les Bérénic, les 
Iphigénie. Ètèoclc et Polyuicede Le- 
gouvé lui dut son succès : elle 
y fiiiurait Antigone. Elle ne faiblit 
pas quand elle eut à faire vibrer 
dans VAgamcmnoîi de Lemercier les 
lyricjues et déchirantes inspirations 
de Cassandre. On ne saurait dire que 
de lai-mes elle fit répandre au gai 
Paris du xvin*' siècle û'àusMélanide 
ou la Religieuse, dont elle sauvait 
les dissoniiarices et les hyperboles, 
car elle ne préludait pas à telle au- 
tie qu'on essaya de grandir en dé- 
jiréciant le vrai modèle, et ne se 
posait pas j)liis en saule pleureur 
qu'en Furie. Mais restreignons celte 
énumératiou et n'ajoutons qu'au 
trait, c'est que très-souvent elle 
créa desrôles. Ceux-lk ne s'en éton- 
neront pas qui daigneront se rappe- 



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1er ce que nous avons dit de cette 
intelligence déliée, flexible, ency- 
clopMique en quelque sorte et que 
toujours escortait le bon se s. Ces 
qualités se retrou\ent dans les 
écrits desa vieillesse, auxquels nous 
faisions allusion plus haut et dont 
voici les titres : I. Études sur l'art 
théâtral, Paris, 1836, in-8«. Ou 
peut dire qu'à l'époque où parut ce 
volume, le livre manquait à notre 
littérature. 11 n'est pas complet, il 
n'est pas très-méthodique; ce ne 
sontque des aperçus et des conseils 
aux artistes. Maison s'y reconnaît, il 
se lit couramment, il initie aux 
secrets, il signale des écueiis, il 
aiguise l'esprit; et des orateurs 
célèbres, ministres pins tard, ont 
avoue qu'ils lui devaient quelque 
chose. U. Anecdotes inédileisur Tul- 
ina, suivies de quelques particula- 
rités sur ma vie, Paris. Le livre 
tient la promesse du titre, ce n'est 
pas ur» mince éloge par le temps 
qui court. 111. Les deux Méricourt, 
Ibrl gracieuse et assez spirituelle 
comédie en un acte et en vers, dont 
on peut lire l'analyse dans le Jour- 
nal des Débats (nov. 1819). « On 
désirerait peut-être, dit iecrili(jue, 
des situations plus neuves, et sur- 
tout plus de développements et de 
clarté dans celte intrigue. Mais on 
y a applaudi très-justement des de- 
iails atîfeableset quelques vers bien 
tournés, surtout ilans la scène où 
les deux Méiicoiirt, se racontant 
leurs aventures, entreprennent de 
pt indre chacun à leur manirre le 
beau sexe, qui n'est pas Ires-flallé 
sous le pinceau du trère aine, mais 
qui, en revanche, s'embfllit des 
plus brillantes couleurs dans le 
portrait de h plus jeune, fait, à la 
vérité, avant lemariajrr'. Kirmin, le 
plus jeune de> deux Merieourl, est 
venu proclamer, au milieu des ap- 



plaudissements, le nom de M''* Va- 
nhove , qui nous rappelle des succès 
d'un autre genre à ce même théâ- 
tre. )) Nous ignorons si c'est à la 
fille du bon Vanhove qu'il faut at- 
tribuer une autre pièce légère signée 
du même nom que «c Les deux Mé- 
ricourt. » N'en fùl-il rien, il suffi- 
rait de celle-ci pour démontrer que 
l'actrice était apte îi quelque chose 
de plus quà débiter les vers des 
autres; et nous aurions là, s'il en 
était besoin, une preuve de plus 
que le talent, comme nous définis- 
sons le talent, s'étend à tout, s'a- 
dapte à tout. Val. p. 

VAX IIUTTEM (Charles-Jo- 
seph), amateur et bibliographe re- 
marquable, était de Gand. Né le 4 
avril 1764, il perdit, n'ayant encore 
quecinqans, l'auteur de ses jours; 
mais, confié de bonne heure par sa 
mère aux soins du peintreReysehott, 
il reçut les com.mencements d'une 
in.^truition aussi soignée que va- 
riée, Auprès de l'artiste et rendant 
de fréquentes visites à l'atelier, il 
avait puisé, avec l'amoiu* aident 
des arts, du dessin, des notions 
fondamentales sur la théorie de la 
représentation plane. Kn même 
temps le collège des Auguslins de 
sa ville natale avait en lui un de 
ses plus laboiieux élèves. Malheu- 
reusement l'impatience de sa mère, 
qui, (juoique a la tète d'un bel avoir 

xcroyail i[idii>p''nsable de le lancer 
adolescent dans les professions qui 
donnent vite des résultats positifs, 
l'arracha bien contre son gré aux 
ttudes classiques qu'il avait abor- 
dées et continuait vaillanuiUMii. 11 
en résulta (jue jamais, en dépit de 
tous les efforts qu'il fit plus lard 
pour suppléer à eelle lacune, ce 
ne fut jamais un lettré, c'est-à-dire 
un écrivain. 11 n't'ssayaque peu de 
temps cependant do cette carrière 



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commerciale h laquelle on espérait 
l'inféoder. Les semaines, les mois 
s ' passèrent sans qu'il mordît à 
fond aux mystères de la partie dou- 
ble et du compte courant. Il en sa- 
vourait si peu les cliarmes que main- 
tes fois il étonna ses camarades et 
scandalisa le patron en feuilletant 
Tite-Live au lieu de Barème, et un 
microscopique Martial-Farnahy au 
lieu du grand-livre. La mère, à qui 
son correspondant de Lille rendait 
un compte fidèle, en gémissait; mais 
elle tenait bon, et rien ne changeait 
dans la situation du jeune homme. 
Finalement il résolut de frapper un 
grand coup. 11 avait de par le 
monde flamand un oncle, un oncle 
matjrnel, homme de bon sens, as- 
sez quinteux, assez à rebours des 
routiniers ses voisins, assez aimant 
à donner de temps en temps le 
cou|) de boutoir. C'est sur lui que 
Charles-Joseph jeta les yeux. I^e 
voila bâclant de la belle écriture 
qu'il ne prodigue pas au Livre-jour- 
nal et au Copie de lettres, un plai- 
doyer en forme, un vrai mémoire 
qui n'a rien des allures d'un fripon 
de neveu convaincu qu' 

Un oncle pst un caissier donné par la nuturc, 

mais où, s'en rapportant à l'expé- 
ripnc(! et au tact d'un oncle qui ne 
se méprendra pas, il pose en pro- 
blème rà-|)ropos de la contrainte 
que prétend exercer sur lui la ten- 
dresse maternelle et discute habi- 
lement le pour et le contre. La 
dialectique du neveu tr.ompha. 
L'oncle, non-seulement convaincu, 
mais charmé, déclara qu'il distin- 
guait dans le jeune commis l'étoile 
d'un avocat consultant des |)lus re- 
tors et qu'il fallait sans retard l'en- 
voyer faire son droit. Il eût été 
mieux de commencer par lui faire 
rapidement achever ses humanités; 



on a vu pap ce qui précède qu'on 
n'en fit rien. Il eut été plus du goût 
de Gh .-Joseph d'aller à Paris se li- 
vrer à ses nouvelles études; mais 
la sollicitude maternelle stipula 
qu'il ne s'écarterait sous nul pré- 
texte du giron de l'université de 
Louvain. C'était en 1783. Quatre 
ans plus tard, nous le retrouvons 
de retour en sa cité , muni de 
tous les grades ad hoc et inscrit 
sur le tableau des avocats au con- 
seil de Flandre. Mais il ne plaidait 
pas ; et ce qni d'abord peut-être 
n'était que manque d'occasion (les 
clients en etfet ne fourmillent guè- 
res chez les stagiaires nouveaux 
émoulus) semble être devenu sys- 
tème chez notre débutant. Il faut 
avouer d'ailleurs que ce n'est pas 
par la prestesse et la grâce de la 
faconde que se recommandait le 
jeune légiste, que la faute en ait 
été au sang belge, ou qu'il faille 
s'en prendre à cette interrup- 
tion des humanités mentionnée 
par nous, ou même qu'on n'y 
doive chercher d'autre cause que 
sa position pécuniaire. Héritier 
bientôt après sa sortie de Louvain, 
il n'avait aucun besoin urgent de 
battre monnaie, et de rehausser 
par l'accroissement de ses revenus 
l'auréole de patriciat dont pou- 
vaient se targuer les Van Ilutlem; 
nous disons de patriciat et non de 
noblesse • Gand avait des nobles à 
peu de chose près leurs homonymes, 
les Van lluttem, à qui des lettres 
patentes de Philippe IV avaient, en 
1659, conféré le privilège nobi- 
liaire ; et même il s'est trouvé bon 
nomi)re de gens qui, dupes de la 
similitude des deux noms, ont at- 
tribué il ccux-lJi ce (pii n'était exa(tt 
que de ceux-ci. Noble ou patricien, 
membre du premier ordre ou de 
l'ordre équestre, notre jeune Belge 



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73 



au moment où la révolution belge, 
de 1789 lit explosion, siégeait au 
conseil de la ville de Gand. Les 
passions mises en éveil par l'ini- 
lialive gouvernementale elle-même 
n'étaient rien moins que disposées 
à rentrer dans l'assoupissement dès 
qu'on se repentait en haut. Une 
conflagration donc était imminente, 
et prendre parti était malaisé. Van 
Huttem n'hésita pas; et quoique 
en général aux époques d'efferves- 
cence, la modération soit ce que 
l'on tolère le moins, se renfermant 
dans la stricte sphère de ses fonc- 
tions, il s'occupa (ie faire échouer 
en silence plus que de censurer 
avec éclat les excès de quelque part 
qu'ils partissent, et s'acquit ainsi 
Teslime, sinon de tous, au moins 
des sages et de ceux qui devaient 
en lin de compte devenir maîtres 
de la situation. Aussi fut-il choisi 
membre de ladéputation queGand 
chargea de porter à l'archiduchesse 
Marie-Christine et au prince Albert 
de Saxe-Teschen, lors de leur re- 
tour, l'expression de sa joie et de 
ses vœux. Il ne tint pas à lui que 
cette restauration ne fût quelque 
chose de mieux (ju'un replâtrage. 
Des courses assez fréquentes à Pa- 
ris où nul n'a plus chance de faire 
bonne chasse que le furet de cu- 
riosités littéraires lavaient initié 
aux modernes idées françaises, et 
il eût pu donner de bons conseils 
aux meneurs des affaires publiques 
à Bruxelles. Mais les vigoureux 
écoutent peu les clairvoyants. 
I/Awlriche lança ses boulets sur la 
capitale de la Flandre française ; 
la Flandre aulrichieiuie subit hicn- 
lùt les représailles de la France. Uu- 
mouriez vain([uil à Jemmapes; les 
intrigues intestines pullulèrent à 
Bruxelles et dans tous le^ grands 
cenli es belges ; et maigre les elTorts, 



malgré la présence de François II 
en personne, venu pour traiter 
«avec M. de Robespierre » ethaper 
en eau trouble, avec le cercle de 
Bourgogne, le moindre lopin de 
territoire que la Convention lui cé- 
derait (les génies du conseil auli- 
que en étaient encore là!) les ha- 
biles sentaient que le jour de 
l'annexion à la France n'était pas 
loin. Van Huttem, en loyal citoyen, 
fut un de ceux qui portèrent obsta- 
cle de tous leurs faibles moyens à 
la réalisation de cette chute de la 
maison régnante, et il se lit assez 
remarquer |)ar ses efforts en e(; 
sens pour être quelque temps 
comme séquestré en France, bien 
que l'on colorât la mesure en pré- 
tendant ne ie garder qu'à titre do- 
tage jusqu'à paiement intégral de 
la contribution de guerre frappée 
sur les Belges par la conquèti;. Le 
9 thermidor brisa ses fers. Rede- 
venu libre, il ne louda pas à toute 
outrance la domination nouvelle. 
Il sentait que le fait accompli 
l'année d'avant eiait irrémédia- 
ble, ou du moins qu'une réparation, 
.s'il devait s'en produire, se ferait 
longtemps attendre; et il cr,m|)rit 
que , la dynastie parlant, la patrie 
restait. Il se voua donc corps et 
âme au culte de la patrie, profitant 
de la sécularisation de tant de cou- 
vents rayés du sol belge par l'épée 
pî»ssablemenl voltairienne alors des 
Brennus; il réunit les dépouilles 
précieuses, plantes, livres, manu- 
scritsqu'enavailéparpillésaux qua- 
tre vents le caprice de Vandales 
qui n'étaient pas tous des Français. 
Et la l)il)liothe(juc publique et le 
jardin botani(iUe de Gajid lui doi- 
vent ainsi leur naissance; et si h'u'U 
dautres depuis marehèrent, de près 
ou (le loin, sur ses traces, 1 on n»* 
saurait oublier de qui partit l'im- 



Ik 



VAN 



pulsion. Ses compatriotes ne l'ou- 
blii'rent pas ; les électeurs de Gand 
le portèrent, en 1797, au Conseil 
des Cinq-Cents, puis rélurent mem- 
bre du Tribunal en 1802, et linale- 
ment le placèrent sur leur liste des 
candidats au Séiîat conservateur en 
1804. Nul doute (jue la voix du 
maitre n'eùi sanctionné cette pré- 
sentation, si Van IliiKem, en Pho- 
cion, en grand homme de Plutar- 
que, n'eût spontanément déclaré 
qu'il lui manquait trois ans pour 
avoir l'âge exigé par la Constitu- 
tion. Il resta donc au Tribunatjus- 
qu'à la suppression de ce corps, en 
1808. Le rectorat de l'Ecole de 
droit de Bruxelles lut ensuite, soit 
la récompense de ses travaux, soit 
a consolation de son éloignement 
de la capitale de l'empire. Est-ce 
même avec regret qu'il la quittait? 
bien qu'il fût sincèrement l'ami de 
la France, on n'oserait repondre 
oui : se rapprocher de sa chère 
ville de Gand avait toujours été son 
vœu. Le roi de Hollande, en 18i:i, 
lui continua l'estime dont il avait 
joui pendant la période napoléo- 
nienne, et il neùt tenu t|uà lui de 
poursuivre la carrière des hon- 
neurs. Il ne se |)rèta que molle- 
ment à ce qu'on avait de>sein de 
faire pour lui. Designé pour aller 
reconnaître et reprendre tant les 
manusciits que l(;s objets d'ait ré- 
trocédés par la France à la Belgique, 
dont ces trésors avaient en partie 
paye la rançon, il déclina cette 
mission inconciliable avec les liens 
qui l'avaii ni uni au Paris intellec- 
tuel et lit mieux que Canova qui , 
débutant comme lui par le relus, 
liiMt parmérit(;r le sobriquet d'em- 
balleur de la Sainle-Allian( e. Peu 
de temps après il acceptait le poste 
(honorable et lucratif autant (ju'lio- 
• norable) de greflier de la 2' cham- 



VAN 

bre des Eitats généraux. Toutefois 
il trouva bientôt qui> les travaux de 
cette place , travaux auxquels le 
rendait éminemment apte son es- 
prit d'ordre et d'exactitude étaient 
aussi monotones que minutieux 
(sur ce point nous ne pouvons nier 
qu'il eût trop complètement raison), 
etildonnarésolûmenisa démission, 
au grand plaisir des concurrents 
pour lesquels les émargements à qua- 
tre chiffres chaque mois sont la 
félicité, que dis-je? sont la gloire 
suprême. On aurait pu croire du 
moins que, secrétaire perpétuel de 
l'Académie des sciences et belles- 
lettres de Bruxelles, il serait là dans 
un élément assez selon son cœur, 
pour passer par-dessus les incon- 
vénients de la charge; il n'en fut 
rien non |)lus , et celte fois encore 
il laissa des dépouibes opimes à 
disputer à ceux qui trouvent ail 
wcll, îhaVa paid well. S'il eût été 
payé en tétradrachmes, en hyper- 
pères, en nobles à la rose, peut- 
être eût-il gardé son poste jusqu'au 
bout, car la numismatique le dis- 
putait en ses pensei-s au goût biblio- 
graphique et à celui des estampes, 
l.es liens administratifs, au reste, 
ne furent pas les seuls dont il s'af- 
franchit pour n'êtr'e pas gêné dans 
ses amours : il avait d'assez bonne 
heure, pris sa résolution de ne passe 
marier. Ayant ainsi tout son temj)sà 
lui, bon connaivsseur et à l'alfûl des 
occasions, il emplit sa maison de 
maints tr(;sor'S, bien cpie nousne pré- 
tendions pas qu'il faille juger de la 
qualité par le chilfie; et il réalisait 
au milieu des livres et des œuvres 
de la gravure , cette vie contempla- 
tive de l'intelligence toute i» I art 
elà la science, qui, l'on doit le re- 
eonnaitr»!, était sotr idéal et qui plus 
que toute autre a chance d échap- 
per aux commotions, aux déceptions 



VAN 

sérieuses. Il finit cependant par en 
éprouver de poignantes et d'amères. 
Il eut le malh^'ur, vers 1827 ou un 
peu plus tard, d'aller, docile au suf- 
frage des Gantois, siéger aux états 
généraux ; et pour comble de mal- 
heur, en 1830, lors de la révolu- 
lion qui scinda le royaume des 
Pays-Bas, il vit des mains sacrilè- 
ges, les mains des volontaires de 
Bruxelles transformer en caitou- 
ches ce qu'il avait de livres en 
cette ville. L'anéantissement de tant 
de richesses le plongea dans un 
cccablement, dars un marasme dont 
il ne se remit jamais compléiement. 
Il survécut quatre ans encore pour- 
tant, mais ombre de lui-même; et 
personne ne fut surpris, quand une 
apoplexie foudroyanlt" l'acheva le 
46 décembre 183:2. Van Hutlem , 
pendant son séjour à Paris, culti- 
vait de préférence les savants et les 
bibliographes en renom, les van 
Praét, les dom Dria!, l'abbé de 
Saint-Léger, et le bibliothécaire, 
Leblond. Il aimait a soutenir des 
jeunes gens qui venaient se per- 
fectionner il Paris, plus libres, 
eux, de se livrer à leurs aspirations 
juvéniles qu'il ne l'avait été jadis, 
et il secondait, soit par ses libéra- 
lités , soit par ses conseils leurs 
**tudes artistiques; il les réunissait 
parfois à sa table brillamment ser- 
vie en ces jours de fête, et aux deux 
services obligés, il annexait parfois 
des discours, toujours relatifs aux 
objets du culte commun." Ne nous 
étonnons donc pas que van lluttem 
ait trouvé un biographe, M. Voisin, 
le même à qui nous devons et le 
catalogue de sa bibliothèque, Gand, 
6 vol. in-8. 1S36-37, et le Calalo- 
>jue raisonné de dessim et d' estampes 
formant le cabinet de M. van lluttem, 
Cand, 1840, in-8, x\ et SÎ>1 pages. 
Ce cabinet se composait de près de 



VAN 



75 



30,000 pièces. La bibliothèque, in- 
dépendamment des manuscrits , 
formait à peu près un total de 
soixante-dix mille volumes, dont 
beaucoup avaient leurs marges char- 
géesd'annotationsiustruclives ayant 
trait, les unes à la géographie et à 
l'histoire, les autres à la bibliogra- 
phie ou à la littérature de la Bel- 
gique. Les cartouches n'avaient 
donc pas tout absorbé! Le gouver- 
nement belge fut à même d'enri- 
chir encore bien des bibliothèques 
publiques en acquérant ce qui res- 
tait de celle de van Huttem. — Que 
si l'on vient nous demander si les 
œuvres de l'ex-propriétaire de ces 
myriades de livres en augmentaient 
beaucoup la masse, nous sommes 
forcé de répondre par la négative. 
ÎN'ous l'avons vu muet au barreau: 
muet il fut au conseil des Cinq- 
Cents; et il ne lut que quelques rap- 
ports, très-pertinents du reste et 
forts de choses au Tribunat. Ecri- 
v:iin, il le fut tout aussi peu qu'o- 
rateur. S'il encouragea les littéra- 
teurs, ce ne fut pas par sou exemple, 
personne moins que lui ne fut tra- 
vaillé de ce que le bilieux Juvénal 
^ommescrihendi caroethes. En cher- 
chant bien pourtant, on pourrait 
trouver de lui jusqu'à trois, peut- 
être jusqu'à quatre discours tirés à 
part: deux avaient été prononcés 
en I80<i et 1807, à ces banquets où 
Tes jeunes artistes, ses compatriotes, 
portaient avec ses vins des toasts 
à l'art et ît leur Mécène; un autre, 
datant de '82G et par lequel il ou- 
vrit la distribution des prix î» l'A- 
cadémie royale de peinture et de 
scul|)ture de Bruxelles, peut être 
cons»dté par qui serait curieux de 
constater le mouvement de l'art en 
|{elgi(i le et contribuer à fournir 
des éléments à son histoire ; mais 
mieux \aul encore, i\ tous égards. 



76 



VAN 



VAN 



son Rapport sur Pélal ancien et mo- 
derne de VagrieuUure et de la bota- 
nique dans les Pays-Bas, prononcé 
le 29 juin 1817 à l'Académie des 
sciences et belles lettres de Bruxel- 
les. Ce nest pas écrit; mais les faits 
intéressants , fruits de conscien- 
cieuses et laborieuses recherches, 
s'y pressent en foule et démontrent 
sans réplique quel obsei;valeur , 
quel praticien même était le fon- 
dateur du jardin botanique de 
Gand. Val. P. 

VANIER ( Victor - Augustin), 
laborieux et utile grammairien, 
ap|)arteRjit, par la date de sa nais- 
sance (21 février J7G9), à cette fa- 
meuse année pendant laquelle la 
nature semble s'être mise, plus qu'à 
toute autre éj)oque, comme en dé- 
pense de grands hommes futurs : 
nous ne prétendons pas leur com- 
parer Vanier; mais, ne fût-ce que 
comme curieux hasard, nous si- 
gnalons la coïncidence. Enfant de 
Surène, il fit ses études chez les 
Bénédictins de Saint-Germain-des- 
Prés, et s'y montra plutôt studieux 
élève que lauréat brillant : il ne 
fui pas héros de concours. Il n'a- 
vait que peu ou point de fortune 
en perspective : il fut donc heureux 
d'entrer dans les bureaux où nous 
le verrons figurer durant dix-neuf 
ù vinct ans (1791-1810). Il changea 
fréquemment de ministère pendant 
ces quatre lustres : après avoir dé- 
buté à la justice, k la seconde di- 
vision, qu'on nommait aussi divi- 
sion de l'envoi des lois, il dut 
passer à l'intérieur en qualité de 
simple sous-chef au conseil des 
mines, d'où finalement il fut re- 
versé sur le miiîistère de la guerre. 
Son premier litre, y fut celui de 
contrôleur du service des vivres. 
Tout An ni bal que fût le maître, 
il n'était pas toujours loisible alors 



aux employés de s'endormir dans 
les délices de Capoue; et Vanier 
non-seulement quitta bientôt Paris, 
mais vit bien du pays avant d'y re- 
mettre les pieds. Il était, en <805, 
à l'armée des Pyrénées-Orientales 
comme chef des équipages. De la 
frontière espagnole, il fut expédié 
(l'année se devine d'elle-même,... 
1809) à l'armée des provinces llly- 
riennes, auprès de laquelle il re- 
prit son ancienne spécialité de 
contrôleur du service des vivres. 
Le contact des Dalmates, Morlaques 
et autres Croates ou Pandours, 
n'eut que peu de charmes pour lui; 
et, dès l'année suivante, il demanda 
sérieusement, non un avancement, 
non son changement, mais pure- 
ment et simj)lement sa retraite. 
Jouissant alors de tous ses moments 
et ne dépassant que de |)eu la qua- 
rantaine, il ne comptait pas com- 
me tant d'autres stagner dans un 
monotone repos. Au temps même 
où l'on ne pouvait voir en lui qu'un 
des rouages du grand moulin admi- 
nistratif, il sentait le besoin de se- 
couer la poussière des bureaux et de 
ne pas rester, ainsi quêtant de rap- 
ports mort-nés et tant de dossiers, 
enseveli dans les cartons du mi- 
nistère. Il lisait,... et, chose assez 
rare, vu les temps et les circons- 
tance, pour un quasi-militaire, 
il ne lisait rien de la famille 
des Barons de Felsheim ou de 
Caroline de Licfitfield. Condillac 
faisait ses délices, Giraud-Duvi- 
vier et le président de Brosses 
étaient ses amours; sans goûter plus 
qu'on ne la goûtait en ces années 
de grâce 1804-1810 la métaphysi- 
que proprement dite, il se pas- 
sionnait insensiblement pour la mé- 
taphysique du langage, et natura- 
lisé citoyen de la république des 
lettres, c'est à la grammaire seu- 



VAN 



VAN' 



77 



ement, mais à la grammaire trans- 
cendante qu'il voua ses veilles. Il y 
prit très-vite son rang. Dès avant 
la fin (le 1810, il professait, auto- 
risé par le ministie de l'intérieur, 
des cours publics à TOratoire. Un 
peu plus tard, il imagina de don- 
ner chez lui des « soirées grammati- 
cales »... elles ne laissèrent pas d'a- 
voir le retentissement un peu mo- 
deste que pouvaient avoir des séan- 
ces si peu musicales, si peu dan- 
santes : des membres de l'Insti- 
tut s'y rendaient , Mercier no- 
tamment et l'abbé Sicard , dont 
exactitude à elle-seuie était un 
éloge pour celui qu'ils visitaient; 
beaucoup de membres de l'Acadé- 
mie grammaticale, fondée en 1807 
par Domergue, et reconstituée en 
1810 sous le titre de Société gram- 
maticalc, y assistaient également. A 
vrai dire, la société (comme l'Aca- 
démie naguère, après la mort de 
Domergue), était tombée en lan- 
gueur ; et à la léthargie de la phase 
précédente, semblait devoir sous 
peu succéder la mort. On ne peut 
nier que les efforts de Vanier, 
n'aient, plus que toute autre coo- 
pération, ranimé le feu sacré. Grâce 
à sa persévérance, la savante com- 
pagnie, en janvier <814, renaquit 
de ses cendres, se créa des res- 
yources budgétaires, et en vint à 
publier, à paitir d'avril 1818, un 
recueil périodique {les Annalea de 
fjrammaire). Vanier, ce n'était (jue 
justice, en eut souvent la piési- 
dence. Ce qui caractérise surtout 
Vanier, c'est, tout en sachant se 
préserver de l'exagération (jui com- 
promet tout, en se déclarant, par 
exemple, contre le radicalisme de 
la réforme orthographique de Mar- 
ie (Voy. plus bas à la Uibliographie, 
\\° vin) , c'est, disons-nous, sa per- 
pétuelle tendance à l'extrême sim- 



plicité, qu'il atteint souvent et dont 
il approche toujours. Nul, mieux 
que lui, n'a compris que simplifier 
c'est perfectionner ; que le méca- 
nisme qui prouve le plus de génie, 
c'est le mécanisme le plus simple. 
Son but constant, c'est donc de 
renvoyer sous la remise les machi- 
nes de Marly dont n'était que trop 
encombrée la grammaire. Il en a 
brisé plus d'une, loué en fin de 
compte par ceux mêmes qui d'abord 
l'avaient trouvé mal fondé dans ses 
assertions, téméraire dans ses as- 
pirations. Longtemps l'abbé Sicard 
avait brillé à la tète de ceux qui 
défendaient la voyelle complexe, ou, 
si l'on veut, la diphthongue oi con- 
tre ce qu'on appelle fort gratuite- 
ment l'orthographe de Voltaire ; 
l'argumenialion pressante et serrée 
en mèmetemi)squ'émaillée d'exem- 
ples choisis, par laquelle Vanier 
soutint les ai, non-seulement triom- 
pha de la résistance de son illustre 
antagoniste, mais encore le déter- 
mina, séance tenante, à se recon- 
naître néophyte de la doctrinequ'il 
venait de combattre et à s'en oflVir 
comme un futur champion à l'Aca- 
démie française. Il a, sinon le pre- 
mier, du moins un des premiers, 
proclamé que les (juatre conjugai- 
sons peuvent se léduire à une 
seule, et même il a voulu y et; (|ui 
pourra sembler outré, mais ce qui 
ri^au confirme pas moins ce que 
nous avons dit de son besoin de 
simplifier partout et toujours^, que 
le type unique des quatre formes 
fût le verbe u être. » La théorie des 
participes, si compliquée, si «har- 
gée d'exceplions, et qui nécessite 
tant d'explications où Tobscurilé 
le dispute à l'arbitraire, se résume 
chez lui par une seule règle, la- 
quelle lient à ec qu'il croit (|u'il 
n'existe en notre langue qu'un m'uI 



78 



VANT 



VAN 



participe. Nous ne disons point 
que. pris absolument et sous toutes 
ses faces sans réser>es aucunes, ce 
point de vue soit inattaquable ; nuiis 
enfin le grammairien le plus spiri- 
tuel et le plus rompu aux mille pe- 
tits caprices du langage, tant chez 
les anciens que chez nous, s'ex- 
prime ainsi dans son compte-rendu 
de l'ouvrage de Vanier, sur cette 
matière épineuse. « Je n'ai point 
vu, dit Boissonnade, de traité où la 
question des participes, si embrouil- 
lée par nos grammairiens , soit 
ramenée à des termes si simples. » 
Ajoutons d'ailleurs que presque 
toutes les idées de Vanier, d'une 
part, ont reçu la sanction ou l'é- 
quivalent de la sanction universi- 
taire, de l'autre, ont passé (qu'on 
l'ait nommé ou non) dans les gram- 
maires les plus usuelles. Des com- 
pilateurs ont eu le profit de ses ef- 
forts : qu'au moins, et tout en se 
préservant de l'exagération, il en 
ait l'honneur. Nous terminerons 
par la liste à ))eu près méthodique 
d'S ouvrages de cet habile et con- 
sciencieux écrivain. I. Cours de 
Grammaire rmsonnéc (insérée en 
partie dans la Bibliothèque des pè- 
res de famille) . II. Grammaire pra- 
tique (adoptée par l'Université de 
France), Paris, 1824, in 12. Un 
critique a dit : « L'auteur y suit la 
marche de la nature ; il exerce les 
elève's à la pratique, les règles ne 
viennent plus que comme de sim- 
ples remarrpies qui naissent d'el- 
les - mêmes de; l'observation des 
faits... Excellente méthode... de- 
puis lon^tf*m[)S signalée i)ar nos 
grands maîtres, Ilollin, Uousseau 
et les solitaires de Poi t-lloyal », 
III. Trfiit(^ simplif}f'' des coujuqaisons 
françaises. Paris, iHt'J, iii-12. IV; 
Instruction pour t'inlelliqence du ta- 
bleau synoptique des quatre conjw- 



gaisons sur le seul paradigme du 
verbe être (extrait de la Gramm. 
pr. n° II, ci-dessus), Paris, in-f*, 
gr. raisin, avec ou sans le tableau, 
(lequel est imprimé en noir et 
rouge). Comme toutes les synopsies 
bien dressées, celle-ci est appétis- 
sante : par les yeux, elle parle à 
l'intelligence ;et, rinlelligenceplus 
profondément imbue, tous les traits 
s'incrustent et facilement et ineffa- 
çablement dans la mémoire. V. La 
Clef des participes, Paris, 1812, in- 
12, 5'" éd. 1834. C'est l'ouvrage si 
décisivement recommandé par no- 
tre grand helléniste (voy. plus haut). 
\l. Traité d'analyse logique et gram- 
maticale, Paris, 1726; 2^ éd. 1827. 
VII. Dictionnaire grammatical cri- 
tique et philosophique de la langue 
française, Paris, 183G, in-8". VIII. 
La réforme orthographique aux pri- 
ses avec le peuple^ ou le pour et le 
contre , Paris , 1829. in-32, 2" 
édition 1829. XI. L'art d'ensei- 
gnei' aux enfants et aux adultes, 
Paris, 1838, \n-H\ X. Oraison fu- 
nèbre de feu Achille FAna Michal- 
lon, etc., Paris, 1822. Le peintre, 
objet de cet opuscule, était son 
cousin. Vanier avait piomis, pour 
compléter sa Grammaire pratique 
trois autres traités: l'un iVanalyse, 
l'autre de syntaxe, le dernier de 
ponctuation. Il est probable qu'ils 
existent au moins en manuscrit. 
Il existe d'un autre Vanieu (llip- 
polyie), parent sans doute et peut- 
être fils de Victor-Augustin, un 
Cours de lecture sans épellatiou... 
ou Méthode qui résout la difficulté 
de l'enseignement et de la lecture 
sans l élude préalable de l'alphabet, 
Paris, 1838, in-8% 32 pages et 24 
tableaux, ou in-18, .3f) p. et 1 t. 
Val. p. 
VAN KAMPEÎV, historien hol- 
landais, naquit.à Harlem le 15 mars 



VAX 

1776. 11 reçut dans cette ville sa 
première éducation et fut ensuite 
envoyé à Leiden pour y apprendre 
le commerce de la librairie. Là il 
se forma de lui-même, étudia avec 
succès les langues anciennes et mo- 
dernes, particulièrement l'allemand 
et le français. La première institu- 
tion dans laquelle il avait été placé 
à Harlem était dirigée par un Fran- 
çais du nom de Desbarrières, établi 
dans le pays. Ayant perdu son père, 
il se rendit à Crefeld, près d'un 
oncle pateniel; il y continua ses 
études et s'y distingua par une ap- 
j)lication extraordinaire. Son int^'l- 
ligence et sa mémoire étaient des 
plus étonnantes; il s'adonna prin- 
cipalement à l'étude de l'histoire 
et de la géographie. 

De 1806 à 1829, c'est-à-dire 
pendant l'espace de 23 ans, il ne 
remporta pas moins de 10 médail- 
les dont 2 en or et 8 en argent, dans 
divers concours ouverts par plu- 
sieurs académies et sociétés savan- 
tes de son pays, sur des questions 
scientifiques et littéraires de tous 
genres. 

Il fut, à l'université de Leiden, 
lecteur de langue allemande jusqu'à 

1829, époque à laquelle il devint 
professeur de littérature néerlan- 
daise et d'histoire nationale à l'A- 
thénée d'Amsterdam. Enfin, en 

1830, il fut élu membre de la troi- 
.sième classe de l'Institut néerlan- 
daise. La vit' de cet homme célèbre 
fut des |)lus laborieuses; il écrivit 
une foule d'ouvrages qui tous reçu- 
rent du public le plus ex«;ellent 
accueil; les principaux sont: Ik'un- 
tés morales de ïauliqmU. i vol. 
in-8M.»'iden 1811.— W/sfoln- dr la 
domiu'ition française en Europe, 8 
vol. in-8°Delfi, 1823. — Coup d'œil 
historique sur les grands ('vénemenls 
européens depuis la paix d'Amiens 



VA\ 



79 



jusqu'au siège de Paris, 2 parties, 
grand in-8°, Leiden, 1814. — Essai 
d'une Histoire des Croisades jusqu'en 
1291, 4 vol.in-8", Harlem, 1826.— 
Abrégé de ÏHistoire des Pays-Bas^ 
2 vol. in-8", Harlem, 1827. — Le 
Globe considéré dans sa constitution 
naturelle et dans ses divisions en 
mers, rivières, lacs, montagnes et 
déserts, 2 vol. in-8», Harlem, 1824. 

— Histoire abrégée des lettres et des 
sciences dans les Pays-Bas jusqu'au 
commencement du xix* siècle, 3 vol. 
in-8'',Delft,1826. — Le caractère na- 
tional, ou Esquisses caractéristiques 
d'époques et de personnages de l'His- 
toire des Pays-Bas, 2 vol. in-8", 
Harlem, 1826. — Histoire des Hol- 
landais hors de l'Europe, 3 vol. in-8°, 
4 parties, Harlem, 1832. — Histoire 
de la Grèce,! \o\. in-8%Dclfl, 1827. 

— Mémorial du courage et de la fidé- 
lité hollandaisependant la révolution 
belge. — Description statistique et 
géographique du royaume des Pays- 
Bas, 1 vol. in-8", Harlem, 1827.— 
Manuel de la littérature allemande, 
2 vol. in-8", Harlem, 1825. — Choix 
de morceaux de littérature française, 
1 vol. in-8", Zutphen, [^M. — Choix 
de morceaux de prosateurs néerlan- 
dais du wr au xix'" siècle, 3 |)ar- 
tics. — Manuel de l'Histoire litté- 
raire, des principaux peuples de l'Eu- 
rnpe, 4 vol. — L'Afrique et ses 
habitants, d'après les découvertes 
le» plus récentes, 3 vol. in-8» Har- 
lem, 1829. — Le Levant, 3 vol. in-8°. 

— La Grèce et la Turquie euro- 
péenne. — La Russie européenne , etc. 
De ^813 à 1S21, il édita, avec le 
professeur Tydenian, 10 livraisons 
de la Revue intitulée Mnémosyne. De 
IS22 à 1830, il fut chargé seul de 
la rédaction du Magasin des scien- 
ces, arts et lettres, dont il a paru 
10 volumes et qu'il continua depuis 
1832 avec le professcurJ.de Vriés. 



80 



VAN 



Plusieurs des ouvrages de Vau- 
Kampen ont été réimprimés. Tous, 
sauf un seul, ÏHistoirc des Pays- 
Bas^ écrite en allemand pour la 
collection de Hecren et Uckert, sont 
écrits en hollandais. On peut lui 
reprocher, comme à tous les poly- 
graphcs, des inexactitudes; mais 
son style coulant et facile, qui, dans 
l'occasion, s'élève avec force, fait 
passer le lecteur sur de moindres 
défauts. Tout le monde reconnaît 
dans cet écrivain une science solide, 
une grande rapidité de conception 
et une extrême facilité. On conçoit 
difficilement comment, au milieu de 
ses nombreuses relations sociales, 
il a pu trouver le temps d'écrire 
tant de volumes. Il mourut le io 
mars 1839 à Amsterdam, et ses 
restes furent rapportés à Harlem, 
où ils furent inhumés le 22 du 
même mois. Le professeur S. Mul- 
ier, du séminaire mennonite, pro- 
nonça sur sa tombe une oraison 
funèbre. 11 appartenait à la commu- 
nion anabaptiste et mennonite. Z. 
VAN MAANEN (Cokneille-Fé- 
Lix) , l'homme politique le plus fa- 
meux des Pa} s-Bas, par sa versatilité 
d'abord et ensuite par l'excès de 
son zèle absolutiste. Il était de 
La Haye et né vers 1770. Etudiant 
en droit, il suivit plus assidûment, 
plus attentivement que le vulgaire 
de ses condisciples, les cours des 
professeurs, et passa ses examens 
avec honneur. Inscrit bientôt sur le 
ableau des avocats de sa ville na- 
tale, il ne larda pas à s'y créer, 
tant par ses consultations que par 
ses plaidoiries, une clientèle de 
bon aloi qui posa les fondements de 
sa réputation, mais (ju'ii sut accroî- 
tre en prenant une paît des plus 
actives aux débats politiques p;ir 
lesquels alors était troublée la Hol- 
lande. Soit calcul, soit conviction. 



VAN 

soit ardeur de l'Age, il grossit les 
rangs du parti le plus à la mode et 
même, à vrai dire, le plus fort; du 
parti (jue soutenait, par son con- 
cours moral du moins, en atten- 
dant une coopération plus palpable 
encore, le cabinet de Louis XVI; 
du parti patriote, hostile aux Nas- 
sau et par suite au stadhoudérat. 
Lafaveur, aux moments de lutte et 
de crise, étant toujours à celui qui 
crie le plus fort, et notre jeune 
avocat ayant le verbe haut, il fut 
bien vite un des coryphées des 
anti-orangistes et l'un de ceux que 
familièrement on qualifiait de ré- 
publicains et qui méritaient assez 
ce nom. Evidemment il croyait 
leur prochain triomphe certain ! 
Mais tout à coup (1788) survinrent 
les gros bataillons, non pas de l'Au- 
triche, assez occupée alors de ses 
propres affaires à Bruxelles, mais 
de leur voisine la Prusse, qui 
conq)tait bien pécher en eau trou- 
ble et ne pas tirer les marrons 
du feu au profit des Nassau , 
sans en emporter sa part et même 
double et triple part. Le duc 
de Brunswick était en tête de l'ar- 
mée expéditionnaire. Ce môme duc 
naïf qui (juatre ans plus tard, en- 
vahissait nos provinces avec 70 
à 80,000 hommes, commençait par 
nous catéchiser à grands coups de 
manifeste et finissait par battre en 
lelraite après Valmy, les mains 
]»leiiies des dépouilles des égorgés 
de septembre (Voyez Dumouriez), 
en attendant que la catastrophe 
plus écrasante et presque aussi dés- 
honorante de léna mît du même 
coup à néant et ce qu'il appelait 
ses lauriers, et l'armée de son 
maître. Si les diplomates de la 
n)onarchic française, debout encore 
alors, avaient eu dans les veines, 
quelque chose de la vigueur et de 



VAN 

l'adresse que déploya plus tard 
contre ce Germain le comité de la 
commune de Paris, nul doute que 
la faction orangiste n'eût été battue 
à plat. Mais des ordres survinrent 
de Versailles en vertu desquels les 
troupes françaises, réunies sur la 
frontière, durent se retirer. Les pa- 
triotes abandonnés ne purent son- 
ger à se défendre; et le Brunswick, 
grand enfonceur de portes ou\er- 
tes, fut à l'apogée de sa gloire. C'est 
même cette trop facile campagne qui 
donna tant de confiance à ses ca- 
])oraux quand il envahit la Lorraine 
et la Champagne, et qui leur 
faisait dire pour exprimer à quel 
point la guerre avec la France 
leur semblait bagatelle et niaise- 
rie : Patrioikrieg. — Comique con- 
fiance qui n'a de pendant ([ue dans 
celle de ces jeunes et braves étour- 
dis de l'émigration, qui croyaient 
que rentrer en Franco était une 
« partie de chasse, » confiance 
dont nous ne saurions nous plain- 
dre, puisque, se heurtant immé- 
diatement aux faits, elle n'a pas 
laissé d'aider aux vingt ans de vic- 
toires de la Révolution. Quoi qu'il 
en soit, les provinces néerlandaises, 
|)our l'heure, n'avaient plus qu'à 
se courber silencieusement sous la 
prépondérance de celui qui s'était 
iait acclamer stadhouder général. 
C'estàquoise résigna Van Maaneii. 
mais il faut le dire, sans abjurer 
ses convictions, qui, toutefois, ne 
pouvaient le mettre en grand 
péril, tant (lu'ellcs ne se tradui- 
saient pas en actes offensifs. Les 
événements de France donnaient 
d'ailleurs à réfléchir aux plus légers. 
aux plus téméraires, et nul, en 
voyant s'accumuler les nuages, 
sur d'en voir jaillir la foudre, ne 
pouvait dire qui la foudre irait 
frapper. L'on atteignit ainsi les 

LXXXV 



VAN 



81 



jours de Valmy, de Jemmapes , 
puis f794, 1795. Les paris pour 
l'absolutisme trouvaient de moins 
en moins d'adhérents. Le dictateur 
des Provinces-Unies finit par n'a- 
voir pas d'autre ressource qu'une 
fugue des plus accidentées, et fut 
heureux de trouver un asile en 
Angleterre, où toute la haine du bi- 
lieux Pitt contre la France ne l'em- 
pêcha pas de mourir stadhouder 
in partibus et ne léguant à son fils 
que des prétentions. Pendant ce 
temps, Van Maanen moissonnait 
les réconq)enses de son enthou- 
siaste adhésion à la cause des pa- 
triotes. Il est vrai que d'abord on 
ne lui donna rang dans le par- 
quet piès la cour d'appel de la 
province de Hollande que comme 
substitut de l'avocat fiscal. Mais ce % 
grain de millet presque dérisoire, à 
force d'être insuffisant pour son 
appétit, se transforma bientôt en 
quelque chose de plus sonore et 
de plus lucratif. La même cour eut 
à saluer en lui son procureur géné- 
ral, ïl apporta, selon sa coutume, 
beaucoup de zèle , quelques-uns 
diraient beaucoup d'exagération 
dans ses nouvelles fonctions; mais 
ses pas n'\ furent pas tous signa- 
lés par des prodiges. Ayant voulu 
|)araitre en j)ersonne dans l'affaire 
\an Darel, il termina son réqui- 
sitoire contre un accusé dont le 
crime était d'a>oir répondu à quel- 
ques lellres des réfugiés ses amis, 
en demandant la peine de mort. 
Le triitunal lejela cette requête 
sanglante et ne jirononça (juc 
cinq années de détention , ce que 
même roi)inion générale regarda 
connue une peine sévère. Enfin, 
quand la république bata\e devint 
royaume de Hollande sous Louis 
Bonaparte, le procureur général, 
moulant encore en grade, de\int 
6 



t^ 



VAN 



minisire de la justice. Ostensible- 
ment il ne tu rien là qui vaille la 
peine d'être relaté par Thistoire. Il 
fut comme les heureux sinccurisles 
à(iui le sort propice donne des por- 
teleaillos quand les temps sont cal- 
mes et qu'un bras for t lient les tempê- 
tes enteiniées dans routre,émargeur 
fidèle et ponctuelle machine à si- 
gnatures. Mais pouV qui voudrait 
pénétrer au-dessous de Técorce 
et percer l'aubier , il est croyable 
que les particularités ne manque- 
raient pas. On sait combien l'ex- 
cellent roi Louis avait pris au sé- 
rieux le rôle auquel l'avait élevé Na- 
poléon ; ([ue la couronne à ses yeux 
n'était pas une préfecture, et que la 
Hollande, dès qu'elle était censée 
Etat indépendant, devait être gou- 
* vernée dans l'intérêtdes Hollandais, 
et non au profit d'un Etat voisin quel- 
conque. C"est précisément le con- 
traire qu'entendait Napoléon ; et 
par ses ordres, Talleyrand son mi- 
nistre, avait les yeux sur tout ce 
qui se passait à la courde Hollande : 
les entours du roi, ses ministres 
surtout, étaient en butte tels à des 
attaques plus ou moins ouvertes, 
tels à la séduction. Quelle ligne de 
conduite suivit pendant ce conflit le 
ministre de la justice? Rien n'est 
démontré; mais il est certain quele 
roi Louis cessa de croire (pïil avait 

en lui un serviteur loyal, d'où 

bientôt une destitution masquée de 
quelques mots de consolation. Est- 
ce à diro que le saire et conscien- 
cieux i»rince était trompé soit par 
son imagination, soit par des ca- 
lotnnialciirs? La biogr;iphie Jay- 
Jouy-Norvins dit Cxx, 149): « L'an- 
cien paliiotismc de M. Van Maanen 
aurait du le mettre à l'abri d'un 
pareil souj con. v L'écrivain veut- il 
dire par cette phrase que l'inqjuta- 
tion tombe d'elle-même? ou bien 



VAN 

indique-t-il qu'elle ne manque pas 
de consistance, puisqu'elle a trouvé 
créance « en dépit des probabilités 
contraires? » Pour notre part, sans 
affirmer positivement ce fait, nous 
penchons fort pour l'opinion du roi 
Louis. L'empereur , lorsqu'il ne 
trouvait pas les influences dont 
l'appui lui faisait besoin au jour de 
circonstances graves, assez ductiles 
ou malléables et au gré de son im- 
patience, avait as$>(it Coutume de 
leur dénier les hautes vues, l'intel- 
ligence compréhensive, et disait , 
leur donnant d'un mot leur brevet 
d'esprits médiocres : « .le le croyais 
plus homme d'Etat. » Eh bien I il 
nous semble que Van Maanen fit 
acte de parfait homme d'Etat, comme 
l'entendait le prolfîcteur et le mé- 
diateur des Confédérations. En 
effet, lorsque l'éphémère royaume 
de Hollande eut été incorporé au 
grand em[)ire, immédiatement un 
brevet de conseiller d'Etat alla de 
la part de Napoléon chercher Van 
Maanen au fond de sa retraite et lui 
présager que sa période de disgrâ- 
ces alla-t finir. Le présage se véri- 
fia dès l'année suivante : il reçut, 
en échange du siège qui n'avait été 
pour lui qu'un gage en attendant 
mieux, la première présidence delà 
cour impériale de la Haye. Plus 
tard enfin l'empereur orna sa jtoi- 
trine des insignes de commandeur 
grand'croix del'ordrederUnion. Au 
milieu de tous ces succès, tombèrent 
coup sur coup les événements de 
1813 et de 1814. Tout autre aurait 
été désarçonné parla marche impé- 
tueuse de la catastrophée! de (hmx 
choses l'une, ou serait tombé victime 
desa fidélité à sesconvictionselà ses 
serments ou bien se serait désho- 
noré par sapromptc conformité aux 
événements les plus contraires soit 
à ses devoirs, soit à ses principes. 



VAN 

Van Maanen sut marcher entre les 
deux écueils : il n'avait aucune en- 
vie de faire le deuxième torae du 
héros d'Utique et de donner lieu aux 
jeunes humanistes hataves de lire 
ainsi le distique d'Horace: 

El cuncla terrariim subacla 
Praeter alroccm anii;uim Maanon. 

Mais il ne voulait pas se salir 
assez pour être imprésentahle et 
pour que les plus déterminés flat- 
teurs rougissent de chanter ses 
louanges. Voici donc quelle fut son 
allure. D'abord, malgré les sinis- 
tres trop parlants et de Prague et 
de Leipzig, il ne se hâta pas de dé- 
sespérer de l'étoile de l'empereur, 
dont il appréciait, en calme et 
froid observateur, l'indomptable 
énergie et l'esprit de ressources; et, 
lors même que la révolution de 
novembre à la Haye eût comme 
sonné le glas de la domination 
française en Hollande, il tint bon, 
biaisant un peu ou s'abslenant, 
mais ne commettant pas et dans sa 
sphère ne permettant pas un acte 
dont Napoléon, s'il fût resté vain- 
queur, eût pu lui faire un reproche. 
Il eût donc pu dire aux amis de 
l'empire (ju'il fut dévoué à l'em- 
l)ire, tant qu'il y eut un empire. 
Mais enfin voici la seconde [>liase. 
Nous sommes au lendemain du 
31 mars 1814 ; nous avons atteint 
ce moment où l'empire a cessé d'ê- 
tre, où tous h's rejetons des vi-^illos 
souches princières surgissent rede- 
mandant (pii son électoral, (|ui 
son tiers ou quart de grand-duché, 
qui ses salines et qui son cncbivc, 
où sous les auspices de Casticreagh, 
Wellington, etc., le tils du ci-de- 
vant premier et dernier stadluiuder 
général des Provinc(;s-Unies vient 
les administrer j)rovisoirenieht souk 
l'œil anglais, en attendant qu'il de- 



VAN 



83 



vienne, sous le titre de roi des Pays- 
Bas, préfet de la Sainte-Alliance et 
garde-clef des citadelles dont on 
hérisse contre nous la frontière 
belge. Que va devenir et h quoi va 
se résoudre dans cette débâcle le pa- 
triote de 1787 et 1795, le haut di- 
gnitaire des gouvernements nés de 
la révolution, l'afrancesado fidèle 
jusqu'à la dernière minute à l'usur- 
pateur français, on pourrait dire 
presque l'ennemi personnel de 
tout ce qui portait le nom de Nas- 
sau. Il obtint audience de ce can- 
didat à la couronne néerlandaise; 
et lui prouva sans doute que nul 
mieux que lui n'était à même, si le 
roi savait se l'attachei', de l'éclairer 
sur les personnes à redouter et sur 
les menées hostiles; il termina, ce 
nous semble, en demandant que 
son zèle fût mis à l'épreuve. Celte 
conversation n'ayant été transmise 
j)ar Van Maanen à personne, il est 
évident que nous ne donnons ici 
nos paroles ([ue sous toutes réser- 
ves; mais elles ressorlent, à noire 
avis, de la nature des faits qui 
précèdent et qui suivent. Les hom- 
mes d'État, lorsqu'ils oui manié 
pratiquement les afiaires vingt ans 
durant, ont vu s'égrener beaucoup 
de scrupules au vent des besoins du 
jour; et lorsqu'ils ont été mêles à 
des affaires grandioses, à un en- 
semble gigantesque, ils ne gardent 
plus qu'un terne et pâle souvenir 
des j)etiles agitations, des petite» 
rivalités, des j)elites hyines de leur 
jeune âge : il est donc sim|>le que 
Van Maan<Mi, à moins que quelque 
injyiv nouvelle eût ravivé de \ ieilles 
plaies, n'en lui plus à iinimilié 
avec la maison stadhoudériennesi 
longtemps enfouie dans l'ondji-e et 
si nii(;roscopi(pie en lac»; des gran- 
des commulions donl i Euroj»e ve- 
nait d'être le théâtre. Quant au 



H 



VAN 



patriotii?me et aux idées républi- 
caines, il y avait longtemps qu'il 
nelait plus imbu du premier, 
puisque la transformation du 
royaume indépendant de Hollande 
en huit départements du grand 
empire ne l'avait pas eflarouché; 
il y avait longtemps aussi que le 
régime napoléonien Tavait désha- 
bitué de celles-là. Ceci posé, il de- 
vient clair que ce n'est pas de 1814 
qu'il faut dater ce que les uns ap- 
pellent l'apostasie, ce que nous 
nous bornons à nommer le chan- 
gement de Van Maanen. Ce chan- 
gement est l'œuvre graduelle et 
presque inaperçue du temps. Répu- 
blicain (ou si l'on veut patriote) 
en même temps qu'hostile à la fa- 
mille qui veut cunuiler les stad- 
houdérals pour extraire de ce cu- 
mul une sienne monarchie, il est 
par cela même du système fran- 
çais sous Louis XVI, à ]»lus forte 
raison sous la convention ; ami de 
la France, il la sert et comme chef 
du parquet quand la Batavie est 
ré[)ubli(iue , et connne nnnistre 
lorsque la Hollande devient royau- 
me: ministre d'un monarque, il 
comprend les avantages, la simpli- 
cité, la rapidité du mécanisme mo- 
narchique; les cojivictions iéj)iibli- 
raines s'afFaiblissent d'autant, les 
prédilections républicaines s'attié- 
dissent de mrme: les (luchpics an- 
nées sous la domination directe cl 
sous l'œil du génie qui régit l'Eu- 
rope de rOféaii au Niémen achè- 
vent l'œuvre. Ambitieux et sufti- 
.«arament jeune encore, Van Maa- 
nen arrive donc devant Oiiillaimie, 
non pas i»ur d'antécédents, mais 
libre de tons ses antécédents: il 
n'a j»lus de tendresse, j)Ius de faible 
pour la république, il n'a plus 
d'antipathie pour les Nassau et 
jamais il n'en a déployé contre le 



VAN 

personnage auguste avec lequel il 
a l'hoimeur de s'entretenir! Ce 
n'est pas tout, les événements des 
vingt et une dernières années l'ont 
convaincu que sept provinces for- 
mant sept petits États à part ne va- 
lent par le quart de ce qu'elles vau- 
draient fondues en un seul sous un 
seul chef; et quel peut être ce chef, 
si ce n'est un indigène d'illustre 
maison ? et quel sera cet indigène 
si ce n'est un Nassau ? Les Pays- 
Bas ont donc besoin de Guillaume. 
Mais Guillaume, à qui les anciens 
patriotes feront opposition, a besoin 
d'un tacticien qui les sache par 
cœur, eux et leurs manœuvres; ce 
tacticien c'est un des leurs, ramené 
par l'expérience à la résipis- 
cence, tandis qu'ils sont voués, eux, 
à l'impénitence finale ; ce tacticien, 
c'est Van Maanen. Guillaume a 
donc besoin de Van Maanen (on 
doit être heureux de trouver sous 
sa main un Van Maanen} , connue 
les Pays-Bas ont besoin de Guil- 
laume. Le ]»rince déjà mur à ([uï 
nous supposons qu'on tenait (juel- 
(jue chose de ce langage, était 
de force à le comprendre et à en 
faire son prolil; il n'avait point 
horreur, comme son voisin des Tui- 
leries, (( de se coucher dans les 
draps (leBonapaile; » il sentait que 
ce dominateur des trônes avait dres- 
sé sescliambell.'iMs à faire comme il 
faut le lit monarchi(|ue. V an Maanen 
donc, non-seulement nv, perdit pas 
sa présidence, mais encore il fut 
chargé, à titre pi'ovisoire il eslvrai, 
du ]»orlefeuille de la justice ; et c'est 
lui (jui, (iansTas-^emblée des nota- 
bles d'Amsterdam, en 1814, porta la 
parole ensaqualité de ministre, au 
nom du i"oi Guillaume, pour ouvrii* la 
session dans kKjuelle devait s'éla- 
borer la nouvelle loi fondamentale. 
Un moment encore pourlantl'inccr- 



VAN 



VAN 



85 



titude plana sur les destins de la 
Belgique et de la Hollande. Les 
Genl-Joiirs faillirent tout remettre 
en question, ou plutôt résoudre au 
profit de la France et à la confusion 
des protégés de Gastlereagh la ques- 
tion remise soudain sur le tapis. Mais 
la jalousie britannique triompha : 
Blucher aidant, la France fut réen- 
vahie par les Cosaques ; la clause 
des actes de Vienne qui créait 
un royaume des Pays-Bas et qui 
faisait des Nassau une dynastie 
sous laquelle se fondraient et ces 
ex - républicaines Provinces - Unies 
protestantes et ces ex -autrichiens 
Pays-Bas catholiques, sortit du 
pays des songes pour prendre place 
dans le domaine des réalités. Guil- 
laume I" d'Orange fut proclamé 
roi. II continua quelque temps en- 
core les épreuves sur son ministre 
provisoire, dont il irritait la soif par 
l'attente; enfin, le 1 novembre 1816, 
fut signée sa nomination si forte- 
ment, si anxieusement poursuivie. 
Van Maanen, au bout de huit ans, 
retrouva donc auprès de Guillaume 
le rang qu'il avait auprès de Louis- 
Napoléon. Mais sa mission, celle 
qu'il arcepte du moins, n'est plus la 
mémo : au temps de remj)ire, il n'a- 
vait qu'à travailler au développe- 
ment des ressources du royaume, 
soit au i)()int de vue exclusif des ré- 
gnicolcs, soit au point de vue fran- 
çais; etdansl'un comme dans l'auli-e 
cas, loyal ministre de Louis, ou 
clandestin instrument de l'empe- 
reur, il avait sa part d'une œuvre 
de progrès et d'expansion. Mainte- 
nant, qu'on appelle ou non [>rogrès 
la modilicalion ([u'on projette, c'est 
décomprimer et de restreindre cpi'il 
s'agit. Ou'il y ait des instants dans 
lesqiif'ls la restriction soit oppor- 
tune et la compression indis|i«'ii- 
sahle , tout ifiipo|»nlaire jpi'eile 



puisse être . c'est ce que nous ne 
nions, ni ne recherchons; mais, en 
adhérant au principe, tout homme 
d'État et tout sage se dira que, lors- 
qu'on l'applique, il faut savoir gra- 
duer les doses, en d'autres termes 
apporter des tempéraments, et, 
somme toute, ne pas ajouter au 
nombre des ennemis les mécontents. 
Pour ces juges impartiaux et com- 
pétents, il ne s'agit donc, en admet- 
tant le rôle nouveau qu'assume Van 
Maanen et que, l'on a pu s'en con- 
vaincre, nous n'avons pas essayé 
de noircir, il ne s'agit, disons-nous 
que d'examiner s'il s'y prit de ma- 
nière à réaliser son programme, 
c'est-à-dire à brider malcontenfs 
et révolutionnaires, et à établir sur 
la pierre un trône qui n'était en- 
core que sur le sable mouvant. En 
effet, il commença par serrer la 
bride un peu fort. De deux piojets 
de loi qu'il porta et soutint devant 
la seconde chambre en l'année 
parlementaire 1817-1818, la pre- 
mière retranchait à la liberté de la 
presse presque tout ce que la lé- 
gislation restrictive en laissait en- 
core debout: la seconde, bien au- 
trement étonnante proclamait que 
la chasse, d'un bout à l'autre du 
royaume, faisait partiede la préro- 
gative royale; eu termes plus nets, 
que les propriétaires de biens-fonds 
n'avaient pas droit de chasser sur 
leurs propres terres. En absolutisme 
du nioius, c'était un i)rogrès. Tou- 
tefois, ce ne fui pas son triomphe : 
en dépit de ses exordes ])ar insi- 
nuations, de ses confirmations vic- 
torieuses et de ses péroraisons à la 
milonienne, ses deux malheureux 
projets tombèrent à plat. Les éter- 
nels ennemis des trônes avaient 
réussi à rallier à leur cause ces 
égoïstes propriétaires qui tenaient 
à transmettre int;icl à kur^ til< le 



86 



VAN 



VAN 



« droit (lu sport, » et qui croyaient 
avoir acheté avec la terre le gibier 
qu'elle nourrissait. Ces mal-inten- 
tionnésl'emportèrent et mèmepous- 
sèrent la cruauté jusqu'cà refuser au 
vaincu la consolation qu'il requérait 
à grands cris de rappeler à l'ordre 
le député d'Otrange, qui l'avait per- 
cé à jour, jiaché menu et orné d'un 
de ces sobriquets qui restent dans 
toutes les mémoires. Ce double 
échec, après lequel un ministère an- 
glais aurait offerten masse sa démis- 
sion (mais nous ne sommes pas en 
Angleterre), ne fit que pitpier au 
jeu Je ministre et probablement 
aussi son maître. Van Maanen ima- 
gina, pour alieindre plus sûrement 
les récalcitrants et préparer les. 
voies aux lois qu'il avait surle mé- 
tier, de remettre eu activité une 
espèce de conseil ])révôtai , ou tri- 
bunal martial, établi temporaire- 
ment et d'urgence, sans formes 
aucunes, en 1813 et 1814, quand 
ce qu'on nommait l'ennemi (c'est- 
à-dire un reste de l'armée frajiçaise) 
était aux portes, et qui depuis la 
pacification générale était tombé 
de lui-môme : ce conseil était (jua- 
lifié de « cour spéciale extraordi- 
naire; » il n'y eut d'un bout à 
l'autre du royaumequ'un cri contre 
rette résurrection. L'ex-procureur- 
général, aux convictions près, tou- 
jours Je même que lor.>(pi'il requé- 
rait des juî:es la tète de Van Driel 
(en ce moment son collègue) crut 
qu'il suffisait, pour écraser les ré- 
clamants, de jeter un coup d'œil 
sur eux « de toute la hauteur de 
son dédain, » et donna ])Our toute 
rai.son que « celle cour n'avait été 
abolie par aucun acte public de 
l'autorité, » comme si la cessation 
des circonstanres essentiellement 
éphémères qui l'avaient fait naî- 
tre, comme si la loi fondamentale 



ne l'avait pas de longue main 
mise à néant! « Que ne réta- 
blissez-vous donc aussi , répondit 
une voix d'accord avec le senti- 
ment intime de tous, le conseil des 
troubles du duc d'Albe? Il serait 
malaisé de produire l'acte qui le 
supprime. » Nous ne serions pas 
surpris que Van Maanen se fût 
dit in pelto : « Eh, mais ! c'est 
une idée. » Heureusement l'on no 
parachève pas tout ce que l'on 
tente : on a beau se promettre de 
tout pourfendre ; l'épée s'émousse 
ou s'ébrèche en route, le mousquet 
fait long feu. Il en fut ainsi des 
foudres de Van Maanen. La cour 
spéciale extraordinaire tint séance 
plusieurs semaines, iJ est vrai; il 
y eut des amendes, des emprison- 
nements, des exils ; mais les con- 
damnations capitales ne restèrent 
qu'à l'état de menaces; il y eut des 
victimes; mais, sauf un prêtre ca- 
tholique (l'abbé de Fœre},des victi- 
mes que nul ne connaissait avant le 
coup qui les frappait, et qui ne fu- 
rent guère plus connues après leur 
condamnation. Ladite cour ensuite 
rentra dans ses catacombes pour n'en 
plus sortir; et ceux qui croyaient 
voir poindre sous la phraséologie 
et la simarre du pacha des vel- 
léités de terreur, eurent droit de se 
dire : « Ne fait j)as de la terreur 
(|ui veut. » Le rancuneux minis- 
tre pourtant ne voulut pas qu'on 
rît sur toute la ligne. La presse 
])aya pour la galerie : quelques 
écrivains, non belges et belges, fu- 
rent emprisonnés, et les uns ban- 
nis, les autres mis sous elef, pour 
faire contre-poids à leur joie d'avoir 
vu s'embourber le char orangiste, 
et d'avoir, qui plus, qui moins, 
poussé à la roue, le tout sans juge- 
ment ! Des gendarmes suffisaient 
à la besogne, J'ex-anti- orangiste, 



VAN 

cette fois, n'avait plus de ciiambre 
sur les bras, et le ministre de la 
justice n'avait pas besoin de juges. 
Jl se serait non moins volontiers 
privé d'avocats, les trouvant beau- 
coup trop imbus à cette époque des 
idées que lui-mi'me proclamait en 
i 789, alors qu'il n'était qu'un simple 
soutien de la veuve et de l'orphe- 
lin, adjurant et implorant, n'admi- 
nistrant pas la justice. C'est ce dont 
les moins clairvoyants s'aperçu- 
rent dans rafîaire Yanderetraelen 
(voy. ce nom, t. XLVII), en 1819. 
Cet écrivain ayant été jeté en pri- 
son, six des plus habiles et des 
plus honorables avocats du royaume 
signèrent une consultation en sa 
fiiveur. Quoique celle-ci lïit aussi 
modérée dans la forme que forte 
de faits et de raisonnements, le 
ministre les fit incarcérer tous les 
six, avec l'intention positive de 
les miner indéfiniment, par les 
longueurs de la détention préven- 
tive et d'enlever à l'accusé, par 
l'intimidation universelle , ses 
moyens de défense. Plusieurs des 
captifs tombèrent malades. En dé- 
pit de cette tactique profonde, Van 
Maanen ne réussit qu'à soulever de 
plus en plus les répugnances contre 
lui, à s'aliéner le barreau, à mé- 
contenter au dernier degré les 
nombreuses et puissantes clientèles 
(les six avocats, à rendie sensible 
le dissentiment entre le monarque 
et partie au moins des sujrls, (juand , 
forcé de mettre ces six av(»cals en ju- 
gement, à Bruxelles, il vit les masses 
accouiirdcLouvain, dt'fiand. d'An- 
vers, pour acclamer les persécutés, 
et finalement à nobtenir de sa 
magistr.iture amovible et chargée 
de mille liens, pas même une seule, 
une faible condamnation. Il serait 
tiop long (le suivre Van Maanen 
dans tous les actes de son ministère; 



VAN 



87 



les spécimens qui précèdent suffisent 
pour le faire apprécier, et peu de 
mots désormais sont tout ce qu'il 
faut pour mettre à même de préci- 
ser ce que fut l'homme, ce que fut 
le magistrat, ce que fut le ministre. 
Homme, d'une part, il outra toutes 
ses opinions , non-seulement en 
paroles, mais dans la pratique; de 
l'autre, il est clair qu'il ne saurait 
échapper au reproche d" inconstance, 
et quoi que nous ayons dit, soit 
pour expliquer son apostasie, soit 
pour en préciser le moment , ce 
n'est pas une apologie que nous 
avons entreprise. Qu'on se conver- 
tisse, soit , mais dans le secret de 
son cœur, sans en tirer lucre, ou 
portefeuille, ou grand-cordon; et 
surtout, si l'on veut passer pour 
homme sérieux, qu'on ne se con- 
vertisse pas. après avoir paradé sur 
la brèche, tenant en mam, ie dra- 
peau opposé à celui qu'on avait 
précédenmient porté. Magistrat , il 
n'eut qu'un mérite, celui de savoir 
son droit : mais le droit, il en était 
le contempteur, et il ne cherchait 
dans la loi que le moyen d'être 
légalement injuste, rapace et op- 
presseur ; rusé plutôt qu'adroit, 
retors plutôt qu'éclairé, sans con- 
science et sans entrailles , il ne 
voyait dans le code qu'un réseau 
à mailles perfides et impalpables 
où faire tréhucher un ennemi. Mi- 
nistre, il savait manier la parole 
devant les chambres, comnie au- 
trefois au barreau; mais si l'élo- 
(pience est l'art de persuader mal- 
gré les f(Uids secrels.il en manqua 
souvent; jires(iue confnuelJen>ent 
aussi l'adresse lui lit ael.iut,et peu 
de carrières ministérielles ont été 
marquées par |ilus d'insuci^ès. 
« L'habilele politique suprême , 
avons-nous dit , c'est de din.inuer 
h' nombre des ennemis; u on pour- 



88 



VAN 



VAN 



rait ajouter : et « d'augmenter 
celui des amis. » Si celte thèse 
est vraie , que penser de Van 
^laanen? Il fit exécrer son maître. 
Il voulait solidifier le système mo- 
narchique et donner pour hase au 
trône de Nassau le roc , le granit ; 
on reconnut à la première épreuve 
que cotte hase était , en partie, non 
moins friahle que le plâtre de Paris, 
à peine un mois après juillet 1830, 
Guillaume tomba comme Charles X, 
et fut moins regretté. La faute n'en 
fut-elle qu'à ce monarque? Aveugle 
qui se l'imaginerait ! Van Maanen 
y contribua certes pour moitié, si 
ce n'est pour davantage. Val. P. 
VA^ MARWM (^Martin) , sa- 
vant néerlandais des plus ingénieux 
et des plus remarquables par la va- 
riété de ses connaissances, était de 
Deift et naquit, à ce qu'on pense, 
en 1750, ou très-près de cette date. 
Fils d'un mathématicien habile et 
profond, il aimonra très- jeuneencore 
un goût des plus vifs et d'heu- 
reuses dispositions pour la sci(Mice 
cultivée par son père, et ce d^i-nier 
ne les laissa pas dormir stériles. 
Son adolescence s'écoula entre les 
sinus et les tangentes, entre les 
logarithmes et les séries; ilintégra, 
et la trace en est sensible dans ses 
œuvres, même (juand la grande S 
et le 2 n'en chamarrent pas les 
pages. Les mathématiques pnnrlant 
ne devinrent point sa spécialité; 
son père, lorsqu'il s'agit de l'aider 
à se choisir uno profession, lui fil 
préférer la carrière médicale , et 
c'est avec ses vues que le jeune 
homme se rendit à l'académie de 
Grœningue. Il y suivit les cours 
voulus, mais d'autres encore; et 
d'inscription en inscription , de 
grade en grade, il parvint fl776) 
au doctorat de médecine d'une part, 
et de l'autre au doctorat de philo- 



sophie. (On sait que ce nom , dans 
le vocabulaire scolastique de l'Al- 
lemagne, indique l'ensemble des 
sciences philosophiques et littérai- 
res. H était auteur dès cette époque ; 
car quelque temps avant de sou- 
tenir sa thèse, il avait fait im- 
primer un traité sur l'électricité, 
({ui contenait tout ce qu'on savait 
alors sur cette partie delà physique 
à laquelle les Hollandais (témoin la 
bouteille de Muschenhroek) avaient 
fait faire de si notables progrès. 
Sa thèse elle-même sortait complè- 
tement de la ligne. Elle ne se rat- 
tachait à la médecine qu'indirecte- 
ment et par l'intermédiaire de la 
matière médicale, car elle roulait 
toute sur la botanique. Prise en 
elle-même , elle est en avant de la 
science de l'époque, soit par les 
observations exactes et fines dont 
elle est remplie , soit par les aper- 
çus nouveaux qu'il groupe au- 
tour des faits que fournit l'expé- 
rience. Aussi était-ce un des étu- 
diants favoris du naturaliste P. 
Camper, dont l'honorable amitié 
le suivit hors de la faculté grœ- 
ningienne. Muni du brevet. Van 
Marwm ne retourna point à Délit ; 
il alla s'établir à Harlem, et quel- 
que temps il y praticpia. La clien- 
tèle ne lui manquait pas et gros- 
sissait; mais, il faut l'avouer, il 
nianquiiit clja(|ue jour un ])eu plus 
à la clientèle. La physique, ([ue 
peut-être dans les commencements 
il n'éludiiiit (pie pour en lirer des 
applications à la science de guérir, 
envahissait de plus en plus ses 
heures, ses journées, ses semaines : 
l'attrait devint un goût, le goût 
une passion. Un jour vint que, 
soit pour utiliser des travaux pé- 
cuniairement inuliles jusque-là , 
soit pour réhabiliter et populariser 
ce dont des envieux lui faisaient 



VA\ 



VA\ 



89 



un crime, il ouvrit un cours public 
de physique. 

Le cours eut du retentissement 
et de la vogue ; il décida en quel- 
que sorte la spécialité définitive de 
Van Marwm : i?a vocation était de 
répandre, de régulariser, de per- 
fectionner les idées scientifiques: 
le feu sacré s'éteignait en lui lors- 
qu'il s'agissait de battre monolo- 
nemenl monnaie à l'aide d'une 
science exclusive de toutes les au- 
tres, tant que l'exploitation durait. 
Il était donc né professeur, ou rap- 
porteur de travaux ou d'incidents 
scientifiques. 11 eut le bonheur de 
rencontrer presque aussitôt ce qui 
pouvait le mieux cadrer avec ses 
aptitudes : la Société des sciences de 
Harlem le choisit pour secrétaire. 

Mais elle-même, il faut l'avouer, 
eût la main heureuse ce jour- 
là; et si bientôt son nom jeta un 
grand éclat dans le monde savnnt, 
très-certainement c'est à son illus- 
tre secrétaire que revient la grosse 
part de cet heureux état de choses. 
Aux qualités essentielles d'un se- 
crétaire perpétuel, c'est-à-dire à la 
ponctualité, à l'aménité de ma- 
nières, à la facilité de travail, Vnn 
Marwm joignait l'activité dans le 
cabinet elle laboratoire, l'impulsion 
sur ses entours, l'esprit d'initiative, 
d'ordre, d'organisation et de \icv- 
fectioDuement. Toute sa carrière 
depuis sa nomination au secréta- 
riat de la société do llarlem eu est 
la preuve. Titulain* quelque temps 
après delà chaire de physique, pour 
laquelle il avait si brilIanmiiMjt 
prouvé qu'il était le professeur mo- 
dèle, et que presque aussitôt il put 
cumuler avec la direction du «'abinct 
(le ])iiysiqu(' de Ta\l<'r, il sullil à 
tout; par ses soins et par le judi- 
cieux emploi des sommes mises à 
sa disposition, il éleva cet établis- 



sement à un degré de perfection et 
de splendeur qu'atteignent à peine 
les mieux rentes et les plus vastes 
de l'Europe. On y remarque no- 
tamment les gazomètres et des ma- 
chines électriques gigantesques. 
La grandeur n'est pas d'ailleurs le 
seul mérite que Van Marwm eût su 
donner aux appareils : d'un grand 
nombre de perfectionnements que 
lui doivent les instruments scienti- 
fiques, il en est trois surtout qui 
méritent ici mention spéciale, ce 
sont : l*" sa machine électrique, qui 
tient le premier rang entre toutes 
et que de longtemps on ne surpas- 
sera pas; 2" sa machine pneumatique 
(universellement désignée aujour- 
d'hui par les physiciens sous le 
nom de « machinede Van Marw m »); 
3" son gazomètre (modification de 
celui de Lavoisier et dont on peut 
lire la description, tome VIIl, Cour- 
rier (les Aris cl Belle s- Lettre s.) A 
ces titres que présentait Van 
Marwm à l'estime des savants de 
tous les pays, ajoutons, sans pré- 
tendre les détailler, une multitude, 
c'est le mot, d'expériences intéies- 
santes et très-variées qui presque 
toutes ont pris rang dans la science 
ou dans la technologie: — car, et 
c'est encore un trait <pie le bio- 
graphe aurait tort de négliger, bon 
nombre de celles-ci sont des expli- 
cations dont [)euvent tirer parti et 
industrie et la vie quotidienne. 
Le champ, du reste, eu est très- 
v.'irié, la physi(pie et la chimie, 
la botanique et rh\drostalique 
[\\[\\\[ été i)lus familières à l'infaii- 
gable secrétaire (pie les mathé- 
matiques, sofi étud(» première ou 
la médecine sa piofession. Car il 
n'était pas de ces gentilshonunes 
qui, selon l'expression de Paul- 
Louis. « ont oublié toutes leui< ma- 
thémathi(jues » : et c'est an <m\ 



90 



VAN 



qu'il eut de cultiver toujours ces 
notious de son adolescence qu'il 
dut cette connaissance étendue de 
la mécanique dont il fit preuve 
dans une discussion avec Hcrselin. 
L'Institut des Pays-Bas l'admit 
parmi ses membres, et plusieurs 
sociétés nationales et étrangères 
s'empressèrent de se l'associer. 
Trois fois il avait rem|)orté le prix 
de physique à la société de Rotter- 
dam. (Voy. plus bas.) Ne pouvant 
donner ici la liste complète de ses 
notes, observations et communica- 
tions, son Courrier des Arts et Bel- 
les-Lettres de Harlem, liste qu'il 
faudrait copier sur la table des 
matières de ce recueil, nous nous 
contenterons de signaler ici les 
cinq ouvrages suivants, lesquels 
sont tous non-seulement de plus 
longue haleine, mais aussi de plus 
haute importance. I. Traité de l'é- 
lectricité, Grœningue, n76, in-8° 
(nous l'avons caractérisé plus 
haut). II. Mémoire sur l'élcctricitéy 
couronné par la Société batave pour 
la philo.sophi(3 expérimentale de 
Rotterdam (et inséré dans le tomo 
\l des œuvres de cette Société, 
1781). III. Second mémoire sur l'é- 
lectricité, également couroimé par 
la même Société, également in- 
séré dans son tome VI, mais en 
1793, en société avec Paets Van 
Twostwyck, que nous allons re- 
trouver son collaborateur pour 
l'ouvrage suivant. \\ .Surla nature 
des exhalaisons nuisibles des ma- 
rais, lieux d aisance, hù]ntaux, mi- 
nes, etc., et sur tes moyens de tes 
corriger et de secourir les personnes 
qui en sont atteintes (tome VIII, 
Ï7^7, des œuvres de la Société 
plus haut nommée, qui cette fois 
encore couronna les deux auteurs). 
V. Lettre à M. \olla sur la colonne 
électrique (en France) , Harleru 



VAN 

1801, traduite depuis et par lui- 
même en hollandais. Val. P. 

VAN MUSSCHER (Michel), 
peintre, né à Rotterdam en 1645, 
fut successivement élève de Martin 
Zuagmoolen, d'Abraham Van Tem- 
pel, de Gabriel Metzu et d'Adrien 
Van Ostade. S'il n'adopta exclusi- 
vement la manière d'aucun de ces 
habiles maîtres, il prit de chacun 
d'eux quelques-unes de leurs qua- 
lités éminentes, et produis!.! des 
ouvrages remarquables par l'ex- 
cellence de la couleur, la délica- 
tesse du pinceau, le fini et le pré- 
cieux de l'exécution , que l'on 
met au rang des meilleures pro- 
ductions des Mieris, des Metzu, des 
Jean Steen, etc. Avant de se con- 
sacrer exclusivement à ce genre, il 
cultiva d'abord le portrait et y 
excella par la vérité de la ressem- 
blance, qu'il savait concilier avec 
un peu de flatterie, etpar la beauté, 
la force et l'éclat du coloris. La 
nature était sans cesse le modèle 
qu'il étudiait avec le plus d'assi- 
duité. On cite comme son chef- 
d'œuvre le tableau de famille où il 
s'est peint, lui, sa fenuuect ses en- 
fants. Ce n'est pas par l'ordon- 
nance (jue brille cet ouvrage; le 
dessin même manque de correction; 
mais il est d'une vérité si frap- 
pante, le coloris en est d'une si 
glande fraîcheur, que ces qualités 
rachètent bien tous les défauts 
(pi'uiK^ ci-ili(iue sévère peut lui re- 
procher. A peine pouvait-il suffire 
à tous les travaux qui lui étaient 
demandés et cpj'on lui |)ayait fort 
cher. La fortune qu'il amassa par 
ses ouvrages lui servit à doimer à 
ses enfants une excellente éduca- 
tion et à leur procurer une exis- 
tence indépendante après sa mort, 
(jui arriva à Amsterdam le 40 juin 
1705. P. -S, 



VAN 



VAN 



91 



VA>' NKK (Jacques-Corneille) , 
un des liommes de mer auxquels la 
Hollande a dû la naissance de son 
riche commerce et de ses colonies 
en Orient, se distingue du grand 
nombre de ceux qui méritent part 
de cette louange , — d'un côté 
comme successeur immédiat de 
Houtman, en d'autres termes comme 
le premier de sa nation après Hout- 
man, qui se soit montré dans les 
mers (le la ]Malaisie, — de l'autre 
comme ayant à deux reprises dififé- 
rentes promené la bannière des 
Provinces-Unies dans ces parages 
lointains. Le premier de ces voya- 
ges se réfère aux années 1598 
et io99, il n'excéda pas quatorze 
mois; le deuxième dura un peuplas 
de quatre ans (de IGOO à 1G04). 
L'un et l'autre yjrésentent quelques 
traits dignes d'être relevés, l^endant 
le premier, il était à la. tète de huit 
navires, qui, tantôt par suite de 
tempêtes, tantôt d'après des consé- 
quences du moment et pour varier 
les résultats ou faciliter les excur- 
sions, formèrent deux liotlille>, dont 
l'une, conq)tant le plus gi-and nom- 
bre de bùliments , avait pour chef 
1»; capitaine de Y Amsterdam, Wy- 
i)iai)(l van Warwick. Ce dernier, 
ayant été poussé par l'orage sur 
Madagascar, aperçut , après avoir 
doublé le cap Sainl-.lulien, une île 
à peu près inexplorée à cette épo- 
(jue et si fameuse depuis sous le 
nom d'Ilo-di'-France. Les Portugais 
seuls l'avaient signalée et s'étaient 
liâtes d(; bai)tiser Cerné, cette 
terres lointaine, (pj'un navire par- 
tant de l'Algarve, atteint à peine 
au bout de 1,600 kilomètres de 
marche; ils ne .-i'élaieiit pas don- 
né la peine d'examiner s'il s'y 
trouvait des habita iits. Van War- 
wick constata qu'elle était dé- 
serte, lui donna en l'honneur du 



prince d'Orange ou du vaisseau 
que montait Van Neck le nom de 
Maurice, que plus tard remplaça 
celui que les Français aiment à lui 
donner, et que les Anglais au- 
jourd'hui ses possesseurs lui main- 
tiennent officiellement. Pour Van 
Nek, il atteignit Bantam avec ses 
trois navires un mois avant la se- 
conde section de la flotte, mais il 
en trouva toute la population, ainsi 
que le roi, violemment irrités des 
excès auxquels s'étaient portés les 
compagnons de Houtman et déter- 
minés à repousser toute relation 
commerciale ou autre avec les Hol- 
landais. 11 ne désespéra pas, bien 
que voyant à quel point les esprits 
étaient tendus et quels ])crils l'on 
eût courus si l'on eût été moins 
fort. Il avait un pilote goudjerate (du 
nom d'Abdoul), grand aventurier, 
estropiant les jargons malais et 
fort délié : c'est lui qu'il envoya 
d'abord à terre pour en préparer 
les voies. Ensuite vinrent des pré- 
sents au roi, aux notables. Les en- 
voyés qui les présentèrent eurent 
la permission de revenir, déployant 
les patentes des États-Généraux et 
du prince Maurice, et les velours, 
les hanaps, les miroirs dorés, ai- 
dant, parvinrent à faire compren- 
dre à ceux {\v\\ les écoutaient les 
mains pleines et dont la foule n'a- 
vait qu'à prendre les ordres, qu'en- 
tre les projets de Houiman et ceux 
de Van Nek, il n'existait nulle pa- 
rité, que ce dernier tenait ses cais- 
ses largement chargées pour enri- 
chir le |)eupleetla \ille de Banlam, 
en même temps, soit [lour allécher 
l)ar l'appit dun vaste gain, soit 
l)our enq>ècher qu'il ne prit envie 
d'un guet-apens sur un écpiipage 
peu considérable, Van Nek faisait 
soimer bien haut la très-prochaine 
arrivée des cinq navires qui com- 



92 



VAN 



plétaienl pour lui le nombre de huit 
et que montaient de cinq à six cents 
hommes, dont probablement il ne se 
faisait pas de scrupule de doubler 
ou de tripler le nombre. De tous 
ces colloques très-activement suivis, 
mais chaque jour un peu moins 
hostiles, surfrit ])armi les gagne- 
petit de Banlam, la soif d'un tra- 
lic léonin avec les nouveaux venus : 
la demande abondant sur la {)lace, 
les prix de leuis poivres et autres 
denrées se tendirent, mais décidé- 
ment ils avaient au moins autant le 
désir de vendre que les hollandais 
celui d'acheter. Tel était le grand 
but de Van Nek : il avait dès lors 
iragné sa cause, et une cause qui 
pouvait sembler désespérée. Nous 
laissons de côté les incidents ul- 
térieurs et très-secondaires du 
voyage, nous bornant à rappeler que 
l'aller et le retour de Van Nek lui- 
même neprirentquede13 à 1 imois, 
et nous nous hâtons de passer au 
second. Il n'eumienait celte fois que 
f-îix navires. Ne trouvant que peu 
de poivre à Bantam, apiès avoir 
chargé un de ses bâtiments, le Delf\ 
qu'il liliepartir immédiatement pour 
la Iloil.'inde. et comme en doOS, il 
crut bon de séparer ses forces en 
deux moiliés, se réservant les tiois 
meilleurs \oiliers avec lesquels, en 
f'tïét il toucha le premier Java. 

Il mit le cap sur les îles 3IoIu- 
ques, où déjà lors du piécédenl 
voyace, mais après son départ, la 
division VN'arwick avait inauguré les 
relations commerciales. Elles se re- 
nouèrent plus actives que jamais à 
la mutuelk; satisfaction des indigè- 
nes et de leurs botes, en dépit des 
calomnies qu'accimuilait sur leur 
compte la jalousie des Portugais. Im- 
piété, piraterie, inceste, tels étaient 
les chefs d'accusation prodigués 
contre eux. Le roi de Temate vou- 



VAN 

lut assister à leurs cérémonies reli- 
gieuses sur leur navire : il en fut 
édifié ; il tint à honneur d'y faire 
pour eux en personne la police 
pendant l'office divin. Les hos- 
tilités ayant éclaté entre les deux 
peuples, il voulut être le témoin du 
combat naval que bientôt ils se li- 
vrèrent; mais sa propension en fa- 
veur des Hollandais ne fut ni dissi- 
mulée, ni jouée. Deux voiles portu- 
gaises, dont l'apparition eût ]m 
décider un désastre des Hollandais, 
étaient venues à poindre à l'hori- 
zon ; il en avertit immédiatement 
Van Nek le priant, l'adjurant pour 
l'amour de lui d'opérer sa retraite. 
Van Nek avait eu la main em- 
portée pendant l'action, mais con- 
tinuait à commander, comme s'il 
ne s'apercevait pas de sa blessure. 
Ayant ainsi jeté les bases d'une en- 
tente cordiaki et durable entre les 
peuplades de ce fertile archipel 
et ses compatriotes, il remit à la 
voile, et après une excursion dont 
l'unique fruit pour le moment fui 
de familiariser les Hollandais avec 
les mers qui baignent le sud de la 
Chine et de leur faire de loin entre- 
voir Makao.il visita le royaume de 
Patane (tributaire du makarao de 
Siam) et sa capitale où, malgré les 
Portugais et les Siamois qui s'en- 
tendirent pour lui susciter mille 
entraves, il parvint à fonder un 
comptoir, et partit comblé de mar- 
ques d'estime par la reine qui 
gouvernail presque souverainement 
ce pays. Sa traversée, pour revenir 
en Europe, fut une série de tribu- 
lations aflreuses. De 122 hommes 
(jui formaienll'équipage de son na- 
vire, 20 à peine étaient valirles 
lorsqu'il atteignit Sainte-Hélène, 
où quelques semaines de séjour lui 
furent indispensables pour remet- 
tre sur pied son monde. Mais à 



VAN 

peine la ligue eut-elle été repassée 
que les symptômes fâcheux repa- 
rurent. L'état hygiénique de l'uni- 
que bâtiment qu'il ramenait était 
encore plus triste. Aussi ne vint-il 
qu'après avoir encore fait relâche 
{k Portiand}, opérer son débarque- 
ment définitif en Zélande. Heureu- 
sement les trois voiles, seconde di- 
vision de sa flotte, abordèrent six 
semaines après auTexelplus légères 
de quelque cinquante hommes, dont 
trente-trois massacrésd'un coup sur 
les côtes de Camboje, par l'impru- 
dence des officiers et de l'équipage, 
mais pouvant montrer de très-riches 
cargaisons : deux autres navires 
d'ailleurs les accompagnaient dont 
les lucratives aventures jetaient sur 
elles certain prestige, vu qu'ils ve- 
naient porteurs d'opulentes dépouil- 
les enlevées en mer à des jonques, 
tartanes ou caravelles portugaises. 
Somme toute, donc, et par ce qu'il 
avait fait lui-môme et par le succès 
de ceux mêmes que, depuis An- 
nobon, il n'avait pas conduits, et par 
le contraste des fautes commises 
à bord de ceux-ci et des sages me- 
sures par lesquelles il avait toujours 
amendé ses tristes chances, il est 
visible que tant au point de vue des 
intérêts immédiats qu'à celui non 
moins essentiel de l'avenir, ce deu- 
xième voyage fut plus encore que 
le premier un des événements capi- 
taux do l'époque pour le commerce 
néerlandais. Val P. 

VA>'>ÎI (^Charles , un de ces 
aventuriers politicjues dont l'his- 
toire ne daignerait pas enregis- 
trer le nom sans leur lin tragi- 
que et sans l'éloquente et sévère 
leçon morale qu'elle impli(jiie, n'ap- 
jiarlenait sans doute pas plus»MM?c 
([u'à Sienne, en dépit de sod homo- 
nymie avec les ([ualre célèbres 
peintres, et semble bien en tout eus 



\A\ 93 

être né d'une famille depuis long- 
temps établie dans le royaume de 
Naples, qu'elle en ait ou non été 
originaire. Nous présumons qu'il 
naquit vers 1744. A peu près dé- 
pourvu de fortune, il ne vit pour se 
pousser que la science de la chi- 
cane : il a[)prit la procédure et en 
général tout ce qu'il faut pour don- 
ner de par la loi échec au droit ; il 
devint avocat, fermant la porte à 
qui n'avait pour lui que la bonne 
cause, fût-ce veuve ou orphelin, et 
prêt à l'ouvrir à deux battants 
a tout» Birbanle, » à tout gibier de 
justice qui viendraitàlui, le dossier 
bourré de sequins, florins, carlins, 
piastres ou quadruples. 3Iais la 
place |)Our lui n'était rien moins 
que giboyeuse. Dépité, famélique, 
pénétré du principe qu'il faut avoir 
plusieurs cordes à son arc, en at- 
tendant que Thémis lui devînt fa- 
vorable, il passa de son service à 
celui de la police. Les Narcisses du 
gouvernement napolitain, à cette 
époque, s'étaient pris de furieuse 
haine pour les fiancs-maeons , 
qu'ils ([ualifiaient de démolisseurs, 
d'ennemis du catholicisme, de dé- 
trôneurs de tous les rois d'abord, 
puis du meilleur des rois ^traduc- 
tion officielle, de Sa Gracieuse 
Majesté Ferdinand IV ; — traduction 
libre, du plus parfait desministres, 
de Son Excellence Acton). X'altri- 
bD«ns pas à notre siècle de progrès 
l'invention de l'agent provocateur: 
nous prouverions, l'hisloiie à la 
main, (ju'il existait dès le siècle de 
Tibère ;mais, sans remonter si haut 
nous pouvons le montrer florissant 
en la personne de Vanni. Fécond 
en palabres retentissantes et sin- 
ge.inllepalriotisme,il «envisciuail • 
à la glu de son enthousiasme fac- 
tice de pauvres jiîunes gens qu'en- 
suite il faisait prendre dans une 



9li 



VAN 



loge de francs-maçons : preuve de 
complot, s'écriaient les sbires, irrand 
délit incontestable. Tel fat notam- 
ment le guet-apens de Capodi- 
monte (en 1778}, qui plongea dans 
la désolation nombre de familles 
honorables, tandis que l'auteur de 
leurs maux venait pour prix de ses 
trames perfides siéger parmi les 
magistrats. Sa place, il est vrai, ue 
pouvait passer pour une place 
d'honneur : juge instructeur, il 
n'était en réalité qu'un inquisiteur 
et l'âme damnée d'Acton et de la 
reine Caroline. C'était ainsi que tous 
le regardaient, même dans cette 
cour corrompue et vendue. Mais 
c'était aux yeux de celui qui na- 
guère était un avocat sans cause un 
sort enviable et doux. Outre les 
émargements, il encaissait un assez 
joli casuel des victimes, qui pour 
mitiger les sévérités de la sentence 
se décidaient à bourse délier, et de 
plus il avait le plaisir de savourer 
les grimaces de ceux-ci, les terreurs 
et les tortures de ceux-là. On peut 
dire que tout lui venait à souliait : 

Son bien premièrement, cl puis In mal d'aulrui. 

On fut indigné surtout de l'é- 
trange procédure qu'il se plut à 
conduire contre le mélencontreux 
prince de Tarsia. Ce grand sei- 
gneur, grand-officierde la couronne, 
avait élé préposé par un caprice de 
Ferdinand IV à sa fabi-ique de 
soieries de San-Leucio. lient le mal- 
heur de déplaire à la camarilla, ou 
pour parler plus exactement sa si- 
nécuie vint à plaire, à nous ne sa- 
vons (jui des maîlros ou valets de 
la camarilla. Vile des soupçons de 
malversation coururent, in-ossirent, 
pesèrent sur le i)rincc; on bâcla 
un croquis d'accusation ; Vanni fut 
chaj'gé d'examiner la comptabilité 
de Tex-di recteur. Les formes acer- 



VAN 

bes et insolentes dont il fit parade 
alors n'annonçaient que trop de 
quelle équité serait le jugement. 

Laudauliir corvi, vexai censura columbas. 

Des employés subalternes, dont les 
friponneries n'étaient un mystère 
pour personne, mais qui les uns 
avaient servi comme espions par le 
passé, les autres gagnaient leurs 
éperons en servant comme faux 
témoins contre leur ex-chef, aux 
genoux duquel ils étaient six mois 
avant le procès, échappèrent, 
blancs comme neige selon Vanni, 
gardèrent leurs vols et sortirent ri- 
ches de la salle d'audience ; l'Ex- 
cellence, qui n'avait eu guère d'autre 
tort que de se mêler de ce qu'elle 
n'entendait pas et de n'avoir eu ni 
vigilance, ni fermeté à temps, resta 
le bouc émissaire et fut à peu près 
ruinée, car le jugement la déclara 
i-esponsable de toutes les dilapida- 
tions,... heureuse encore d'en (Mre 
quitte pour des pei-tes pécuniaires 
et pour les rigueurs d'une séques- 
tration préventive, rigueurs pous- 
sées si loin pourtant que l'instruc- 
teur fut nommé « le bourreau 
plutôt que le juge » du prince de 
Tarsia ! Cet exploit et d'autres de 
même genre, quoique moins reten- 
tissants, recommandèrent tellement 
Vanni au couple semi-royal (nous 
voulons dire le transfuge français 
et rAutrichicnne) , qu'il fut cboisi 
pour présider ( i79o) la « junte de 
sang, » en style officiel « junte 
d'État, » chargée d'enquérir et de 
sévir contre tous ceux qu'on soup- 
çonnait de pencher d'intelligence 
ou de cœur vers la révolution ou 
vers la France. Grâce aux extrava- 
gances et aux énonnités du gou- 
vernement, le nombre en était 
grand et dans la classe moyenne et 
parmi les sommités sociales. Il y 



VAN 

avait donc là de beaux coups à 
faire. Ils étaient trois commissai- 
res, on peut dire trois limiers, pour 
rabattre et traquer le gibier. Le 
héros de Capodimonte fut le plus 
ardent, et le plus féroce, sinon le 
plus rapace des trois, non pas qu'il 
ait fait le Cincinnatus: il y eut, pen- 
dant les 4 ans que dura ce terroris- 
me, quelque chose de pis que la 
cruauté, ce fut le progrès de l'hy- 
pocrisie, du servilisrae et de l'es- 
prit de dénonciation : la peur d'une 
part, de l'autre les primes offertes 
en appât à la trahison vulgaii- 
saient les infamies, et on peut le 
dire, 99 pour 100 de la population 
de Xaples étaient espions et espion- 
nés. Le reste du royaume, di quà 
e di là del Faro, suivait de près ou 
de loin, mais enfin suivait. Il fallut 
pour mettre un terme à ces excès 
et à ces hontes, l'approche des 
Français. Championnet n'avait en- 
core que franchi le Garigliano que 
le gouvernement, à la veille d'être 
expulsé par l'émeute, tardive tra- 
duction de la haine générale, adres- 
sait h la junte d'État et des admo- 
nestations mêlées de hh\me et des 
instructions nouvelles. Les deux 
collègues de Vanni déclinèrent la 
responsabilité de leurs actes et re- 
jetèrent sur Vanni toutes les cruau- 
tés gratuites et tous les abus de 
pouvoir. Il essaya bien de fciirc 
tète à l'orage et tenta, nous ne di- 
rons pas une apologie, mais quel- 
ques démarches afin de ne pas seul 
payer pour tous. Mais on l'écoula 
comme il écoutait les accusés : ceux 
mêmes qui l'avaient positivement 
mis en jeu lui refusèrent audience. 
Bientôt il reçut sa destitution, puis 
un ordre d'exil. Soit donc, puisque 
les Français allaiententrer, (tuisque, 
même toléré par eux dans Naplcs, 
il n'était pas sûr de la vie en une 



VAN 



95 



ville où tant de voix lui redeman- 
daient un père, un frère, un fils, 
un mari et où le stylet était encore 
assez de mode. Mais Acton et 
la reine ne pouvaient-ils donner 
asile à leur fidèle agent à bord de 
la lloltequi les emmenait en Sicile? 
Il présenta une demande formelle 
à cet etiét. La réponse, non moins 
formelle, fut négative. Ainsi rebuté 
de tout côté, jeté à la mer par tout 
le monde, repoussé comme un pesti- 
féré, il prit du moins sa résolution en 
vi€;il enfant de l'Italie païenne, et 
tout aussi mauvais chrétien après 
qu'avant, aimant mieux abandon- 
ner que traîner sa vie, trouvant 
royal de périr de sa main, ju- 
geant abject d'attendre soit un 
assassin, soit le bourreau, il traça 
d'une main fébrile et ferme, ce peu 
de mots: « L'ingratitude d'une 
cour i)erfide, l'approche d'un enne- 
mi redoutable, le manque d'asile 
m'ont porté à me délivrer d'une 
vie qui m'est à charge. Qu'on 
n'accuse personne de ce crime. 
Puisse ma mort servir d'exemple 
aux autres inquisiteurs et leur ap- 
prendre à être sages! Sorrenle, 
18 janvier 1799. » Et quelques 
heures plus tard on trouvait dans 
une petite maison de la patrie du 
Tasse ce billet et son cadavre. 
Val. P. 

VAIN.NOZ (Philippine di: Si- 
VM', madame de ) , poêle, meird)re 
de l'Académie des Arcades de Rome 
de cclh' de Goritz, en Frioul. d de 
l'Acatlémic de Lyon, naquit en juil- 
let 177'*) à NancN, où son père, M. 
deSivry, président du i)arlemenl de 
Lorraine, secrétaire jierprliu'i de l'A- 
cademie de cette ville, occupait un 
rang distingué par sa naissaïuv et 
son savoir, et jouissait de l'eslinie 
I)articulièrc du roi Stanislas. 

Issue d'une famille où l'esprit et 



96 



VAN 



les talents étaient héréditaires, ma- 
dame de Vamioz montra, dès sa 
plus tendre jeunesse, qu'elle était 
appelée à prendre une large part 
dans ce glorieux héritage. Encore 
tout enfant, la ])etite Philippine 
montrait une mtelligence qui devait 
faire pressentir ce qu'elle serait un 
jour. Ce qu'on observait d'aussi 
bonne heure en elle, ce n'était pas 
seulement une compréhension ra- 
pide, des traits heureux, des expres- 
sions originales, en un mot, l'esprit 
desSivry; c'était aussi l'instinctpas- 
sionné du heau et celte j)uissanle 
faculté d'admirer, précurseur de 
celle de produire. 

François de Neufchàtcau, lisant un 
jour devant elle sa traduction de l' A- 
rioste, remarqua avec étonnement la 
manière attentivedontl'enfant écou- 
tait sa poésie, et jugea, d'après 
r impression ({ue paraissaient faire 
bur elle les beautés de certains pas- 
sages, qu'un jour elle serait poëte. 
Il le lui dit en quelques jolis vers, et 
la Corinne de six ans ne tarda pas 
à accomplir la piédiclion. En elïet, 
des inspirations poétiques se mani- 
festèrent bientôt en elle, et on la vit 
composer, lorsqu'il peine encore elle 
savait écrire ce que lui dictait son 
imagination. 

Une telle précocité tenait du pro- 
dige et causait autant de surprise 
(pjc d'admiration à ceux qui en 
riaient témoins. Celle adniiralion 
n'eut plus de bornes, lorsqu'amenée 
à Paris, on \it celle nmse en bas 
âge (elle a\ail à peine huit ans} .se 
produire dans les brillants salons 
(jue remplissaient les grands esprits 
de l'époque, et y faire entendre ses 
compositions. Rien de semblable n'y 
avait jamais appaiu et ne s'y nion- 
Iradepuis. De nombreux madrigaux 
lui furent adressés, et les charman- 
tes réponses qu'elle y fit ont été con- 



VAN 

servées connue un modèle de grâce 
et d'esprit. 

Tout ce qu'il y avait alors d'hom- 
mes remarquables ]jar leur mérite, 
et le nombre en était grand, émer- 
veillés de la justesse des observa- 
tions de cette petite fdle, de la viva- 
cité de ses reparties et de ses bril- 
lantes inspirations, s'empressèrent 
autour d'elle et lui offrirent mille 
témoignages de leur satisfaction. 
Delille lui lit hommage de ses Jar- 
dins, et Roucher de son poëme des 
Mois; Marmontel, Sedaine, Palissot, 
Lemierre, mesdames du Bourdic et 
du Bocage, le duc de Nivernais, le 
comte de Tressan,etc., se montrè- 
l'cnt enthousiastes de la petite de 
Sivry. La Harpe surtout fut frappé 
de ce phénomène, et il inséra dans 
le Mercure des vers fort remarqua- 
bles qu'elle venait de lui adresser. 
Il les a réimprimés dans sa Corres- 
pondance russe à côté de petites 
l)ièces*de vers qu'il lui avait lui- 
mônie adressées ; ce qui pourrait 
passer pour un acte de modestie de 
la part du Quinlilien moderne, car 
la comparaison n'est pa&à son avan- 
tage. 

Elnfinlecélèbre sculpteur Houdon, 
voulant payer aussi son tribut àcette 
merveille, exécuta son buste en mar- 
bre, ([u'il exposa au salon trois ans 
après. 

S<'s succès ne furent pas moins 
grands auprès d'un autre aréopage : 
elle avait IVappé d'étonnement d'A- 
lemberl; (.'l, chez madame Necker, 
le baron de Grimm et les philoso- 
phes habitués de l'hôtel d'Holbach 
partagèrent cette admiration. M. 
Necker poussa plus loin que les au- 
tres cet enivrementgénéral: pendant 
des heures entières, il se promenait 
avec Philippine dans le parc de St- 
Ouen, la mettait sur des sujets pro- 
fods et se plaisait à voir jusqu'où 



VAN 



\AX 



97 



pouvait aller en métaphysique une 
tête (le neuf ans. L'intérêt que lui 
inspirait cette enfant extraordinaire 
était devenu chez lui une véritable 
atlection paternelle ; ce qui explique 
le mot aimable de madame de Staél 
lorsque, vingt ans après, à Goppet, 
montrant madame de Vannoz à 
Benjamin Constant : « Vous voyez. 
monsieur, lui dit-elle, la seule femme 
dont j'aie jamais été jalouse. » 

Enfin, la petite Lorraine était de- 
venue l'idole du jour. Sa réputation 
parvint à la Cour ; on en parla en 
termes si élogieux devant la Reine, 
que celle-ci témoigna le désir de la 
connaître et demanda qu'elle lui fût 
présentée. Mais l'éclat de cette dis- 
tinction ayant donné lieu à une es- 
pèce d'intrigue, M. et madame de 
Sivry déclinèrent l'honneur de cette 
présentation et ramenèrent leur fille 
ù Nancy. 

De retour dans sa ville natale, la 
jeune de Sivry n'y trouva pas cet 
engouement dont elle avait été l'ob- 
jet à Paris et à Versailles, La ])ro- 
vince, et surtout la province où vous 
avez reçu le jour, est généralement 
moins portée que la c<ipitale, quel 
que soit votre mérite, à en admettre 
la sui)ériorité et à le combler d'élo- 
ges; on l'a dit il y a longtemps : 
« Nul nest prophète en son pays. » 

La réalité de ce talent poétique si 
vanté trouva des incrédules : et, 
chez madame la duchesse de Bran- 
cas, ùFleviile, des femmes énoncè- 
rent des doutes l\ ce sujet. Il fallut 
qu'une épreuve soudaine, faite 
en présence de quchiues hommes 
(le mérite, au nombn^ descjuels se 
trouvait Ccrutti, vengeât la jeune 
accusée du soupçon de charlata- 
nisme. La suite démontia à quel 
jtoint la ré])utation ( olossale de ce 
talent si précoce était méritée. 
A mesure que mademoiselle ilc 

LXXXV 



Sivry avançait en âge, l'amour de 
l'étude se développait de plus en 
plus en elle^, elle embrassait tout, et 
tout avec succès. A la connaissance 
des langues vivantes, assez rare à 
l'époque dont nous parlons, elle vou- 
lut joindre celle du grec, que fit naî- 
tre son amour pour Homère ; et, 
comme on n'avait alors que des dic- 
tionnaires avec interprétation latine, 
elle ne put se dispenser d'apprendre 
la latin. Mais il n'y avait pas là de 
quoi l'effrayer : elle se souvint d'ail- 
leurs que La Harpe l'avait exific 
d'elle. 

Ces études sérieuses n'excluaient 
pas chez elle le goût des arts : la 
musique et la danse occupaient ses 
loisirs; et tandis que les sciences 
historiques et naturelles venaient 
meubler, sans confusion, sa prodi- 
gieuse mémoire, déjà des romans 
épistolaires, des épîtres en vers, des 
pastorales, voire môme des pièces de 
théâtre multii)iiaient les preuves de 
sa féconde imagination. Encore ado- 
lescente, elle reparut à Paris ; et une 
comédie en vers qu'elle lut dans une 
réunion d'auteurs, lui valut d' una- 
nimes applaudissements. Un drame 
1\ riijue. Cahjiiso, lui ouvrit à ([uinze 
ans les portes de l'Académie des Ar- 
cades. 

« Ce que j'avais de remarquable 
« alors, dit quelque part madame 
Hycle N'annoz, c'était la faculté de 
(f me juger. Toutes les louanges 
({ dont me comblait une politesse 
V exagérée, ne m'enqKVhaienI ])as 
'< de mesurer la distance qui mesc- 
« parait des modèles. Seulement 
(' mes espérances ne connaissaient 
« pas de bornes: j'avais l'idée d'un 
« perfectionnement infini. Modeste, 
« (piant au présent, j'étais orgueil- 
a leuseen avenir, croyant voir dan. 
<< la vie assez de temps et de force 
« pour tout api>rendrc; cl c'est là 



98 



VAN 



« une des illusions que j'ai le plus 
« regrettées. » 

Ilélas! tôt ou tard les réalités de 
l'evislencc auraient détrompé ma- 
demoiselle de Siviy et terni devant 
ses yeux ce prisme séduisant! Nos 
orages poliliqucs le brisèi'cnt. 

En un moment tout avait changé : 
le spectacle de la persécuiion des 
gens de bien, la dispersion des amis 
de sa famille, les peines de l'exil, 
la mort d'une sœur et d'un père 
qu'elle adorait furent le douloureux 
complément de son instruction posi- 
tive. Atteinte d'un cruel désenchan- 
tement, elle ne put de longtemps re- 
trouver l'inspiration littéraire. La 
seule étude qui lui convînt encore 
était celle des mathématiques, dont 
les difficultés absorbaient sa pensée 
et l'aidaient à s'étourdir. Enlin, jikis 
calme et de retour aux foyers domes- 
tiques, l'exemple et les incitations 
d'ilofTnian , que Nancy possédait 
alors, la ramenèrent peu à ])eu à sa 
première inclination et bientôt h Pa- 
ris, où sa mère lui fit faire un nou- 
veau voyage, elle retrouva la vie in- 
tellectuelle dans lesencouragements 
de Marmontel, dans les conseils de 
Clément l'Aristariiue et dans la 
fré(iuentalion de deux hommes ver- 
tueux, dignes de la comprendre, 
Camille Jordan et de Gerando. Ainsi 
runimée par l<! feu des beaux-arts 
et de l'amilic, la jeune muse reprit 
donc sa lyre et commença, sous les 
bosquets de Hémicourt, des chants 
fortement médites; mais l'âge était 
venu où des devoirs d'une autre 
nature devaient réclamer son temps 
et SCS stjins; mariée, en 1802, à 
M. deVannoz et devenue mère un 
an après, les occupations d'un mé- 
nage et bientôt l'éducation de ses 
enfants, à laquelle elle s'adonna, 
l'empêchèrent d'apporter à ser, tra- 
vaux littéraires cette parfaite li- 



VAN 

berté d'âme et de pensée, celle 
plénitude de verve qui en sont ie 
premier besoin. Toutefois, mal- 
gré ces diverses occupations. Ou- 
tre des élégies et des poésies fu- 
gitives en assez grand nombre, 
deux ouvrages marquants sortirent 
de sa plume. Elle voulait les sous- 
traire à la publicité; mais, grâce à 
de vives instances qui réussirent à 
vaincre sa répugnaiice, ces œuvres 
virent le jour et justifièrent les no- 
bles espérances qu'avaient fait naî- 
tre les débuts de cette femme ex- 
traordinaire. Eloquente et sublime 
dans la première de ces deux com- 
positions, gracieuse et fine dans la 
seconde, par l'une elle fait devi- 
ner son cœur, et par l'autre son 
esprit; on voit que nous voulons 
parler de la Profanation des tom- 
beaux de Saint- Denis, poëme élé- 
giaque qui, lors de sa publication 
(1806), excita Fadmiralion générale 
et l'emporta de beaucoup sur les 
divers morceaux essayés sur le 
même sujet, et de la Conversation, 
Cfjde facile et judicieux dont les 
quatre chants, sous le litre modeste 
d'éiûlres, composent un véritable 
poëme qui n'a rien de commun, 
sous le rap[)ort de la forme, avec 
celui de Delille. Le hasard avait 
déjà fait , plusieurs années au- 
paravant, que madame de Van- 
noz se rencontrât avec l'abbé De- 
lille dans une même entreprise, 
(celle de traduire en vers français 
le Paradis yerdu); mais dès qu'elle 
eut connaissance de ce concours 
imprévu, elle renonça sans hésilei" 
à un travail dont bien d'autres à 
sa place n'eussent pas fait ainsi 
l'abandon. Outre les deux ouvrages 
dont nous venons de parler, ma- 
dame de Vaiuioz publia diverses 
poésies fugitives contenues dans un 
seul volume in-8", et au nombre 



VAX 



VAN 



99 



desquelles figure une élégie remai- 
ble sur le 21 janvier. La Biographie 
universelle contient d'elle plusieurs 
articles intéressants sur les femmes 
célèbres, entre autres mademoiselle 
Aïssé, madame du Bocage, mada- 
me de Caylus, madame de Grafi- 
gny, Héloïse, etc. Les dernières 
années de la vie de celte femme, 
bien digne elle-même du titre de 
célèbre, furent empoisonnées j)ar 
toutes sortes de raallieurs. En 
1838, au moment où elle venait de 
perdre son fils unique, objet de son 
adoration, une des plus cruelles 
infirmités de lespèce humaine vint 
l'atteindre : elle perdit la vue; ce 
qui lui faisait dire si poétiquement 
qu'elle était assise dans les ténè- 
bres sur un tond)eau. 11 lui restait 
cependant pour consolation dans 
son malheur l'aOéction duti niari, 
d'une fille et d'un frère, qui entou- 
raient sa vieillesse des soins les 
plus louchants, lorsqu'une mort 
inopinée vint lui enlever le compa- 
gnon fidèle de son existence. Elle 
survécut peu à cette nouvelle cala- 
strophe, et ISoi la vit s'éteindre 
sous ces ombrages de Rémiconrt 
dont elle avait autrefois chanté les 
charmes et la fraîcheur. G. 

VA>'>UC(:ilî :Antoink-Mahie}, 
né à Florence, le 2 février 1724, 
étudia dans cette ville les belles 
lettres et la langue grcc»|ue, sous 
le célèhre abbé Lami. Il s appliqua 
ensuite à la philoso|)hie, aux ma- 
thématiques, à la théologie, à la 
juris[»rudence, et se perfectionna 
dans ces diverses sciences, «^ Pise, 
sous les m<'illeurs maîtres. — La 
médiocrité de sa fortune l'obligtM 
de prendre, à Saint-Miniate, une 
chaire dt; belles-lettres cl de îdiilo- 
sophie. Il s'ac(piittaavec distinction 
de son professorat. De retour dans 
sa ville natale, il s'adonna plus 



spécialement à la jurisprudence, 
mérita par ses écrits l'estime des 
premiers savants de son époque et 
fut nommé membre de l'Académie. 
Appelé, en 1750, par l'université de 
Pise pour y remplir une chaire de 
législation, Vannucchi occupa cette 
place jusqu'à sa mort, arrivée le 12 
février 1792, et fut généralement 
regretté pour ses talents et ses ver- 
tus. Il a laissé, en langue italienne, 
quel(]ues poésies et un ouvrage sur 
la jurisprudence. M.-G.-R. 

VAN STDDîER (Tobie}, pein- 
tre et graveur en bois, naquit à 
Strasbourg vers l'an 15o0, et y ap- 
prit les principes de la peinture. 
Dénué de fortune, il se vit contraint, 
pour échaper au besoin, de passer 
les plus belles années de sa vie à 
peindre à fresque les farades d'un 
grand nombre de maisons, tant h 
Strasbourg qu'à Francforct et dans 
les environs de ces deux villes. Il se 
[)laisait à les décorer de sujets sa- 
crés ou profanes. Le talent qu'il 
manifesta dans ces divers ouvrages 
ne pouvait manquer de le faire 
connaître. Le margrave de Bade 
ayant vu (luelques-uns de ses por- 
traits eu fut si frajtpé (pi'il appela 
Stimmer auprès de lui et le char- 
gea de peindre à l'huile elde gran- 
deur naturelle les portraits des mar- 
graves ses ancêtres. Stimmer s'ac- 
«uitla de cetlt^ grande etilrrprise 
avec beauc'jup de suf-c'^s. il revint 
onsuiteà Strasbourg, où il s'occupa 
à dessiner une foule de sujets dif- 
férents sur des planches de bois 
préparées pour être taillées par son 
frère. Outre une Amionrinlion in- 
folio et san.s manpie, (pi'il a gra- 
vée, on lui doit une liihle puhliée 
àHAle. en l.'isC), par Thomas (iurin, 
sous le litre suiNant : Snriv Tohiw 
Stimmer .%(trrorum Itibliorum finmue, 
versibus latiuis cl ijermanicis cxposi- 




100 



VAN 



VAM 



/«'. CeUc Bible, qui est le principal 
ouvrage des deux frères Stiiiimcr, a 
servi d'étude aux plus grands pein- 
tres. Rubens, qui l'avait étudiée 
lorsqu'il commença à se livrer au 
dessin, en faisait un cas extrême 
et la regardait coninie une excel- 
lente école pour les jeunes élèves, 
et comme un trésor pour l'art. — 
Jean-Chuistophe Van StimmiîIU, 
frère et élève du précédent, naquit à 
Schafliouse en 15o2. Fort jeune en- 
core, il alla rejoindre son frère à 
Strasbourg et se livra sous sa con- 
duite à la gravure en bois. La plu- 
partde ses pièces sont de la compo- 
sition de Tobie. U a excellé dans ce 
genre ; ses planches sont rendues 
avec des tailles larges et hardies, 
qui n'excluent cependant jamais le 
moelleux, manière qui lui a mérite 
l'approbation des connaisseurs. A- 
j)rès la mort de son frère, il vint à 
Paris, où il fut connu sous le nom 
du Suisse. Ses principaux ouvrages, 
la plupart d'après les dessins de 
Tobie, sont : i"\e Nouveau Testa- 
ment avec l'Apocalypse, imprimé à 
Strasbourg en 11388, in-4"; 2' Re- 
cueil de ])lusicurs savants et théolo- 
fjiens allemands, Strasbourg, Ber- 
nard .I(jbio, 1;)87; 3" Icônes affabrœ, 
Strasbourg, B. Jobio, loîii, in-i"; 
4" Portrait historié, vu juscpi'aux 
genoux et gravé en bois, de La/are 
Schewende. Cette estampe, du for- 
mat grand in-folio, est la pièce ca- 
pitale de Stimmer. Il laissa un lils 
qui, vers 1601, grava en bois plu- 
sieurs morceaux d'après les dessins 
de P'ranrois (>hau>oaux. Z. 

VANSTOOl» (DlHCK-ÏIll-ODORE), 

])einlre et graveur à l'eau-forle, na- 
quilen Hollande, vcrsl'an 1010. On a 
peu de détails sur la vie de cet ar- 
tiste ; on sait seulement ((u'il se fit 
une réputation brillante comme 
peintre d^ bataill'.-, et que ses ta- 



bleaux étaientexlrêmementreclKîr- 
cliés. Comme graveur, on a de lui 
douze morceaux à l'eau-forle, d'a- 
près ses propres compositions, dans 
lesquelles on admire une exécution 
facile et précise et un effet très- 
pittoresque. C'est une suite de dou- 
ze pièces numérotées, dont les bon- 
nes épreuves sont avant les numé- 
ros, et qui représentent des cav;i- 
liei's et des chevaux gravés sur des 
fonds de paysage. Ce recueil, de 
format petit in-folio, a été exécuté 
])ar Stoopen lOoJ . — RoDiuauiiVAN 
Stoop, peintre et graveur à l'eau- 
forte , na(piit en Hollande vers 
l'an 1612. Il prisse généralement 
pour être le frère de Théodore. 
Comme ce dernier, il montra un 
talent réel comme peintre de ba- 
tailles, et peignit en outre avec une 
égale supériorité la marine et le 
paysage. Jeune encore, il passa en 
Portugal et s'y établit. L'infante Ca- 
therine, qui avait apprécié son mé- 
rite, l'emmena à sa suite lorsqu'elle 
se rendit en Angleterre, après son 
mariage avec Charles IL 11 s'élabit 
à Londres. Il culliva la gravure à 
Teau-forte et exécuta plusieurs es- 
tampes recherchées , d'après ses 
])ropres compositions et celles de 
Burlow. Elles sont en général e.\é- 
cutées avec beaucoup d'esprit cl 
dans le style des peintres. Lespiiii- 
cijjales sont : 1" une suite de huit 
feuilles, rejirésentant diverses vues 
de la ville de Lisbonne, dédiée à la 
reineCalherine d'Angietene ; 2"une 
suite de huit feuilles, représentant 
la Procession de la vine Catherine, 
de Portsmoulh n Uamptoncourt, 111-4", 
avec la date de 1002. Dans l'édition 
des Fables d'Esope, par Gilby , 
publiée à Londies, en 1078, parmi 
les jdanche.sdcliollar, on en trouve 
quelques-unes de Van Stoop, ({ui 
se font remar(juer par une exécu- 



VA\ 



VAN 



101 



tion facile et savanlo. Cet arlisle 
iiiourat H Londres vers l'an 168G. 

Z. 
VAN SUYDERIIOEF (Jonas), 
ue.-sinatei'.i" et graveur, naquit à 
Leyde vers l'an 1600, et fut élève 
de Pierre Soutman, qu'il ne tarda 
pas à surpasser. 11 s'attacha moins, 
dans l'exécution de ses gravures, à 
un arrangement régulier des tailles, 
à la délicatesse des tons et au fini 
du travail, qu'à leur faire produire 
des effets })ittoresques et piquants. 
Il a gravé un nombre considérable 
de portraits, d'après Rubens, Van 
Dick, Rembrandt, liais et divers 
autres maîtres. On estime surtout 
ceux qu'il a faits d'après Hais. Avant 
de les terminer au burin, il commen- 
çait ordinairement par les avancer 
beaucoup à l'eau-forte; il a réussi 
dans ce genre de manière à compter 
peu de rivaux. Son œuvre se compose 
déplus de cent pièces, t<int portraits 
que pièces historiques. Parmi les 
premiers, on distingue particuliè- 
i'^*ment ceux de Charles I", roi 
d'Angleterre, et d' Henriette-Marie 
de France, sa femme, d'a[irès Vau 
Dick; celui d(; Dcsrartes, d'a[irès 
liais, etc. Ses pièces historiques 
les plus admirées sont : 1° Id Ciiute 
desr('i)roiivés, d'iiprèsRuljens; 2' la 
Cl( :!ise aux lions et aux lUjres, d'a- 
près le même maître. Cette pièce 
est très-belle, et il est fort rare d'eu 
trouver de bonnes épreuves; 3" Vue 
d'une contrée sauvatje, où Von voit 
des satyres jouant avec des tigres, 
d'après P. de Laar; les bonnes 
épreuves sont d'une '.rrande force; 
A" Trois j)aysans assis, dont l'nn 
jonc du violon, d'a[»rès Van Osladc; 
b(*lle pièce connue sous le nom de 
.Jean de MolV; o" hi Congrès de 
Munster; cette admirable pièce, que 
i"ou peut regarder comm»? U\ chcf- 
d'u'uvrede Suyderhoef, a été gra- 



vée d'après le tableau de Terburg, 
dans lequel le peintre a introduit 
les portraits des soixante plénipo- 
tentiaires assemblés pour la conclu- 
sion de cette paix. Ce tableau pré- 
cieux fait partie de la collection de 
Madame, duchesse de Berri. 

VAN SWANENÎÎURCH (Guil- 
laume), graveur au burin, naquit à 
Leyde en lo81, et fut élève de Jean 
Suenredam. Peu de graveurs àl'eau- 
forte ont poussé aussi loin que lui 
la beauté et la perfection du trait, et 
Abraham Bosse, dans son traité de 
la gravure, le présente aux artistes 
comme le meilleur modèle qu'ils 
puissent suivre dans cette partie d(3 
l'art. Si son dessin était moins 
maniéré, si les extrémités de ses fi- 
gures étaient renduesd'une manière 
plus fine et plus précise, il aurait 
peu de rivaux dans la gravure. 
Personne plus que lui n'a seml.dé 
avoir l'outil à sa disposiliou. Il a 
gravé également le portrait et l'his- 
toire. Parmi les portraits les plus 
remarqual)les, sont : I. Al>raliam 
Bloemart, peintre, dans une bor- 
dure historiée. II. Dnniel Ilcinsius. 
m. Maurice, princed'Orange'Xassau, 
debout, avec des lointains sur trois 
difréronls plans. IV. Frtiest-Casimir, 
comte de Nassau, d'après ]\Iorclseii. 
Parmi ses pièces historiques on dis- 
tingue siu'Iout'.I. Ésail vendant son 
droit d'ainesbc et la Ilésurrection de 
Jésus-Christ , d'après Morelsen. II. 
l ne féU' rustique de la vendange àl en- 
tn'e d'un village, d'api-ès W'enken- 
booms; très-grand in-f" en travers, 
ni. Lotit enivré par ses plies et Jésus- 
Ciirist à table avec les pèlerins d' Em- 
j//rt/7s, d'après Rul-ens. iV. Letrônede 
ta Justice, avec ce 'itro : Thronusjus- 
tiliœ, hoc estoptimusjustitiœ tract i- 
tus electissimis quihusgur exemplis 
jndiciariis acri incisis itlustratus 
Joach. Vgtenn'aetp sculpsit. (i. Sica- 



102 



VAN 



VA^ 



ncnburch, ifiOo-lGOG. C'est une suite 
(le ^i feuilles y compris le titre, 
commentant par J.-C. portant sa 
croix et tinissant pai' le Juirenient 
dernier. Swanénburch floiiisait en 
Hollande dans les premières années 
du XYii*" siècle. 

VANTEMPEL (Adraham), ])ein- 
tre, né à Leyde en 1618, fut clève 
de Georges van Schooten et se fit 
une réputation brillante par ses 
portraits et ses tableaux d'histoire. 
Il suivit d'abord la manière de 
son maître; mais Télude de la na- 
ture lui en enseigna bientôt une })Ius 
vraie et jjIus parfaite, et ses ouvra- 
ges furent recherchés de toute part 
avec empressement par ses compa- 
triotes. C'est à Leyde en effet que 
se trouvent la plupart de ses pro- 
ductions. On vante comme un 
chef-d'œuvre en son genre le por- 
trait d'un homme et de sa femme 
que l'on voit dans le cabinet d'un 
des amateurs de cette ville. La ma- 
nière dont il traite les chairs et 
les ctollfs offre une peih.'C'ion 
extrêmement rare. On ne fait pas 
moins de cas d'un petit tableau al- 
légorique qu'il a peint dans une 
des salles de la halle aux draps de 
Leyde, on ne peut rien voir d'un 
pinceau plus beau et plus délicat. 
Dans la maison des orphelins de la 
même ville, il a représenté dans 
un grand tableau le porliail de tous 
les administrateurs en charge, et, 
au sentiment des connaisseurs, la 
resseiublance en est le moindre 
mérite. Le goût du dessin de ce 
peintre est très-bon, son coloris est 
plein de force et de vérité, sa tou- 
che large quoique délicate ; ses 
compositions sont bien entendues et 
les poses de sus portraits bien choi- 
sies et pleines de naturel. 11 eut uji 
grand nombre d'élèves parnu' les- 
uels il suffit de nommer Michel 



Van Wusscher, Charles de Moor, 
Ary de Voys el surloiit Fraui^ois 
Mieris. Van der Tempel mourut <^ 
Amsterdam en 1672. 

VAN YSEGHE?^' (Andronic) , 
capitaine hollandais au long cours, 
lié vers la fin du siècle dernier, 
fréquentait les parages des deux 
grandes iners orientales et passait 
pour un des marins les plus expé- 
rimentés qui fissentfiler six nœuds 
à l'heure des îles Mascareignes à 
l'Australie. Il faisait pour ses com- 
me! tan ts et pour lui la traite des 
noix de girofle, muscade, poivre et 
autres denrées tant de l'Inde que de 
la Chine. Courant partout, c'est lui 
qui transmit, (\\\\ même éventa (en 
septembre 1838) les premières nou- 
velles du meurtre du capitaine 
Wilkins, ce commandant du na- 
vire américain YEcUpse, qu'avaient 
assassiné les naturels de Muokie, 
sur la cote nord-ouest de Sumatra. 
« Ami VanYseghen, se dit-il alors , 
voilà pourtant comment U\ pourrais 
être avant un an? » En e.'Tel, moins 
d'un an après (en avril 1839), il 
mouillait, avec son navire VArflaé, 
sur la côle d'Origas, où plus d'une 
fois il était venu chercher du poivre. 
Une forle fièvre le fatiguait depuis 
longtemps et même le clouait au 
lit, pendant que je subrécargue 
passait le marché. Mais ce n'est 
pas au lit et ce n'est pas de mala- 
die qu'il devait périr. Recueillant 
ses forces, afin de terminer la 
transaclion, il descendit à terre, 
suivi de trois matelots,. dont deux 
blancs. Il ne s'agissait que de 
|)rendre livraison. Une altercation 
s'éleva entre un des chefs et lui, 
Andronic avait le verbe haut et le 
ton brusque; les iMalais ont la 
main leste. Irascible tous les jours 
et impatienté ce jour-là des retards 
orrasionnés par sa longue maladie, 



VAN 

Ton ne peut donc s'étonner que 
l'un, au lieu de déployer le flegme 
lioilandais, se soit emporté à la 
première contradiction; et il est 
tout simple que l'autre, en homme 
dont la patience est le moindre 
défaut, eût lait avec son kriss iiu 
geste menaçant sur la tète de 
l'élranger. « Frappe, si tu l'oses, » 
s'écria l'élranger. L'insulaire ne se 
le fit pas dire deux lois : seulement 
il sauta d'un bond derrière Van 
Vseghen et lui plongea dans les 
reins l'arme empoisonnée... On 
sait que ce mode de perfectionne- 
ment est usuel dans la terre classi- 
que do rOupas-Anliar. Le capi- 
taine tomba pour ne plus se relever; 
les deux matelots blancs furent 
pris et garrottés; le soir seulement 
le radjà leur fit rendre la liberté. 
Instruits dos faits par eux, les offi- 
ciers de ÏAglfiè vinrent le lende- 
main, accompagnés de presque 
tout l'équipage bien armé, recueil- 
lir la dépouille mortelle de leur 
infortuné chef, auquel furent im- 
médiatement rendus sur ])lace les 
dernit'rs devoirs. Les Malais ne 
bougèrent pas, ne se montrèrent 
mémo pas pendatit la cérémonie 
funèbre , .^auf un seul (pii vint 
criant : « Je suis l'ami de Van 
Ysegben ! « et qui en elTet, secrétaire 
d'un râdjii voisin, avait été dépêché 
pour indiquer au capitaine un autre 
mouillage , et le prévenir d'un 
complot fosraé par les gens du pa.vs 
pour s'emparer de son navire eu 
égorgeant tout son monde : l'as- 
sassin en frappant trop tôt avait 
donné l'éveil et fait manquer le 
pian ourdi à loisir. L'émotion fut 
grande h Saint-Denis lorsque l'on 
y sut et ces événements et les 
circonstances qui les cfimmon- 
laienl plus qu'eloquemmenl ; et le 
gouverneur envoya sur-le-champ 



VAR 



10.3 



la frégate la Dordogne pour venger 
la victime et faire mettre à mort le 
meurtrier par ses compatriotes eux- 
mêmes. Le programme ne fut pas 
tout à fait accompli, le coupable 
s'était sauvé; mais les indigènes 
eurent peur, et tous les chefs jurè- 
rent qu'il serait poursuivi sans 
relâche et qu'une fois pris, il serait 
livré au premier navire qui le ré- 
clamerait : ainsi, du moins, l'atteste 
le journal d'un bâtiment marchand 
de Marseille, qui ayant relâché sur 
la même côte trois semaines après 
la démonstration du gouverneur de 
Saint-Denis, avait reçu l'accueille 
plus empressé, le plus cordial et, à 
sa grande surprise, le plus sin- 
cère. Z. 

VAÎlArVNES(VALEUANDE^, Va- 
laraudiis, Vnramis ou de Vavanis, 
poète latin, florissait au commen- 
cement du seizième siècle. Il était 
né à Abbeviile, et s'était fait rece- 
voir docteur en théologie à la 
faculté de Paris. Il habitait proba- 
blement cette ville et, probablement 
aussi il était dans les ordres. Les 
dictionnaires historiques que nous 
connaissons ne donnent aucuns 
renseignements sur sa vie. Le 
Moreri de l'-'JO se contente de le 
nommer et de citer un de ses ou- 
vrages. Il en a composé plusieurs, 
qui tous respirent la pieté et un 
véritable patriotisme. Ils prouvent 
(fTie l'auteur était non-seulement 
un bon chrétien, mais encore un 
très-bon Français. Indépendanmient 
de leur mérite littéraire, ces ])0é- 
mes, aujourd'hui fort rares, ollVenl 
encore un certain intérêt historiiiue. 
Fn voici les titres d'après la dern. 
édit. du Manuel du //7'rrt//v, auquel 
on pourra recourir ])Our les détails 
que ne comporto point le cadre de 
cette biographie : l. De Foriioiirnsi 
coulUclu, cormen. De domo Dei yn- 



10^1 



VAR 



riaieusi, carmen. De pid sacenime 
cntcis veneratione, carmen. De piue- 
dnrû et insigni theologorum pari- 
s'iensi facultate, carmen. Paris , 
.Jacques Moerart, sans date, in-l". 
Le premier de ces ([iiatre petits 
poèmes est dédié à François de 
Melun, prévôt de Saint-Omer, par 
une épître datée de !o01, ce qui 
fixe à peu près l'époque de Ja pu- 
])lication du volume. IL Decertufio 
pdei et hœresis , carmen, Paris , 
Robert Gourmont , loOl , in-i°. 
Dans ce poëme, en vers élégia- 
ques, dédié aussi au prévôt de 
Saint-Omer, de Varannes a fait, dit 
>L Brunet, un magnifique éloge de 
Paris, et il a placé à la suite de 
l'ouvrage une apologie de la même 
ville, égalenîcnt en vers élégiaquc;. 
IIL Carmen de expugnalione Ge- 
nuensi (per Lndovicum XII). Cum 
mnllis ad fjaUicam hhloriam perli- 
neniibus. i'aris.XicolasDupré, i.'iOT, 
in-i". Deux lettres de l'auteur pré- 
ciVlent le poëme {\). IV. De {je^tifi 
Johannc virginis France egregie (sic) 
bellatricis et Anglorum expullricis , 
libri quatuor. Paris , Jean de la 
Porte, sans dale, in-i". En tète de 
ces quatre chants se lisent encore 



(I) L'une (h- ces lettres est adressée 
à (ieoffres d'Ainboise, archevêque de 
iJoiieii, a qui il ilétlic son pocnie. « Il 
(I t en avoir puisé les éléments histori- 
ques dyns un manuscrit du procès de 
.îe.'iime d'Arc, conservé a la hi!;li(>tii(- 
que de l'abbaye de Saint-Victor, mais il 
ajoute que plusieurs de ses conlenipo- 
rains lui avaient communiqué aussi des 
(lélails précieux sur l'ht-roine : « Sune 
et m hanc usque diem siiperslUes plu.s- 
ruli qui virgiiieui vidcruiit inlcrsunt 
rivos a'ieiilcm. » Ces témoins oculaires 
devaient avoir près de cent ans. Voy, 
le n» 4j9 du curieux CaUiloduo d'une 
précteufie coUcrtion de livres^ prove- 
nant du cabinelr de M. Ch. B... de V. 
(Buvignier de Verdun.) Paris, J. Tech- 
ner, 18i9, in-8». 



VAR 

deux lettres de de Varannes, datées 
de novembre 1316. Ce poëme a 
été réimprimé tout entier dans un 
recueil d'ouvrages sur les femmes 
illustres , publié en 1521 , par 
liavisius Textor. (Voy. ce nom , 
XXXVII, lo3.) Jean Hordal a 
inséré plusieurs morceaux du môme 
poëme dans la compilation latine 
en forme d'histoire que ce juris- 
consulte mussipontain , descendant 
d'un des frères de Jeanne d'Arc, a 
consacrée à la vierge de Domremy. 
Hordal rapporte aussi la jolie pièce, 
en quarante-cinq vers hendéca- 
syllabes , que Salmon Macrin 
adressa à de Varannes pour le 
félicilor d'avoir entrepris de réha- 
biliter la mémoire de cette jeune et 
malheureuse héroïne. B-l-u. 

VAilANGE (Le baron de), né en 
1792, mort le 24 avril 1852, avant 
d'avoir atteint sa soixantième an- 
née, joignait à la naissance et à la 
fortune, non-seulement toutes les 
({ualilés aimables, mais le goût et 
jusqu'à certain point le culte prati- 
que des lettres et des arts. Il était 
membre de la Société des sciences 
historiques et natui elles de l' Vonne. 
Amateur et connaisseur distingué, 
il avait réimi par l'habileté de ses 
recherches non moins que par la 
largeur avec laquelle il rémuîiérait 
et l(\s travaux des artistes et les 
trouvailles de ceux qu'il employait, 
une colleclion de tableaux remar- 
(juable, nolanmiciit ])ar ce qu'elle 
contenait (réchantillons des écoles 
italienne et hollandaise. Il avait 
résolu d'en faim hommage, dil-on, 
de son vivant même à la ville 
dAuxerre; et déjà le représentant 
de cr'ltc ville à la chambre avait 
aimoMcé à l'édilité, par une lettre 
spéciale et positive, l'envoi prochain 
de cette belle galerie, quand le do- 
nateur fut soudainement attaqué 



VAR 

d'une inflammationd'entrailles. Peu 
de jours suffirent pour le mettre à 
l'extrémité. Les Auxerrois, par cette 
brusque mort d'un honorable com- 
patriote, se virent frustrés d'un don 
que tout commissaire-priseur au- 
rait évalué à trente mille francs et 
dont la valeur artistique était supé- 
rieure de beaucoup. Val. P. 

VARAiXGE (Fklix de}, neveu 
du précédent, du maréchal duc 
de Valmy et de l'amiral do Mac- 
kau , et fils du receveur géné- 
ral de la Marne, n'avait, en dépit 
«le sa naissance, de la richesse 
au milieu de laquelle il avait été 
élevé et de la perspective d'un 
avancement aussi facile que brillant 
dans la carrière qu'il lui plairait de 
choisir, aucune propension àdevenir 
un des coryphées de la jeunesse do- 
rée. Un caractère au-dessus de son 
âge, sans être allier ou morose, un 
espritsérieux, deslectures immenses, 
que, toutes, il faisait la plume à la 
main, extrayant et annotant, et des 
convictions assez énergiques pour 
sembler inébianlablcs à quiconque 
connaissait cette àn»e d'acier, fai- 
saient augurer aux uns un homme 
de mer ou un diplomate distingué; 
à d'autres, ]»lus près du vrai peut- 
être, une des futures lumières de 
l'Église, quand un accident, iin}»révu 
s'il en fut, le ravit à ses parents et 
k ses amis, le 30 juillet 1843, avant 
qu'il eût accompli sa vingtième 
année. Ayant voulu mener baigner 
un chien de Terre-Neuve que ve- 
nait de lui doimer l'amiral son 
oncle, l'envie lui prit de se mettre 
à l'eau lui-même; une crampesans 
doute survint , il se noya, malgré 
les ellbrts désespérés que nudliplia 
son compagnon pour l'arracher au 
péril, (juand son corps eut été tiré 
de l'étang, on aperçut son bras tout 
déchiré des coups de dents du filêle 



VAR 



105 



animal , qui vainement avait fait 
l'impossible afin de sauver son jeune 
maître. Cette fin si peu prévue el 
si tragique impressionna doulou- 
reusement les hautes régions de la 
société parisienne , d'autant plus 
que, par une triste coïncidence, 
presque au môme instant se succé- 
daient les trépas également pré- 
maturés , également inattendus 
du fils de l'avocat général Laplagne- 
Barris, et de la fille de M. Odilon 
Barrot. Val. P. 

VARCOLLIER (Oscar), jeune 
peintre parisien, naquit en 1820. 
Bien que la position administrative 
fort avantageuse dont jouissait son 
père h la préfecture de la Seine (il 
était chef de division au secrétariat) 
jmt être et eût été pour bien d'au- 
tres une incitation à la carrière 
des emplois, rien ne ])hI triompher 
de la vocation artistique d'Oscar. 
Enfant, la plume à la main, il cro- 
quait déjà les maisons, les petits 
paysages et ses maîtres ; adolescent, 
il n'eut de repos que lorsqu'à l'é- 
tude du latin et du grec, de l'his- 
toire et de la philoso])hie, il lui fui 
permis de joindre la pratique du 
dessin. A peine ses classes finies, 
il déclara ([u'il voulait être artiste; 
v.l aveo^l'agrément de son père il 
entra dans l'atelier de Paul Dela- 
roche. Ses rapides progrès lui 
conquirent bientôt l'estime dumai- 
tre"" et celle de ses condisciples, 
el le labeur opiniâtre venant se- 
conder ses heureuses aptitudes, 
ses dispositions brillantes, tout lui 
présageait un glorieux axenir. 
Malheureusemeni la vigueur phy- 
sique n'allait |»as chez lui de paii- 
avec l'ardeur de l'àme. Ainsi (pi'il 
arrive souvent pour les intelligences 
les mieux douées , la lame usa le 
fourreau longtemps avant l'Age, et 
une bruscjue mort vint l'arracher à 



106 



VAR 



sa famille et à ses amis au com- 
moiiceiiieiU de mars 1840. Il venait 
de terminer un tableau qu'avait 
comblé d'éloges non-seulement son 
maître, mais le patriarche de l'art, 
l'austère Ingres, qu'on sait ne pas 
avoir été des j)lus prodigues en fait 
d'encens. Ce tableau fui admis par 
le jury d'exposition de celte même 
année d84(> aux honneurs du Salon, 
et les sulirages du public , en s'a- 
joutant à ceux des deux illustres 
maîtres et des juges, ajoutèrent, 
en même temps qu'ils leur aj)por- 
tèrent une consolation, aux amers 
et justes regrets de ses parents. 
Val. p. 
VARÉ ( Louis- Prix ) , un des 
officiers généraux les plus prisés 
de l'armée impériale aux premiers 
jours de l'Empire, était de Versail- 
les et comptait de 23 à 24 ans 
lorsque la Révolution éclata. Bien 
qu'il eût reçu quelque éducation, 
il n'avait encore alors que les ga- 
lons de sergent, et il lui aurait 
fallu sans doute ambitionner long- 
temps en vain l'épiiulette, si l'émi- 
gration et ce ([ui suivit l'émigration, 
le concert des puissances contre 
nous, et la double invasion, autri- 
clnenne en Flandre, prussieime en 
Lorraine et en Champagne , n'a- 
vaient changé tout cela. Varé fit 
toutes les campagnes de la Répu- 
blique sans interruption, moiil;i de 
grade en grade jusqu'au comman- 
dement de la î)4^ demi-brigade de 
ligne, et j)artout dé[)loya non moins 
de sang-froid que de vaillance, non 
moins d'intelligence que de sang- 
froid. On le rfimarcpia notamment 
lors de la descente des Anglo-Russes 
sur les cotes de la Hollande septen- 
trionale, où son intrépide et habile 
concours aida puissamment h l'ex- 
pulsion de l'ennemi, mais d'où il 
revint blessé. Sa promotion au rang 



VAR 

de général de brigade et la croix 
de commandeur de la Légion 
d'honneur furent la récompense 
de son dévouement. L'avenir cor- 
taincmcntlui réservait les premiers 
grades, les premières dignités de 
l'armée , s'il n'eût en quelque 
sorte porté défi au sort par son 
audace à la bataille d'Eylau. Il s'y 
couvrit de gloire, mais les projectiles 
prussiens et russes le couvrirent 
de blessures; il fallut le rapporter 
du champ do bataille et on l'évacua 
sur Thorn , où , malgré les soins 
qui lui furent prodigués, il expira 
le 14 mars 1807. Né le 19 janvier 
1760, il comptait quarante et un 
ans à peine. Val. P. 

VAREÏLLES (le comie niî), une 
des victimes de l'émeute pendant 
la période orageuse du règne de 
Louis-Philippe, et celle dont la mort 
fiappa le plus le public , parce 
^qu'elle était prématurée et quei)lus 
qu'à toute autre elle arrachait la 
perspective d'une vie pros])ère. Et 
par sa fortune et par sa naissance, 
le jeune comte appartenait à la 
classe des heureux. Né en 1811 , il 
était en 1834, c'est-à-dire à vingt- 
trois ans , auditeur au conseil 
d'ï^^lat, officiel' d'état-major de la 
garde natioiude, chevalier de la 
Légion d'honneur et bien en cour 
près de son ministre, le ministre 
de rinlérieiu*...,ti-opbienpeul-ôlre, 
car s'il eût été moins dans son in- 
timité, il ne se serait sans doute 
j)as trouvé dans la nuit du Li au 
14 avril à coté du haut fonclion- 
naire, au milieu et au plus fort de 
la lulle. Ou allait enlever une 
bari'icade opiniâirément défendue, 
quand un coup de feu, destiné 
jieut-ètre au ministre , atleignit 
le jeune homme aux environs du 
sternum. Bien que la blessure fût 
grave , on conserva longlemps 



VAR 



VAR 



107 



néanmoins l'espoir de sauver le 
blessé. Mais finalenienl, après de 
six à sept semaines de souffrances 
aiguës, on dut cesser de s'aban- 
donner aux illusions : une infdtra- 
lion avait eu lieu dans les pou- 
mons; le jeune comte de Vareilles 
fut ravi ù ses parents, à ses amis 
le 6 juin. Mort ainsi martyr de la 
cause do l'ordre, après avoir été 
fraj)pé au champ d'honneur, si ce 
mot peut s'employer quand il est 
question de guerres civiles, le comte 
avait rallié bien des sympalhies ; 
un nombieux concours se pressait 
à ses obsèques; la ville de Paris 
avait voulu Taire don d'un lorrain 
au cimetière du Père-Lachaiso ; le 
préfet de la Seine prononça sur la 
losse une allocation animée, où l'on 
put remarquer les traits qui sui- 
vent : « Puisse celle tombe qui 
« vient de se fermer sur un jeune 
« homme si plein d'avenir n'avoir. 
pas de comiagnesl Puissent les 
« partis abjurer leurs sanglantes 
a querelles! Puissent-ils coniprcn- 
K dre..., elc. Espérons que ilésor- 
« mais le sang français ne coulera 
« plus par des mains IVançaises, 
c et qu'il sera réservé pour défen- 
« dre i'mdépendanc^i et la gloire 
« de noire pairie ! » Val. P. 

VARiv\A<:Kî<:U (Jean}, fut un 
des premiers professeurs de la cé- 
lèbre université de Louvain.Né au 
bourg de Kuysselède, près de ïilly, 
dans le diocèse de (land, il entra 
dans l'étal eccléhiasli([ue. Sa capa- 
cité le fil choisir pour enseigner la 
philosophie dans le collé^'e du L\s, 
\ers le lemps de rétablissement de 
l'université de Louvain. Il parvint 
depuis au grade (\r dortenr en 
ihéologie. En 14i3, il fut noinnie 
pléban, c'est-à-dire curé de Saint- 
Pierre, et cependant il ('(iiiliiuia les 
fonrlions de professeur; nj.iis j'i- 



gnore s'il continua d'enseigner la 
philosophie , ou si on lui donna 
une chaire de théologie, comme les 
ouvrages qu'il a laissés pourraient 
le faire supposer. Ce laborieux 
ecclésiastique mourut à Louvain 
en 1475. Varenacker n'a rien pu- 
blié, et ses compositions restèrent 
toutes manuscrites. Depuis sa mort 
on a imprimé, d'alîord en 1012, 
puisa Paris en 1544, et dans le 
format in-4°. deux questions quod- 
libéliques. La première de ces 
questions est posée ainsi : l'truni 
cleriri et ecclesiarum prelati inor- 
talifer peccent , si quod eis de prœ- 
beudh supercst, in eleemosynam non 
elaraimitur. — La seconde : Ulrum 
ab iiomine possit dispemari in prœ- 
ccptis jnris nalurcdis mit divini. 
Les œuvres manuscrites de Varc.i- 
ackersont un traité des sacrements : 
Lecturn in psahnum H8 , Beati im- 
innculali in Librum Sapientiœ et in 
quatuor Evcnufclislas ; un autre 
traité intitule : Monotessaron , con- 
servé autrefois dans le collège des 
Théologiens à Louvain, mais qui 
a peul-èlue été égaré par suite des 
mouvements révolu lionnain;s. Va- 
lère-André a consacré un article à 
Varenacker dans sa Bibliothèque 
bclijiquc; mais Uupin et la plupart 
des dictionnaires biographicpies 
n'en ont point parlé. R-d-k. 

-^VAKhNMCS (AiMK de), (|ui en 
1 Tbh composa en vers français oclo- 
s>llabi(pies le roman ou poëme de 
Florimont, était resté à jieu près in- 
coniui jusqu'à ces derniers temps. 
Ni KauchiM'. ni La (j-oix du Maine 
n'en avaient dit mot. Du Verdier 
cite bien le roman, mais sans au- 
cuns détails et en nommant l'auteur 
Aymon ou Aymé de Chàtillon. 
Galland parle fort inexactement et 
de lauteur et de l'ouvrage dans son 
dixcnurssuv q'ieltjucs uncii'iis pacte 



108 



VAR 



VAR 



insén^ au lomc II des Mémoires de 
IWcudémie des inscriptions. Le ré- 
dacteur du Catalogue (en 3 vol.) 
des livres du duc de la Vallière, 
Giiill. de Bure, en décrivant, sons 
le numéro 2,706, un manuscrit du 
roman de Florimont^ a copié les er- 
reurs des précédents. Les nouveaux 
critiques, Moncliet, P^xpiefort, Gin- 
guené et Amanry-Duval ont aussi 
commis de grandes inexactitudes 
dans les courts articles qu'ils ont 
consacrés à Aimé de Varennes (1). 
Il était réservé à M. Paulin Paris, 
le savant historien des manuscrits 
français de la Bibliothèque impé- 
riale, de mieux faire connaître le 
poêle du douzième siècle. D'une 
lecture attentive du poëme, il a re- 
cueilli tousles renseignements qu'on 
pouvait avoir sur l'auteur. Il nous 
permettra de les résumer en quel- 
ques lignes. Aimé devait être Grec 
de naissance; cela résulte d'une 
foule d'endroits de son livre. Il sé- 
journa longtemps à Galiipolis en 
Thrace; il visita Damiclle, Ii)sala, 
Andrinople et Philippopolis. Ce fut 
dans cette dernière ville, à ce qu'il 
nous apprend, quil entendit i)our 
la première fois raconter en grec 
les aventures de Floi-imont et de 
Philippe, le i)isaïeul d'Alexandre. 
Par quel motif ahandonna-t-il la 
contrée où il avait vu le jour? On 
l'ignore; mais ce qu'ily a de certain, 
c'est qu'il vint en France, s'arrêta 
dans If Lyonnais et choisit pour 



(ij Les ailiclis de Ginj^umé et d'A- 
niaiiry-Diivalsc Hionldaiis les toiiiesXV 
et XIX do VJIisloirc littéraire de la 
France. — Aim6 do Varcnufs n'est 
pas mémo iiomFii«' dans les tables qui 
suiit à la lin de la iiii-diocrc (tornpila- 
tion qu'Auguis a intilulik" : Les Poè- 
tes français du xn« siècle jusqu'à 
Malherbe, etc. 



demeure la petite ville de Chàtiilon , 
située sur la rivière d'Azergue, à 
quelques lieues de Lyon. « Peut- 
être est-ce lui qui construisit le châ- 
teau de La Varenne, dont envoyait 
encore les ruines il y a peu d'an- 
nées entre Tile Barbe et Chàtilion. )> 
On ne sait si Aimé passa le reste de 
sa vie dans ce pays, ni h quelle 
époque il termina sa carrière. Quoi 
qu'il en soit, dans sa seconde par- 
tie, il se ressouvint des aventures 
de Florimont, et il résolut d'enri- 
chir de leur récit la littérature de 
ses concitoyens d'adoption. Comme 
nous l'avons dit, il exécuta ce pro- 
jet en 1188. M. Paulin Paris a fait 
une longue et très -intéressante 
analyse du roman ou poëme de 
Florimont, et il en a extrait de 
nombreux passages qui en donnent 
l'idée la plus avantageuse {Manu- 
scrils franrais, \lï, 9-l)S). « Flori- 
mont, dit-il en finissant, est double- 
ment remarquable et par sa date 
ancienne oi par un véritable talent 
de versification et de composition. » 
Il serait donc à désirer que ce 
poème trouvât un éditeur conscien- 
cieux tel que M. Paulin Paris lui- 
même. La publication de cet ou- 
vrage en vers corrects et élégants, 
plein de mouvement, d'imagina- 
tion et quelquefois de poésie, ferait 
bien vile oublier la méchante tra- 
duction on plutôt imitation en 
j)rose (pi' un inconnu en fit dans 
le xv'^ siècle, et qui a été imprimée 
sous ce litre : Histoire et ancienne 
crouicqnc de l'excellent roy Flori- 
mont, fils du noble Mataquas, duc 
d'Albanie, etc., Paris, pour Jehan 
Longis, 11)28, in-4", fig. en bois, 
caract. goth., léimprimée l'année 
suivante, à Lyon, par Olivier Ar- 
noullel, qui en a encore fait pa- 
raître une édit. en lo;3o. Il en 
existe deux autres de Rouen, sans 



VAR 



\ AB 



i09 



dalc, la première de Nicolas Mulot, 
el la seconde de Richard Le Prévost. 
\?ov.Y les détails bibliojiraphiques, 
consulter le Manuel du libraire^ au 
mot Florimont). Toutes ces éditions 
10-4" sont aujourd'hui rares et 
chères, surtout celles de Paris et 
de Lvon. Le prince d'Essling n'a- 
vait dans sa magniGque collection 
que celle de Le Prévost, de Rouen. 
Elle n'a été vendue que 10 fr. B-l-u. 
VAÏ\E.»EDE FEMLLE (Jean- 
Charles-Bénigne], fils d'un agro- 
nome justement renommé ^ voyez 
tome xLvii, page 500), naquit à Paris 
le 25 novembre 1780. Il perdit à 
treize ans son père, mort à L}Ou 
sur l'échafaud révolutionnaire, et 
se trouva livré ])ar l'émigration de 
sa mère à un isolement absolu 
dans la ville de Bourg-en-Bresse, 
où sa famille était depuis long- 
temps établie. 11 lut généreusement 
recueilli par un professeur de ma- 
thématiques appelé M. Salles, ([ui 
lui enseigna celte science, et le mit 
eu état d'enlrer à l'école polytech- 
nique. En 1810, le jeune de Va- 
renne fut admis comme auditeur 
au conseil d'Etat, et nommé l'an- 
née suivante sous-préfet de l'ar- 
rondissement de Lyon. Il se démit 
de ses fonctions au 20 mars 1815. 
Cet acte de dévouement au régime 
de la Restauration fixa sur lui les 
sulîrages des électeurs royalistes 
qui, quelques mois plus lard (août 
1815), l'envoyèrent à la chambre 
dite introuvable. Varenne vota 
constanmient avec le parti modéré. 
Il ne fut |)oint réélu après l'ordon- 
nanc»' de dissolution du .i septoin- 
bre et fut nommé, en 181 G, sccré- 
laire général do la préfecture de 
l'Ain, fonctions ([u'il exerra jusqu'à 
l.i révolution de 1830. Il s'y lit 
ivinanpier par sonéquilé. par l'ex- 
îième courtoisie de ses rapports el 



par son expérience dans les matières 
administratives. Rendu h la vie pri- 
vée, Varenne de Eenilie lut à la 
Société d'agriculture de l'Ahi, dont 
il faisait parlie, un grand nombre 
de mémoires, doji [ la plupart sont de- 
meurés inédit::. Nous citerons ceux 
sur la destruction des fougères, sur 
la distillation des i)ommes de terre, 
ceux sur la plantalion des pins et 
des mûriers, etc. Ce modeste el 
utile administrateur mourut aux 
environs de Bourg dans les senti- 
ments d'une haute piété, le 6 jan- 
vier 1848. Son éloge a été prononce 
à la Société d'émulation et d'agri- 
culture de l'Ain, par M. Pelletier. Z. 
VARET (Alexandre Louis), na- 
quità Paris en l'année 1632. Il était 
fils d'un avocat d'une probité re- 
connue, et sa famille fut vraisem- 
blablement une des premières à 
s'attacher à ce parti qui divisa 
d'abord les théologiens et troubla 
bientôt l'Etat et l'Eglise; tout dans 
l'histoire de sa vie m'autorise à 
émettre ce jugement qui se trou- 
vera justifié par les faits consignés 
dans cette notice. A l'âge de vingt 
ou vingt el un ans, le jeune Varet (il 
le voyage de Rome., en la comjMgnic 
d'une personne d'une condition éle- 
vée, sans autre dessein (jue de con- 
tenter une légitime curiosité. L;i. 
Diuu lui inspira une forte résolu- 
tiiiii de ne plus \ivre que selon les 
n)aximes de la piété. Le Sëcroloijc 
des plus cHcbres défenseurs de la 
vérité dit que a la magnificence 
aussi bien (pie le débordement de 
cette grande ville J(ome) lui inspi- 
rèrent un si grand mépris du 
inonde, qu'à son retour à Paris... •> 
On comprend tout de suite dans 
(piel espril l'auteur janséniste a 
écrit ces deux lignes de criticpie 
sur Home. Le yérrolofie de Port- 
iioyal , quoicpie rédi'.'é dans les 



110 



VAR 



VAË 



mêmes sentiments dit : w Dieu qni 
avait des desseins de miséricorde 
?(ir son âme... lui lit voir le néant 
du monde dans la magnificence de 
celte grande ville, el reconnaître 
les périls dont on y est environné, 
par un piège ([ue lendit à sa chas- 
teté un inlàme miséraiiie à qui il 
demandait le chemin, après s'être 
égaré on sn dérol)ant à ses amis 
])0ur aller seul prier Dieu dans une 
église ([u'il cherchai!. Son premier 
mouvement, malgré sa modération 
naturelle, fut de charger cet homme 
de coups d'épée; mais Dieu l'ayant 
retenu, le préserva de ce second 
danger. » De retour à Paris, Yaret 
se relira de toutes les compagnies 
du monde pour se livrer à l'étude 
et à la prière. Il consacra ïcpt ans 
à cette occupaiion, ne cherchant de 
récréation que dans le service des 
malades à l'hospice de la Gliarité 
(jui existe encore actuellement. Le 
directeur qu'il avait choisi d'une 
manière extraordinaiîc, l'ohligea à 
j)rendre les ordres sicré^. 11 avait 
à cet engagemenl la répugnance 
([u'afTeclaient ceux de son parti, 
mais (pli venait en lui d'un véri- 
table sentiment de frayeur reli- 
gieuse, car rim|»rc'ssion (pi'il en 
ressentit, le rendit malade pendant 
cinq mois. H garda tous les inters- 
tices [trcscrits par les saints canons 
et ne lut ordonné prêtre qu'à l'âge 
d'environ trente ans; celte éléva- 
tion ne produisit en lui d'autn; 
prétention (ju'unc plus grande af- 
fection au désintéressement et un 
plus grand attrait p'our la retraite. 
il s'élail ajjpliqué à l'élude de l'E- 
criture sainlcet des œuvres de saint 
Augustin, (|u'il lut ])lusieurs fois 
tout entières. ^Malheureusement il 
portait à celle élude, si utile en 
elle-mônie, l'esprit de i>révention 
et d'opposition qui régnait dans le 



parti de Port-Royal, auquel lui et 
les siens étaient fortement attachés. 
Quand on exigea la signature du 
formulaire, Alexandre Varet, qui 
n'était point dispose à la donner, 
quitta Paris et se retira à Provins, 
oii il habita dans une petite cham- 
bre du collège desoraloriens, pau 
vrement meublée, n'ayant qu'un 
lit, qu'il partageait môme avec une 
personne (pii s'était retirée avec 
lui prohablcnienl pour les mêmes 
motifs, et qu'il servit seul pendant 
deux mois, donnant ainsi l'exemple 
(l'une humble simplicité. 11 demeura 
pendant un an dans cette pauvre 
maison, qu'il aida à subsister [lav sa 
pension etcelle de son compagnon. 
Dans celle retraite, Varet s'occupa 
à la composition de quelques ou- 
vrages. H avait deux sœurs reli- 
gieuses dans la communauté de la 
congrégation de N.-D. de celte 
ville. C'est peut-être pour celle 
raison qu'il choisit Provins pour le 
lieu de son exil volontaire. Il n'a- 
vait porté avec lui que sa Bible. 
Louis Henri de Gondrin (roir Gon- 
DRiN (I}, xvni, 36), archevêcpic de 
Sens, lo choisit pour grand vicaire 
et trouva dans ce nouveau coopé- 
rateur des dispositions conformes 
aux siennes; tous deux voulaient 
sans doute établir le bien dans le 
diocèse, cl ny mirent que le trouble 
par leur exagération jansénienh(;. 
Varet y donna du moins l'exemple 



'1) U ost priidc-nt de lire cet Jiitithî 
avec prc'cnilion conttc ios c'l()i,'cs que 
rdiiteiii', l'ahln'; Lr( iiy, fait do G.-ii- 
driii, dont il n'a point fait cnnnaitrç Ut 
c.araclèro. Il vante :iV(;c jaison ses (pi;i- 
liU's; niais, par ij^noianco ou p;ir cal- 
cul, il a omis plusieurs circonstances 
qui niontrcraicnt dans Gondrin un /èlc 
qui n'était ni scloîi la science, ni selon 
la priulcncc. 



■ 



VAR 



VAR 



111 



d'un parfait désintéressement. Il ne 
voulut jamais recevoir les béné- 
fices qu'on lui offrit : il refusait 
même les droits utiles inséparable- 
ment attachés à ses fonctions. Ega- 
lement éloigné de recevoir aucun 
présent, il faisait à ses frais les 
visites qu'il devait à plusieurs mo- 
nastères, et défendait même au 
domestique qui le suivait de rien 
accepter. Gondrin étant mort, en 
1674, à l'abbaye deChaulmes, qu'il 
avait gardée avec son archevêché, 
Varet, qui n'aurait pu d'ailleurs 
convenir à son successeur, se retira 
à Port-Royal, où il faisait des 
voyages de temps en temps, et 
pour lequel il avait les plus vives 
sympathies. II n'y vécut pas long- 
temps; il y était venu le 29 juillet 
1G76 avec Arnauld, dans le dessein 
d'y faire quelque séjour, mais il 
paraît qu'il n'y avait jamais eu de 
demeure dcdnitive. II y mourut le 
premier août de la même année, à 
1 âge de ii ans. De la 3Ionnoye, 
dans ses notes sur les Jugements 
des savants de Baillet, tome iv, se 
trompe en reculant la mort de 
Varet à l'année 1685. Le 31oreri 
de ilo'J dit que Du Pin s'est trompé 
aussi en la fixant à l'année 168G. 
Je ne sais où il a vu cette erreur. 
Du Pin, qui n'a point consacré à 
Varet d'article particulier dans son 
histoire ecclesia.stique du xvii'' siè- 
cle, mais qui indique une partie de 
ses pubif nations dans son intéres- 
sante table méthodique des ouvra- 
ges de l'époque, marcpie le jour de 
sa mort au 7 août, il est vrai, 
mais bien en l'année 1076. Varet 
laissa aux religieuses de Port-UoNul 
son calice en vermeil et niille livres 
en aumO)ne; il voulut être enterre 
dans leur église, où il eut en effet 
sa sépulture au bas-côlé gauche 
du chœur. Une huigue inscription 



louangeuse couvrait sa pierre tom- 
bale, et y avait été placée par les 
soins de sa mère touchée de douleur, 
mais soutenue par une ferme expé- 
rience du bonheur de ce cher fils, 
disait répitai)he. Cette mère avait 
pris soin de son éducation avec une 
conscience timorée, qui lui dicta 
un fait qui doit être consigné ici 
et qui lient à f histoire de Varet. 
Lorsque celui-ci était encore dans 
les basses classes, son aïeul obtint 
pour lui la nomination à un béné- 
fice simple de quatre à cinq cents 
livres de revenu. Tout était tlisposé 
pour son entrée en possession, mais 
la mère y mit opposition, ne vou- 
lant pas que le jeune Alexandre 
reçût la tonsure; parce que, le 
destinant à suivre la profession de 
son père, elle disait avec raison 
qu'il n'était pas équitable de lui 
faire prendre un bénéfice ecclésias- 
tique en attendant. Lors donc qu'il 
eut fini ses études, il se fit recevoir 
avocat, et suivit le barreau pen- 
dant deux ans. Mais il s'en dé- 
goûta en voyant que l'exercice de 
cette ])rofession exposait souvent 
à parler contre la vérité. Ce fut 
alors qu'il fil le voyage de Rome 
mentionné au commencement d-; 
cet article. 

Varet a composé plusieurs ouvra- 
ges. — l. Lettred' un ecclésiastique à 
jTTx Morel, théolofjil de Paris, sur 
trois sermons de ce théoUujnt, in-i'*, 
1 00 i. — H. Miracle arrivé à Provins fl 
approuvé par ta sentence des grands 
vicaires de Sens ^ le 14 décemln'e 
lOoG, in-4".— IIL Lettre d'un théo- 
logien ioucliant la censure de la fa- 
culté de théologie de Poitiers sur lu 
probabilité. — IV. Traité de la pre- 
mière éducation quon doit procurer 
auc enfants, etc. Varet était encore 
dans les écoles deSorbonne (piand, 
en 1661), à la j)rière d'une de se;* 



112 



VAH 



VAR 



sœurs, mariée, il publia ce trailé 
qui est le meilleur de ses ouvrages. 
II y donne des maximes excellentes 
et la manière de conduire les en- 
fants depuisqu'ilssontsortisdu sein 
de la nourrice, jusqu'à ce qu'ils 
passent à l'étude des belles-lettres. 
Ce livre utile aux gouvernantes et 
aux premiers maîtres de la jeu- 
nesse a eu j)lusieurs éditions. 
— V. Facium pour les Ermites du 
Mont-Valêrieu contre les Jacobins. 
De graves discussions et procédures 
avaient eu lieu entre les solitaires 
ermites du Mont-Valérien et les 
Dominicains, qui avaient des pré- 
tentions et s'étaient même établis 
sur cette montagne. — VI. Facium 
pour les religieuses de Sdinte-Calhe- 
rine-lès- Provins, \n-i2. Ce facium 
«'idcva la direction des religieuses 
aux Cordeliers de Provins, contre 
lesquels il était écrit. — VU. Dé- 
fense de la paix de Clément L\, 
'2 vol. in- 12. — Mil. Facium de 
l'archevêque de Sens contre son 
chapitre. Les écrits de Yaret pour 
l'archevêque lurent combattus dans 
la dissertation intitulée : De 
jure presbylerorum jiar Fonte- 
nius, pseudonyme ridicule qui ca- 
ciiait l'abbé Boilc^au. — IX. Les 
Constitutions reli(jieuses de la 
congrégation de Notre-Dame, dont 
le successeur d" (jondrin défendil 
l'usage. — X. Défense de la disci- 
pline qui s'observe dans le diocèse 
de Sens , louchant l'imposition de la 
pénitence publique pour les pechc'^ 
publics , imprimé par l'ordre de 
Monseigneur l'illustrissime et Hévé- 
rcndissime Arclœvesque de Sens , 
Prussurot, 1673, in-8. C'est un 
volume où l'auteur fait étaiago d'é- 
rudition sur l'histoire et la pratique 
de la pénitence publique, pour en 
venii' à juslifier ce qui se faisait 
dans le diocèse de Sens, et qui n'a- 



vait })as le sullrage de tout le 
monde. Il y a des détails curieuN. 
surtout dans les 5*", 6"= et 7^ chapi- 
tres.— XI. Lettres spirituelles, 3 vol. 
in-12(l). — XII. Yaret est auteur de 
la première préface du livre de la 
Morale des Jésuites , imprimé à 
Mons, en 1667 et de celle qui est au 
commencement de leur prétendue 
Morale pratique, La 2'' préface de la 
Morale pratique passe pour être de 
Pontchàteau, qui, avec Claude de 
Sainte-Marthe et Baudry de Saint- 
Gilles-d'Asson, est le principal au- 
teur de cet ouvrage. On a inséré 
jdusieurs des lettres de Yaret dans 
le Recueil des pièces qui n'ont 
point encore paru sur le formulaire, 
tes Bulles, etc.; imprimé en 1754, 
in- 12. Yaret avait aussi composé 
un mémoire manuscrit contre un 
plaidoyer de M. Yalon , en consé- 
quence duquel plaidoyer intervint 
arrêt du Parlement, portant sup- 
})ression d'une lettre de M. l'évoque 
d'Alet (Pavillon) au roi, du 20 août 



(I] Dans les lettres de Nicole (letti-e 
34') on tmiivri une comparaison qu'il 
lait enlie celles de Sacy et celles de 
« Yaret. « Ces iettics (de Sacy), dit-il, 
<{ sont beaucoup plus noblement écrites 
que celles de M. Varet, et elles don- 
« nent même une plus grande idée de 
(( sa personne et de son esprit, que 
<•( M, Varet n'en donne de lui par les 
« siennes. (Cependant, celles de M. Va- 
<i ret (tut aussi certains avantages (pii 
« ne sont pas peu considérables. 11 y a 
« bcaucoiqt plus de matières traitées 
<( avec étendue qui' dans celles de M. de 
'< Sacy. Il entre beaucoup plus dans le 
« détail de quantité (le dispositions ti'è.s- 
'< communes, et néanmoins tiès-néccs- 
« saires a régler, de sorte que M. Va- 
« ret païaît être un directeur de per- 
n sonnes imparfaites, bizarres, S'-rupu- 
' leuses, et que M. de Sacy semble 
« n'êîrc que poin- des Ames solides, in- 
« telligentrs et éclairées. Or, le nombre 
<r (les premières est bien plus grand 
« que celui des autres. » 



I 



VAR 

1664. touchant la signature du 
fonnulaire. Il est à regretter qu'un 
homme comme Varet, si distingué 
par son instruction et des qualités 
nombreuses, ait grossi le parti qui 
depuis deux siècles a causé tant de 
mal et jeté partout l'esprit de ré- 
volte et d'opposition. Ces opinions 
étaient en lui une apanage de fa- 
mille, et elles se sont maintenues 
dans les branches qui lui ont ap- 
partenu , telles que les familles 
Pépin , Tartarin. Ce parti n'est pas 
éteint. On a gravé le portrait de 
Varet et on le voit en tète du pre- 
mier volume de ses lettres spiri- 
tuelles, avec ces vers dus à la 
plume d'un ami : 

For et simple en ses mœurs, modeste de visage, 
Des vérités «lu ciel épris dès scn -eune âge, 
Varet jusqu'à leur source alla s'en abreuver; 
Kt de son grand savoir sun iiumililé saiule 

I empreinte,] 
l'itbion voir qu'en un r^ur où la grâce est 
Les vapeurs de l'orgueil ne sauraient s'élever. 

On peut consulter sur Varet 
^Alexandre) quelques dictionnaires 
historiques, le Nécrologe des défen- 
seurs de la vérité... Les Mémoires 
historiques et chronologiques... sur 
l' abbaye de Porl-Hoyal-des-Champs, 
etc., etc. B-D-E. 

VARET (François) , frère du 
précédent, partageait ses erreurs 
religieuses. Il a publié une traduc- 
tion franraise du catéchisme du 
concile de Trente, et est auteur de 
la longue épitaphe (|iii se vovait sur 
la tombe d«' son frère et qu'on 
trouve dans le Nécrologe de Porl- 
lloyul. B-n-E. 

VAUliAS ou l«AU(iAS ^Martin 
dk), réformateur «le l'ordre de Ci- 
leaux, en Espagne. n;upiit à la lin 
«iuquatorziènuî siècle, dans le Ixnirg 
de Xérès de la Frontera, province 
d'Andalousie. Après avoir fait avec 
un grand succès des études solides 

LXXXV 



VAR 



113 



et variées, il résolut d'embrasser 
la vie religieuse. L'auteur des an- 
nales de l'ordre de Gîteaux, Ange 
Manriquez, dit qu'il fit d'abord pro- 
fession dans l'ordre des Ermites de 
Saint-Jérôme d'Italie, et qu'il s'y 
concilia une si grande estime, que 
le pape Martin V le choisit pour sou 
confesseur et son prédicateur. Mais 
Vargas revint en Espagne pour y 
vivre dans une plus grande retraite, 
et fixa sa demeure dans le royaume 
d'Aragon , où avec la permission 
du Souverain Pontife, il s'agrégea 
à l'ordre de Cîteaux,dans l'abbaye 
de Notre-Dame-de-la-Pierre ou de 
Piedra. Quel dessein avait-il en 
faisant cette démarche? On ne 
peut croire qu'il cherchât à suivre 
une observance plus régulière , 
puisque les commandes avaient larT 
gement contribué à ruiner la dis- 
cipline monastique en Espagne . 
comme elles le firent plus tard en 
France. Il est probable qu'il y fut 
conduit par une disposion spéciale 
de la Providence pour établir la ré- 
forme. Ce qui l'anima à entrepren- 
dre cette réforme, c'est qu'il trouva 
dans le monastère dix ou douze re- 
ligieux qui gémissaient sur les dé- 
sordres dont ils étaient témoins, et 
qui approuvèrent le dessein de res- 
tauration qu'il leur avait commu- 
niqué. Accompagné d'un seul con- 
frère. Michel de Cuença, Vargas 
alla à Rome. <>ù, après s'être pré- 
paré pendant quelque temjjs de re- 
traite au monastère de Sainte-Cé- 
cile, il alla se jeter aux pieds du 
pape Martin V, pour lui demander 
les autorisations nécessaires h l'exé- 
rution de son projet de réforme. 
Au lieu de trouver la résistance ou 
les épreuves méritoires, ordinaires 
en pareilles entreprises, Vargas, 
qui était si connu et si eslinu* du 
pape, rerut un accueil favorable. 

8 



116 



VAR 



VAR 



Le Souverain Pontilo rencouragea 
à poursuivre une, si pieuse entre- 
prise, et, par des lettres datées du 
24 octobre 4i25,illuî accorda ce 
([u'ii demandait, dont le principal 
était la fondation, dans les royau- 
mes de Castille et de Léon, de deux 
monastères, ou comme s'exprimait 
Vargas, de deux ermitages, dans 
lesquels les constitutions de ۔teaux 
seraient observées littéralement. 
Ces lettres donnaient aussi à cette 
réforme nouvelle des privilèges 
étendus, et môme l'exemptait de la 
juridiction de l'abbé de Cîteaux et 
du chapitre général de l'ordre. C'é- 
tait en quelque sorte les détacher 
de l'institut; mais il ne faudrait 
pas se hâter de blûraer les déci- 
sions de Rome à ce sujet; sa sa- 
gesse sait ce qui convient le mieux 
aux sociétés religieuses, comme à 
l'Eglise tout entière, et l'on sait que 
plusieurs branches des frères-mi- 
neurs ont des généraux particuliers, 
sans cesser d'appartenir à l'ordre 
de Saint-François. Toute» ces dis- 
positions et celle du régime parti- 
culier de la congrégation furent 
confirmées par une nouvelle déci- 
sion datée du 7 juin 1426, sur le 
rapport du cardinal de Séville, abbé 
de Salos, chargé d'étudier et d'exa- 
miner cette atl'aire. Les religieux 
de Fiedra, confidents de ses des- 
seins et associés à ses projets, 
avaient trouvé longue l'absence de 
Vargaiî, incertains surtout de son 
sucr».'^. Ils apprirent avec joie l'is- 
sue de cette ailaire importante, et 
bientôt ils allèrent bâtir, près de 
Tolède, avec des branches d'ari)res, 
un humble monastère, sur un fonds 
que leur procura un généreux 
chanoine , lldefonsc M;irtiiiez. 
Vargas donna le nom de Monl-de- 
Sion à ce nouveau monastère, bâti 
sur le bord du T?ge, et fut élu 



prieur avec la dénomination de Ré- 
formaleur, qui resta, jusqu'à la 
suppression, aux généraux de cette 
congrégation, désignée elle-même 
sous le vocable du premier mona- 
stère. La réforme de la congréga- 
tion du Mont-de-Sion imposait des 
austérités et une régularité sévère, 
surtout par la retraite que les reli- 
gieux devaient garder dans le mo- 
nastère (1). Néanmoins, ils sortaient 
pour se livrer, dans les localités où 
on les appelait, à l'œuvre de la pré- 
dication et au ministère de la con- 
fession. Soumis, d'abord, pour les 
difficultés majeures qui pourraient 
surgir entre eux, aux décisions de 
l'abbé du monastère de Poblette , 
ils furent plus tard rendus à la 
juridiction de l'abbé de Cîteaux, 
qui devait visiter leurs maisons, 
lui-môme et non par délégués. 
Après la mort de Martin de Vargas, 
la nouvelle réforme prit beaucoui» 
d'extension et produisit des hom- 
mes distingués par leur savoir et 
par leur vertu. On peut consulter 
l'histoire de ceVQ congrégation dans 
Uéliot. tome V; dans le Dictionnaire 
des ordres reliijienx^ édité par l'au- 
teur de celte article; et surtout dans 
les annales de l'ordre de Cîteaux, 
spécialement dans le Fasciculus 
sanctorum ordinis Cislerciemis, de 
Henriquez, membre Ini-mômo de 
cet édifiant institut, que les récentes 
révolutions d'Espagne ont détruit 
avec tant d'autres. Quant au ])ieux 
réformateur, Martin de Vargas, 
persécuté et éprouvé comme le sont 
presque toujours ceux qui entre- 
prennent d'S œuvres de ce genre, 
payé d'ingratitude même par ses 



(1) Don Vîirga.s fut, ou le premier ou 
l'un (les premiers a étabin- la tricnnalité 
dans l'élection du supérieur. 



VAR 



VAR 



115 



propres religieux, il fut mis en pri- 
son dans le monastère de Mont-de- 
Sion , et mourut dans cette capti- 
vité, l'an 1446. B — d — e. 

VARICLERY (Laurentio de), 
né à Monbrison en 1472, était de 
l'illustre et puissante maison de 
Carrare, souverain de Padoue au 
xiV siècle. Les chefs de sa 
branche avaient abandonné Gè- 
nes, après la fin malheureuse des 
Carrares, assassinés par les Véni- 
tiens, et s'étaient retirés en France 
011 ils tinrent longtemps un rang 
proportionné à l'éclat de leur nais- 
sance. Variclery sut également se 
servir de la lyre et de l'épée: il 
suivit Charles Vlll dans son expé- 
dition de Naples , et s'y distingua 
par sa bravoure, il fut l'un des 
premiers qui entrèrent dans Naples; 
le roi pour le récompenser l'arma 
chevalier, et lui donna le collier de 
son ordre. Variclery accom])a£;na 
Louis XII dans ses guerres d'Italie, 
toujours conservant la pensée 
chimérique de rentrer dans l'héri- 
tage de ses pères. Ses poésies gra- 
cieuses sont presques toutes écrites 
en italien; onen trouve une grande 
partie dans la bibliothèque de Flo- 
rence, et dans celle de Naples. Il 
épousa une Espagnole d'une nais- 
sance illustre, et mourut en 1554, 
laissant des enfants , dont l'un 
s'établit à Saint-Félix, diocèse de 
Toulouse, où sa famille existe en- 
core. B. E. M. L. 

VARICOrRT (Pii:niu>.MAiuN- 
Roupu de), évèrpie d'Orléans, frère 
de la célèbre niarqiiise de Villelle, 
fille adoptive de Voltaire (voyez 
lom. XLix, p. 87), était né àOex, le 
9 mai 17r):>, d'une famille anglaise, 
naturalisée (mi Franco, où elle avait 
d'abord embrassé la religion calvi- 
niste. Pierre de Varicourt se des- 
tina de boime heure à l'elat ecclé- 



siastique. Voltaire, qui appréciait le 
voisinage d'une famille peu fortu- 
née, mais universellement considé- 
rée , admit le jeune abbé dans son 
intimité, et le recommanda à son 
amie madame de Saint-Julien. Va- 
ricourt fit de brillantes études au 
séminaire de Saînt-Sulpice , fut 
pourvu bientôt après d'un canonicat 
dans le chapitre de Genève, d'une 
charge d'oflicial dans le diocèse 
d'Annecy, et, peu après, de la cure 
de Gex. Ce fut dans ce poste que 
les élections du clergé le députèrent 
aux États-généraux de 1789. Sa 
conduite à l'Assemblée constituante 
ne démentit pas les principes reli- 
gieux et monarchiques depuis long- 
temps héréditaires dans sa famille, 
et son courage se montra au niveau 
de ses sentiments. Varicourt refusa 
de pnMerle serment constitutionnel, 
et cet acte de résistance entraîna 
la spoliation de son bénéfice, malgré 
les réclamations les plus vives et 
les plus pressantes de ses fidèles 
paroissiens. Lors de la séparation 
de l'Assemblée, le pasteur dépos- 
sédé se montra momentanément à 
Gex, mais il en fut bientôt ciiassé 
par la fureur du parti révolution- 
naire et chercha un asiîe ?i Paris, 
où il échappa avec peine aux mas- 
sacres de septembre. Il prévint les 
clTets du décret ([ui frappait de dé- 
portation les prêtres insermentés 
en se rendant en Angleterre; mais, 
au bout de sept mois , le mauvais 
état de sa santé le contraignit à 
repasser sur le continent, où il 
vint attendre des jours (dus calmes. 
Après le 9 thermidor, Varicourt 
espéra pouvoir reparaître avec sé- 
curité sur sa terre natale; il revint 
h Gex ; mais les ])assions révoln- 
liormaires étaient loin d'être apai- 
sées, et il dut renoncer de nouveau 
au désir de se réunir ?i ses an- 



116 



VAR 



ciemics ouailles. 11 traversa la Sa- 
voie, résida successivement à Turin 
et à Milan, puis se rendit à Venise, 
pour y assister à l'éleclion du pape 
Pie Vil. Le vénérable pontife l'ac- 
cueillit avec les égards dus à son 
mérite et à son caiactère , et l'em- 
mena à Rome où- vint le surprendre 
Iheureuse nouvelle de la révolution 
du 18 brumaire. Bientôt après, le 
concordat de 1802 rouvrit les 
églises de France , et Varicourt fut 
enfin rendu à l'empressement de 
ses paroissiens. Les biens de sa 
famille avaient été mis sous le sé- 
questre pendant la tourmente ré- 
volutionnaire ; mais la sollicitude 
des Gessiens en avait empêché l'a- 
liénation, et ce témoignage de dé- 
vouement, si rare dans les épreuves 
que l'on venait de traverser, res- 
serra encore les liens qui unissaient 
le pasteur à son troupeau. La con- 
sidération que Varicourt avait si 
justement acquise attira bientôt sur 
lui l'œil du gouvernement impé- 
rial ; on tenta son ambition par 
l'olfrc d'un évêché ; mais ces sé- 
ductions échouèrent devant l'invin- 
cible répugnance qu'il éprouvait 
pour le pouvoir qui avait hérité de 
la révolution, et le régime i-oyal put 
seul triompher de son attachement 
au poste modeste qui semblait avoir 
captivé toutes ses affections. Vari- 
court fut nommé à l'évèché d'Or- 
léans peu de temps après la pio- 
mulgalion du concordat de 1817. Il 
écrivit à plusieurs reprises au car- 
dinal de Talleyrand , grand aumô- 
nier de France, pour décliner cet 
honneur ; il ne céda qu'avec peine et 
(juitla Gex au mois de novem- 
bre 1829. Lorsqu'il j)rf'la entre les 
mains de Louis XVIll le serment 
épiscopal, a Soyez, lui dit ce prince, 
le digne frère d un martyr 1 >, Le 
jiouvel évèque fut accueilli à Or- 



VAR 

léaiis avec une vive satisfaction. 11 
inaugura son avènement par plu- 
sieurs actes, de bienfaisance au 
nombre desquels, en résurrection 
d'un ancien usage, figura la libéra-, 
lion des prisonniers pour dettes, 
dont la présence répandit sur son 
cortège d'entrée un intérêt touchant 
et original. L'administration de Va- 
ricourt ne démentit point ces favo- 
l'ables débuts. Egalement doué de 
douceur et de dignité, fort d'une 
expérience précieuse des hommes et 
des choses, il réussit à maintenii- la 
discipline sans altérer sa renom- 
mée de bienveillance, et sans s'alié- 
ner aucun de ceux auxquels il eut 
à faire sentir la fermeté de son 
ministère : tâche d'autant plus 
difficile que, depuis 1809, le pouvoir 
épiscopal n'avait été exercé dans ce 
diocèse que par des pasteurs dé- 
pourvus de l'institution canonique, 
et dont l'action , docile aux in- 
fiuences du régime im))érial , avait 
sensiblement relâché l'aclion de la 
subordination ecclésiastique. Au 
bout de trois ans d'une administra- 
tion zélée, vigilante, teconde en in- 
stitutions utiles, Vaiicourt sentit 
ses forces subir une altération (l'Oj) 
expliquée d'ailleuis |)arleséi)reuves 
qui avaient sillonné sa laborieuse 
vie. Il parut i)Oui' la dernière fois 
dans ses fonctions épiscopales le 
16 octobre 1822, jour du service 
anniversaire de la reine dont le 
dévouement de son frère avait 
prolongé * la déplorable existence, 
(voyez l'art, suivant; et s'occupa 
activement dès lors de mettre ordre 
à ses affaires temporelles. Par son 
testament, qu'accompagna un écrit 
rempli des sentiments religieux et 
monarchiques qui n'avaient cessé 
d'inspirer sa vie, il distribua sa for- 
tune presque entière en œuvres de 
bienfaisance. Le dernier chagrin 



VAR 



VAR 



117 



i 



qui lui était réservé fut de ne pou- 
voir recueillir les einbrassernents 
de la marquise de Villette, sa sœur, 
frappée de mort au moment où elle 
se disposait à le rejoindre. Pierre 
de Varicourt expira dans la nuit du 
8 au 9 décembre 1822, au milieu 
des regrets universels de la popu- 
lation orléanaise. Son corps fut dé- 
posé dans un tombeau que ce pieux 
évoque avait désigné derrière le 
sanctuaire de la cathédrale , et son 
cœur dans un mausolée élevé contre 
le mur de la chapelle du séminaire, 
selon le vœu qu'il en avait lui-même 
témoigné. L'abbé Chaboux, direc- 
teur de cet établissement, ami par- 
ticulier du défunt, prononça son 
oraison funèbre dans l'église de 
Sainte-Croix , et M. Boscheron- 
Desportes, président honoraire à la 
cour royale d'Orléans et membre de 
la Société des sciences et belles- 
lettres de cette ville, y lut dans la 
séance publique du 29 août 182:>, 
un Éloge hisloriqiie et hiogruphiqite 
de ce vertueux prélat, qui fui dédié 
à S. A. R. Madame la duchesse 
d'Angoulèrae, et imprimé : Orléans, 
1823, in-8. Enfin, M. Tabbé Dé- 
pery, aujourd'hui évéque de Gap, 
lui a consacre en 1840 une notice 
étendue dans le 2" volume de sa 
Uiographie des hommes célèbres du 
département de l'Ain. 

A. B— KK. 

VAIUCOUUT (François-Rouph 
dk), frère du précédent, garde-du- 
corps de Louis XVI, n'a du sa cé- 
lébrité qu'au trépas héroïque qu'il 
r«M'ui en défendant à Versailles les 
jours de la malheureuse reine Marie- 
Antoinette, dans la matinée du 6 oc- 
tobre 1789. eonlre les assassins qui 
avaient forcé les iK»rtes de son 
palais et de son apparlemenl. Né à 
(Je\, le .'■> juillet I7f)0. Franeojs de 
Varicourt, lils d'Etienne Houph de 



Varicourt, maréchal-des-logis des 
gardes -du -corps , était entré à 
19 ans dans la compagnie deBeau- 
vais. Il se trouvait de faction à la 
porte de la chambre de la reine, 
lorsque les sicaires , ayant réussi à 
pénétrer dans l'intérieur du châ- 
teau, se dirigèrent avec fureur de 
ce côté, et ne laissèrent par leurs 
imprécations et leurs menaces 
aucun doute sur l'atroce projet 
qu'ils avaient conçu. « Sauvez la 
Reine ! » s'écria Varicourt, et ses 
paroles attirèrent sur lui un groupe 
d'assassins contre lesquels il défen- 
dit avec intrépidité le seuil de la 
porte dont la garde lui était confiée. 
Il succomba bientôt percé de coups ; 
mais la résistance de ce nouveau 
d'Assas , de des Huttes et de Mio- 
mandre-Sainte-Marie avait donné 
à l'infortunée princesse le temps de 
fuir en désordre dans l'appartement 
du roi, et son lit s'offrit vide et 
encore chaud à la rage des meur- 
triers. Ils revinrent bientôt à Vari- 
court, déjà expiré. Ils tranchèrent 
sa tôte et la fixèrent au bout d'une 
])ique, de même que celles de ses 
deux braves compaiinons. On porta 
ces débris à la multitude, et le soir 
Paris vit arriver au milieu de cris 
de joie féroces, ces sanglants tro- 
phées de la victoire populaire. 
Deux frères de F'ranrois de Vari- 
court fui-ent lues à l'armée de 
Condé. L'un d'eux avait été admis 
])armi les gardes - du -corps , le 
10 octobre 1789, par l'ordre exprès 
du roi, en considération du dévoù- 
ment de son frère. Ce fut probable- 
ment une des dernières réconq^cnses 
que Louis XVI fut libie d'accorder 
à la fidélité de ceux qui s'immo- 
lèrent pour le salut de la cause 
royale, déjà si gravement compro- 
mise. Le nom de Varicourt eut 
la gloire d'ouvrir ee long marlyro- 



118 



VAR 



loge de défenseurs et de victimes, 
(jiie la Vendée allait bientôt grossir 
de son formidable et héroïque con- 
tingent. A. B— i':e. 

VAUIX (Jacques-Pierre), géné- 
ral de brigade, né à Gaen, le 26 fé- 
vrier 174îi| commença par être 
simple soldiat au régiment d'infan- 
terie du roi, en 1764. La révolution 
le trouva officier : les guerres qui 
bientôt mirent en question l'indé- 
pendance et l'intégrité de la France 
lui fournirent l'occasion de se si- 
gnaler; il arriva par degrés rapides 
au grade de général de brigade, en 
récompense de sa conduite dans h 
guerre de Vendée , puis il fut 
chargé du commandement du dé- 
partement de la Manche. Après un 
an à pe:j près entier j)a3sé dans ce 
poste, il futdirigéau commencement 
de Tan m, sur l'armée de Brest et 
de Cherbourg. En l'an iv (1796) et 
l'année suivante, il fit partie de 
l'armée d'Italie, où nous le voyons 
surtout dépiover son activiîé lors 
des opérations relatives au siège de 
Mantoue, — d'abord sous Mantoue 
même, tant que le général pour af- 
faiblir Wurmser, lui laissa la fa- 
culté d'eflectuer des sorties (28 
fructidor an iv, c'est-à-dire 14 sep- 
tembre 1796 et jours suivants, — 
puis quand le siège ayant pris forme 
de blocus, les troupes françaises 
furent lancées vers Trente et tout 
le sud du Tyrol pour intercepter 
les secours qui pourraient venir des 
Etats héréditaires autrichiens. Va- 
rin manœuvra donc quelque temps 
dans ces abruptes contrées (vendé- 
miaire et biumaire an v, automne 
1796), jusqu'à ce que l'armée nou- 
velle, avec laquelle arrivait Alvinzi, 
pour débloquer la place assiégée, 
eût forcé les Français de se replier 
sur l'Adige : il fut alors chargé de 
commander la place forte de Pes- 



VAR 

chiera, importante, on le comprend, 
pour couvrir le blocus. Un emploi 
d'un genre tout différent, car il est 
absolument paisible, l'appela le 1*^' 
vendémiaire an ix au commande- 
ment de la succursale des Invalides 
établie à Louvain. Le 26 prairial an 
XII il reçut la croii de la légion 
d'honneur. Val. P. 

VAlllIN' (Brice-Marie) , un des 
membres de nos premières assem- 
blées législatives, était Breton de 
naissance et faisait partie du bu- 
reau de Rennes, lorsque la convo- 
cation des états généraux ouvrit de 
toutes parts des horizons, soit à 
l'ambition, soit au patriotisme et au 
talent. On sait de quelle indépen- 
dance la magistrature bretonne 
s'était montrée animée pendant les 
dernièresannéesdeLouisXVetsous 
Louis XVI. Député du tiers-état de 
la sénéchaussée de Rennes aux as- 
sises générales de la nation, Varin 
n'hésita pas à se prononcer dans le 
sens le plus progressif. Il était in- 
struit, exijcrt et laborieux : on le vit 
fréquemment à Tœuvre dans les 
commissions, et fréquemment il eut 
à tenir la plume pour ses collègues. 
C'est lui qui rédigea le rapport à la 
suite duquel il fut décrété (11 août 
1790) ([u'il n'y avait lieu à suivre 
contre de Toulouse-Lautrec. De 
mèmf^ (juand l'assemblée résolut de 
rechercher et d(^ mettre en accusa- 
tion les auteurs des troubles d'In- 
grande, ce fut encore d'après un 
rapport de Varin et conformément 
à ses conclusions. De même, lorsque 
le ciirdinal de La Rochefoucauld se 
vit mettre en accusation comme 
« auteur d'écrits fanaticjues ». De 
même, quand furent votées les ac- 
tions de grâces et autres récompen- 
ses, tant aux citoyens qu'aux com- 
munes, parqui s'était opérée l'arres- 
tation deLouisXVÏ. Varin était alors 



\ 



VAR 

secrétaire du comité des rapports. 
Bien que les deux dernières de ces 
mesures soient de celles qui soulè- 
vent la désapprobation des esprits 
honnêtes et monarchiques, il faut 
reconnaître que l'orateur, dans l'une 
et l'autre occasion, nétait que logi- 
que et fidèle à ses principes. La 
qualification qu'il donnait à la po- 
lémique de La Rochefoucauld, il est 
probable que La Ghalotais, en sem- 
blable occasion , s'en fût servi ; et 
quant à la fuite de Louis X\l, en 
la considérant, ainsi qu'elle le fut 
alors, comme une trahison et com- 
me un moyen d'obtenir un secours 
de l'étranger, la répression de cette 
tentative malencontreuse ne pou- 
vait qu'être hautement approuvée. 
Malgré les gages ainsi donnés à la 
révolution, Varin ne plut pas long- 
temps au\ coryphées de la régé- 
nération radicale de la société fran- 
çaise. Il avait voulu fonder l'éga- 
lité devant l'impôt, devant la loi; 
il souhaitait quele roi fût loyalement 
le premier citoyen du royaume, 
mais que le monarque fût dépos- 
sédé, que la monarchie fût renver- 
sée, c'est ce qu'il ne croyait ni j uste , 
ni sage, ni sûr, et avec cette téna- 
cité armoricaine, apanage desa pro- 
vince, il refusait de marcher du 
même pas que les téméraires elles 
passionnés, et persislaitdans sa voie. 
Vint la Convention, survint la ter- 
reur... la révolution, désormais an- 
thropo|)hage, se mit à dévorer ses 
propres enfants. Varin n'était homme 
ni à se cacher, ni à trouver grâce 
devant les bourreaux; il était trop 
en vue pour esquiver le regard , il 
portait et la tète et le verbe trop 
iiaut pour qu'on ne voulût pas faire 
taire celui-ci et faire tond)er celle- 
là. 11 périt sur l'échafaud en 17U3. 
— Un de ses frères, après avoir 
été conservateur des hypotlièqucs. 



VAR 



119 



fut envoyé par le déparlement 
d'IUe-et-Vilaine au Conseil des 
Cinq-Cents, et après le 18 bru- 
maire devint substitut du procu- 
reur impérial près le tribunal civil 
de Rennes, place qu'iloccupa jusqu'à 
la réorganisation des tribunaux, 
en 18U. — Un troisième Varin, 
neveu de ce dernier et fils de Brice- 
Marie, le constituant, a longtemps 
été avocat général près la cour 
impériale de Rennes : sa nomina- 
tion remontait aux derniers temps 
de l'empire; la restauration ne son- 
gea pas à le révoquer : au contraire 
l'ordonnance du roi du 3 janvier 
1816 le confirma solennellement 
dans ses fonctions; et en 1824, il 
passa de ce poste à celui de procu- 
reur général. C'est par erreur que 
la première Biographie des con- 
temporains, celle de Michaud, a 
confondu ces trois homonymes , 
si voisins du reste [)ar le sang. 
C'est d'une autre famille proba- 
blement qu'était issu Varin d'Ain- 
ville, mort en 1844, président ho- 
noraire de la cour royale de Be- 
sançon. Val. p. 

VAI\I>' (Pierre-Joseph), très- 
savant historien, ou plutôt cher- 
cheur de matériaux historiques, 
était de Brabant-le-Roi (Meuse), et 
naquit le 19 septembre 1802. Les 
études universitaires alors se com- 
pliquaient fort peu de grec ; cl le 
eune hounne ne conq)ensa ])oint 
l)ar sa vocation , par sa .soif pliil- 
hellénique, l'absence des soins que 
iml régent devers l'Ornain, et mê- 
me devers la Meuse, n'était alors 
en état de donner à celle partie de 
son éducation. 11 n'eut donc ja- 
mais du grec (jue quelques notions 
des plus élémentaires. En revan- 
che, il profila de tout ce qui s'en- 
seignait autour rie lui ; et puisa dans 
la lecture d'un grand nombre d ou- 



120 



VAR 



VAR 



vrages les connaissances dont il 
était avide (de là, lors même qu'il 
était adolescent à peine, un noyau 
déjà solide de notions historiques, 
et de là aussi l'intime familiarisa- 
tion avec les formes sveltes, les 
tours variés et l'opulente synony- 
mie de notre idiome"^ ; aussi le vit- 
on, presque de lui-même, après sa 
rhétorique, manier la phrase fran- 
çaise avec autant d'élégance que qui 
que ce soit. 11 n'essaya pas d'entrer 
à l'Ecole normale, et il est un des 
exemples dont les ennemis de 
l'Ecole peuvent se targuer, lors 
qu'il leur arrive de prétendre 
qu'une monnaie peut être de hon 
aloi sans avoir été frappée au ba- 
lancier de la rue d'Ulm , ou, si 
nous voulons nous reporter aux 
années 1818-1820, au balancier de 
la rue des Postes (1). N'étant ainsi 
ni sous la férule, ni sous les ailes 
de l'Université pour commiencer, 
il fit ses premières armes com- 
me professeur à l'école des pages 
de Charles X,ii Versailles ; el, dans 
ce milieu, fort didérent atout pren- 
dre de celui des collèges, il se fit 
de l'urbanité, de la grâce des ma- 
nières, de la distinction du langa- 
ge et du tact, une habitude el un 
besoin. Mais, soit inconstance, soil 
désir de ne pas rester éternellement 
aux études superficielles, les seules 
qui fussent nécessaires poui- l'en- 
seignement qu'il avait à donner, 
.soit autres causes encore plus pro- 
saïques ou [dus délicates et plus 
intimes, il se résolut à courir la car- 
rière universitaire. 11 avait commis 
l'imprudence de se marier, beau- 
coup plus tôtqu'il n'eût été sage d'y 



(1) L'école normale, actuellement 
rue dX'lm, était précédemment rue îles 
Postes. 



penser, aussi peu riche et peu ré- 
tribué qu'il l'était et ne pouvant 
compter sur nul apport pécuniaire 
de la part de sa femme ; la famille 
s'accrut bientôt, et les appointe- 
ments restaient les mêmes. On 
sait combien il est fréquent que ces 
défauts d'équilibre entre le budget 
des recettes et celui de la dépense, 
soit gros d'orages ou même de ré- 
volutions en ménage comme dans 
l'administration d'un Etat : Ver- 
sailles devint intenable à Varin, 
et il fut heureux d'aller à Reims 
remplir, à titre provisoire, la chaire 
d'histoii-e au lycée. Le fixe, grossi 
de l'éventuel, ne composait encore 
qu'un tout des plus modiques ; il 
sut un peu le grossir. Gomme son 
talent se révéla bien vite, et com- 
me il était fort insinuant, il eut 
l'art d'intéresser assez à lui les 
notabilités de la ville pour que 
l'autorité municipale l'adjoignît au 
conservateur de la bibliothèque pu- 
blique avec le litre de sous-biblio- 
thécaire aux manuscrits et archi- 
ves, avec des honoraires de douze 
cents francs. Varin, à coup sûr, fit 
plus que les gagner par la mis- 
sion (juil se donna de cataloguer 
et de classer cartulaires, pouillés, 
diptyques el tant de pièces admi- 
nistratives relatives à la ville du 
sacre, et pièces probantes de son 
histoire. SL'iis il ne travailla [)as 
(\ue pour la cité : tandis que tous 
ces documents passaient à tour de 
rôle sous .ses yeux, il en prenait 
note, il en tenait registre, il les 
copiait, les uns par simple extrait, 
les autres m extenso ; il prenait la 
résolution de les livrer à la publi- 
cité un jour, si l'Etat lui venait 
en aide; puis de rédiger sur cette 
masse de documents irréfragables 
autant que variés et contenant né- 
cessairement beaucoup de détails in- 



VAR 

connus, une Histoire de la commune 
de Reims, qui laisserait bien derrière 
elle l'estimable essai de Digault. 
Ces travaux, au moyen desquels il 
devenait de jour en jour paléogra- 
phe plus expert et archéologue plus 
consommé, il les faisait marcher 
de front avec l'étude approfondie de 
l'histoire universelle, sinon sur les 
sources elles - mêmes quand ces 
sources étaient étrangères {c'est 
alors qu'il maudissait son igno- 
rance des langues) , mais sur les 
ouvrages puisés iinmédiatementaux 
sources, et dont les auteurs avaient 
su joindre à l'érudition le discer- 
nement, la longue vue et la ré- 
serve du crilique. Plusieurs années 
s'écoulèrent pour lui au milieu de 
ces fortes et fructueuses études, 
({ui, dès la fin de 1832, lui méritè- 
rent un avancement sur place (il 
devint censeur), etqu'ilsemitbien- 
lot à spécialiser dans le but de se 
présenter pour l'agrégation des 
classes d'histoire. L'institution des 
censeurs était récente alors, et 
n'avait encore donné que des ré- 
sultats, satisfaisants sans doute, 
mais transcendants? non! et reten- 
tissants? encore moins ! Mais l'éclat 
avec lequel Varin ijurut, surtout 
au\ épreuves oraiss lors de ce con- 
cours d'histoire de 1833, auquel 
nous voici parvenus, fit sensation : 
concurrents et juges furent aba- 
sourdis de cette facilité, de cette 
lucidité, de celte vivacité de j);i- 
roie, de cette variété de con- 
naissances historiques , de cette 
originalité do rapprochements et 
de celte sùrete d'aj)précialiou ([u'il 
déploya eu même temps. Il y avait 
lit des élèves de l'Hcole norinal<* 
exercés dej)uis dix mois sur les 
questions du concours par quel- 
((ues-uns mêmes de ceux qui sié- 
geaient comme juges et qui ex- 



VAR 



121 



posaient les solutions données 
par eux-mêmes. Varin venait de 
la province, et n'avait jamais pas- 
sé par le moule de l'enseigne- 
ment sacramentel. Il fut proclamé 
par le jury le premier des six ad- 
mis, et l'opinion unanime de l'au- 
ditoire, complétant le verdict du 
jury, le proclama « le premier et 
hors ligne. » 

Il n'eût tenu qu'à lui , après ce 
beau succès, d'aller avec un titre 
définitif occuper une des premières 
chaires de collège royal en pro- 
vince. Mais il se garda d'en accep- 
ter une ; il en avait plus que suffi- 
samment de l'enseignement secon- 
daire • c'est aux Facultés qu'il as- 
pirait. Il avait raison ; et c'est à 
paraître sur ce théâtre que la na- 
ture de son talent le conviait. Mais 
ce n'est pas tout; avec l'impatience 
un peu fébrile et la foi un peu ro- 
buste du jeune âge, c'est une des 
chaires de la capitale qu'il con- 
voitait , ne fût-ce qu'à titre provi- 
soire. Mais ces titres provisoires 
mêmes étaient courus avec achar- 
nement, et toutes les chaires, tant 
(le la Sorbonne que du collège de 
France , étaient à des titulaires, 
les uns s'acquittant de leur charge 
(c'était le petit nombre), les autres, 
sinécuristes de longue date, réso- 
lus à ne se laisser arracher leur 
sinécure qu'avec la vie. Il solli- 
cita donc en attendant, et, sa- 
chant (ju'il faut être à Paris pour 
obtenir Paris, une place secondaire 
à la bibliothèque de la Sorbonne. 
Puis enfin s'impalicnt.uit de ])alien- 
Icr et coni()renanl combien il était 
impossible de prendre d'assaut celte 
loricresse, il envisagea moins dédai- 
gneusement la perspective (ju'ou- 
vrail aux jeunes docteurs ès-letlres 
la création, jiar Salvandy, de trois 
facultés de cet oiiire, se hAta de 



122 



YAR 



bâcler les deux thèses exigées 
(1838), et très-peu de temps après 
obtint cVemblée, non-seulement un 
titulariat (la chaire d'histoire) à la 
faculté de Rennes , mais encore, 
comme bague au doigt qui n'est 
pas donnée à tous, le décanat. Il 
paraîtrait même que le choix lui fut 
donné par le minisire entre les trois 
villes qu'on érigeait en chèfs-lieux 
de faculté (Lyon , Rennes , Bor- 
deaux). Il opta pour Rennes. Nous 
tenons ce détail pour éminemment 
probable ; mais nous sommes loin de 
prendre de même à la lettre un autre 
détail dont lui seul nous a donné 
connaissance : c'est qu'à deux re- 
prises au moins, soit alors, soit un 
peu plus tard, il put devenir de 
doyen recteur à Bennes même. Quoi 
qu'il en puisse être, le fait est que, 
soit comme doyen, soit comme pro- 
fesseur, Varin à Rennes, en dépit 
de fâcheuses impressions qu'on 
trouva moyen de faire prévaloir chez 
un haut et très-puissant employé 
du ministère , se montra constam- 
ment à la hauteur de son rôle. Ni 
l'initiative, ni la responsabilité d'un 
doyen de P'aculté n'est grande 
pour l'ordinaii'c : il prend les or- 
dres de son recteur. Varin prouva 
qu'il était capable d'autre chose 
que de prendre et d'exécuter des 
ordres. Dans le conflit regrettable 
qui, vers 1842, 43 et années sui- 
vantes s'éleva entre l'académie et 
l'évêché, il sut garder une attitude 
modérée autant que grave, tint la 
Faculté dans des limites qui ne 
pouvaient alarmer les susceptibili- 
tés religieuses, et malgré l'animosité 

^^que dès lors laissa percer le recteur 
"ît qui bientôt se changea (justement 

— arce que Varin ne commettait au- 
une faute) en haine outrée, ilper- 
Uéra dans une voie qui finit par 



rue 



Postt^ louée de tous ceux qui ne 



VAR 

jugent pas d'après les opinions des 
autres. Des trois collègues aux- 
quels longtemps sa Faculté fut 
réduite, tous obtinrent l'estime à 
divers degrés; mais Varin, dès le 
commencement , se fit classer à 
part et fut l'objet constant d'un 
enthousiasme prodigieux, il faut 
le dire, si l'on tient compte de la 
nature et de l'esprit du pays. 

Sans doute, il faut dans cette vo- 
gue faire la part de la spécialité 
à laquelle il s'était voué et qui 
par la nature môme des choses, 
tout restant égal d'ailleurs, attire 
et captive plus que les quatre au- 
tres chaires ensemble. L'anec- 
dote, le portrait, le feuilleton en 
quelque sorte y trouvent leur place 
et prohibent l'ennui; les hautes 
vues, la controverse récapitulée par 
les traits saillants , les lointaines 
perspectives d'avenir satisfont les 
intelligences plus compréhensibles 
et plus profondes. Mais n'attribuer 
qu'à la nature même de la chaire, les 
applaudissements dont fut comhlé 
Varin, ce serait plus que del'iniquité, 
ce serait de la mauvaise foi. Tout 
ce que nous avons dit, et de son 
élocution et de sa science, se re- 
trouve plus exact que jamais à 
l'instant auquel nous sommes arri- 
vés : toutes ses qualités se sont 
mûries , et le plaisir môme de son 
succès, en excitant son émulation 
(rare conséquence ([ui n'existe pas 
chez tous), le rendait de jour en 
joursui)érieurà lui-môme. »I1 était 
pathétique en lem^is et lieu, coloré 
parfois, fleuri toujours, sans vous 
aspiiyxier sous les fleurs; et son 
style exhalant un parfum de poé- 
sie, avait l'allure du poète, sans en 
emprunter le langage. Il n'afi'ectait 
pas plus l'éloquence : il semblait sen- 
tir (sans que jamais nous l'ayons en 
tend u émettre cette théorie) que l'éio- 



VAR 

quence n'est de mise, n'est de bon 
goût qu'en cas de lutte, et réelle et 
grandiose. Mais tout ce que l'élo- 
cution (c'est autre chose que l'élo- 
quence) peut posséder de trésors et 
de grâces, il le prodiguait à pleines 
mains et comme en se jouant. 
Qu'on ajoute à ces qualités de l'o- 
rateur académique le plus sédui- 
sant un débit parfait, un geste qui 
n'excède ni ne reste en arrière, et 
une coupe dévisage, des pommettes 
et des lignes qui rappellent à s'y 
méprendre les traits de Voltaire, 
on aura l'idée, un peu terne peut- 
être, mais exacte, de ce qu'était 
Varin en sa chaire. A son époque, 
nul assurément ne l'a surpassé, bien 
que quelques-uns aient eu leurs 
jours de succès ; et quiconque ne 
sait comment se brassent les avan- 
cements dans les ministères spiri- 
tuahstes, adroit de trouver incon- 
cevable qu'il n'ait pas été accordé au 
titulaire de Rennes de donner 
l'essor à ses ailes oratoires dans 
l'atmosphère parisienne. Longtemps 
du reste, il y compta pleinement 
lui-même. Le successeur de Nar- 
cisse-Achille « avait , » dit-il , 
« donné sa parole. » en lui pro- 
mettant qu'il le rappellerait à Paris 
à la première occasion. Enfin la 
mort de Nodier (1844) ayant pro- 
duit un mouvement dans le per- 
sonnel de la l)ibliolhè(iue de l'Ar- 
senal, le Ministre s'attachant à la 
lettre de sa parole, lui (it ofTre de la 
plus belle position u laquelle il pou- 
vait le nommer dans ladite officine 
bibliograj)hi(iue ; c'était la seconde 
seulement, le baron de Cayx s'é- 
tait abattu sur la première, l'Excel- 
lence ayant trop petite main pour 
lui faire lâcher prise ; c'étaient 
trois mille francs, plus son loge- 
ment (qui par parenthèse ne se trou- 
va disponible qu'au bout de plus de 



VAR 



123 



deux ans). Varin hésite jusqu'aux 
vacances , il s'agissait pour lui de 
délaisser le double, net; finalement 
il accepta, et le voici à Paris, avec 
sa femme (qu'il venait de rappeler 
près de lui après douze ans ou 
plus de séparation) , avec ses trois 
mille francs,... et l'espérance! Il 
est douloureux, et profondément 
instructif, de suivre tout ce que 
pendant les cinq laborieuses an- 
nées qu'il avait à vivre encore , il 
lui fallut de persévérance , on 
dirait presque d'héroïsme , pour 
subvenir d'une part aux exigences 
de la vie parisienne, de l'autre à la 
suite des travaux qu'il avait sur le 
chantier. Pour ceux-ci en dépit de 
la faiblesse de sa vue , en dépit du 
délabrement de sa santé, à l'Arse- 
nal comme à Rennes, il quittait le 
lit longtemps avant l'aurore , et à 
neuf heures il y en avait six qu'il 
compulsait, écrivait , sarclait ses 
épreuves, etc., etc. Quant à celles- 
là, son seul espoir étant la bonne 
humeur du ministre, il était sans 
cesse en course du secrétariat géné- 
ral aux bureaux et des bureaux au 
secrétariat général, au guet de toute 
nouvelle qui pouvait ouvrir un ho- 
rizon et distillant les cajoleries de 
toutes sortes, au bout desquelles 
on lui lâchait assez de centimes 
additionnels pour doubler et même 
pln*i que doubler son fixe trop 
faible : c'étaient des missions pour 
ins[)ecter les bibliothèques de pro- 
vince au point de vue surtout des 
archives et autres manuscrits ; 
c'étaient des jetons comme mem- 
bre du jury d'agrégation pour 
l'histoire. Ce n'était pas la vie en- 
viable; c'était toujours, sous d'au- 
tres formes, la lutte laborieuse par 
huiuelle avait débuté sa jeunesse 
rivée â la chaîne d'un mariage 
prématuré en même temps qu'indi- 



12^1 



VAR 



genf. II marchait pourtant , et 
quoique un peu moins vite que no 
l'eussent voulu les amis de l'his- 
toire originale et sérieuse, il élevait 
un étage nouveau du grand monu- 
ment qu'il voulait ériger à sa patrie 
adoplive, la commune de Reims, 
et il se recommandait à la pha- 
ange religieuse de rAcadémie des 
inscriptions. Évidemment le temps 
approchait où le docle corps allait 
le considérer comme c^andidat des 
plus sérieux, et où, en mettant les 
choses au pis, après avoir été dis- 
cuté vivement en deux ou trois 
élections successives, il réunirait 
la majorité dos voix. Être memhre 
de l'Institut, était la plus chère des 
espérances qu'il nourrissait , et 
peut-être la seule depuis qu'il 
revoyait de plus près et collège de 
France et Sorbonne et qu'il sentait 
sa voix s'éteindre. Cette consola- 
tion suprême lui fut refusée. Nous 
avons dit nn mot de l'état déplo- 
rable do sa santé. C'était peu dire : 
la débilité do tout son être, l'im- 
pressionnabililédeson organisation, 
sa puissance pour la douleur , 
puissance qui n'avait été que trop 
exercée, ne sauraient se rendre. 
La révolution de JSi8 avait en- 
core exagéré cos dispositions fa- 
tales. Survint, l'année suivante, 
le choléra : cotte apparition le 
frappa d'un effroi sans égal; il 
l)rédit qu'il en mourrait. On ne 
peut dire tout à fait que ce fut une 
panique ; nn mois à peine après 
que s'était manifesté le fléau, s'é- 
tanl rencontré sur le boulevard 
avec un convoi, il lut comme fou- 
droyé d'une do ces atteintes (jui ne 
])ardonnont [jas : peu d'heures 
suffiront ))0ur le rendre comj)léte- 
menl insensible, et le troisième jour 
'\2 juin 1849;, il expirait. Sa 
femme non moins impressionnable 



VAR 

que lui, et 'qui dans cette affreuse 
agonie ne l'avait pas quitté d'un ins- 
tant, éperdue de douleur, sous l'é- 
treinte de l'excessive émotion et en 
veiilant aux apprêts d'un embau- 
mement, dont bien des fois il avait 
exprimé le vœu, afin que ses dé- 
pouilles mortelles fussent transpor- 
tées à Bar-le-Duc, ne tarda pas, 
à ressentir les mêmes symptô- 
mes que lui , et quinze jours 
après elle le suivait au tombeau. 
Le vœu de l'époux avait été pieu- 
sement rempli. Leur fille obtint 
immédiatement par l'intervention 
spontanée de M. Naudet une pen- 
sion du ministère. Ce fut la seule 
récompense un peu hors ligne par 
laquelle l'Administration universi- 
taire reconnut le mérite d'un de 
.ses plus brillants et plus dignes 
enfants, d'un de ceux qui mis à 
leur place, auraient jeté sur le 
corps entier l'éclat qu'il devrait 
avoir et qu'il n'a pas. — Voici la 
liste dos princii)alos productions 
ou publications de Varin. I. Archi- 
ves communales de Reims, Paris, 
j V. in-i°. C'est une œuvre hercu- 
léenne, ou comme il est à la mode 
de dire aujourd'hui, une œuvre de 
Bénédictin. Pour comprendre que 
l'autour ait pu y suffire quand on 
sait combien il donnait de temps 
soit aux relations de société, soit 
aux visites d'entregent et d'am- 
bition sans lesquelles il n'eût peut- 
être pas même eu au banquet uni- 
versitaire la i)lace un ])0u secon- 
daire qu'il finit par conquérir, on 
a besoin do se reporter à ces veilles 
matinales indiquées plus haut et 
(\[ù pour lui commencèrent dès le 
chant du coq. Commencées dès 
le temps de son séjour à Reims, 
poursuivies sans relAche à Rennes, 
non sans une subvention du minis- 
lèro (jui les avait admises au 



VAR 

nombre de ses Documenis relatifs 
à Vkistoire de France^ continuées 
encore, mais avec diverses inter- 
ruptions pendant les quatre ans et 
demi de 1844 à 1849, les Archives 
communales de Reims dévorèrent, 
on peut le dire, la vie de l'intrépide 
ex-archiviste. Il n'a pas même eu 
le temps de les mener entièrement 
à fin. Aux quatre volumes publiés 
et qui ne contiennent, avec des 
notes, la plupart précieuses, que 
des textes de pièces soitpar extraits 
soit in extenso ou l'indication de 
ces pièces par leur titre, il voulait 
en ajouter au moins un cinquième 
de même nature et nous aim-ons à 
le penser, un index indispensable 
pour se retrouver dans ce laby- 
rinthe de richesses: et de plus, 
après cet ensemble colossal de do- 
cuments irréfragables il eût rédigé 
(sur pièces, comme on le voit, et 
uniquement sur pièces) cette His- 
toire de la commune de Reims dont 
nous avons vu surgir chez lui le 
plan bien avant le concours de 
1833. Nous n'avons pas besoin d'in- 
sister sur la valeur qu'aurait pré- 
sentée semblable travail exécuté 
sur de tels matériaux par une telle 
main. Il serait à désirer, mais l'on 
ne saurait guère Tespérer, qu'un 
continuateur vienne, grâce aucjuel 
l'on ne dira pas éternellement : 

. . . Pendent opéra interrupto. . . 

\[. La vérité sur les Arnauld, 
Paris, 1847, 2 vol. in-8''. C'est un 
coin de la vérité, ce n'est pas toute 
la vérité. Encore sur bien des points 
peut-on douter que ce soit elle. 
Les faits mêmes, quand il ne nous 
donne que des faits, sont exacts 
(^mérite réel, quoiqu'ils n'y joignent 
pas, autant que l'imagine l'auteur, 
celui d'être comjjlétemenl inédits 
ou entièrement ignorés) , mais l'a • 



VAR 



125 



geucement des faits, mais les con- 
jectures surtout qu'il en tire et la 
portée qu'il attribue à leur inten- 
tion, entre dans le domaine de 
l'hypothèse, parfois de l'hypothèse 
perfide, et ne peuvent prendre rang 
de vérités acquises qu'après nou- 
veau contrôle. L'ouvrage du reste 
est piquant pour qui n'a pas de 
parti pris ; il nous fait envisager 
une face trop peu connue d'un épi- 
sode important du dix-septième 
siècle ; il tend à faire reviser un 
procès qui fut célèbre et rembourre 
le dossier de ceux auxquels l'opinion 
du lendemain a donné tort tandis 
que le pouvoir du jour leur donnait 
raison ; il est à lire, il est à médi- 
rer après le Port-Royal de M. Sainte- 
Beuve. Le livre d'ailleurs est écrit 
avec certaine sincérité, bien que 
passionné : Variii, très-hautement 
religieux, penchait un peu plus que 
de raison, ce nous semble, vers 
l'ultramontanisme; mais c'était de 
très-bonne foi, et chez lui c'était 
logique : il n'aimait pas plus les 
rouagesdu gouvernement parlemen- 
taire que les conciles de Constance 
et de Bàle, qui morigénaient et 
dé])osaient des papes. Il savait 
trop bien l'histoire pour ne pas re- 
connaître sur quelles bases ver- 
moulues ou mensongères avait re- 
posé au moyen âge l'omnipotence 
du Saint-Siège ; mais jamais à ses 
yeux le Saint-Siège n'avait eu tort: 
les fausses décrétâtes, il le soutint 
un jour en chaire, avaient été ré- 
digées au profit et par l'ordre de 
(^harlemagne! Charlemagne com- 
manda le faux!! bref Charlemagne 
est le véritable faussaire 11! 

in. Les deux thèses à la suite 
desquelles lui fut conféré le grade 
de docteur et (jui portaient pour 
titre: la française. Dellnfluonci' des 
questions de race sous les derniers 



126 



VAR 



VAR 



Caiioi'iufjiens, Var'is, 1838, in-S» : 
la latine, De quibusdam Ilcrberli 
opusculis et de gallicananim doclri- 
narnm originibus, même date et 
inèine iorinat. Ce dernier travail 
parut en français presque au môme 
instant dans la Revue française. 
On trouverait aussi de lui quelques 
articles dans la licrue nonvelle et 
dans le Correspondant. Il en avait 
promis de même et il en fournit 
deux ou trois au Dictionnaire iiis- 
torique et géofiraphique de Bretagne 
par O.L'é, dont il laissa dire qu'il 
était directeur ou co-dirccteur. Mais 
nous croyons savoir que cette direc- 
tion fut un mythe. Val. P. 

VARIi\ (JosEPH-DÉsmiî), reli- 
gieux de la Compagnie de Jésus, 
fut un de ceux qui contribuèrent le 
plus au rétablissement de son or- 
dre en France, et lors même qu'il 
n'appartenait pas encore à cette 
célèbre Compagnie, il avait, avec de 
généreux amis, cherché les moyens 
d'assurer sa restauration légale 
dans l'Église. Sa vie accidentée est 
à la fois curieuse et édifiante. Né à 
Besançon, aujourd'hui chef -lieu 
du département du Doubs, le 7 fé- 
vrier 1769, Varin sortait d'une fa- 
mille distinguée par ses sentiments 
religieux et sa position sociale. Son 
père était conseiller au parlement 
de PVanche-Comté. Le jeune Vaiin, 
(jue, dana sa famille, on appelait 
(le Solinon, du nom d'une ferre si- 
tuée sur les fionliôres de la Suisse, 
montra dè« son enfance un cceur 
excellent, mais en même temps un 
naliuel ardent qui le poussait quel- 
quefois à une impétuosité exces- 
sive. Il était Êurlout passionné pour 
la chasse, ft même, étant sémina- 
riste, n'étant |»as encore, il est 
vrai, engagé dans les ordres, il cé- 
dait quelquefois, malgré les conve- 
nances et ses résolutions, à l'attrait 



de ce plaisir bruyant et interdit 
aux ecclésiastiques. Il joignait à 
cet entraînement un grand attrait 
pour l'état militaire. Nous allons 
voir bientôt que la Providence l'a- 
mena à cette profession par des 
voies et des circonstances qu'il n'a- 
vait guère prévues. Mais élevé chré- 
tiennement et encore plus poi'té à 
la piété qu'à toute autre jouissance, 
il éprouva de bonne heure le désir 
de se consacrera Dieu. Ilcommença 
dans la maison paternelle et conti- 
nua au collège de Besançon des 
études solides et dans lesquelles il 
obtint des succès. Après avoir reçu, 
dès l'àgc de quinze ans, la tonsure 
et les ordres mineurs, il vint à Pa- 
ris et entra au séminaire de Saint- 
Sulpice pour y redoubler son cours 
de philosophie et étudier ensuite la 
théologie. Le nouveau séminariste 
gagna bientôt l'affection des supé- 
rieurs et des élèves, et se lia à une 
association composée des plus fer- 
vents de ses condisfiples, de la 
quelle faisaient partie les jeunes 
princes de Broglie, Charles et son 
frère Maurice, depuis évoque de 
Gand ; de Villèle, depuis archevê- 
que de Bourges, les abbés de Sam- 
bucy , de Tournèly et de Grivcl. 
Ces trois derniers, comme nous 
allons le voir, devaient plus tard 
s'unir -X lui par des liens encore 
plus étroits. Tous ces jeunes zéla- 
teurs étaient sous la direction spé- 
ciale do M. Tassin, un des plus 
vertueux sulpiciens, mort sainte- 
ment sous l'habit de trappiste (4), 



(!) On peut apprécier ce saint reli- 
gieux par U) note historique assez éten- 
due que je lui ui consacrée à la il' co- 
lonne de la page 2zo du tome LXXXIV. 
Dans cette note, on a inq)nmé deux 
fois par erreur le nom La Pavsse, il 



VAR 



VAR 



127 



Le jeune de Solmon terminait sa 
deuxième année de théologie lors- 
que la révolution française l'obligea 
à abandonner, du moins pour le 
moment, la carrière oii il était en- 
tré; il quitta Paris le jour même 
de la prise de la BaslillO; et re- 
tourna dans sa famille. L'année 
suivante il émigra avec elle en 
Suisse, où bientôt sa santé, grave- 
ment compromise par une affection 
de poitrine, porta les médecins à 
lui prescrire une vie plus active et 
surtout l'exercice de l'équitation. 
A l'exemple et surtout à l'invitation 
de plusieurs gentilshommes de la 
Franche-Comté, il alla rejoindre 
l'armée des princes français à Co- 
blentz, et entra dans un régiment 
de dragons commandé par le ma- 
réchal de Broglie, père de ses deux 
anciens condisciples. La veille de 
son déj)art sa mère vint le trouver 
à sa chambre lorsqu'il était déjà 
couché, et lui dit avec une sorte de 
vivacité presque solennelle : Omon 
enfant^ je t'en covjure, ne pei'ds ja- 
mais la crainte de Dieu. Il ne de- 
vait plus revoir cette mère, victime 
de la révolution, et ces paroles, les 
dernières qu'il ait entendues de sa 
bouclie, ne s'ellacèrent jamais de 
sa mémoire, et eurent une grande 
influence sur le reste de sa vie. 
Yarin ht avec distinciion les deux 
campagnes de 1792 et de 1793, et 
quoiqu'il eût pris une part active à 
plusieurs batailles sanglantes, il 
échappa aux plus grands dangers. 
En novembre 1793, persuadéqu'au- 
cune action n'aurait lieu avant le 
printemps, il demanda un congé 
pour aller voir le reste de sa fa- 



faut lire La Samse; et cVst sous co 
nom qu'on trouvo Tartitlc de ce Sulpi- 
cieii au tumc L\X, page 319. 



mille, retirée en Suisse, à Esta- 
vayer. Si l'innocence de ses mœurs 
avait été exposée dans les deux 
années passées dans les camps, où 
les émigrés n'étaient pas tous édi- 
fiants, elle le fut encore plus à Es- 
tavayer, dans le loisir et au milieu 
d'une jeunesse dissipée, qui avait 
apporté dans l'exil la légèreté du 
caractère français. Varin prit goût 
aux divertissements de ses compa- 
triotes, et il faillit être victime de 
son imprudence. Un soir, il s'était 
abandonné avec plus de laisser- 
aller à l'entraînement du plaisir, et 
son âme vertueuse en était agitée 
et luttait contre la grâce. Sa sœur, 
qui le voyait disposé à retourner le 
soir dans cette société où la veille, 
elle avait remarqué ses manières 
un peu trop légères, lui dit avec 
bonté : « Prends garde, mon ami; 
rappelle-toi la gravité de tes pre- 
mières années. » Ces paroles, tout 
en le contrariant, le forcèrent à ré- 
fléchir. Rentré à sa chambre, il 
jette par hasard les yeux sur un 
livre dont la première page lui pré- 
sente le Memorare qu'il avait à peu 
près oublié. 11 le répète une troi- 
sième fois avec émotion. Alors, 
une lutte nouvelle s'élève dans son 
âme, il renonce à la réunion proje- 
tée, et le jour mrme il (luitla Esta- 
vaycr. 11 aurait voulu dès ce mo- 
ment se donner à Dieu dans un 
nouveau genre devio, mais il était 
retenu par un motif plausible en 
apparence. Contre sa prévision , 
(jurl([ues jours après son départ de 
rarniée dcCondé, un combat meur- 
trier avait été livré, et la plupart 
(le ceux avec qui il se fût trouvé 
dans la mêlée étaient restés sur le 
champ de bataille. Si, d'un coté, il 
étiiit reconnaissant envers la Pro- 
vidence qui lui avait consené la 
vie, de l'autre, son auiour-proprc 



128 



VAK 



VAR 



souffrait, et il voulut lui donuer 
satisfaction, au moins pour un an, 
espérant trouver dans cet intervalle 
une occasion de se si^rnaler. N'o- 
sant plus néanmoins demeurer dans 
l'armée de Condé, il voulut, malgré 
le cri de sa conscience qui l'appe- 
lait déjà à un autre genre de vie, 
prendre du service dans le corps 
autrichien commandé par le prince 
de Cobourg, qui était alors avec son 
armée sur les frontières de la Hol- 
lande. Variii. pour le rejoindre, se 
mit en route pour la Weslphalie et 
voulut, en chemin, voir ses anciens 
amis, les abbés de Broglie et de 
Tournély (1), qui vivaient ensemble 
avec quelques compagnons, dans le 
dessein de fonder une Société nou- 
velle sous le vocable ou le nom du Sa- 
cré-Cœur de Jésus, et derélablir, au- 
tant qu'ils le pourraient, l'institut 
des jésuites. Il voulait aussi obte- 
nir de Charles de Broglie des lettres 
pressantes pour les joindre à celles 
que le maréchal de Broglie avait 
déjà écrites depuis quelques se- 
maines en sa faveur, au duc de 
Choiseul , car Varin désirait en 
même temps obtenir une place de 
cadet dans leshouzards, qui avaient 
ce duc à leur léte. Il les trouva à 
Venloo, prêts à partir pour Munich 
en Bavière, où les forçait de se re- 
tirer les succès des armées de la 
république française, qui les obli- 
geait à changer d'asile. Cette heu- 
reuse rencontre causa une joie mu- 
tuelle, mais la Providence attendait 
là notre jeune homme, qui , après 
(juelques luttes et ((uelques résis- 
tances, vaincu j)ar leurs raisons et 
leurs in.stances , abandonna ses 
projets et se joignit à eux. Il se 



(1) Voir TotRNÉLV, lonic LXXXIV, 
|)dgc 22o. 



trouvait le sixième dans celte com- 
pagnie naissante, et, comme il me 
le disait un jour lui-même , tous 
excepté deux , avaient été mili- 
taires; deux seulement, les abbés 
de Broglie et de Tournély, étaient 
prêtres. Ces pieux jeunes gens con- 
tinuaient leur voyage à pied, le sac 
sur le dos, partageant leurs jour- 
nées entre la messe, l'oraison, le 
bréviaire, le chapelet et des con - 
versations édifiantes. A Augsbourg, 
Varin trouva une lettre de son frère 
qui lui apprenait la mort de sa 
mère, laquelle, rentrée en France 
en 1793 , fut arrêtée, passa une 
année en prison et périt sur l'écha- 
faud le 19 juillet de l'année sui- 
vante, précisément le lendemain du 
jour où lui-môme avait pris la gé- 
néreuse résolution de mourir au 
monde. Sa douleur fat profonde 
mais pleine de résignation chré- 
tienne. Arrivés à Augsbourg, les 
jeunes voyageurs remirent la lettre 
de recommandation de l'abbé Pey 
à l'abbé Beck, conseiller aulique 
de l'évêque d' Augsbourg. Cet ecclé- 
siastique leur dit que les ordres 
sévères du duc de Bavière, inter- 
disant l'entrée des Français dans 
ses États, devait les arrêter, et les 
engagea à se fixer au diocèse 
d' Augsbourg, où il leur promit la 
])rotection de l'Électeur, qui les 
accueillit avec faveur; ils trouvè- 
rent aussi des sentiments de cor- 
dialité dans les anciens jésuites qui 
dirigeaient le collège de la ville. 
Les voyageurs virent un trait de la 
bonté de Dieu dans toutes ces cir- 
(;onstances, et, grâce surtout à l'in- 
térêt que leur témoigna M. Baziocki, 
riche banquier d' Augsbourg, chré- 
tien zélé, ils purent aller, au mois 
d'août 1794, s'établir à deux lieues 
(le la ville, à Leutershofen, où ils 
reprirent leurs exercices et virent 



VAR 



VAR 



129 



bientôt leur nombre s'augmenter. 
C'estlà que commença, à le prendre 
rigoureusement, la société du Sacré- 
Cœur ; et les premiers fondateurs 
de celte œuvre, le 1') octobre de la 
même année, près du tombeau de 
saint Ulrich, dans l'église des Bé- 
nédictins d'Augsbourg, se livrèrent 
par vœu, au maintien deleurentre- 
prise; ils y ajoutèrent le vœu d'o- 
béir au souverain pontife, et d'al- 
ler se jeter à ses pieds pour se 
mettre à sa disposition. Forcés, par 
la vente de la maison qu'ils occu- 
paient, à quitter Leutershofen en 
novembre 1795, ils furent recueillis 
par l'électeur Clément Wencslas 
dans une petite maison que possé- 
dait ce prélat généreux au village 
de Gogingen, à une lieue et demie 
d'Augsbourg, où la Providence leur 
jirocura des bienfaitetu-s , entre 
autres l'archiduchesse Marie-Anne 
d'Autriche. Dès lors, ils tirent des 
etTorIsponrentrerdans la compagnie 
de Jésus, qui ne crut pas devoirles 
admetire et leur conseilla de con- 
tinuer leur genre •<le vie. Le jeune 
Varin fut élevé au sacerdoce le 12 
mars 1796. L'approche des armées 
de la république française les força 
encore à émigrer. Ils se retirèrent 
d'abord à Passau, en Bavière, puis 
à Vienne, en Autriche, où ils arri- 
vèrent à la fin de septembre de la 
même année 179(), et où le crédit 
du P. de Broglie leur avait procuré 
la protection du ministre de la po- 
lice; ils trouvèrent un asile dans une 
partie du couvent des Grands-Au- 
gustins. Le cardinal Migazzi, ar- 
chevêque de Vienne, les prit sous 
sa protection, et ils [)urentsc livrer 
de nouveau à l'étude et aux exer- 
cices de la vie religieuse. Hélas! 
ils ne purent jouir une année de 
celte vie tranquillt»! Les négocia- 
tions pacifiques entamées entre la 

LXXXV 



France et rAutiiche ayant été rom- 
pues, la guerre se ranima. Buona- 
parte parut dans le Tyrol à la tète 
d'une armée nombreuse et s'a- 
vança rapidement vers la capitale 
de l'Autriche, qui lut déclarée en 
état de siège, et d'où les étrangers 
durent s'éloigner à une distance de 
quarante lieues. Le comte de Sau- 
ren, ministre de la police, obtint 
de l'empereur un adoucissement en 
faveur de ses protégés, et, à sa de- 
mande, Tabbé des chanoines régu- 
liers de Glauster-Neubourg, otl'rit 
à la petite société une de ses mai- 
son?, située à Haguebrunn, dis- 
tante seulement de trois lieues de 
la ville de Vienne. Le Père A'^arin- 
et ses amis s'y installèrent le mardi 
de Pâques 1797. A peine avaient- 
ils repris leurs pieuses habitudes, 
qu'ils se virent éprouvés de nou- 
veau, mais d'une manière bien plus 
dure et plus dangereuse pour leur 
société naissante. Le 9 juillet de la 
même année, leur supérieur, le 
P. de Tournely, mourut à la fleur 
de l'âge, après neuf jours de ma- 
ladie. La. petite communauté, com- 
posée déjà de seize personnes, 
élut à l'unanimité, pour lui succé- 
der, le P. Varin, que le défunt lui- 
même avait désigné comme le plus 
propre à prendre sa place dans des 
circonstances aussi difficiles. Varin 
voulut décliner ce fardeau, mais les 
instances de ses frères l'ohligèient.à 
s'en charger, et ce fut sous son admi- 
nisUatioii que l'Institul du Sacre- 
Cœur entra dans une phase nouvelle, 
et finit par se fondre dans la conq)a- 
gnie de Jésus. Ne pouvant aller se 
jeter aux pieds du Souverain-Pon- 
tife, détenu à Florence, le nouveau 
supérieur, muni de reconmianda- 
tions de plus de vingt évèqucs fran- 
çais émigérs, et surtout de celles de 
l'archevêque de Vienne et du c;udi- 

U 



130 



VAR 



nal Rul'fo, nonce dans cette ville, 
lui adressa, au nom de ses con- 
frères, une lettre dans laquelle il le 
priait de statuer sur leur sort. Le 
Pape leur répondit une lettre de 
louanges et d'encouragement, les 
engageant à la persévérance et les 
mettant provisoirement sous la dé- 
pendance absolue du cardinal Mi- 
gazzi, archevêque de Vienne. On 
ne peut exprimer la joie que ce 
bref causa à la petite Société, qui 
fit bientôt des progrès tels que le 
nombre des confrères fut plus que 
doublé et que l'on fit un second éta- 
blissement à Prague; l'archidu- 
chesse Marie-Anne fournit aux dé- 
penses de cette nouvelle maison. 
On commença aussi dès lois à Ila- 
genbrunn un pensionnat pour la 
jeunesse, et on se livra aux. exer- 
cices du ministère ecclésiastique. 
Bientôt la Société du Sacré-Cœur, 
qui tendait uniquement à se réunir 
aux Jésuites, fil une autre fusion 
qu'elle n'avait ni prévue ni désirée, 
toujours néanmoins dans le dessein 
de parv(.'nir à son premier but. Ce 
but était aussi celui d'une Société 
qui s'était formée à Rome vers 
1795, et qui avait pour chef Pacca- 
nari (Voyez Paccauari, tome lxxvi, 
page 190). Celte Société naissante 
portait le nom de Sociélé de la Foi 
de Jésus. Les personnes les plus éle- 
vées et les plus influentes, le Pape 
Pie VI lui-même, pensaient quedeux 
Sociétés, s'élablissant simultané- 
ment dans les mêmes intentions et 
tendant aux mêmes fin.s, devaient 
se réunir «;t doubler ainsi les forces 
de leur action et les cliances de leur 
succès; Paccanari désirait surtout 
celte réunion, et, encouragé par le 
Souverain Pontife, qu'il avait vu 
deux fois, muni de recommandations 
élogieusos pour le nonce à Vienne, 
et raème pour l'empereur d'Au- 



VAR 

triche, il arriva à Vienne le 3 avril 
1799, et, dès le 7 du même mois, il 
se rendit à Hagenbrunn. Il y fut 
reçu avec joie, mais aussi avec 
réserve. 11 était muni de tant de 
témoignages, de l'archevêque de 
Vienne, du Nonce, du Pape lui- 
même, qu'il était comme nécessaire 
de faire une union, qui s'effectua 
en effet, après dix jours de confé- 
rences, auxquelles prirent part tous 
les profès du Sacré-Cœur. Le Père 
Varin, qui désirait aussi peu la su- 
périorité que Paccanari semblait 
l'attendre, se soumit à ce dernier 
avec tous ses associés. Paccanari 
vit donc ainsi son modeste troupeau 
triplé par cette agrégation; et, su- 
périeur général des deux branches 
fondues dans la seule Société de la 
Foi de ,Iésus, il nomma le Père Si- 
néo délia Torre provincial de cette 
Société en Allemagne, et le père 
Varin recteur du collège d'Hagen- 
brunn, qui lui était soumis avant la 
fusion, effectuée le 18 avril 1799. 
Le père Paccanari resta quelque 
temps en Allemagne ; sous son gou- 
vernement, la petite communauté 
d'Hagenbrunn changea, sinon d'es- 
prit, du moins de conduite et de 
pratiques. Elle donna moins aux 
exercices de piété, et beaucoup plus, 
et peut-être trop, à l'étude et aux 
récréations, et tout cela sous le pré- 
texte qu'ils étaient destinés à pro- 
fesser la vie religieuse au ser- 
vice du j)rochain et non dans un 
cloître. La princesse Marie-Anne, 
à qui le père Varin recommanda le 
père Paccanari, conçut pour celui- 
ci beaucoup d'estime, et lui accorda 
l'attachement bienfaiteur qu'elle 
avait pour les [>ères de la Société du 
Sacré-Cœur. Elle fit ])lus, cav elle 
se lia, ainsi que les demoiselles 
Naudet, ses dames de compagnie, 
par un vœu spécial, à l'obéissance 



VAR 



VAR 



131 



à ce nouveau général. Paccanari 
n'était encore que tonsuré, mais, au 
retour de ce voyage de Prague, il 
reçut du nonce, à Vienne, les or- 
dres mineurs et sacrés jusqu'au dia- 
conat, et, après tant de succès, il 
reprit la direction de la commu- 
nauté d'Hagenbrunn, où l'on crut 
s'apercevoir bientôt de quelques dis- 
positions douteuses dans son esprit. 
De concert avec le père Varin, les 
anciens membres de la Société du 
Sacré-Cœur lui demandèrent, dans 
une occasion favorable, une décla- 
ration franche sur ses désirs de 
réunion avec la compagnie de Jésus. 
Le H août 1799, Paccanari donna 
une réponse qui ne satisfit point, et 
qui fut loin de détruire les préven- 
tions qui commençaient à naître 
contre lui. Il donna bientôt un dou- 
ble essor à ses disciples: il les li- 
vra aux travaux du saint ministère 
et envoya des colonies, non-seule- 
ment en divers lieux de l'Allema- 
gne, mais aussi dans les États 
étrangers, en Hollande, en Italie, 
en Angleterre, en Suisse, en France, 
etc. Ce fut en ce pays que le père 
Varin fut envoyé en qualité de clief 
de cette nouvelle mission, et le 19 
mars 1800, accompagne du père 
Roger, et, peu après, d'un second 
compagnon, le père Halnat, du dio- 
cèse de Rennes, il prit le clicmin 
de sou ancienne patrie, marchant à 
pied, revêtu de l'habit de jésuite, 
demandant l'aumône dans les pres- 
bytères et dans les abbayes qui se 
trouvaient sur sa route. Eu passant 
à Augsbourg , il visita monseigneur 
de .luigné, archevêque do l*aris,qui 
leur donna des renseignements pré- 
cieux et d'amples pouvoirs. A la 
frontière de la France ils purent, à 
la faveur de l'habit laï(iue, entrer 
sans ôlrc arrêtés, quoiqu'ils n'eus- 
sentpoiut de passe-port. Néanmoins 



dès lors commencèrent les dangers 
les plus sérieux de leur voyage ; ils 
parvinrent pourtant jusqu'à Paris, 
où, avec ses deux compagnons, le 
père Varin entra le 16 juin. Tous 
trois commencèrent leur ministère 
par le service des hôpitaux ; le père 
Varin envoya le père Halnat à Bi- 
cêlre, et lui-même se consacra aux 
six mille malades de l'hospice de la 
Salpétrière, où aucun prêtre n'avait 
paru depuis dix ans ! Mais il avait 
aussi mission de soutenir et d'éten- 
dre la Société des Pères de la Foi ; 
six mois s'étaient à peine écoulés 
depuis son arrivée, qu'il reçut plu- 
sieurs jeunes prêtres au noviciat. 
La Providence lui ménagea plu- 
sieurs moyens de faire des œuvres 
de zèle et de soutenir en même 
temps son œuvre principale. Il fit 
surtout la connaissance d'une de- 
moiselle distinguée par sa position 
sociale, et encore plus par sa cha- 
rité et les qualités les plus pré- 
cieuses. Celte demoiselle était ma- 
demoiselle Champion de Cicé, nièce 
de Cicé, archevêque de Bordeaux. 
(Voir Champion, tome m, page 26.) 
Elle s'intéressa vivement à la pe- 
tite Société du père Varin, lui mé- 
nagea des protecteurs parmi des 
personnages élevés, et lui donnait 
aussi des secours en argent. Le père 
Varin, par reconnaissance et par les 
mêmes motifs qui animaient sa 
bienfaitrice, la secondait de tout 
son pouvoir. La Providence leur 
ménagea un autre genre de mérite 
dans une épreuve cruelle, à laquelle 
elle les .soumit l'un et l'autre. Ma- 
demoiselle de Cicé était d'origine 
bretonne, bien pensante et vouée 
aux œuvres de charité, qui multi- 
pliaient ses rapports; elle fut donc 
soupçonnée par la police, qui cher- 
chait partout des complices dans la 
conspiration de la machine in for- 



13-2 



VAR 



VAR 



nale. On Hl une perquisition clicz 
elle et l'on trouva un rouleau de 
pièces de monnaie dont elle avait 
indiqué la destination ])ar cette 
inscription : Pour ces Messieurs. On 
s'imagina facilement que les Mes- 
sieurs destinataires de cet argent 
étaient les personnages arrêtés. Elle 
n'avait donne qu'une réponse em- 
barrassée à ce sujet, dans la crainte 
de compromettre ses protégés, et 
son embarras la compromettait en 
un sens elle-même. Le Père Varin, 
instruit de cet incident, ne balança 
])oint à courir la chance q'ue pou- 
vait faire craindre son intervention 
[jcrsonnelle ; il se présenta accom- 
pagné du Père Halnat, et Dieu per- 
mit que leur explication naïve et 
simple contribuât, sans désagré- 
ment pour eux, à la justification 
de mademoiselle de Cicé, qui fut 
absoute avec éclat et rendue à la 
liberté (1), Cependant la colonie 
française des Pères de la Foi se 
consolidait et s'étendait en nmlti- 
j)Iiaut ses œuvres et en augmentant 
le nombre de ses membres. J/en- 
trée de l'abbé Barat fournit au 
Père Varin l'occasion d'une entre- 
prise (ju'il nourrissait dans son 
esprit depuis longtemps, et que le 
I*ère de Tuurnely et le Pèie Pac- 
canari avaient eux-mêmes conçue, 
celle d'une société de femmes des- 
tinées à opérer parmi les personnes 
de leur sexe ce que les Pères de la 
Foi faisaient pour les jeimes gens. 
Pendant quelque tem|»s on s'était 
pcTsuadé en Allemagne que- la 
pieri-e fondamentale de cet édifice 
religieux serait la princesse Louise 
de Condé ( Voy. Condé t. lxi, 



p. 2()1)) (4), puis la princesse Marie- 
Anne. Dieu ne le permit pas. En 
entrant dans la société du P. Varin, 
l'abbé Barat lui parla dune sœur 
dont il avait soigné l'instruclion et 
qui avait alors vingt-deux ans ou 
un peu plus; il la lui offrit pour 
être la première religieuse de l'ins- 
titut ({u'il projetait. Le Père Varin 
fut enchanté et édifié de tout ce 
qu'il vit dans cette jeune personne. 
C'était, m'a-t-il dit à moi-môme en 
vantant ses qualités, c'était une 
rhétoricienne! Il fut donc enchanté 
de celte heureuse rencontre et 
commença alors sa petite commu- 
nauté, et bientôt plusieurs jeunes 
personnes se réunirent à la mère 
Barat, qui est encore, au moment 
où nous écrivons ceci (1861), supé- 
rieure générale de l'institut nou- 
veau. Le P. Varin leur fit un règle- 
ment, les réunit en communauté, 
d'abord à Paris, puis à Amiens. 
C'est dans cetteville qu'elles prirent, 
ou plutôt, comme me l'a dit le Père 
Varin en accentuant et répétant 
son expression, qu'on leur donna... 
qu'on leur donna le nom de Dames 
de la Foi. Leur institut porte le 
nom de société de- Dames du Sacré- 
Cœur, et le Père Varin en est donc 
le fondateur. Dieu n'a pas agréé, 
disait-il. pour commencer son œu- 
vre, des instruments grands selon 
le monde; mais, afin (jue la gloire 
en revînt à lui seul, il a voulu que 
la base de fédilice fût posée sur la 
siinj)licité, la ])elitesse, le rien. En 
effet, la première supérieure sortie 
d'une famille peu avantagée du 
côté de la fortune, est à la tête 



{\) On peut consulter «^^iir la conspi- 
nitioii (!^- la i)ia<'!ii!io inroin.ile rarticlc 
Hainl-Bajonl, lyiiie lxx\, p. 3'J9. 



(i) Lorsque la princesse de Condé fut 
béncdictiiic, elle porta le nom (\i'Maric- 
.fos(;})h (le In Miséricorde, et non celui 
d<: Maric-Louisc, connue jp fai écrit 
par erreur, lUid. page :271. 



VAR 

d'une société qui se croit appelée à 
faire exception entre les ordres 
religieux et à exercer uniquement 
8on zèle sur les jeunes personnes 
des hautes classes de la société. 
Non-seulement la société des Pères 
de la Foi multipliait ses bonnes 
œuvres et voyait croître le nombre 
de ses frères, comme on vient de le 
dire, mais elle fit aussi de nouveaux 
établissements , d'abord à Lyon, 
puis à Amiens et en divers lieux, 
quand elle devint l'objet des inquié- 
tudes de la police, étonnée de la 
correspondance si souvent répétée 
entre liome et ces prêtres français. 
Fouclié possédait des copies des let- 
tres qu'on avait ouvertes et les com- 
muniqua au Père Yarin, qu'il fit com- 
paraître devant lui, eri lui deman- 
dant le niotiC et le sens de ces réti- 
cences, de ces expressions énigmati- 
ques trouvées dans les, lettres qu'on 
lui présentait. Le père Varin, qui 
n'avait aucun soupçon de la super- 
cherie dont sa société était victime, 
fut d'abord surpris et déconcerté ; 
niais il crut, avec raison, que le 
meilleur parti à prendre était celui 
d'un aveu prudent, et il prit ce par- 
ti; et, connue monseigneur Spina, 
archevêque de Gorinlhe, nonce en 
France, rendit de lui un témoignage 
avantageux, il fut laissé en liberté ; 
mais les préventions de Fouché 
demeurèient dans son esprit. 11 Tant 
se rappeler (pie ce chef de la police 
était un cx-oratorien, hostile k la 
religion. Nécessairement d'ailleurs 
des bruits et des opinions défavora- 
bles et ennemis couraient sur ces 
ecclésiastiques (pion ne CDMiprtjiiait 
pas; quehjues personnes savaient, 
il est vrai, ce (pi'était la congréga- 
tion des Pères de la foi, mais le 
grand nombre n'y voyait ou que 
desjésuilcs déguisés, ou une société 
nouvelle. Ces jugements, ces récits 



VAR 



133 



occasionnèrent encore d'autres per» 
sécutions contre la société, qui dès 
lors ne fit que chanceler sur le sol 
de la France. Ailleurs, elle n'était 
pas mieux assise; à Rome, par 
exemple, elle ne se consolida pas 
longlemps. Le P. Varin fit un 
voyage en cette ville, où il était 
appelé par le P. Paccanari pour une 
sorte de chapitre général. De retour 
en France au mois d'octobre 1802, 
il vit supprimer le pensionnat de 
Lyon, et forma peu après le col- 
lège de Belley, qui fut peut-être le 
plus important de tous ceux que ses 
associés dirigèrent. Mais il fallut 
parer à un orage terrible qui me- 
naçait tout l'institut. Un décret de 
suppression de tous les établisse- 
ments français fut rendu par Buo- 
naparte, pi*emier consul ! Le P. Va- 
i-in accourut à Paris, et agit avec 
tant de bonheur, que ce décret fut 
suspendu par le crédit de Portails, 
ministre de l'intérieur, et du car- 
dinal Fesch, tous deux amis et pro- 
tecteurs des Pères de la Foi. Non- 
seulement la nouvelle société se 
livrait à l'enseignement, mais, en 
1804, le P. Varin organisa aussi un 
corps démissionnaires, dont il par- 
tagea lui-même les travaux, qui 
commencèrent par la ville de Tours, 
où le vertueux cardinal de Boisge- 
lin les avait appelés, et où le préfet 
le trop fameux Pommkiilul, voir 
tome XXXV, p. 281} leur suscita d'é- 
tranges obstacles, sans arrêter leur.^; 
fructueux succès. Peua[)rès, il con- 
tribua à la formation du premier 
établissement des vcl'Kiieuscs de la 
conipuUjalion de .%'ûlri'-D(niu\ dont il 
est, avec la sœur Julie, le véritable 
fondateur. Cet institut, formé d'a- 
bord à Amiens, a Irausléré son prin- 
cipal établissement en Belgicjue. 
Lors de son séjour à Rome, le P. 
Varin avait eu de frécpioiits rap- 



iSh 



VAR 



VAR 



ports avec la princesse Marie- 
Anne, et surtout avec le P. Pac- 
canari, son supérieur général. Il 
trouvait en cet homme une grande 
facilité d'élocution, me dit-il un 
jour, et s'il avait eu des études et 
de l'instruction, il eût été un sujet 
vraiment remarquable. Mais il s'a- 
percevait en même temps qu'il n'a- 
vait ni les vertus, ni les qualités 
nécessaires à sa haute position, et 
même à un simple religieux. Son 
compagnon de voyage, le P. Roza- 
ven, supérieur de la maison d'An- 
gleterre, avait été aussi dominé 
par cette préoccupation. Tous deux 
se tinrent néanmoins dans une 
prudente réserve. Mais, en 1804, le 
P. Rozaven écrivit au P. Varin que 
la plupart de ses compagnons et 
lui partaient pour rejoindre les jé- 
suites de Russie; que même, à son 
retour deRome,il avait appris que ses 
confrères avaient, yiendant son ab- 
sence, obtenu du vicaire général de 
la compagnie leur admission,, et 
que, partageant leurs sentiments, 
il avait averti Paccanariquela mai- 
son d'Angleterre ne faisait plus par- 
tie de sa société. Cette nouvelle jcla 
le P. Varin dans l'anxiété. Devait- 
il faire la même démarche qui lui 
souriait beaucoup? Il pria; il s'a- 
dressa au cardinal Spina, légat en 
France, qui lui répondit de se sé- 
parer de Paccanari ; que le Saint- 
Père ne manquerait pas d'aj)prou- 
ver sa conduite, puisqu'il ne recon- 
naissait nullement l'esprit de Dieu 
dans ce supérieur. Il ajoutait que le 
moment de s'agréger aux jésuites 
de Russie n'était pas encore venu, 
et qu'il ne fallait pas priver la 
France du secours de leur petite so- 
ciété dont elle avait besoin. Il fit en 
conséquence délivrerlui ciie-. siens 
du vœu d'obéi^bance fait à Pacca- 
nari. et obtint encore du légat la 



conservation des privilèges dont 
ils avaient joui jusqu'à ce moment. 
Les associés du P. Varin reçurent 
alors de lui communication de ses 
démarches et de leur résultat. Tous 
y applaudirent et le reconnurent 
pour supérieur. Néanmoins il faut 
convenir qu'il aurait dû légalement 
les consulter avant d'obtenir pour 
eux des dispositions qui changeaient 
tout à fait leur existence religieuse. 
Il lui restait à lui-même au fond de 
r*âme un petit trouble qu'il bannit 
plus tard. Le résultat dont il est ici 
question date du 21 janvier 1804; 
aussitôt le P. Varin en fit part au 
P. de Rozaven, déjà rendu en Rus- 
sie, et notifia sa séparation au P. 
Paccanari et à l'archiduchesse Ma- 
rie - Anne. 'Lors du séjour que 
Pie VII fit à Paris, où il était venu 
pour le sacre de l'empereur, le P. 
Varin obtint de lui une audience et 
une ratification empressée de tout 
ce qu'avait fait son légat. Le pape 
approuvait spécialement la déter- 
mination de rester en France, en 
engageant les associés à attendre le 
moment marqué par la Providence 
pour la réunion aux jésuites, et à se 
résigner aux sacrifices et aux per- 
sécutions (jue leur œuvre trouverait 
dans leur propre pays. L'œuvre 
continua donc toujours sous le nom 
de Sociclé de la Foi, et, plus libre, 
prit un nouvel essor, fit plusieurs 
établissements. Néanmoins Fouché 
restait indisposé contre eux, et, en 
1807, le l*"" novembre, au milieu 
de rassemblée de plusieurs souve- 
rains de l'Europe, qui se trouvaient 
à Fontainebleau , il porta Buonaparte 
à interpeller tout haut le cardinal 
Fesch sur la protection qu'il ac- 
cordait à ces Pères de la Foi, qui 
étaient ses ennemis jurés, et lui- 
mênie réful.i le cnnlinal qui vou- 
lait 1ns défendre, f.e Ir-ndemain, 



VAR 



VAR 



135 



Buonaparte montra à Fesch les écri ts 
fournis par Fouché, et donna im- 
médiatement ordre aux pères de se 
retirer, sous quinze jours, dans 
leurs diocèses respectifs, sous peine 
d'être transportés à la Guyane. Le 
P. Varin, quoique plusieurs de ses 
frères purent ne pas suivre rigou- 
reusement l'ordre brutal qui avait 
été donné, fut renvoyé à Besançon 
par Fouché, qui le mit sous une 
surveillance rigoureuse du préfet, 
dont il devait avoir l'autorisation 
pour sortir de la ville et même pour 
prêcher. Son exil et sa disgrâce 
durèrent sept ans ; mais le temps 
avait adouci la rigueur du préfet, 
qui avait pu d'ailleurs apprécier la 
valeur du P. Varin. Celui-ci se li- 
vrait avec ardeur au ministère ec- 
clésiastique et à la composition des 
règles définitives de la congrégation 
des religieuses du Sacré-Cœur, et il 
contribua largement à consolider 
une autre congrégation naissante, 
celle des sœurs de la Sainte-Famille, 
destinées à l'enseignement des en- 
fants du peuple. Son zèle, en ce 
genre, peut être comparé à ce- 
lui de saint Vincent de Paul. La 
restauration de la légitimité vint, 
en 1814, ranimer en France tant 
d'espérances, hélas! non réalisées! 
Libre, comme le furent toutes les 
victimes de l'arbitraire, le P. Va- 
rin vint à Paris, rejoindre ceux de 
ses confrères qui s'y trouvaient. Il 
les réunit, ainsi nue ceux des lieux 
plus ra|)prochés. dans une sorte 
de chapitre général, et leur de- 
manda s'ils pensaii^nt qu'on dût 
continuer l'œuvre sur le pied où l'on 
était en 1807, ou faire de nouvelles 
démarches pour se réunir aux jé- 
suites de Russie. î^ur celte ques- 
tion, le P. Varin sfutit de nouveau 
ces inquiétudes qui l'avaient tour- 
menté (piand il se sépara de Pac- 



canari. La pensée générale fut 
qu'il fallait écrire au P. Orzozows- 
ki, général de la compagnie en 
Russie, et lui demander d'être ad- 
mis de la manière qu'il jugerait 
la plus convenable. Quoiqu'il se 
sentît porté à prendre ce parti, Va- 
rin voulut néanmoins consulter le 
P. Picot de Glorivière et deux pré- 
lats romains qui se trouvaient à 
Paris; l'un de ces prclats était 
monseigneur délia Genga, depuis 
pape sous le nom de Léon XIL 
Tous trois réj)ondirent que les 
membres de la Société de la Foi de- 
vaient rester en France ety travail- 
ler comme auparavant, jusqu'à ce 
que Dieu manifestât plus clairement 
sa volonté à l'égard de la réunion 
avec lesjésuites de Russie. On pour- 
rait demander ici ce qu'on enten- 
dait par une manifestation plus 
claire, et pourquoi cette manifes- 
tation devait être plus claire pour 
les associés de France qu'elle ne 
l'avait été pour ceux de Londres 
et deBelgique. qui avaient pris cette 
résolution et ce parti conveim sans 
tant de difficultés. Le P. Paccanari 
avait inspirédes méfiances en mon- 
trant toujours une sorte d'éloigne- 
ment à la fusion aveclacom[»agiiie 
de Jésus; n'aurait-on pas pu regar- 
der avec suspicion tous les dila- 
toires du P. Varin, si l'on n'avait 
connu sa profonde j)iété et sa sin- 
cérité? Aussi, eu Belgique où ce 
père s'était rendu pour se concer- 
,ter avec les confrères de ce pays, 
vit-il exprimer une grande surprise 
sur une telle décision, surtout de 
la part du P. de Glorivière. Ce re- 
ligieux était un ancien profès de 
la compagnie de Jcsus, avec lequel 
le P. Varin avait fait connaissance 
en rentrant en France et qu'il vou- 
lait demander pour suj)éneur, tant 
était grande lu conti 'uce qu'il avait 



136 



VAR 



VAR 



en lui. (V. Clorivière tome l\i, 
p. 143.) Au milieu de tant d'incer- 
titudes, le P. Varia se décida h 
aller en Russie prendre les ordres 
du général, et se disposait à ce 
long voyage, quand il apprit que le 
P. de Clorivière venait de recevoir du 
P. Orzozowski, général, une com- 
mission qui le nommait supérieur 
de la compagnie en France et le 
chargeait de s'entendre avec les 
anciens Pères encore vivants pour 
travailler à la reconstituer. Il re- 
vint aussitôt à Paris, et, le 19 juil- 
let, le P. Clorivière le reçut dans 
l'ordre des jésuites et mit ainsi le 
comble à ses vœux en finissant ses 
perplexités. Il fut imité dans celte 
démarche par le plus grand nombre 
des Pères de la Foi, qu'il avait eus 
sous son obédience. Au mois sui- 
vant, le pape Pic VU publia la 
bulle SoUicitudo, qui rétablissait 
canoniquement la compagnie de 
Jésus dans tous l'univers. Le P. 
Varin fit le noviciat ordinaire de 
deux ans et prononça les premiers 
vœux. Il fut nommé secrétaire du 
P. de Clorivière. qu'il acconqjagnait 
dans ses voyages et qu'il aidait 
dans le gouvernement de la compa- 
gnie en France. En <818, par une 
faveur spéciale du général, faveur 
d'ailleurs bien justifiée par tous les 
antécédents et les services du P. 
Varin, il fut admis à la profession 
solennelle des (jualre vœ.ux, et, de- 
puis lors, sa vie fut soumise à l'ob- 
scurité de l'obéissance. Ses emplois 
les plus importants furent le gou- 
vernement de la maison de Paris et 
la direction du collège de Dole, dans 
le Jura. Mais il n*; cessa jamais de 
se livrer avec le plus grand zèle et 
le plus grand fruit à la direction 
des âmes. Les circonstances avai<iiit 
bien varié dans une vie si acci- 
dentée! Il en faisait, me dit-il, la 



réflexion lui-même lorsqu'un jour, 
au parloir de la Visitation, à Metz, 
il rappelait tout son passé avec une 
des religieuses de cette maison, 
qu'il avait connue près de la prin- 
cesse Marie-Anne. Ileut encore une 
épreuve terrible à soutenir lors de 
la révolution de juillet 1830; il 
était alors supérieur de la maison 
de Paris. Sa santé alla toujours 
déclinant, et cependant il n'aban- 
donna point les travaux du minis- 
tère de la direction. Dans le prin- 
temps de l'aimée 1850, le R. P. 
de Uavignan, son supérieur, crut 
lui procurer du soulagement en 
l'envoyantà Mantes (Seine-et-Oise), 
passer quelque temps dans une 
maison amie. La Providence en 
avait décidé autrement. Comme il 
s'atlaiblissait déplus en plus, on le 
fit revenir à la communauté de Pa- 
ris, 011 il mourut dans les plus vifs 
sentiments de pitié, le 19 avril 1850; 
il avait 82 ans. Le P. Varin était 
un homme de taille ordinaire; les 
années elles infirmités, sans doute, 
l'obligeaient depuis quelque temps 
à tenir la tète et une épaule pen- 
chées d'un coté. Il n'a rien publié 
que je sache; mais sa corres- 
l)ondance, i-:i elle était imprimée, 
présenterait un recueil fort curieux 
et fort utile. Les éléments princi- 
paux de cet article ont été pris dans 
la Vie du H. P. Joseph Varin, reli- 
(jieiijc de la compagnie de Jésus, an- 
cien supérieur général des Pères du 
Sacré-Cœur en Allemagne, et des 
Pères de la Voi en France, suivie 
de notices sur quelque s -U7is de ses 
confrères, par le P. Achille Guidée 
de la méniecomp<ignic. 1 vol. in-12, 
Paris, veuve Poussielgue-Uusand, 
1854. B.— D.— i:. 

VAIUSCO (Camille, le père), 
né en 1735, se distingua dès sa 
plus tendre enfance par soji appli- 



VAR 



VAR 



137 



cation à l'étude et [nnr l'amour de 
la lelraite. Devenu membre de ia 
congrégation des Somasques, où il 
vécut près d'un demi-siècle, il puisa 
dans la lecture habituelle des livres 
Bdinls une candeur, une douceur et 
une humilité qui jamais ne s'alté- 
rèrent en lui, et qui s'alliaient 
néanmoins à une vaste érudition. 
Après avoir professé avec éclat 
l'éloquence et la théologie à Lodi, 
Camerino, Rome, Xaples et Venise, 
il devint directeur du collège natio-» 
nal de Modènc et ensuite prévôt du 
collège de Pavie, où il obtint 1 ami- 
tié du savant d'Allegro, évêque de 
celte ville. Bien que très-capable 
de composer debonslivres, Varisco 
se borna à traduire en italien divers 
ouvrages de choix concernant la 
religion et les sciences théologiques, 
dans lesquelles il était profondé- 
ment versé. Il mourut à Milan W. 
S mars 1808, Agé de 73 ans. 

M.-G.-R. 
VAU>'ER (François-Antoine), 
né à Paris en 1789 et mort en 1854, 
fit ses études au collège de Sainte- 
Barbe. Il y eut dans toutes ses 
classes, au concours général, des 
succès flatteurs et nombreux. En 
cessant d'être élève, il fut quelque 
temps professeur, et quand la 
conscription raltcignit, après avoir 
fouiiii deux remplaranls, il entra 
soldai dans un régiment de dragons. 
Pres(iue aussitôt, à la recomman- 
dation de rexcelienl M. di: Lanncau, 
le général Mathieu Dumas lo pla* .i 
dans l'adminisiralion de la guerre. 
L'expédition de Uussiiî se préparait. 
Varner lit la célébn.' campagne de 
1812 comme adjoint aux commis- 
saires de guerres, (lommenl échap- 
pa-t-il aux désastres de celle i cirai le 
(tù l'on n'avait pas moins à icmIou- 
ler la faim que le froid? — En sortant 
de .Moscou en llammes, et <l<int tous 



les habitants s'étaient éloignés, il 
vit d'une boutique incendiée tomber 
à terre un pain de sucre. 11 ramassa 
et jela dans sou chariot ce pain de 
sucre qui, sagement ménagé, le 
Boulint dans les moments où toute 
autre ressource lui manquait. On 
ne pouvait l'entendre sans émolion 
quand ilc sa parole si vraie, si sim- 
ple, il racontait le perfide sommeil 
dont on se sentait saisi sur la route, 
le périlleux passage de la Bérésina, 
puis, à Smolensk , les quelques 
instants insensés d'un excès de 
bien-être plus destructeur, en quel- 
que sorte, que le canon, les Cosa- 
ques elle froid, 

Varner ne quitta point l'armée, 
même après la retraite. 11 était 
fannée suivante à Dresde, et fut 
après Leipsick eiifermé dans ïor- 
gau, où vingt-deux mille hommes 
mouraient en proie h la famine et 
à la peste. Il } vit succonibor le 
comte de Yosbonne, qui comman- 
dait dans la place et dont le cou- 
rage bravait tous les genres de 
périls. A son retour en France, 
Varner trouva la restauration peu 
favorable aux anciens serviteurs de 
lempire. Des réformes avaient eu 
lieu au ministère de la guerre. Les 
plus capables, comme toujours dans 
les temps de partis, avaient été 
d'abord éloignés. Plus d'emploi , 
point de fortune, mais heureuse- 
ment un mérite qui lui rendait 
toutes carrières accessibles. Il eut 
djibord recours aux lettres, et les 
lettres, comme dans ses jeunes 
années, raccueillirent avec, faveur. 
Un honnne d'un esprit vif, ingé- 
nieux et fertile en ressources, 
M. Imbert, avait élé comme lui 
r<!fornjé; ils publièrent ensendjie. 
en un volume, \\\rl il'oblcnir des 
places, eux à (jui l'on venait de 
ravir les leurs ; ensemble encorq, 



138 



VAR 



VAR 



et toujours avec succès, ils donnè- 
rent au théâtre le SoUiciteur, et 
plus tard, le Précepteur dans l'em- 
barras. Un auteur dramatique déjà 
bien célèbre, M. Scribe, que Varner 
avait eu déjà pour camarade de 
classe et pour brillant émule au 
collège, l'admit en collaboration 
dans un charmant ouvrage, le 
Mariage de raison. Celte nouvelle 
camaraderie resserra, pour l'un et 
pour l'autre, les liens de la pliîs 
noble et de la plus profitable amitié. 
Désormais le nom de Varner 
prenait place parmi ceux des au- 
teurs les plus chers à la scène. 
Quelles circonstances le rattachè- 
rent à l'administration qui dut s'en 
féliciter? — La campagne de Russie 
l'avait mis en rapport avec M. Bus- 
che, auditeur au Conseil d'État, qui, 
envoyé vers l'empereur en mission 
jusqu'à Moscou, en revint faisant 
au besoin, comme tout le monde, 
le coup de fusil flans les champs. 
Ouand, sous la restauration, Paris 
réalisa l'idco impériale d'un appro- 
vif^ionnement de réserve, iM. de 
Chabrol, excellent juge en quoi que 
ce soit, en confia la direction à 
M. Busche, qu'il avait connu, 
croyons-nous, à l'école Polytechni- 
que, et M. Buscliefit, à cette occa- 
sion, entrer Varner à l'Hôtel de 
Ville et fit bien. Varner était doué 
d'un grand sens : sa raison ferme 
et souple à la fois pouvait arrêter 
aussi sûrement les bases d'une 
mesure administrative i\uii\e scéna- 
rio d'un vaudeville. Quelques an- 
nées après, sous le roi Louis-Piii- 
lippc, le bureau des élections avait 
pris une grave importance. Elles 
étaient dans leur indépenflance en- 
tière, et devant la presse libre, 
l'objet d'une foule de suspicions, 
de luttes et d'attaques. M. del'am- 
butean plaça Varner à la tète de 



cet épineux service, et le nouveau 
chef de bureau y porta tant de régu- 
larité, de droiture, avec une fer- 
meté si calme et si polie, que tous 
les intérêts lui rendirent une égale 
justice. En s'ai)plaudissant de son 
choix, le bienveillant M. de Hambu- 
teau sollicita, obtint pour Varner la 
croix d'honneur, et de loyales mais 
paisibles occupations lui acquirent 
ainsi, avec l'aide d'un juge éclairé, 
cette décoration qu'il avait déjà dix 
fois méritée dans les campagnes les 
dIus meurtrières. Quel homme fut 
jamais plus modeste et plus désin- 
téressé ! 

Les réactions hostiles et les vils 
intérêts qui, en '1848, éloignèrent à 
la fois de l'IIotel de Ville quatre 
chefs de division et cinquante-neuf 
employés supérieurs, n'eurent garde 
d'oublier Varner. C'était la pre- 
mière fois qu'une retraite lui mé- 
nageait un peu de repos. Que ce 
repos devait peu durer! L'adjoint 
aux commissaires des guerres avait 
eu les pieds gelés par 40 degrés de 
froid en Russie. Sa bonne consti- 
tution , son extrême tempérance 
avaient ajourné mais non détruit le 
principe du mal. Une opération 
cruellement douloureuse n'eût pré- 
senté que des résultats incertains : 
il avait assez souffert! Sa mort 
fut calme, résignée, courageuse, 
comme l'avait été la vie la plus 
honorée de tous et la plus chère à 
ses amis. B — ri:. 

VARNEY (J.-B.), littérateur 
estimable, mort professeur de rhé- 
torique au collège de Reims dans 
les premiers mois de 1819, laissa 
dans cette ville les regrets les plus 
vifs et les plus honorables. La Hevîie 
encyclopédique lui a consacré quel- 
cpies lignes dans son numéro d'avril 
de ladite année; mais cette courte 
notice n'indique ni le lieu ni l'épo- 



- 



VAR 



VAR 



139 



que de la naissance de Varney. Elle 
nous apprend seulement qu'après 
de brillantes études faites à Paris 
au collège des Grassins, il obtint 
dans cet établissement une chaire 
qu'il quitta au commencement de la 
révolution pour voler à la défense 
de la patrie en qualité de simple 
grenadier. Bientôt parvenu au grade 
d'officier, il abandonna la carrière 
militaire, lors de la formation des 
écoles centrales, et il fut nommé 
professeur de grammaire générale, 
puis professeur de rhétorique à 
Chaumont, d'où il passa, en 1812, 
au collège de Reims. La Revue ne 
cite qu'un seul ouvrage de Varney. 
Il en a publié quatre dont voici les 
titres : I. Le Paresseux, traduit du 
docteur San. Johnson, Paris, 1790, 
2 vol. in-S"; II. Lettres de Junius, 
trad. de l'aniïlais. Paris, Gueffier 
et Voland, 1791, 2 part. in-8\ Var- 
ney est le premier qui ait fait coh- 
naître en France ces lettres célèbres 
dont le véritable auteur n'est pas 
encore bien connu. Sa traduction, 
qu'il publia sous le voile de l'ano- 
nyme, est loin d'avoir l'énergie et 
le mordant de l'original ; elle n'est 
pas toutefois sans mérite, mais elle 
a été effacée parcelle que l'on doit 
à M. J.-T. Parisot (Paris, Béchet, 
1823, 2 vol. in-S"). 111. Histoivi' de 
Miss Nelson, trad. de l'anglais, 
Neuwied sur le Rhin ( se vendait 
chez Garnery), 1792, 4 vol., non 
pas in-S", comme on le dit, par 
erreur, dans la France littéraire de 
M. Quérard, mais pfîtit in- 12 d'en- 
viron 2o0 pages chacun. Barbier 
aurait pu comprendre cet ouvrage 
dans son Dictionnaire des anony- 
mes, car le titre ne porte (jue ce» 
Iroi^ lettres du nom du trailuctj^ur 
V.-]^ V. La Feuille, de rorn's'/ïOM- 
dance du libraire, journal d» ré[)0- 
(juc, s'exprime ainsi en aiiFioncant 



ces 4 vol. : « C'est l'histoire de la 
vie, ou réelle ou fictive, peut-être 
réelle et fictive de plusieurs per- 
sonnes oisives , par conséquent 
amoureuses. Elles finissent par 
sacrifier à l'hymen, comme c'est 
l'usage. Le roman est assez agréa- 
ble : l'auteur a pris la forme épis- 
tolaire; et, selon que nous en pou- 
vons juger, il intéressera les per- 
sonnes qui aiment beaucoup les 
événements qui peignent la scélé- 
ratesse humaine. » IV. Les Commen- 
taires de César, traduction novvelk 
avec des notes militaires, Paris, 
Délerville, 1810, in-8''. Par une 
longue et consciencieuse étude , 
Varney avait acquis une parfaite 
intelligence du texte; aussi sa tra- 
duction est exacte et fidèle, mais, 
suivant un habile critique (1\ le 
style pourrait en être plus facile et 
plus élégant. B. L. U. 

VARVAKI (Jean\ en romaïke 
BAPBARH2, patriote grec modem»-, 
était de l'île d'Ipsara et naquit en 
1744. Ses parents l'avaient laissé, 
jeune encore, maître de richesses 
qui lui permettaient de s'abandon- 
ner aux plaisirs. Il ne se donna que 
le temps de les connaître assez pour 
n'être pas étranger au courant de 
la vie usuelle, et au premier cli- 
quetis d'armes qui pouvait avoir 
pour résultat l'indépendarsce de 
sa patrie, eu d'autres termes dès 
que les hostilités suspendues par 
cette trêve que l'on qualifiait de 
paix do Belgrade éclatèrent de re- 
chef entre la Russie et la Porte, il 
vendit la totalité de ses biens, arma 
un bAtimcnt cl courut sus aux 
musulmans, auxquels il ])rit et 



(1^ Terri de Saint-Constant, liudi- 
ment de In tradurUDn, S- rdil., t. 1", 
p. XXVf 



uo 



VAR 



VAR 



coula plusieurs navires. Ces succès 
en un coin de l'Egée pouvaient à Ja 
longue devenir le point de départ 
d'une diversion puissante, et même 
on peut dire qu'ils le furent; car 
nuldoule que ce soit à l'impression 
causée par les courses de Varvaki 
et de ses imilaleurs qu'est due l'idée 
de l'expédition russe dans l'Egée 
en 1790, 1791, expédition où l'ap- 
])oint des Grecs l'ut si décisif pour 
le succès de Rouinanssoi". Mais loi 
ne fut pas le résultat à l'époque de 
la guerre lurco-jjolono-russe : la 
})aix de Kutchuk-Ivaïiiardji la ter- 
mina tout à coup, et les infortunes 
(irecs, après avoir couru aux armes 
à l'instigation de Catherine II, furent 
abandonnés sans pitié à la ven- 
geance des Ottomans. Varvaki savait 
quel sort l'attendait, s'il fût resté 
à la portée des infidèles aigris en- 
core par leurs désastres contre «ces 
chiens de chrétiens. » Il se h;\ta 
de mettre la frontière entre eux et 
lui, puis il se rendit à Pétersbourg 
où, moyennant ce (jui lui restait 
d'iirgcnt, il trouva des protecteurs 
([ui firent valoir ses droits très-réels 
il quelque faveur de la part du 
gouvernement russe. Le phiidoyer 
eut son eflet ; et Varvaki fut en- 
voyé intendant des finances dans le 
gou vernement d'Astrakhan. On nuiis 
assure qu'il y donna l'exemple, fort 
rare en Russie, d'une j)rohité par- 
fait(' toujours et [uutout au-dessus 
du soupr.on ; et pour notre part nous 
crtjyons (jiie du moins il ne suivit 
que de h)in et dijccumicnl les traces 
des Russes. Ce dont on ne saurait 
douter, c'est, d'une part, ([u'il re- 
rul plus dune fois les témoigna- 
ges de satisfaction du gouverne- 
Fueiil, c'est, de l'autre, qu'il était 
d'une générosité iuéj)uisable. On le 
regardait comme le père des jjau- 
vres el l'appui des malheinrjux. 



Passionné pour la prospérité, pour 
la future délivrance de sa patrie, il 
y faisait périodiquement passer de 
l'argent pour la fondation des éco- 
les publiques où s'enseignaient le 
grec ancien et l'histoire, avec des 
notions sur l'état actuel de l'Europe. 
C'étaient autantde moyens d'émeute 
pour l'avenir, et les sommes qu'en- 
voyait Varvaki n'étaient ni les seules 
ni les plus importantes qui passas- 
sent des caisses moscovites dans les 
succursales de la propagande. Tout, 
au reste, n'était pas absorbé parles 
établissements d'instruction: on cite 
entre autres l'agrandissement du 
port d'Ipsara connue le résultat de 
la munificence de Varvaki ; l'on 
appréciera, en pesant bien ce fait, 
{|ue plus de 300,000 piastres (à peu 
près 72,000 fr.) furent consacrés à 
cet objet. Mais il ne faudra pas per- 
dre de vue non plus que, malgré la 
délicatesse dont il avait toujours 
fait preuve dans le maniement des 
deniers publics, son revenu n'était 
j)as moins d'un million de piastres, 
quand eut lieu la levée de boucliers 
d'Vpsilanti. A cette nouvelle, il fail- 
lit mourir de joie, et sans attendre 
que le cabinet russe se dessinât, il 
multiplia ses envois pécuniaires ; 
finalement, en dépit d(î son grand 
Age ;il était octogoiiaire), en dépit 
do .ses infirmités, il se fit transpor- 
ter à Zant(; avec ses trésors en 
I82i. Il eut le temps devoir les trois 
juiissances assurer par la victoire 
di; Navarin le triomphe de la cause 
greccpie; mais il ne vit pas la (Irèce 
transformée en monarchie et le 
pays desThémislocIe el des Epami- 
noudas devenir la légitime d'un ca- 
det de la maison de Witlelsbach : 
il mourut en 1830. Val. P. 

VAUY ou VAUUY Ui: IJJCY, 
prieur de Flavigny, seigneur de 
Dombasle en partie, de Crévic, etc. 



VAR 



\\[{ 



141 



par le bon usage qif il fit de sa for- 
tune, a mérite la reconnaissance de 
ses contemporains et un souvenir 
de la postérité. Cet homme de bien 
apparlenaitàune famille distinguée 
de l'ancienne Chevalerie de Lor- 
raine, famille aujourd'hui éteinte, 
qui tirait son nom du village de Lucy 
(Meurthe) dont elle possédait la sei- 
gneurie, ainsi que celle de plusieurs 
autres lieux (l). Ses armes étaient 
d'argent à trois lions de sable, ar- 
més, lampasscti de gueules, couron- 
nés d'or, 2 et 1. Elle avait pour de- 
vise : Fraus inimica Luci. Né dans 
la ])remière ou la seconde année du 
seizième siècle, Vary, sans doute 
cadetde sa maison, embrassa l'état 
ecclésiastique et entra dans l'ordre 
de Saint-Benoît. Par un abus trop 
commun alors, dès l'âge de neuf 
ans, il fut pourvu du prieuré de 
Flavigny, bénéfice en commende 
d'un revenu assez considérable, et 
qui dépendait de l'abbaye de Saint- 
Vanne de Verdun. 11 succéda dans 
ce Prieuré à Barthélémy de Lucy, 
probablement son proche parent 
i,quelques-uns disent son oncle), le- 
quel avait été en même temps 
jM'ieur de Saint-Nicolas-du-Port et 
abbé deSaint-Ainoult de Metz. Plus 
tard Varry eut le titre de protono- 



(l) La seigneurie de Donihasle lui 
< tuit cclnie, en I i:20, pur le mariage de 
Jean de Lucy, lils (1(; Miihcu de Lucy, 
avec .Marguerite de DoiuIkisIc, dernière 
héritière de cett;- niaisoii. Ce Jean de 
Lucy et Henri de Lucy, son frère ou du 
moins son parent, comptaient parmi les 
(luatie-viiigl el (pielques eliev;iliers (juc 
Cliarles 11 assembla, en I l"2.i, pour!- ur 
faire de larer, dans ri.'itiiôl de .ses 
fill' s, qu'a défaut de mâles les femmes 
pouvaient hériter du duelu' de Lorraine. 
lu secon 1 Maheu de l.ucy fut mailre 
«l'htjtel du due Antoine, et Pernelte de 
Luev mourut abbesse de Vcryaville en 
15l)j. 



taire apostolique. Le premier em- 
ploi de ses richesses fut con.sacré à 
son église, lien fit bâtir ou recons- 
truire le chœur, qu'il orna de su- 
perbes vitraux, eximiis vitris iGalL 
Christ. ,\\\\, col. 1351), siiremcntles 
mêmes que ceux dont on admire en- 
core les restes , et que nous avons déjà 
signalés dans une note de l'art. 
Ruyr (lxxx, 216). Après Dieu, le 
seigneur de Dombasie songea aux 
êtres qu'il affectionnait le plus, c'est- 
à-dire aux pauvres de ses domaines. 
Outre les bienfaits journaliers que 
sa charité leur prodiguait à tous de 
son vivant, il voulut encore procu- 
rer à un certain nombre, après lui, 
les moyens de s'instruire etde s'éta- 
blir. Il plaça une forte somme, dont 
la rente devait servir à marier tous 
les ans cinq à six filles choisies parmi 
les plus indigentes et les plus ver- 
tueuses des villages et hameaux de 
Dombasie, Crévic, Grandvezin, Fla- 
vigny, Anthelupt, lludivilcr, Lucy 
et Vathimont. Ensuite, moyennant 
3,300 francs barrois qu'il délivra à 
l'abbaye de Ilemiremoat, le Chapi- 
tre contracta l'obligation de faire 
apprendre chaque année un métier 
à six garçons des mêmes villages. 
L'apprentissage durait trois ans, 
pendant lesquels on soignait aussi 
l'éducation de ces jeunes gens. En- 
fin, par acte du 3 mai loiO, le 
digne prieur donna au collège de 
La Marche à Paris, treize cents écus 
d'or au soleil, |)Oury fonder à per- 
pétuité deux bourses, dont jouiraient 
pétulant les 7 ou ^ années du cours 
d'études, deux jeunes clercs tonsu- 
rés de Dombasie et lieux circonvui- 
sins. Cette fondation, si avantageuse 
au pays, a eu son effet juscjuà la 
révolution de 8i). Suivant le Call. 
Christ, {lac. d/.), Vary termina sa 
carrière en 1537. Le 7 dccenihrc, 
ajoute dom Calme t {Liste des 



U2 



VAS 



VAS 



l'riL'urs de Fiavigny, dans le t. vu 
de son Histoire de Lorraine.) D'après 
cela, il est étonnant que le savant 
abbé de Senonesdise, à l'art. Dom- 
BASLEde sa iVo//fcdc laraôme pro- 
vince, que le prieur, pour assurer 
ses fondations, les fit approuver et 
autoriser par le duc Gliarles III, par 
lettres du 25 janvier 1564. Si une 
autorisation (juelconque a été de- 
mandée à cette époque, ce ne put 
être que par les villages intéressés, 
etc. Vary fut inhumé dans l'église 
de son prieuré, au milieu du chœur 
où, en 1605, vint prendre place à 
ses côtés Antoine dllaraucourt , 
son successeur imm diat. B.-L.-U. 
VASCO (Jean-Baptiste) , un des 
princes de la science économique en 
Italie, naquit en 1733 à Mondovi, où 
ses parents jouissaient de quelque 
aisance et d'une certaine considé- 
ration. Mais, cadet de famille, il fut 
de bonne heure voué à l'église. Ces 
vocations par avis de parents tour- 
nent rarement à bien. L'adolescent 
se laissa mettre au séminaire, le 
jeune homme se laissa conférer les 
ordres. Mais c'est après ces ser- 
ments qui l'enchaînaient pour la vie 
que sa tiédeur pour la carrière clé- 
ricale devint de l'antipathie et que 
la liberté de langage avec laquelle il 
s'exj)rimait sur des vicesqui n'étaient 
pas l'apanage exclusif des laïques 
et sur des abus qui rapj)ortaient à 
la caisse, le rendirent suspect à son 
cvèque. Les admonestations ne ser- 
viront à rien : il ne se laissait ni 
terrasser par les arguments du 
grand vicaire, ni séduire par - lés 
prosopopées du professeur d'élo- 
quence sacrée. Après des tiraille- 
ments sans nombre; après des tra- 
casseries intolérables par leur mes- 
quinerie même, il se vil obligé de 
renoncer à rexcrcice de sa profes- 
sion, et comme banni de fait. Heu- 



reusement, car sans cette circons- 
tance il se fût trouvé , pendant 
un temps du moins, dépourvu de 
tout moyen d'existence, un de ses 
amis, le marquis de . , . . , le 
recueillit en son château, et par 
les preuves d'estime dont il l'en- 
toura publiquement, empêcha qu'il 
ne succombât sous les attaques dé- 
nigrantes de ses persécuteurs. C'est 
dans celte honorable et paisible re- 
traite que Vasco, réduisant en quel- 
que sorte en théorie ce dont il avait 
le sî)ectacle sous les yeux dans les 
domaines de son sage protecteur, 
publia sa Félicité publique considé- 
rée chez les cnllivatenrs de leurs 
propres terres , 1769 ou 1770. 
L'ouvrage trouva presque immédia- 
tement un traducteur français et 
jouit d'un certain retentissement 
non-seulement en Italie, mais à 
Paris, centre de l'école des physio- 
crales, et en Suisse. Vasco n'était 
pas homme à se reposer sur ses 
lauriers. La même année, 1771, il 
remportait le prix proposépar la 
Société libre d'économie de Saint- 
Péterh?bourg ; et en 1772 il envoyait 
à l'Académie de Turin son Essai po- 
litique sur la monnaie. Cinq ans 
après, ayant résolu de concourir 
pour un prix que proposait l'Acadé- 
mie de Vérone, il n'envoya son mé- 
moire que Irop lard pour être lu en 
temps utile; mais l'Académie, sur le 
rapport que lui fit sa commission, 
lui témoigna, ne pouvant déro- 
ger aux conditions de son pro- 
gramme, sa satisfaction de voir la 
question si bien résolue en l'admet- 
tant, de son propre mouvement, 
parmi ses membres. Nous le re- 
trouvons encore en 1788 menantde 
front la solution de deux problèmes 
de première importance, ou pour 
l'humanité tout entière, ou pour 
l'Italie, posées par l'Académie de 



VAS 



VAS 



U3 



Turin, l'un sur la mendicité, l'autre 
sur les moyens de pourvoir à la 
subsistance des employés à la fila- 
ture de la soie. Sa réputation alors 
avait franchi l'horizon primitif : 
l'Allemagne même, si aveugle, si 
féroce ennemie de l'Italie, pronon- 
çait son nom avec respect : Jo- 
seph II (il est vrai que ce dernier 
était un monarque philosophe) le 
consultait sur les matières écono- 
miques et financières, et s'il n'eût 
été ravi trop tôt à ses peuples, nul 
doute que V'asco appelé à sa cour 
n'eût joui près de lui d'unhautcré- 
dit, et n'eût été revêtu de fonctions 
importantes. Mais dès 1790, l'aîné 
des fils de Marie-Thérèse laissait le 
trône à d'ineptes collatéraux , et 
l'habile économiste le suivit de près 
au tombeau. Toutes ses œuvres , 
après avoir été la plupart imprimées 
séparément, se trouvent dans la Bl- 
bliothèquedeH économistes italiens (en 
italien, bien entendu) de Guslodi. 
Outre celles que nous avons nom- 
mées dans le cours de cet article, 
il faut distinguer encore sa Liberté 
de l'intérêt ( Viisura libéra , tel 
est le titre italien). Cet ouvrage 
aujourd'hui n'apprendrait plus rien 
aux adeptes consommés de l'écono- 
mie politique. Tous savent {\\\'usura 
en latin (d'où Fon sens en italien) 
ne veut dircqu'?>i/^r<?/et n'exprime 
nullement ce que le français entend 
par a usure; »> tous savent qu'en 
fait l'intérêt, tout réprouvé qu'il 
fui lon^'temps par l'Eglise (il ne 
l'est plus aujourd'hui), n'a jamais, 
tant qu'il ne devient pas tyrannique 
et oppresseur, froissé les conscien- 
ces délicates et même est entré 
dans lesmreuis, l.uidiscju'en droit il 
est la rémunération d'un sci-vice 
rendu (la disponibilité d'un capi- 
tal) «'t la compensation d'un risque 
(la perle) ; tous savent enfin (lue le 



taux de l'intérêt varie suivant l'im- 
portance du service ou bénéfice que 
procurera ceserviceet suivant lagra- 
vité du risque. Mais ces vérités po- 
pulaires aujourd'hui et que ne con- 
testent plus que les adhérents quand 
même aux vieilles routines ou des 
utopistes qui prétendent ne rencon- 
trer que des constantes dans leurs 
calculs, étaient alors des nou- 
veautés en tout pays et des hardies- 
ses entre les Alpes et le Phare. 
Vasco mérite donc notre admiration 
pour être un de ceux qui par leurs 
propres forces, ont le mieux élucidé 
ces questions si mal comprises 
alors, si controversées depuis : il les 
a prises et reprises sous toutes les 
faces, il les a simplifiées par degrés, 
il a merveilleusement faitsorlirdes 
connues les inconnues ; et après 
avoir tracé l'origine, analysé les 
conditions, classé les diverses espè- 
ces de prêt, il conclut, en arrivant 
au dernier problème (le taux de l'in- 
térêt), que, pour contenir l'intérêt 
dans les limites les plus discrètes, 
le meilleur moyen c'est la liberté de 
transactions la plus grande possi- 
ble, relativement aux circonstan- 
ces particulières dans lesquelles 
chacun se trouve. Nous ne termi- 
nerons pas cette esquisse sans indi- 
quer les sujets des autres grands 
mémoires de Vasco. La question de 
la Société libre d'économie de Saint- 
Pétersbourg roulait sur le phéno- 
mène de l'extension à la classe des 
paysans du droit d'avoir, en pleine 
propriété, des biens fonciers. En 
voici les termes: « Est-il plus utile 
au bien public queles paysans [)03- 
sèdent des terres en propriété où 
seidemonl des biens meubles ? VX 
jusqu'oùdoivent s'étendre les droits 
des paysans sur les terres pour que 
le public en retiie le i)his grand 
avantage? » La question de lAca- 



Ikli 



VAS 



demie de Vérone avait pour ob- 
jet les corporations d'arts et mé- 
tiers : Vasco montra combien ces 
institutions du vieil âge non-seule- 
ment étaient devenues inutiles en 
même temps que vexatoires, mais 
s'opposaient à tout progrès, soit 
comme perfectionnement des pro- 
grès, soit comme abaissement des 
prix. L'on a pu voir plus baut les 
sujets proposés par Turin, soit en 
1785 soit en J772. Voici le titre de 
ce dernier en italien : Delta moneta, 
sdfjgio politico. Les opuscules et 
Iragments de moindre importance, 
lesquels ne se trouvent que dans la 
collection Custodi, sont réunissons 
le titre général de : Annanzi et 
Eslratti. Disons entiu que le tra- 
ducteur de la Félicité publique est 
Bréard de l'Abbaye. Val. P. 

VASSAL (Jacques-Claude-Ro- 
man) , banquier et, à la chami)re des 
députés de 1829, l'un des deux cent- 
vingt et un, était de Lyon et d'une 
famille des plus honorables : il na- 
(juit vers 1765. Primitivement on 
avait compté le vouer à la carrière 
sacerdotale, et ses premières études 
terminées, il avait été placé au 
grand séminaire de sa ville natale, 
quand survint la révolution. Im- 
médiatement la vocation du jeune 
Koman, si vocation il y avait , 
s'évapora devant la nouvelle pers- 
pective qui s'ouvrait pour tous ; 
et comme il n'avait point encore 
reçu les ordres, ses parents ne 
génèrent par nulle objection ses 
nouvelles tendances. L'essayer , 
d'ailleurs, neût j)as été raisonna- 
ble. De longlenq)S l'Eglise en France 
ne pouvait offrir de d('boucliés sé- 
duisants ou j)roductifs à l'ambition. 
Mais à quelle prolession se livnîrau 
milieu de l'étourdissante confusion 
dont les proportions allaient crois- 
sant de jour en jour? lin attendant 



VAS 

mieux, il se délenninapour Padmi- 
nistralion, et il fit ses débuts <à 
Gbâions en qualit(^N.de chef du bu- 
reau des émigrés, (s'^'était {\ coup 
sûr une de ces position^? où le titu- 
laire pouvait, selon son hx)^^ vouloir, 
faire ou beaucoup de mal 6»>u beau- 
coup de bien. Vassal n'hésit^a pas 
sur le parti à prendre. Quoique}- P'^" 
triote, il n'était pas des patriolo^^ 
furibonds ; quoique respectant e'ii- 
appliquant la loi, il n'en outrait 
point les sévérités. Sa modération, 
sa générosité permirent à bien des 
tètes en péril de se soustraire k 
la mort .qui les menaçait. Ces 
services essentiels étaient d'au- 
tant plus méritoires qu'en écartant 
des autres le danger, il l'attirait 
sur lui-môme et qu'il le savait. 
Bientôt il se vit l'objet des défian- 
ces, des suspicions, des persécu- 
tions môme : il ne put y tenir, et, 
soit dégoût, soit sentiment d'un dé- 
noûmenl plus formidable, il dispa- 
rut de la capitale de Seine-et- 
Marne, et vint chercher refuge à 
Paris. Heureusement il avait un 
])elit|)éculede 7,000 francs : nepou- 
vantplusse présenter pour deman- 
der le moindre emploi au gouver- 
nement dont il lui fallait au con- 
traire esquiver ou dépister le 
ref-'ard , il résolut de se créer 
un établissement de commerce. 
De quel commerce ? On ne le 
devinerait pas, vu l'exiguïté du 
capital. Ce n'était ni plus ni moins 
qu'une niaison de banque. 11 com- 
mença, comme on le devine, fort 
petitement; il escompta fort pru- 
demment, il ne se laissa pas aveugler 
ou endormir parle succès; au con- 
traire il redoubla de vigilance et de 
circonspection. P(;titàpetit ses opé- 
lations s'étendirent, sa maison fut 
citée comme des plus solides de la 
cai)itale, sa capacité linancière fut 



VAS 

vantée , sa piobilé sur laquelle 
clients et concurrenls n'avaient 
qu'une voix, porta au comble sa 
réputation. L'estime ])ubliquc le 
porta successivement à tous les 
sièges (le la magistrature consu- 
laire; en d'autres termes, on le vit 
successivement suppléant, juge, 
président du tribunal de commerce. 
Il y déploya constamment une sa- 
gacité, une profondeur de science 
tant juridique que commerciale, une 
netteté d'appréciation et en même 
temps un vif esprit de progrès qui 
firent de ses paroles comme aulant 
d'oracles. Ajoutons qu'il était la 
bienveillance môme cl qu'il se plai- 
saità patronner les fiiibles, pourpeu 
qu'il vît en eux quckiue talent et 
de la prol)ité, et so:î appui ne lit 
jamais défaut à qui [our réussir 
n'avait besoin que de crédit. Aussi 
le commerce moyen et bas mit-il 
un rare empressement à lui donner 
des milliers de voix pour le porter 
à la députation de Paris, tant en 
1829 qu'après la dissolution de la 
Chambre en 1830. Défenseur éclairé 
des droits du peuple sans donner le 
moins du monde dans la démagogie, 
sans même souhaiter, lui, la chute 
des Bourbons, il avait, comme nous 
ravonsindiquéenr.onuncnoant, voté 
l'adresse des deux -cent- vingt-et- 
un. La ri'volution des 27, 28 et 29 
juillet vint donner raison à la ré- 
sistance et donner à ceux qui vou- 
laient arrêter la monarchie sur celte 
pente qui la conduisait au précipice 
un triomphe plus complctque beau- 
coup ne l'eussent souhaité. Vassal 
fut-il de ceux-là au moment même 
où s'accomplissait ledésarroi"' Nous 
inclinons à le penser. l"^n tout cas, 
il ne fut lias longtomps à le deve- 
nir, car il fut, connncrcialement par- 
lant, une des premières victimes de 
la crise qui suivit la chuie de Ghar- 

LXXXV 



VAS 



l/i5 



les X. Nombre d'établissements 
qu'il avait étayés de sa caisse, et 
avec lesquels il était à découvert 
pour des sommes considérables, fu- 
rent ruinés par l'interruption des 
afifaires commerciales que provoqua 
la bouderie de l'aristocratie légiti- 
miste, qu'augmenta et prolongea 
l'altitude plus qu'ambiguë de laRus- 
sie et à laquelle les cris d'une 
opposition trop généralement et 
trop souvent furibonde n'étaient 
pas faits pour porter remède. A'as- 
sal, à son tour, ne pouvant parer h 
tant de sinistres qui venaient le 
frapper coup sur coup, fut forcé de 
suspendre ses paiements et de dépo- 
ser son bilan. Energique et intrai- 
table sur l'honneur, il ne se crut 
pas le droit de marcher la tète 
haute, son concordat signé. Il forma 
la résolution de réparer intégrale- 
ment les pertes dont avaient à se 
plaindre ses créanciers, et désor- 
mais n'assignant d'autre but à sa 
vie, il dit adieu pour jamais à tout 
rôle politique, lldéserlalemonde, et, 
avec les ressources exiguës que lui 
laissait le malheur, il rejiril les affai- 
res avec autant, avec peut-èlre plus 
d'ardeur qu'au temps de sa jeunesse 
et de ses succès. Il avait fait bien 
des pas déjà dans celte voie et 
avanoé la solution du problème qui 
lui tenait tant au conir, (piand 1 1 
mort vint le frapper le 13 octobre 
\S:ik. On a prétendu que cette fin 
avait été volontaire et qu'il s'élait 
îioyé. A ses funérailles se pressè- 
rent presque toutes les sommités 
financières et ony remarqua surtout 
ses ex-collègues de la magislralure 
consulaire, i[u'\ tinrent à honneurdc 
prouver par leur présence (piiis 
savaient distinguer entre le n)alheur 
et la faute, et en quelle estime ils 
tenaient l'honorable naufragé. mal- 
gré son naufnige. Un d'eux, (lan- 

10 



l/i6 



\AS 



iicroii, dans une notice qu'on peut 
lire dans le MouUeitr du 17 octobre 
(même année), paya le tribut à sa 
mémoire , et il ne fut personne qui 
n'applaudit aux paroles par les- 
quelles se terminent ces simples et 
pieuses li.cnes : « Si un tort réel 
peutlui être rcprocbé comme homme 
d'afï\\ires, celui d'une faiblesse qui 
a été la cause de son infortune, il 
est certain pour tous ceu.\ qui ont 
été à même de l'apprécier que cette 
faiblesse môme prenait sa source 
dans |r'STi]!i>f:énf''roux sentiments.» 

Val p. 

VASSEL'R (MlGHEL-FllANÇOls) , 

né à Polincovc, dans l'arrondis- 
sement de Saint-Omer, le 16 mars 
1740, et mort dans cette dernière 
ville, le 20 août 1833, plus que no- 
nagénaire par conséquent, était un 
des hommes de France qui connais- 
sait le plus à fond l'ancienne légis- 
lation de notre pays; ses conci- 
toyens l'en regardaient comme le 
répertoire vivant. Ayant prùlc ser- 
ment comme procureur à la cour 
échevinale le Kl janvier 1771 , ayant 
ensuite continué ses fonctions sol;s 
le nouveau régime avec le titre d'a- 
voué licencié, il ne céda sa charge 
qu'au bout de cinquante ans d'exer- 
cice et daus la quatre-vingt-onziè- 
me année de son âge. Il y en avait 
quatre alors qu'il cumulait avec 
les soins de son étude le jioste de 
juge au tribunal civil..., juge suj)- 
pléanl. i! est vrai, et dès lois ne 
siégeant ]!as en permanence, mais 
ne demandant qu'à siéger, insatia- 
ble des cas épineux, imbrisable à 
la fatigue, et en dépit de l'assour- 
dissante et monotone éloquence qui 
pérore sur les déviations des cours 
d'eau et sur le mur mitoyen, inac- 
cessible au sommeil. Il s'était aussi 
laissé entraîner dans l'administra- 
tion des hospices, qu'il gérai ta la sa- 



VAS 

tislaction de tous, triomphant dans 
le contentieux j)ar sa longue habi- 
tude des affaires et par son aplomb, 
lia, connue l'auraient eu les hauts 
barons de jadis, son mausolée en 
beau marbre dans l'église de Polin- 
cove, et sur le marbre se lisent plu- 
sieurs épitaphes peu poétiques, bien 
qu'écrites en vers. X. 

VASSILLACClîî ( ANToiNii ) , 
surnommé TAliense, peintre, na- 
quit dans l'île de Milo, qn 1556, et 
puisa sous le beau ciel de la Grèce 
un génie fait pour les beaux-arts 
et surtout pour les vastes compo- 
sitions qui exigeaient de l'imagina- 
tion. PaulVéronèse fut sou maître, 
mais lorsqu'il eut vu briller les pre- 
miers rayons du talent de son élève, 
il en devintjaIoux,l(i renvoya de son 
école en lui conseillant de ne pein- 
dre qu'en petit. L'Aliense, voyant 
que Paul renouvelait envers lui la 
conduite que le Titien avait tenue 
il l'égard de Tinloret, résolut de 
suivre à son tour l'exemple de ce 
dernier peintre. Il étudia les plâ- 
tres moulés sur l'antique, ne ces- 
sant de les dessiner nuit et jour; il 
se rendit familière la connaissance 
du corps humain, il modela en cire, 
copia assiduement le Tintoret, et, 
comme pour oublier tout ce qu'il 
avait appris de Paul Veronèse, il 
vendit juscju'aux dessins qu'il avait 
faits dans son école. Mais il ne sut 
pas si bien en perdre la mémoire que, 
dans ses premiers ouvrages, qui 
subsistent dans l'église des Vierges, 
on ne reconnaisse les traces de l'é- 
cole de Paul, et un artiste formé 
j)our ce style. Les historiens lui 
font un reproche d'avoir abandonné 
cette route poin- en suivre une au- 
tre moins conforme à son propre 
talent; ils le blâment surtout de 
s'être laissé bientôt aller au tor- 
rent des maniéristes. Quelquefois 



VAS 



VASi 



U7 



il peignait avecbeaucoup de soin, 
comme VÉiHphanie, qu'il fit pour le 
conseil des Dix ; mais le plus sou- 
vent il abusait de la facilité de sou 
génie, sans craindre que cet abus 
put diminuer son crédit, puisque le 
Palma et le Corona, qui étaient ses 
rivaux, suivaient le même exem- 
ple. Il s'appuya contre le Viltoria, 
son ennemi, d'un artiste en grande 
vogue, Jérôme Campagna, élève du 
Sansovino, et il jouit de toute la 
faveur du Tintoret. C'est on se 
conduisant ainsi qu'il fut chargé 
de nombreuses peintures dans le 
palais du Sénat et dans les diver- 
ses églises de Venise, et qu'il' ob- 
tint même de vastes travaux dans 
d'autres villes d'Italie et notam- 
ment à Pérouse, dans régUs!» de 
Saint-Pierre. Cependant, il ne put 
atteindre à celle réputation élevée 
à laquelle l'appelait son heureux 
génie. Parmi ses élèves et ses ai- 
des, on cite Thomas Dolabella, de 
Bellune, peintre habile, et qui fut 
fort bien accueilli à la cour du roi 
de Polo^Mie, Sigismond IH, au ser- 
vice duquel il resta longtemps ; et 
le Flamand Pierre Mera, qu'il aima 
particulièrement, et dont il Ht le 
portrait par amitié. L'Aliense mou- 
rut à Venise en 1529, et fut enterré 
en l'église de Saint- Vital. Le che- 
valier Ridolfi, qui fut son ami, a 
inséré sa vie parmi celles des il- 
lustres peintres de Venise et de 
l'Etat. Tome ii, p. 209. P. -S. 

VASTKY Je baron de), chan- 
celier du roi d'Haïti, membre de 
son conseil privé, maréchal de camp 
de ses armées, chevalier ile l'ordre 
royal et militaire de Saint-Henry, 
Haïtien noir de nation, com- 
mença sa carrière iioliliciui; , en 
1806, comme principal secrétaire 
d'André Vcrnet (ensuit»' prince des 
Gonaivesjau département deslinan- 



ces et de l'intérieur, et passa avec 
lui au service du roi. Lorsqu'en 
1811 le roi composa la conimissiou 
législative chargée de présenter les 
projets de lois pour le Gode Henry, 
M. Vastey fut nommé l'un des 
secrétaires de celte commission. 
Après la mort du prince desGonai- 
ves (1813}, M. Vastey fut nomnié 
secrétaire du roi, créé baron et 
chargé de l'instruction du prince 
royal. Il remplit son emploi avec 
autant de zèle et de succès que de 
talent. En môme temps M. de Vas- 
tey commença à prouver son pa- 
triotisme en auteur publiciste, et à 
combattre pour son pays avec au- 
tant de gloire que de zèle, faisant 
preuve d'une instruction digne de 
toute notre admiration. Lorsc^ue, 
en avril 1815, les députés du roi 
étaient de retourdu Port-au-Prince, 
il publia, pour accompagner une 
lettre du comte de Limonade, une 
brochure intitulée : Le Cri de la 
patrie^ où il commençait à dévoiler 
la turpitude, la trahison et l'exces- 
sive ambition de Pétion. Quelques 
mois plus tard, il publia une nou- 
velle brochure sous le titre : Le 
cri de la Conscience , où il ac- 
cusa le général Pétion du crime 
de haute- trahison, de complicité 
avec Daurion-Lavaysse, de com- 
plots et d'intelligence criniiiicîlc 
avec les ennemis d'Haïti pour ren- 
verser l'Etat, et i)longer la po- 
pulation dans l'esclavage et les pré- 
jugés de 1789. Toujours prêt h 
défendre les droits de sa race et de 
son roi, il a écrit en 1817 un ou- 
vrage a\ant pour litre : Ihflexions 
politiques sur quelques ouvrages et 
journaux français concernant liiuii. 
Le roi, pour récompenser autant 
de mérites, le nomma chevalier de 
Tordre royal et militaire de Saint- 
Henry, maréchal de camp ^2'^ umùI 



168 



VAT 



181'J), et ciirm chancelier. M. de 
Vastey a composé, j)Our couronner 
ses travaux liléraires et poliliciues, 
un ouvrage qui porte ce titre : Es- 
sai sur les causes de la révolution et 
des guerres civiles d'Haïti, ù Sans- 
Souci, de l'iniprinicrieroyale, 1819, 
rempli de notices très-intércssan- 
les. H y parle de sa carrière polé- 
mique et s'en exprime ainsi : «Nous 
n'avons jamais aimé les discussions 
polémiques; elles répugnent à no- 
tre cœur et à nos principes; nous 
les avons toujours évitées avec 
soin, de crainte d'être agresseur, et, 
si quelquefois nous nous sommes 
élancé dans celte arène, c'est mal- 
gré nous, et contre noire propre 
volonté, que nous y avons été cn- 
Iraîné; mais alors, provoqué par 
une juste et légitime défense, nous 
n'avons pas hésité à monter à la 
brèche pour combattre les ennemis 
de notre pays et de notre gouver- 
nement , sous quelque forme ou 
quelque couleur qu'ils aient pu se 
montrer ». J. B. 

VATAll, juriste de Rennes, où 
il vit le jour en 4773, cl où sa mort 
eut lieu le 21 octobre 1842, a\ail 
débuté, après de très- fortes études 
en droit, au barreau de cette ville, 
où son élocution facile et nette, et 
plus encore son érudition en ma- 
tière légale et la sagacité avec la- 
quelle il en faisait l'application aux 
alîaiies litigieuses, lui valurent sou 
grand renom. Le ministère public 
s'empressa de s'adjoindre son la- 
lent duquel on j)Ouvait se promet- 
tre tant de services , et indubita- 
blement Vatar, s'il l'eût voulu, fût 
arrivé dans cnitc voie au poste le 
plus boîiorable et le plus envié, 
pour n'en sortir que premier pré- 
sident. Mais il apportait dans l'exer- 
cice de FBS fonctions une indépen- 
dance d'esprit que ne pouvaient 



VAT 

supporter ses supérieurs, ni pallier 
SCS amis, et (jui n'était pas tous 
les jours du goût du pouvoir. Priu- 
clpibus placuisse vires était la de- 
vise d'Horace ; ce n'était pas la 
sieiuie, et il croyait qu'elle était de 
mise tout au plus en poésie. Il en 
résulta que, sans môme qu'il y eût 
collision entre son procureur géné- 
ral et lui , on s'alarma dans les 
régions supérieures, et sa révo- 
cation lui fut signifiée. Naturelle- 
ment il revint alors au barreau, où 
plus que jamais il jouit de cette 
haute considération, apanage du 
talent qu'accompagne le caractère. 
Ses consultations étaient surtout 
regardées comme très-profondes et 
comme élucidant les cas même les 
plus controversés. Sa pensée fécon- 
dait ce que presque tous auraient 
trouvé stérile; il élargissait les su- 
jets les plus mesquins en saisissant, 
en établissant leur connexion avec 
losprincii es; sous sa main le déve- 
loppement d'une « espèce » , pour 
[)arler le langage technique du 
droit, devenait la démonstration 
d'une vérité mal connue, et cette 
vérité, naguère voilée de nuages, 
jjrennit i-ang d'axiome ou d'apho- 
risme. Aussi Toulier, qu'il comptait 
])armi ses amis avec Malherbe et 
Carné, disait-il, sans se laisser le 
moins du monde aveugler par l'a- 
mitié : <' Quand j'ai pour moi Mei- 
jin et Vatar, il ne me leste [dus de 
doute ». l,e courage civique de Va- 
t.'ir se numifesta glorieusement en 
ISU; , quand le général Travot 
traduit devant le conseil de guerre 
de la VV division, que présidait 
le général Canuel , fut condam- 
né à mort ; le barreau de Ren- 
nes eut l'honneur, lorsqu'il appela 
l'atTaire, de fournir treize avocats 
pour s'gncr une consultation en fa- 
veur de l'appelant; non-seulement 



VAT 

Valar fut un des lieize ; mais l'é- 
nergie de ses efforts détermina 
quelques-uns des signataires, et 
presque toute la rédaction du mé- 
moire est son ouvrage. On sait que 
LouisXVIII, sans permettre un se- 
cond procès, commua la 'peine on 
vingt années de détention. 11 est 
permis de penser que la puissante 
argumentation des treize réunis, 
bien qu'elle n'ait pas été soumise à 
des juges nouveaux^ fut pour beau- 
coup dans ce résultat. Quoique 
ainsi champion décidé des libertés 
nationales, le sage nvocat ne tomba 
pas dans l'exagération si fréquente 
à celte époque, et qui sans cesse 
alla grossissant à mesure (ju'on 
avançait , de M. de Richelieu à 
M. dé Villèle, de M. de Villèle à 
M. de Polignac : il sentit et com- 
prit les fautes, mais sans faire de 
vœux pour la chute des Bourbons, 
sous lesquels, du reste, il devint, 
après concours , professeur sup- 
pléant à la P'aculté de droit. Vin- 
rent les journées de juillet : il fut 
replacé immédiatement dans la ma- 
gistrature, mais comme juge, et il 
consentit à faire partie de la com- 
mission provisoire qui maintint 
l'ordre dans la cité. Ses amis disent 
que le ministre de l'instruction pu- 
blique lui fit offrir, en ce temps, le 
rectorat de l'Académie de Renues, 
qu'il refusa. Ce dont on ne i)eul dou- 
ter, c'est que, presque à la même 
époque, fut créée dans la Faculté 
de Rennes une chaire d(î droit com- 
mercial, et (pie Vatar en obtint 
d'emblée le titre en échange de sa 
suppléance. Le cumul répugnait à 
sa délicatesse; il se démit en même 
temps de son sié;:e au IriJjunal. 
C'est donc lui qui fui, à Rennes, le 
premiiîr professeur de droit com- 
mercial, (hiaiid la mort de Carré 
laissa vacant le déi'aiiat, e'est lui 



VAT 



1A9 



qui fut nommé pour régir la Fa- 
culté. Il mourut comme il avait 
vécu dans les sentiments de la plus 
haute piété. Val. 1\ 

VATKR (âbuaiiam}, le célèbre 
disci[)le et imitateur deRuyscb. ne 
fut pas, comme le prétend l'article 
auquel nous allons tenter de faire 
quelques corrections, « nommé en 
1710 à la première chaire de méde- 
cine de l'académie de \Yittemberg.M 
NôàWittemberg en 1684, il n'était 
que simple élève en 1710; et ce 
n'est qu'en 1717, au retour de son 
voyage scientifique, qu'il lui fut 
donné de paraître en sa ville na- 
tale dans une chaire publique : en- 
core ne fut-ce que comme profes- 
seur «extraordinaire,» c'est-à-dire 
comme suppléant ou comme chargé 
par intérim. Qu'est-ce ensuite que 
la première chaire de médecine? 
Rien, pour nous Français, de moins 
clair que cette épithète : précisons- 
la donc. C'était la chaire de théra- 
peutique, à laquelle était attaché le 
décanat. Vater en fut pourvu, en 
d'autres termes il fut et professeur 
de thérapeutique, ce qui n'était 
dit qu'ambigument et doyen (ce 
qui n'est pas dit du tout). Mais ce 
double fait n'eut lieu qu'en 17iC, 
vingt-neuf ans donc aNant sa pre- 
mière nomination et trente-six après 
l'époque donnée pour celle de son 
entrée en fonctions. Ce n'est pas 
tout: de 1717 à 1710, quelques 
particnlarités se présentent à nous 
qu'on ne saurait négliger: c'est en 
l7l9 qu'il devint lilulain; de la 
chaire d'analoinie et de botani- 
(pie (ce n'était pour lui qu'un 
troc, accompagné de la stabilité 
([ue ne possède pas encore le j)ro- 
fesseur extraordinaire; C(\ n'était 
pas un cumul); à partir de 1737, 
il cunnda son anati-mie et botani- 
(pie avec la ehaiiv' df palhnl.iirie. 



150 



VAT 



Quant à la proraolioii de 1740, 
elle n'ajouta rien à rexoeplionnalité 
de la situation; en passant à la 
thérapeutique, Vater dut abandon- 
ner la pathologie; il ne jouit que 
des avantages du simple cumul ; il 
ne tricumula pas (si tant est qu'on 
puisse ris(|ucr cette expression}, 
à moins qu'on ne cote ledécanat à 
plus que sa valeur. — A la suite des 
neuf ouvrages ou mémoires cités, 
on trouvera, nous le présumons, 
quelque intérêt h trouver les inti- 
tulés suivants, qui tous éveillent 
l'attention et nous jettent sur la voie 
soit de phénoiïiènos, soit de décou- 
vertes graves. Le Dictionnaire his- 
torique de Dcseymeris n'en énu- 
mère pas moins de cent dix ; c'est 
donc rester dans les limites d'une 
stricte sobriété que d'en ajouter à 
peu pr^s la douzaine. Presque tou- 
tes nos indications, on le remar- 
quera, se réfèrent à l'histoire natu- 
relle, notanimcuLà la bol;tnique, et 
plus spécialement à la face phylo- 
graphique de celle science. Nous 
continuons la numérotation de l'ar- 
ticle, notre point de départ. X-XII. 
Trois pièces sur le jardin botanique 
de Witteuberg, savoir : 1" Calalo- 
fjus plantarnni inprimis exodcanim 
horli acadcinici vilehcrfjcnsis, AVitL, 
1721, in-i"; 2" Supplemcnluni cata- 
lo(ji planfanim sislens accessinnea 
novas horli av. vileh., Witt., 1721, 
in-i"; Stjllabns planlar. potissimiim 
exol. qnœ in Iwrlo medico academiœ 
viteh. alnntur, AVilt., n.'H, in-i**. 
Xllï. Jti. curvi Scmmedi Viv.uAMi 
«KRiM iNDicARiM. quo covipreken- 
dilur liistorid lariorum .uimplicitm 
ex India orienlali, America aliisque 
lerranim part ib un alla forum, anlchac 
lingua Imitanica exaratus , nu^c.,. 
hUmLlaU'(lonitu^y...\yi{lA12j,iu-'y'. 
XIV. Disn. deraiaejiiadeuuiue virluli- 
/;?/.», Wilt., 173'). in- V'.XV-XVf./;/.s'<». 



VAT 

de laurocerasiindolevenenata, exem- 
ptis hominiim et cralerum ejm aqna 
essecatorumconfirmala, 'WiiL, 1737, 
in-4°; et Progr. de olei animalis ef- 
ficacia conîrà lujdrophobiam et vene- 
num laurocerasi, Witt., 1740, in-4" 
(ce n'est pas le même opuscule, 
tant s'en faut, que le VII de l'arti- 
cle). XVIÏ. Diss. de efpcacia admi- 
randa chinchivœ ad gangrœnam sis- 
tendamin Anglia obs., Witt., 1735, 
m-'t". XVIII. De fonte medicato vi- 
teb'ergensi, Witt., 1748, in-4".XiX. 
Programma de vitrioli ejasque sul- 
phuris et tincturœ indole atqueprœs- 
tantia, Witt., 1750, in-4". XX (à 
rapprocher du nMX). Catalogus va- 
riorumej:oticoruMvarissimor.,m(ixi' 
mam partcm incognitor. et nullibi 
descriptor., parlimmedicinœ, partim 
curiof<ifati inservientium , quce in 
Muaeo suo poasidet, Witt., 1726, 
in-8°. HW. Progr. de laboribus suis 
auatomicis et botanicis per trede- 
cim annos... susceptis, prœmissum 
orationi inaugurali de felici anato- 
mes ad botanicam applicatione...^ 
Witt., 1733, in-4». Val. I'. 

VATIMF.SNIL (Antoixe,-Fkan- 
ç()is-nKMii-Li:n:avRK m:), magis- 
trat, député, ministre del'instruction 
publique, offlcierde laLégion d'hon- 
d'honncur. naquit à Rouen le 10 dé- 
cembre 1789. Son père, conscillerau 
parlement de Normandie, confia sa 
première éducation à un ecclésiasti- 
que dont les piéceptes et les exem- 
ples portèrent d'heureux fruits. Le 
jeune élève y puisa les germes d'une 
iiiélé solide à laquelle il se montra 
conslamment fidèle, etdontla prati- 
queéclairéc répandit sur les années 
de sa retraite un relief el dt;s satis- 
factions qui ne l'accompagnèi-entpas 
toujours dans les brillantes sphères 
du pouvoir. Il vint terminer ^es étu- 
des à Pariset suivit le- hrons de rhé- 
torique de Liicf <lo Ivancival, qui le 



VAT 

regardai t comme un de ses meilleurs 
élèves. Valimesnil fut inscrit comme 
avocat au barreau de Paris; mais il 
exerça peu et dirigea bie:» tôt ses vues 
du côté delà magistrature. Il y entra 
par une place de conseiller-auditeur 
à la cour impériiile, le 23 janvier 
1812, au moment oîi il venait d'at- 
teindre l'âge de vingt-deux ans re- 
quis pour sa nomination. Le jeune 
magistrat se prononça avec ardeur 
plus tard en faveur de la Restaura- 
tion, et fut nommé, le 15 octobre 
1815, substitut du procureur du roi 
au tribunal de la Seine. Ainsi que 
la plupart des officiers du ministère 
public de talent et de valeur, ce fut 
dans les procès de la presse qu'il 
posa les fondements de sa renom- 
mée» et il acquit bientôt en ce genre 
de débat une inronlcstable supé- 
riorité. Il fit ses premières armes 
dans TafTaire correctionnelle du 
lieutenant-colonel Bernard, pré- 
venu d'émission de fausses nou- 
velles, délit (jualteignit une con- 
damnation légère, et qui fournit au 
jeune magistrat l'occasion de louer, 
avec moins de goût (juc d'emphase 
dans Louis XVllI, ce roi « qui n'eut 
jamais de préjugés, qui est sans 
passion, h moins qu'on ne donne 
ce nom au sentiment sublime qui 
se peint dans son regard et qui 
rayonne sur sa figure quand il parle 
du bonheur de son peuple, a Va- 
timesnil porta la parole quelques 
mois après dans le procès on diffa- 
mation inîenlé par (jueUjues baiils 
fonctionnaires du Lot à MM. La- 
chèze-Murel et Sirieys de Mayrin- 
hac, au sujet des dernières éhtr- 
tions, et ses conclusions, légèrement 
empreintes de l'cspiit de rcarlion, 
dont l'ordonnance du 5 .=e|!l(Mnbre 
avait donné le Fignal, enlrainèrent 
des peines correc ionnclh^s contre 
les inculpés. Vers la même éjoque, 



VAT 



151 



il défendit des attaques de l'impri- 
meur Paris l'ordonnance d'flm//ts/te 
rendue par Louis XVIII en faveur 
des émigrés royalistes, et fit con- 
damner son libelle comme injurieux 
pour le roi. Il provoqua et obtint 
une condamnation sévère contre le 
nommé Rioust, auteur d'une apo- 
logie séditieuse de Carnot, et ftt 
apjdiquer des peines pécuniaires à 
MM, Chevalier et Dentu, auteur et 
imprimeur d'une lettre ou (rageante 
contre M. Decazes. Un procès plus 
important fut celui que le minis- 
tère public intenta, au moisde juil- 
let i81"î, à MM. Comte et Dunoyer, 
rédacteursdu Censeur européen, pré- 
venus d'offense au gouvernement du 
roi à l'occasion de ce glorieux captif 
de Sainte-Hélène dont la renommée, 
habilement exploitée par un trop cé- 
lèbre chansonnier, commençait à 
prendre rang parmi les instruments 
deguerre de l'opposition libérale. On 
remarqua généralement avec quelle 
mesure Vatimesnil s'exprima sur 
le compte a d'hommes dont il dé- 
sapprouvait hautement les princi- 
pes, tout en estimant leur personne 
et leurs talents, » et sur la liberté 
de la presse « chargée de former 
l'opinion publique, » sur cette li- 
berté <( qu'il fallait respecter à 
cause de son utilité, aimer comme 
une institution noble et généreuse, 
digne du caraclère de franchise et 
de courage propre à notre nation; 
qu'il fallait encouragera demander 
la révision. Pabrogation môme deë 
lois inbuffisanl(îs et défectueuses, 
mais avec les égards commandés 
aux citoyens lorsqu'ils porlent des 
lois et de la volonté du prince; » 
Les conclusions du magistrat ac- 
cusateur furent néanmoins sévères, 
et les prévenus subirent la condam- 
nation exorbitanle, il cette époqur, 
d'un an d'enjpiisonuemenl et de 



«52 



VAT 



10,000 fr. d'amende. Le zèle et les 
talents de Yatimesni! eurent bien- 
tôt à s'exercer sur un |»lus grand 
théâtre. Il fut noaimc, le 22 juillet 
1818, substitut au ].arquet de la 
cour rovale de Paris. Ce fut en 
cette qualité qu'il soutint au mois 
de juillet 1819, devant la cour d'as- 
sises de la Seine, l'accusation por- 
tée contre Maurice Lefèvre, éditeur 
de la Bibliollièque historique, au- 
leur d'un véhéuicnt article contre 
les soldats suisses, «^ propos d'actes 
de brutalité commis sur un mal- 
heureux enfant par un de ces mi- 
litaires. C'était la première affaire 
correctionnelle sur laquelle, d'après 
la nouvelle législation, le jury était 
appelé à prononcer. Valimesnil dé- 
veloppa cette idée que le jugement 
parjurés appliqué aux délits de la 
presseserait éminemment salutaire, 
si les jurés, dédaignant toute con- 
sidération d'un ordre inférieur, sa- 
vaient se placer à la hauteur de 
lours fonctions, « car le sort d'une 
institution, obsorvait-il, dépendait 
à beaucoup d'égards du ])rcmier 
CHsai. En purifiant la liberlé de 
la presse, ajoutait Valimesnil, vous 
Ja consoliderez, car l'efTet de la li- 
cence serait de la détruire après 
avoir ruiné tous les autres fonde- 
ments de l'ordre social. » Ces sages 
exhortations ne prévalurent ])oint 
sur limpopularité dont ces mili- 
taires étrangers étaient frappés; 
Maurice [.efèvre fut acquitté du dé- 
lit d'olTcnse envers la personne du 
roi. et ce résultat s'étendit bientôt 
après à un autre écrivain libéral, 
Ciignel de Montarlot , qui avait 
glissé sous rrnvolo|ij»e inofîensive 
d'un calembour popidaire la thèse 
de l'extermination de la garde hel- 
vétique. Valimesnil soutint, au mois 
d'août 1820, l'accusation plus grave 
portée par le ministère public contre 



VAT 

l'ancien archevêque de Matines, ce 
fameux abbé de Pradt, dont le sort 
semblait être d'égayer par ses fanfa- 
ronnades tous ceux qu'il ne révoltait 
pasparraudaceefTrénéedesesécrils. 
Cetecclésiastiqueétait inculpé du dé»- 
lit de provocation à la désobéissance 
légale et d'attaque contre l'autorité 
du roi et des Chambres par la pu- 
blication d'un pam|)hlet intitulé : De 
l'affaire de la loi des élections. On 
sait au prix de quels efforts, à Ira- ' 
vers les insurrections qui, dans le 
courant de juin 4820, ensanglantè- 
rent Paris, le germe de vie monar- 
chique avait été préservé, à la ma- 
jorité de cinq voix dans la nouvelle 
loi électorale. Ce triomphe si chè- 
rement acquis avait inspiré à M. de 
Pradt, l'un des promoteurs de la 
Restauration de <814, les prédic- 
tions les plus sinistres, les provo- 
cations les plus violentes et les plus 
subversives. Le fougueux i»rélatqua- 
liliait d'infâme guet-apens contre la 
représentation nationale les mesures 
de résistance prises par le gouver- 
nement pour proléger la liberlé des 
d'abats parlementaires, et compa- 
rait aux dragonnades et aux scènes 
les plus atroces de la révolution 
française les précautions militaires 
déployées pour la défense du châ- 
teau des Tuileries. A ces encoura- 
gements manifestes à la révolte 
contre une léi^islation née dans de 
telles conditions M. de Pradt avait 
ajouté une diatribe amère contre 
la Restauration, à laquelle il repro- 
chait ingénument de ïavoir éloigné 
des affaires, ci oii il s'emportait jus- 
qu'à ])rélendreque/o?i^ bonheur avait 
fui depuis six ans de celle France, 
qui se relevait chaque jour des rui- 
nes accumulées sur son territoire 
par la révolution, le régime impé- 
rial et linvasion des Cent -Jours. 
Dans une argumentation méthodi- 



VAT 



VAT 



153 



que, pressante elmodérée,Vàtimes- 
iiil insista à deux reprises sur le 
danger de cette publication pas- 
sionnée ; laissant de côté le carac- 
tère personnel et les antécédents du 
prévenu, il exhorta les jurés à tenir 
exclusivement ciupte de leurs pro- 
jircs impressions et à se demander 
si a l'efTet combiné delà haine, du 
ressentiment, de la frayeur de l'a- 
venir, du mécontentement contre 
l'autorité et de la croyance à de 
grands malheurs, n'était pas d'ex- 
citer à la guerre civile. » Mais la 
France de 1820 était livrée à un 
deces courantsd'anarchie moraleoù 
les peuples se préoccupent médio- 
crement du souci de fortilier le 
pouvoir. En cette circonstance, 
comme en plusieurs autres, la sol- 
licitude du jury ne justifia point la 
confiance du législateur, et l'abbé de 
Pradt l'ut acquitté au bout d'une 
demi-heure de délibération. Les 
troubles de juin ramenèrent quel- 
ques mois plus lard Janvier 1821} 
devant la môme juridiction l'infa- 
tigable athlète du ministère public, 
qui obtint, celle fois, diverses con- 
damnations, à la suite desquelles il 
lut nommé (22 février) premier subs- 
titut du procureur général chargé de 
jioursuivre devant la cour des pairs 
la répression du complot militairedu 
19 août. Valimesnil n'excéda point 
dans cet immense procès le rôle 
secondairequi lui était attribué, lise 
borna à la discussion des incidents 
d'audiencecl,au résumé, des charges 
produilescontieles inculpés, excepté 
toutefois au sujetdu colonel Maziau, 
contre lequel il développa l'aceusa- 
tion avec son talon t accoutumé, et que 
la courcondanmacpirlipies mois plus 
lard à cinq ans d enq)risonnement. 
(.le rulégaIementVatim<'snil qui porta 
la parole contre le jxx'te Barthéle- 
u\\, accuté de provocations sédi- 



tieuses à l'occasion de la mort ré- 
cente de Napoléon, dont il voulait 
que le gouvernement français ré- 
clamât les cendres. L'orateur dé- 
voila facilement l'intention coupa- 
ble qui se cachait sous l'apparente 
nationalité de ce vœu, et s'éleva 
avecforceàce propos conlre l'hypo- 
crisie politique, ce produit moderne 
de l'esprit révolutionnaire : « Des 
hommes, dit-il, qui avaient juré 
haine implacable aux rois et aux 
nobles, oubliant tout à coup leurs 
serments, ont fléchi le genou devant 
le despote qui les chamarrait de 
cordons et qui déguisait sous les 
titres de l'Empire des noms trop 
célèbres dans les annales de l'anar- 
chie.» Ce procès, qui se termina par 
l'acquittement du prévenu, fut le 
dernier débat important dans lequel 
Yatimesnil porta la parole. La sphère 
politique allait s'ouvrir pour lui par 
son entrée dans la première admi- 
nistration que le coté droit eût 
donnée au pays. Le ministère Vil- 
lèle venait d'être constitué. Une or- 
donnance du 3 janvier 1822 nomma 
Yatimesnil secrétaire général du 
ministère de la justice, sous les 
ordres de ce même M. de Peyron- 
net dont il avait été le principal 
auxiliaire dans l'accusation portée 
devant la cour des pairs. Il fut bien- 
tôt après désigné pour soutenir à 
la môme Chambre, en qualité de 
commissaire du roi, le projet de loi 
relatif à la répression des déliti^ 
commis par la voie de la presse ou 
par tout autre moyen de publica- 
tion. Yatimesnil combattit avec in- 
sistance, mais sans succès, l'amen- 
dement qui limitait la qualifica- 
tion de délit aux attaques portées 
contre l'autorité conalilutionnelle 
du roi; mais il réu-^sil ci souslraiir 
la plupart des infraction^ de la 
presseàcettejuiidictiondujur\ dont 



154 



VAT 



il avait tant tie fois éprouvé l'in- 
firmité. Appelé quelques mois plus 
tard à défeiuiro le budget de la jus- 
tice à la Chambre des députes, il 
appuya avec chaleur la proposiliou 
d'augmetiter le traitement des ma- 
gistrats de première instance et 
exposa des observations utiles sur 
le fonds de retenue applicable aux 
pensions de retraite. Au mois de 
juin I82i, il prit une part active h 
la discussion de la loi sur la mise 
i\ la retraite i\es magistrats intirmes, 
et démontra sans pein(' combien 
elle garantissait mieux le principe 
tutélaire de l'inamovibilité que le 
décret arbitraire d'octobre 1807. Il 
participa aussi au débat sur les 
modificatidus atlénuatives propo- 
sées à divers articles du code pénal. 
Ces travaux parlementaires ne re- 
tranchaient rien à l'activité inces- 
sante que déj)loyait Vatimcsnil dans 
la vaste direction qui lui était con- 
fiée. Il secondait puissamment les 
vues du chef de la justice en faisant 
régner l'ordre dans le dédale des 
bureaux , en simplifiant tous les 
rouages de l'administration, et sur- 
tout en coopérant par une sollici- 
tude quchiuerois excessive à la 
bonne composition du personnel de 
la magistrature. Ce fut à lui spé- 
cialement (ju'on dut la création des 
surimméraiies au ministère de la 
justice, pépinière excellente et dans 
laquelle l'ordre judiciaire a sou- 
vent été depuis lors en possession 
de se recruter avantageusement. 
Ces services essentiels furent re- 
compensés le 6 août 1824 p;ir la 
place d'avocat général ii la cour 
de cassation. Vatiinesnil fut nommé 
en môme temps conseiller d'J^Ltat 
en serMce ordinaire, et attaché au 
comité du contentieux. Il fut in- 
stallé à la cour suprême, le \H août, 
parle vénérable Desèze,qui le féli- 



VAT 

cita « d'avoir fyit oublier sa jeunesî** 
par ses talents, » et jamais, il faut 
le dire, plus haute approbation ne 
fut mieux justifiée. Indépendam- 
ment de son mérite comme orateur 
et comme administrateur, Vatimcs- 
nil s'était montré jurisconsulte 
plein de savoir et d'habileté dans 
la première pbase de sa vie judi- 
ciaire. C'est de ce genre de capacité 
qu'il allait surtout avoir à faire 
preuve dans l'exercice des fonctions 
calmes et austères qui lui étaient 
dévolues. Vatimesnil soutint digne- 
ment, devant la chambre criminelle 
et devant la chambre civile de la 
cour de cassation, auxquelles il fut 
successivement attaché, la brillante 
réputation qu'il s'était acquise. Le 
baireau a conservé le souvenir de 
son argumentation toujours savant** 
sans cesser d'être claire et métho- 
dique, et toujours dominée par cCs 
hautes considérations morales et 
religieuses dont la source était 
dans l'àme de l'émincnt magistral, 
et dans le caractère indélébile de 
sa première éducation. Plus solide 
(pi'éclatante et dénuée d'ailleurs 
d'intéiêt historique, cette seconde 
période de la carrière judiciaire de 
Vatimesnil fut encore marquée par 
d'imi)orlants travaux administra- 
tifs et parlementaires, il fut atta- 
ché, le tO novembre 1825, au en- 
mité de l'intérieur du conseil d'fclaf, 
et fit partie d'une commission ap- 
pelée à dresser un projet de loi sur 
la propriété littéraire. Il appartint 
également à la commission char- 
gée (20 août 1824) de colliger et 
de vérifier les arrêtés, décrets et 
règlements rendus sous la Répir- 
blique et l'Hmpire, et de préparer 
les projets d'ordonnances pour rem- 
placer ceux dont les dispositions 
paraîtraient utiles à conserver. Il 
défendit à la Chambre des députés 



VAT 



\ÀT 



155 



le budget des affaires ecdésiasli- 
ques en (juaîité de commissaire du 
roi ; il féconda du tribut de ses lu- 
mières et de son expérience la dis- 
cussion de plusieurs articles du 
projet de code militaire. Lors des 
élections générales de 4827, Viili- 
rnesnil l'ut appelé à présider le col- 
lège départemental de l'Eure , et 
celui de la Corse l'élut député au 
mois de janvier 1828; mais il ne 
put accepter ce mandat, parce 
que quelques mois lui manquaient 
pour atteindre l'iige légal. — (]e- 
pendant une révolution impor- 
tante se préparait dins sa destinée. 
A la carrière paisii)le et uniforme 
de la magistrature, vocation vérita- 
ble de son talent et de son rsprif, 
allaient succéder les agitatioîisdela 
vie politique, pour laquelle était 
lieu faite sa nature droite, impres- 
sionnable, déponi*vue i\ la fois de 
souplesse et de fixité. La florissante 
administration de M.deYillèleavait 
succombé à la fin de 1827, sous les 
attaques cumulées de l'opposition 
libérale et de la contre opposition 
royaliste, La situation des esprits 
appelait l'avènement d'un cabinet 
dans la luiance du centre droit de la 
Chambre,' et MM. Portails et de 
Martignac furent placés à sa tête. 
Quelques jours plus tard, Vatimes- 
nil y entra ({"' février) sous le litre 
de grand maître de l'Université, et, 
le 10 février, il fut promu au mi- 
nistère de l'instruclion ])iibliqui.'. A 
l'exemple de M. dcVillèle, il refusa 
noblement l'indemnité qui lui reve- 
nait pour ses frais d'installation, et 
déclara que son trailctneat suffirait 
à tout. La promotion de Vatimesnil, 
bien justifiée par sa haute intelli- 
gence, son instruction solide, la fa- 
cilité de son élocuUon et l'éclat de ses 
.«services, avait dans l'esprit d" Char- 
les \ une signification spéciale. Kn 



introduisant dans le nouveau cou-, 
seil réiiergi({ue antagoniste de lâ'I 
presse révolutionnaire, l'auxiliairô'J 
fidèle et zélé de M. de Pevronnet, le 
roi se proposait d'y l'orlitier l'élé- 
ment royaliste, d'atténuer le sacri- 
lice qu'il avait subi en se séparant 
de M. de Viilèle, et de ménager le 
retour d'une administration plus 
conforme à ses vues. La conduite 
ministérielle de A^atimesnil, il faut 
le reconnaître, ne réalisa pas ces 
espérances. Soit que les séductions 
du pouvoir eussent exercé sur son 
imagination ardente et mobile leur 
dangereuse fascination, soit quil 
regardât le cabinet du 4 janvier 
comme l'expression réelle et réflé- 
chie de l'opinion publi(iue, il parut 
rompre brusqueinent avec son passé 
et entrer sans ménagement dans le 
système de concessions que le nou- 
veau ministère venait d'inaugurer. 
Vatimesnil adressa aux recleurs 
d'académie une circulaire conçue 
dans cet esprit. Il y présentait la 
Charte comme • le plus grand bien- 
fait que jamais la royauté eût con- 
cédé à la France. » M. Guizot fut 
équitablement rappelé à sa chaire 
d'histoire par celui qui, quelques 
années avant, allait jusqu'à exiger 
des billets de confession des aspi- 
rants h la magistrature, et l'on 
remarqua' dans son attitude et fou 
langage une intention visible de 
rapprochement avec ceux dont jus- 
qu'alors il n'avait cessé de com- 
Kjllre les tendances ou les doctri- 
nes. Le parti libéral salua comme 
une défection cclatanie cette dé- 
viation moins considérable en fait 
qu'apparente et inattendue; les 
royalistes s'en irritèrent; clleindis- 
|)0*a fortement Charles X, etn- 
J)arrassa les collègues de Vatimcsail 
t'lalarmaleclergé,qui avait toiijoin-s 
compté le jeune ministre parmi ses 



156 



VAT 



plus formes appuis. Vatimesnil no 
prit toutefois aucune part active 
aux ordonnances du 16 juin, dont 
l'objet fut de soumettre au l'égime 
universitaire les établissements des 
jésuites, et de limiter aux propor- 
tions légales le nombre des écoles 
secondaires ecclésiastiques. Ces 
ordonnances furent l'œuvre spéciale 
de MM. Portalis et Feu trier; mais 
il les défendit avec chaleur et talent 
à la Chambre élective contre les 
attaques de l'extrême droite, et 
s'efforça d'établir qu'elles ne vio- 
laient aucune des garanties consa- 
crées par la Cliarte. « En cette ma- 
tière comme en toute autre, dit-il, 
il faut accorder non pas une liberté 
illimitée, qui est une chimère dans 
l'ordre civil, mais la mesure de 
lihei'ti'; qui est compatible avec 
l'ordre public et le bien de l'ensei- 
gnement. Si la législation ne com- 
porte pas encore celle mesure de 
liberté, il faut s'en rapprocher pru- 
demment, progressivement, sans 
léser aucun intérêt et sans hasarder 
des expériences qui sont toujoius 
dangereuses, surtout quand il s'agit 
de l'intérêt de l'enfance. » Son ar- 
gumentation ramena à la tribune 
M. de La Bourdonnaye, qui expli- 
(jua par la désertion des collèges 
les entraves apportées à l'ensei- 
gnement ecclésiastique, et ajouta 
([ue, livré à lui-même, le ministre 
n'eût jamais provoqué de sem- 
blables mesures. Vatimesnil i-épli- 
(piacjuc les établissements de lUni- 
versilé ne conjplaient pas moins 
de o4 mille élèves, et que le noni- 
])rc de vingt mille séminaristes, 
auquel l'ordonnance limitait l'ins- 
truction ecclésiastique, était suffi- 
sant j)0ur les b'-boins du sacerdoce. 
Le nou>eau ministre signala d'ail- 
leursson avfuemeiîl pai- urif aciivité 
léconde et éclairée. (]ha(iue degré de 



VAT 

l'enseignement public reçut sous son 
impulsion les perfectionnements 
indiqués par l'expérience. Il dota 
(28 mars) les établissements uni- 
versitaires de chaires de langues 
vivantes et de philosophie en langue 
française, et créa à la faculté de 
droit de Paris deux chaires nou- 
velles pour l'étude du droit admi- 
nistratif et du droit des gens. Il 
eut l'heureuse idée d'intéresser les 
professeurs des collèges à la pros- 
j)érité des maisons universitaires 
en attribuant à ceux qui comptaient 
cinq ans d'exercice dans un collège 
le tiers de Lexcédant des recettes 
sur les dépenses. Cette gratification, 
qui a continué d'exister jusqu'en 
i850, fut appelée le hom-Yatimes^ 
nil (1). L'instruction primaire fixa 
spécialement sa sollicitude. Dans 
un rapport au roi sous la date du 
21 avril 1828, il provoqua une 
réorganisation presque totale de 
cet enseignement, auquel il avait 
été pourvu dans un esprit divers 
par les ordonnances de 1816, de 
1824 et de 1828. Des comités de 
surveillance, où le clergé figurait 
dans une proportion convenable, 
furent établis sur tous les points 
du royaume, et des certificats 
d'instruction religieuse furent exi- 
gés des aspirants; les évoques en- 
trèrent en possession d'un droit 
permanent de surveillance des 
écoles, et la condition des institu- 
teurs reçut des garanties de stabilité 
qui lui avaient manqué jusqu'alors. 
(>es j)rcscri plions, marcjuées de l'es- 
piit libéral (pii a\ait inspiré les 



(1) Correspondant du Vô mnrs ISfîO. 
Le souvenir (U- ceUc hicrivcilhnite me- 
sure fut porpéliié \)i\v une ni^rdaille que 
les insliUUeurs tirent rr;q*per en l'Iion- 
neiu' du îi'inistre (pii eu tut l'auteur. 



\AT 



\.\T 



157 



ordonnances de 181 6 et de 1820 (l\ 
furent étendues aux écoles pri- 
maires des filles, exclusivement 
placées auparavant sous la direc- 
tion des préfets. L'ordonnance du 
21 avril, que le ministre accompa- 
gna d'une instruction raison née, fut 
complétée postérieurement (14 fé- 
vrier 1830) par les soins éclairés 
du sage successeur de Vatimes- 
nil (2), et toutes deux devinrent 
plus tard les éléments de la mémo- 
rable loi à laquelle M. Guizot at- 
tacha l'autorité de son nom et de 
son expérience. Indépendamment 
de ces travaux administratifs, Va- 
limesnil monta plusieurs fois à la 
tribune pendant la session de 1828. 
Dans la discussion du projet de loi 
sur la révision des listes électo- 
rales, il fit écarter un amendement 
de M. Busson, qui tendait à auto- 
riser un électeur repoussé par le 
préfet, au mépris d'une décision 
régulière, à se faire inscriie d'of- 
fice par le président du collège, 
amendement difficile à défendre, 
mais qui témoignait de l'incurable 
défiance que l'administration ins- 
pirait à un grand nombre d'esprits. 
Dans le discours qu'il prononça le 
19 août à la distribution des prix 
du concours général, il parla de la 
nécessité de l'union indissoluble de 
la légitimité et des libertés jjubli- 
(pies, et rappela « que le bonheur 
j)ublic était inséparable de la dignité 
des trônes et de la stibilité des 
inslilulions. • Vatimesnil défendit 
avec chaleur, à la session de 1829, 
le projet de loi sur l'administration 
départcmonlale. Il répondit pjirticu- 
lièrement aux objections des ora- 
teurs de l'extrême droite, qui prélcn- 



(1) Mémoires de M. Guizot, t. lit, 
p. :;8. 

(2) M. le comte de Giiernon-Ranville. 



daient que les conseils de départe- 
ment envahiraient l'administration 
et qu'ils rendraient insupportable la 
condition des agents de l'autorité ; 
il repoussa justement le reproche 
fait aux ministres d'avoir témoigné 
une défiance injurieuse aux élec- 
teurs à 300 fr., à ces citoyens, 
dit-il, « vers lesquels devait se 
reporter une partie de la recon- 
naissance que méritaient les amé- 
liorations progressives apportées à 
la situation du pays, puisque leurs 
votes produisaient l'un les pou- 
voirs qui aidaient la sagesse royale 
à opérer ces améliorations. J'ignore, 
dit-il, en terminant son discours, 
quelle sera l'issue de cette discus- 
sion ; mais ce que je puis affirmer, 
c'est qu'en descendant dans nos 
consciences nous les trouvons pures 
de tout reproche, c'est qu'elles ne 
nous rendent d'autre témoignage 
que celui de notre fidélité à notre 
double devoir, comme ministres et 
comme citoyens. « Vatimesnil dé- 
fendit encore la légalité et la com- 
position du conseil d'État contre 
M. Dupin aîné et M. Gaétan de La 
Rochefoucauld. Enfin, lors de la 
discussion du budget de son dépar- 
tement , il réfuta les objeetions 
dirigées par MM. de Lépine et de 
Conny contre le système actuel de 
rinslruction primaire ; au reproche 
d'être organisé dans un esprit irré- 
ligieux il opposa avec chaleur les 
justifications préalables imposées 
nux aspirants instituteurs par la 
dernièreordonnan<'e,et, combattant 
une ol)jection souvent reproduite, 
il lit judicieusementobserver qu'imr 
méthode d'enseignement n'était 
« qu'un instrument destiné à pro- 
duire de bons ou de mauvais rer-nl- 
tats selon les mains auxcpielles on 
en confiait l'emploi. » Ce discours, 
justement remarqué , fut le chant 



158 



\AN" 



du cvgnciuiiuslciicUle Valiiuesnii. 
Le cabinet auquel il avait apporîé 
l'appoint cl"un zèle ardent et Jal)o- 
ricux et d'une valeur incontestable 
expirait d'impuissance entre les 
attaques anarchiques de la gau- 
che (1) et la systématique et cou- 
pable indifférence de la cour et du 
côté droit. Avec les intentions les 
plus pures et les ressources ora- 
toires les plus émincntcs , cette 
administration n'avait réussi qu'à 
affaiblir la royauté sans profit pour 
son avenir- Le succès n'avaiî cou- 
ronné aucune des concessions 
pai" lesquelles elle s'était flattée 
de calmer l'irritation })lus ou moins 
justiiiée des esprits. Les ordon- 
nances du 16 juin avaient provoqué 
le mécontentement du clergé, sans 
désarmer ropposition irréligieuse 
ou libérale ; la Joi sur la révision 
des listes électorales constituait, 
en quelque sorte , tous les pouvoirs 
publics en état de suspicion i>er- 
manentc ; l'adoucissement des lois 
sur la prerse n'en avait ]»oiut affai- 
bli rboslilité ; un simple dissen- 
timent de détail , en excitant 
l'incurable susceptibilité du côté 
gauche, privait le pays du bienfait 
d'une organisation communale si 
impatiemment réclamée. La situa- 
tion devenait plus forte que les 
jiommes. L'esprit démocratiijue, 
momentanément comprimé par l'is- 
sue de la guerre d'Espagne et par 
l'habile administration de M. de 
Villèlc. reprenait son dangereux 
essor. Qui pouvait se flatter d'en 
assigner les limites, et répondre 
qu'il ne rcvélirail pas avant peu un 
caractère ouverteinenl révolution- 
naire? N'avait-on pas l'exemple des 
progrès effrayants (jne l'opinion 



(1) Expression de M. de Marlignac. 



VAÏ 

libérale, abandonnée à elle-même, 
avait faits de lSi7 à 1820 ? 
Dans ces circonstances critiques, 
Charles X demanda à M. Uoyer- 
Collard, président de la Chambre, 
quels hommes y dis{)Oseraient 
d'une majorité suffisante pour pou- 
voir vaquer librement , au moins 
pendant quelque temps, j\ f admi- 
nistration du pays. Le fidèle con- 
seiller repondit que a personne, à 
son avis, ne possédait cette in- 
fluence , et que le roi pouvait 
choisir tel ministère qu'il jugerait à 
propos, sans crainte d'avoir à se 
dire qu'il eût pu mieux choi- 
sir (i). » Charles X recula devant 
le parti périlleux d'une dissolution, 
et, se confiant au dévouement plus 
qu'à l'habileté, il appela à la for- 
mation d'un nouveau conseil un 
des hommes les plus loyaux , mais 
les plus inexpérimentés et les plus 
impopulaires de la France. Le 
ministère Polignac fut constitué le 
8 août. Lorsque Yatimesnil alla à 
Saint- Cloud déposer sou jjorle- 
feuille entre les mains de Charle.« X, 
il en fut accueilli avec froideur et 
même avec sévérité. Le roi lui 
reprocha l'abandon de sa ligne 
politique, et se montra surtout fort 
blessé des encouragements symjja- 
thiquos qu'il avait reçus de la pressie 
libérale (2). Cependant, Charles X 
adoucit ces témoignages de mécon- 
tentement par le don d'une pen- 
sion de douze mille francs, mais 
sans y joindre , conmie d'usage , 
le titre de ministre dKtat, faveur 
et exception auxquelles Vatimesnil 
parut moins sensible qu'à la ri- 
gueur inaccoutumée dont le vieux 



(!) IJiilletin iiKidit (1rs sèancns <lii 
conseil «les ministres. (Sénncc du 10 
mars IS.'iO.) 

(2) Documents inédits. 



VAX 



\AT 



IjU 



monarque avait accompagné son 
renvoi. L'évèque de Beauvais fut 
traité moins favorablement encore, 
et survécut peu de temps à cette 
disgrâce ou aux causes qui l'avaient 
occasionnée. Au bout de dix mois 
de retraite (juin 1830), Vatimesnil 
fut rendu à la vie publique par le 
collège électoral de Valenciennes (1) , 
qui l'envoya à la Chambre après la 
dissolution qu'avait motivée la trop 
fameuse Adresse des 221. La date 
de son élection épargna à l'hono- 
rable disgracié l'épreuve d'un vole 
si fatal à la monarchie héréditaire , 
mais elle ne l'empôcha pas de 
prendre une regrettable part aux 
actes qui suivirent la Révolution 
de juillet. Vatimesnil assista, le 
31 juillet, à la réunion des dé- 
putés qui reçut la déclaration 
par laquelle le duc d'Orléans 
annonçait son acceptation du 
titre de lieutenant général du 
royaume, et il concourut par sa 
présence à la proclamation que 
l'Assemblée adressa au peuple par 
suite de cette déclaration. Bien que 
rédigé avec réserve, ce manifeste 
parlementaire félicitait liautement 
la poi)ulation parisienne « d'avoir 
abattu le drapeau du pouvoir 
absolu, » et se terminait par ces 
mots, si souvent répétés : « La 
Charte sera désormais une vérité. » 
Cette adhésion, dans laquelle il ne 
fut imité par aucun des députés 
du côté droit, entraîna l'an^^ien mi- 
nistre de Charles \ à une démarche 
moins excusable encore ; ce fut de 
se joindre aux députés qui portèrent 
cette AdresseàM. leducdOrléans, 
et qui l'encouragèrent ainsi, parleur 
concours personnel, à recueillir un 

(1) Vytimc.snil avait été ùhi m mr-mc 
temps par rarroiulisspnicnt de Sauil- 
Flour; mais il opta pour rôiecli'jii ilu 
Nord. 



pouvoir que le roi n'avait point abdi- 
qué. Les premières délibérations 
parlementaires eurent pour objet la 
Charte de 1830.LaChambre repous- 
sa à une majorité de 21 9 voix contre 
33 ce principe tutélaire de légiti- 
mité, dont l'abandon devait rejeter 
la France dans de nouvelles et san- 
glantes oscillations. Vatimesnil ne 
prit aucune part à ce débat ; mais 
il assista à la remise qui fut faite 
de sa résolution au successeur de 
Charles X par les députés réunis, 
et fut témoin de ces empressenjonts 
qui saluent toujours paimi nous l'i- 
nauguration des nouveaux pou- 
voirs. Il ne tarda pas d'ailleurs à 
prendre dans l'Assemblée la place 
que lui assignaient naturellement 
l'étendue de ses lumières, son ar- 
deur pour le travail et la diversité 
reniarijuable de ses aptitudes. Il 
fut nommé membre de la comnns- 
sion appelée à proposer des réfor- 
mes dans l'organisation du conseil 
d'Etat, puis chargé du rapport sur 
le projet de loi relatif à la réforme 
électorale. Vatimesnil combattit et 
fit abolir ce double vote dont l'a- 
doption avait sauvé en 1820 la 
monarchie de périls imminents, et 
qu'il avait en d'autres temps dé- 
fendu contre les violences do l'abbé 
de Pradt. Lors du débat sur le sort 
des victimes de l'insurrection de 
juillet, il demanda que les ori)he- 
lins délaissés par elles fussent éle- 
vés aux frais de l'Etat dans les 
-établissements d'instruction publi- 
que. Il s'opposa vivement, en 1831, 
i\ la réduction du nombre des ma- 
gistrats des cours d'assises, soit 
dans rinlérèlde la dignité de celte 
juridiction, soit à raisonidel'inijior- 
lanee des questions qui pouvaient 
lui être déférées; mais son opposition 
demeura sans succès. Aux «-lections 
générales de la même année, Vali- 



160 



VAT 



VAT 



mesLiil lut renvoyé à la Chambre 
par l'arrondissement de Valencien- 
nes, et l'on retrouve son nom dans 
une assez grande partie des débats 
qui remplissent celte nouvelle lé- 
gislature. Il se prononça à diverses 
reprises contre le rétablissement 
du divorce, prit la parole sur les 
modilications proposées à plusieurs 
articles du code pénal, et fut chargé 
d'un rapport spécial sur le budget 
de la justice pour 1832. On s'étonna 
généralement du silence qu'il garda, 
à la différence de MM. Berryer et 
Marlignac, sur la proposition du 
bannissement de la branche aînée 
des Bourbons (1832), et ce fut avec 
peine aussi que, dans la discussion 
du ])rojet de loi sur l'ancienne liste 
civile, on l'entendit qualifier de 
violation de la fol jurée les ordon- 
nances de juillet, dont mieux que 
personne il avait pu apprécier le 
véritable caractère. Rapporteur spé- 
cial pour la seconde fois du budget 
de la justice, Yatimesnil combattit 
hautement les réductions proposées 
sur le traitement du ministre ainsi 
que des chefs de la coui- de cassa- 
lion et des cours royales. Lors de 
l'examen du budget de l'instruc- 
lion publique, il donna de grands 
éloges à l'administration universi- 
taire ; mais il rappela la promesse 
d'une loi sur la liberté d'enseigne- 
ment consignée dans l'art. GO de la 
nouvelle Charte, et nous verrons 
plus tard cette idée devenir le thème 
et Tapplicalion dominante des der- 
niers edorls de sa vie. Dans le cours 
de la session de 1833 il fit plu- 
sieurs observalifins sur le ])rojet de 
loi relatif à l'expropriation jtubli- 
que, exprima quelques considéra- 
tions nouvelles sur le système uni- 
versitaire et sur l'inslrurtion |)ri- 
maire; il insista pour que la loi 
spéciale à cet enseignement main- 



tînt dans les comités communaux 
la proportion que lui-même avait 
assignée au clergé par l'ordonnance 
de 1828, et cette insistance fut cou- 
ronnée de succès. Enfin il présenta 
quelques idées utiles sur le budget 
des travaux publics, sur l'état des 
théAlres, etc. Ce fut le couronne- 
ment de cette seconde phase de sa 
vie parlementaire. Les élections gé- 
nérales de 1834 ne le ramenèrent 
pas à la Chambre. Mais les senti- 
ments de Vatimesnil inclinaient 
de plus en plus vers la monarchie 
qui avait captivé ses premières af- 
fections, et l'on peut croire qu'il 
se sépara sans peine d'une Assem- 
blée dont res[)rit général tran- 
chait si ouvertement avec les 
principes politiques et religieux de 
la Restauration, 11 s'était fait ré- 
inscrire depuis la Révolution de 
juillet parmi les avocats du bar- 
reau de Paris; la cessation de son 
mandat législatif le rendit sans par- 
tage à l'exercice de sa première 
profession. Yatimesnil conquit bien- 
tôt au barreau le rang qui lui ap- 
partenait, et se livra avec un grand 
succès, pendant les années qui sui- 
virent, aux travaux de l'audience 
et de la consultation. Un incident 
fâcheux ^inl l'enlever à ces luttes 
oratoires dans lesquelles sa parole 
facile, pénétrante, fortement ac- 
centuée, se déployait avec tant de 
supériorité. Le 30 janvier 1838, il 
venait d'obtenir de la cour royale 
de Paris un arrêt en séparation de 
corps do la dame Hausse contre 
son mari, avec autorisation de gar- 
der ses enfants. Le sieur Dausse, 
])résent à l'audience, se récria vio- 
lemment contre cette disposition, et, 
s'élançant sur les pasde Vatimesnil, 
il l'apostropha en termes injurieux 
et s'emporta jusqu'à le frapper au 
visage. A cette insulte, qui produi- 



VAÎ 



VAT 



161 



sit une émoliou inexprimable, l'a- 
vocat offensé répondit avec calme : 
" Ne craignez rien, monsieur, je 
n'ai pas besoin de vengeance; vous 
avez delà religion, j'en ai aussi. » 
Et comme le président ordonnait 
de saisir l'agresseur et de le tra- 
duire à la barre : « Que la cour use 
d'indulgence, s'écria Yatimesnil; 
quant à moi, je fais remise de l'ou- 
trage. » M. Berville, avocat géné- 
ral, lit noblement valoir, comme 
circonstance atténuante, ce géné- 
reux pardon « d'un des membres 
les plus bonorés du corps le plus 
bonorable. » L'inculpé fut con- 
damné à deux mois d'emprisonne- 
ment. Mais la cour affecta, dans son 
arrùt, de n'envisager le délit que 
comme une injure à la majesté de 
l'audience; elle s'abstint de tout 
témoignage de considération per- 
sonnelle envers un bomme recom- 
mandablc à tant de titres, et qui 
donnait en ce moment même un si 
éclatant exemple du pouvoir de la 
religion sur une nature fougueuse 
et passionnée. Vatimesnil sentit ce 
que ce silence avait de blessant 
pour son caractère, et se concentra 
exclusivement désormais dans les 
travaux du cabinet. Sa haute expé- 
rience, ses notions pratiques au- 
tant que l'étendue de son savoir 
l'appelèrent naturellement à unir 
au rôle d'avocat consultant l'office 
d'arbitre ou de conciliateur dans la 
plupart des débats qui s'élevaient 
au sein des plus hautes familles de 
la capitale, et ce pacifique minis- 
tère, accepté par la confiance et la 
gratitude universelles dans le dé- 
partement auquel il ajjparlcnait, 
tarit à leur source d'innouïbiables 
procès. Un trait de désintéresse- 
ment, récemment ivvélé. entre plu- 
sieurs autres. j)arnndes('s plus énjj- 
nenls auxiliaires, complétera celle 

LXXXV 



esquisse du caractère personnel de 
Yatimesnil. 11 avait été consulté par 
écrit dans une question importante 
de juridiction ecclésiastique qui lui 
était soumise par un évèque. Lors- 
qu'on vint quelques jours plus tard 
le prier de fixer ses honoraii-es, il 
répondit par un affectueux refus. 
« Depuis que j'ai eu le malheur, 
contre mes intentions, dit-il, decon- 
trister l'Eglise, je me suis promis 
de ne jamais rien recevoir pour 
tout acte de mon ministère qui au- 
rait trait aux intérêts de la reli- 
gion (1). » Ces intérêts devinrent 
bientôt la préoccupation dominante 
et presque exclusive des dernières 
années de Yatimesnil. Il avait mo- 
destement accepté la vice-prési- 
dence du comité électoral de la li- 
berté religieuse fondé en 1844, 
sous la direction de M. de Monta- 
lembert, et ne cessa dès lors de se 
signaler par une ardeur tout juvé- 
nile dans cette association si fé- 
conde en résultats. Lors des atta- 
ques dirigées en 1845 contre les 
jésuites, il mit à leur disposition 
toutes les forces de son dévoue- 
ment, et ce fut lui qui leur traça la 
marche qu'ils avaient à suivre pour 
se défendre sans excéder les voies 
constitutionnelles, qui leur étaient 
ouvertes comme à tous les autres 
citoyens. Après avoir réuni autour 
de lui tous les défenseurs des or- 
dres religieux, il consigna leurs 
yioyens de résistance dans un Mé- 
inîïire soigneusement élaboré et 
qui subsistera comme un témoi- 
gnage méniorable de ce que peut 
une foi vive et sincère combinée 
avec les ressources de la science et 



(1) Soticc sur M. de \'(itimcsnil, p:ir 
y\.i HeiM'l di' Riaiicev, l'nion du 17 dé- 
cembre 18G0. 

11 



162 



VAT 



les armes de la dialectique (1). 
« On le retrouvait, ajoute l'écri- 
vain que nous avons déjà cité, dans 
toutes les œuvres «le la foi chré- 
tienne; on l'écoutait dans toutes 
les délibérations destinées à proté- 
ger ou à maintenir les droits de l'é- 
piscopat et les droits de l'autorité 
paternelle ; on saluait sa présence 
dans toutes les réunions qui se for- 
maient pour la revendication de 
l'enseignement libre, pour les pro- 
grès de la foi catholique, pour le 
développement des hautes études 
chrétiennes dans la jeunesse de la 
capitale. » Le gouvernement de 
Juillet ne vit pas sans ombrage ces 
actes d'opposition légale. Cepen- 
dant, bien que stimulé par des 
Chambres peu favorables aux idées 
religieuses, il ne chercha point à les 
contrarier (2). Il avait offert à Va- 
timesnil, en 1841, un siège à la 
Chambre des pairs par l'cntremiso 
d'un de ses successeurs au minis- 
tère de rinslriictioii publique. Vali- 
mes[iil ne crut pas devoir accepter. 
Mais ce gouvernement ne tarda pas 
à être entraîné dans la réaction du 
principe môme qui l'avait établi. 
La révolution de 4848, ce sanglant 
corollaire de l'insurrection de 1830, 
rendit momentanément Vatimesnil 
à la vie publique. Il fut élu, au 
mois de mai 1849, membre de l'As- 
semblée législative par le départe- 
ment de l'Eure, et compta bientôt 
])armi les plus notables rei)résen- 
tanls du grand parti de l'ordre 
dans celle réunion si riche en 
homnifî.s iiilèpres et éminents. Va- 
lirncsnil appliqua à l'exercice de ce 



(1) Il ost intitulé : Mémo're Sur Te- 
lal lc'f]al en France des associations 
reWfieuses non autorisées. 

(2) Vie du P. de H'ivignan^ par le P. 
de Ponlevoy, Paris, 1800, t. i, p. 322. 



VAT 

nouveau mandat le zèle infatigable 
dont il avait fait preuve dans sa pre- 
mière législature. Plus libre de ses 
mouvements, plussympathiqueà ses 
collègues que dans les Chambres de 
1830 et de 1831, il prit une part 
influente à la plupart des délibé- 
rations de l'Assemblée, et détermina 
par son ascendant personnel quel- 
ques résolutions importantes. Or- 
gane de la commission chargée 
d'examiner la demande en abroga- 
tion des articles du code pénal sur 
les coalitions d'ouvriers, il fit pré- 
valoir le maintien de ces articles 
en démontrant l'étroite et infail- 
lible affinité des coalitions indus- 
trielles avec les coalitions politiques, 
et provoqua l'aggravation des pei- 
nes qu'ils édictaient. Il présida la 
commission chargée d'examiner les 
difficultés qui dérivaient de l'attri- 
bution de la propriété des terrains 
conquis sur le lit des fleuves navi- 
gables par suite des travaux d'en- 
diguement. Il proposa un projet de 
loi sur la naturalisation des étran- 
gers et sur le séjour des réfugiés en 
France. Dans le débat du projet de 
loi relatif à l'usure, il signala ce 
délit ft parmi les plus odieux au point 
de la morale publique comme de 
la morale religieuse. » 11 prit la 
parole sur les modifications proje- 
tées à la loi électorale, ainsi (jue 
sur le projet de loi organique de la 
garde nationale. Enfin, il fut rap- 
porteur du projet de loi sur l'admi- 
nistration connnunale, et participa 
très-activement à la discussion de 
cette loi, qu'interrompit le coup 
d'État du 2 décembre. Mais de tous 
les actes législatifs auxquels con- 
courut Vatimesnil, trois surtout 
méritent une mention particulière, 
par la double importance de sa 
participation et des résultats qu'ils 
ont amenés ou promis au pays. 



VAT 

Nous voulons parler de la loi sur 
l'assistance judiciaire, et de ses sa- 
vants rapports sur le régime hypo- 
thécaire et sur l'expropriation for- 
cée, rapports que le cours des évé- 
nements a maintenus à l'état d'é- 
bauches , mais dans lesquels la 
législation puisera des matériaux 
précieux, lorsqu'il lui sera donné de 
reprendre un jour le débat de ces 
grandes questions. La loi sur l'as- 
sistance judiciaire peut être regar- 
dée comme l'œuvre capitale et per- 
sonnelle de Valimesnil, et son nom 
en demeurera à jamais inséparable. 
Organe de la commission cliargée 
d'en examiner le projet, il constata 
(13 nov.) les obstacles presque in- 
surmontables que, dans l'organisa- 
tion actuelle de la société, les indi- 
gents rencontraient à faire valoir 
leurs droits en justice. <« A moins 
qu'ils ne trouvent des hommes gé- 
néreux qui, par humanité ou par 
cet intérêt qu'inspire le bon droit, 
consentent à venir à leur secours, 
disait-il, les portes des tribunaux 
ne s'ouvrent pas pour eux, et l'éga- 
lité devant la loi est à leur égard 
un mot vide de sens. » Valimesnil 
exposait ensuite l'état de la légis- 
lation ancienne et moderne sur 
cette matière, et les louables cfTorts 
que la condition des plaideurs indi- 
gents avait inspirés dans tous les 
temps, soit à l'assistance publique, 
soit aux membres des corporations 
judiciaires. Mais il démontrait l'in- 
suftisance de ces secours et propo- 
sait de donner à l'assistance judi- 
ciaire, étendue à tous les ordres (le ju- 
ridiction, les formes d'une inslilution 
dont la permanence et l'organisalion 
garantissent la pleine efficacité. Pas- 
sant à des considérations d" une autre 
nature, l'éminent ra{)i»orleur voyait 
dans l'assistance judiciaiie le moyen 
d'ouvrir une nouvelle carrière aux 



VAT 



163 



hommes qu'un zèle légitime et 
désintéressé portait à se dévouer 
aux intérêts généraux de leur pays. 
« La plaie des Étals modernes et de 
la France en particulier, ajoutait- 
il judicieusement , est la sura- 
bondance des emplois payés par 
le trésor. L'éducation de l'enfance 
et les vocations de la jeunesse, 
au lieu de se diriger vers l'in- 
dustrie agricole ou manufactu- 
rière, ont pour but presque exclusif 
les fonctions salariées dans les- 
quelles chacun croit apercevoir un 
avenir plus assuré et une exis- 
tence moins laborieuse. De là 
naissent l'esprit d'intrigue pour 
atteindre l'objet de son ambition, 
et, lorsqu'on n'y est pas parvenu, 
l'esprit de faction pour bouleverser 
la société et conquérir par le désor- 
dre et la violence la situation dési- 
rée. y> Valimesnil suivit avec une 
sollicitude religieuse et en quelque 
sorte paternelle toutes les phases de 
cette discussion mémorable, dont 
le résultat fut de doter le pays d'une 
des meilleures lois qui aient jamais 
honoié une réunion délibérante. Il 
comballit hautement, au mois d'a- 
vril 1851, la résolution manifestée 
par M. Dupin, de quitter le fauteuil 
de la présidence, et lit à celle occa- 
sion un vif éloge de sa justice et de 
sa fermeté. Le 2 décembre survint. 
L'impartiale histoire jugera à son 
heure les causes, les nécessités, les 
conséquences de celte révolution. 
Valimesnil fut du nombre des dépu- 
tés qui protestèrent, à la mairie du 
10* arrondissement, contre la disso- 
luli-n violente de l'Assemblée, et 
subit comme eux ces rigueurs d'un 
autre temps, qui, dans le laps d'un 
demi -siècle, inauguraient pour 
la seconde fois parmi nous la des- 
truclion du régime parlementaire. 
Il sortit de Vincennes après (juel- 



164 



VAT 



VAT 



ques heures de captivité, et reprit 
ses paisibles travaux, mais en les 
concentrant dans un foyer plus 
étroit. Lorsque parurent les dé- 
crets du 22 janvier 4852, qui con- 
fisquaient au profit de l'Etat une 
partie des biens de la maison d'Or- 
léans, il démontra dans une c.on- 
suilation fortement conçue l'illéga- 
lilé de ces actes et la compétence 
exclusive des tribunaux pour en 
apprécier la valeur. Quatre juris- 
consultes éminents, MM. Berryer, 
Dufaure, 0. Barrot et Paillet, s'as- 
socièrent à SCS conclusions. Quel- 
ques années plustard, l'administra- 
tion domaniale ayant contesté à 
M. le comte de Chambord et à ma- 
dame la duchesse de Parme, sa 
sœur, la propriété de leurs forets 
de Champagne, ce fut encore Va- 
timcsnil qui, dans un admirable 
mémoire, défendit les droits de ces 
augustes proscrits, et en prépara 
la consécration. Eu 1859, il adhéra 
par sa signature aux principes ex- 
posés par M. le comte d'Hausson- 
vijle, dans une énergique lettre au 
Sénat, sur la liberté de la presse et 
le droit de pétition. Cruellemrnt 
atteint, quelques mois avant, par la 
perle de sa femme, mademoiselle 
Duchesne,aprèsuneunion de trente- 
six ans, ce généreux athlète du droit 
et du devoir assista avec résigna- 
tion à la décadence graduelle de sa 
santé, et parut concentrer toutes 
ses préoccupations sur les doulou- 
reux mécomptes que la succession 
ra|)ide des événements politiques 
faisait subir ii srs sentiments les 
plus chers. Il se |)répara au passage 
suprême par un exercice plus fer- 
vent encore des pratiques religieu- 
ses, auxquelles il était toujours de- 
meuré fidèle, et, réunissant autour 
de lui, quelques jours avant sa 
mort, sa famille et ses domesti- 



ques, il s'exprima en ces termes 
sur une circonstance mémorable 
de sa carrière publique, nous vou- 
lons dire sa participation aux 
ordonnances de juin 1828 : « Si 
j'ai pu agir alors contre les droits 
et les intérêts de l'Eglise, je ne l'ai 
pas voulu; j'ai consulté, )'ai éclairé 
ma conscience; si je me suis trom- 
pé, j'en demande pardon à Dieu et 
aux hommes; mais je ne le crois 
pas, et je n'ai voulu en cela que 
servir les intérêts de la religion et 
ceux de mon vieux roi, le bon et 
loyal Charles X (1). » Il mourut le 
10 novond)re 4860, laissant deux 
fils, dont l'aîné avait épousé made- 
moiselle Lanjuinais, etune fille, ma- 
riée cà M. def^estrade. Indépendam- 
ment des nombreux travaux que 
nous avons énumérés. on doit à 
Vaiimesnil une traduction estimée 
de (a Clémence de Séncque, |)ubliée 
en 1832, dans la Bibliothèque la- 
line-française de Panckouke, avec 
des notes hisloriques et philologi- 
ques. Ce travail est précédé d'une 
préface Où le traducteur combat 
l'opinion de Diderot, qui voyait 
dans ce traité une énergique pro- 
testation contre -les cruautés de 
Néron, au lieu d'une flatterie à l'a- 
dresse de cet empereur « dont Ro- 
me avait déjh désespéré », débat, 
au fond, de peu d'importance; car, 
soit qu'on regarde l'œuvre de Sé- 
nèque comme une protestation cou- 
rageuse, ce qui est peu probable, 
soit qu'on la considère comme une 
leçon indirecte, qu'il avait, a-t-on 



(i) Ces paroles sont extraites dii texte 
littéral de ralloeiition prononcée par 
M. (le Vaiimesnil a son lit de mort, tel 
qu'il a clé arrêté par sa fdmiUe. Elles 
se trouvent a peu i)rc.s rcprodnitcs aussi 
dans son testament, dont un extrait 
nous a été communiqué. 



VAT 

dit, « le torl de donner à genoux,» 
cette œuvre n'en est pas moins es- 
timable. Vatlmesnil est encore au- 
teur de plusieurs articles recueillis 
dans le Correspondant, notamment 
sur .V. Hijde de Neuville, sur ma- 
dame de Créqiiy, sur l'Action du 
christianisme sur les lois, et d'un 
fragment posthume intitulé: Les in- 
térêts religieux de la politique fran- 
çaise. Dans le premier de ces mor- 
ceaux, publié en 1857, on distin- 
gue cette appréciation de la Charte 
deiSU: « La Charte avait le carac- 
tère de concession et non de con- 
trat. Cette firme, inconsidé.fément 
critiquée par des logiciens étroits, 
était précisément ce qui en faisait 
l'excellence. Les^contrats, par leur 
nature même, poussent aux dis- 
cussions et aux arguties. Ils abou- 
tissent presque fatalement li des 
résultats contentieux. La Charte 
octroyée par Louis XVIII, en vertu 
de ses droits traditionnels, avait 
de meilleures et de plus nobles ba- 
ses; d'un côté, l'honneur et la foi 
du monarque, qui l'avait donnée 
en moditiant les prérogatives anté- 
rieures de sa couronne ; de l'autre, 
la reconnaissance des peuples. » 
Appréciation digne de remarque, 
et qui témoigne surabondamment îi 
quel point était devenu complet et 
sincère, dans les dernières années 
de sa laborieuse vie, le retour de 
Vatimesnil aux principes et aux 
sentiments politiques qui en avaient 
marqué les débuts. A. B.-ée. 

VATLN. Doyen des notaires de 
France îi l'époque à laquelle il mou- 
rut (i ou 5 novembre 1841), ayant 
se3 quatre-vingt-dix ans accomplis, 
avait fait preuve de présence d'es- 
prit et de courage pendant les tem- 
pêtes révolutionnaires. Olficier mu- 
nicipal à Seiilis, sa ville natale, de 
1700 à 4793, il fut pour beaucoup 



VAT 



165 



dans l'attitude calme et sage que 
sut garder la municipalité au mi- 
lieu de l'âprelé sans cesse crois- 
sante des partis, et jusqu'à la crise 
qui précipita les Girondins. On 
comprend que ce refus de s'asso- 
cier, même par de simples vocifé- 
rations, sans coopération réelle à 
la marche inhumaine des événe- 
ments, ait été taxé d'incivisme par 
les frénétiques des clubs. A leurs 
instigations, sans doute, Collot- 
d'Herbois, dans unede ses tournées 
déparlementales,vint inspecter Ser.- 
lis et tenta d'y réchauffer le feu sacré. 
I! fut effrayé de la tiédeur des uns, 
de l'esprit aristocratique des autres, 
et, sans biaiser davantai^e, il bris i 
la municipalité , avec laquelle il 
déol;^rait que le char de la révolu- 
tion ne pouvait marcher, et donna 
l'ordre d'arrêter les municipaux. 
Presque tous le furent, en ellet, et 
Valin n'esquiva la détemion que 
pour être gardé h vue quinze jours 
durant dans son domicile. Finale- 
ment, comme même sous la répu- 
blique il fallait des notaires, les 
rigueurs s'adoucirent insensible- 
ment en présence de son caractère 
inolTiMisif. Il exerçait depuisdix ans, 
lorsque la confiance de ses conci- 
toyens l'avait investi des fonctions 
politiques locales : après ce court 
passage aux affaires publiques, il 
exerça trente-sept ans encore (en 
tout cinquante). Sadc'licatesse litail 
égale ù sa probité. Lu de ses amis, 
iir.mensémeiil riche, avait dessein 
de lui laisser sa fortune entière : 
il dressa un testament en faveur 
des héritiers du sang qu'on voulait 
dépouiller, et trouva moyen de faire 
signer le fantasque et irascible mil- 
lionnaire. Il inspirait une conliance 
immense; Lucien et Joseph lloiia- 
parte d'abord, eusuilfla reiue ilor- 
tensc, |)uis le duc de Valmy. les 



166 



VAT 



VAT 



Boissy-d'Anglas, etc., etc., ne vou- 
laient que lui pour gérer, régler et 
débattre leurs intérêts. Il n'eût tenu 
qu'à lui déjouer en ce sens le plus 
grand rôle près de Napoléon. Plus 
d'une fois Joséphine lui lit faire des 
ouvertures en ce sens; mais il dé- 
clina invariablement toutes les of- 
fres, ne connaissant rien de supé- 
rieur à l'indépendanci et à la paix 
de son élude, au sein de laquelle, 
en effet, il lui fut donné de voir 
passer, sans qu'elles eussent prise 
sur lui, tant de vicissitudes désas- 
treuses. A peine eut-il quitté le no- 
tariat, que le vœu unanime de ses 
concitoyens fil en quelque sorte loi 
au chef de l'Élat de le nommer 
maire de Senlis. 11 s'acquitta de ces 
dernières fonctions avec le même 
zèle et la même loyauté que des 
autres, et, malgré son grand âge, il 
rendit, par sa fermeté, par sa vigi- 
lance, autant de services qu'on au- 
rait eu droit d'en attenilre d'un 
homme plus jeune de quarante ans. 
Val. p. 
VATOUT (Jkan), né ù Villefran- 
che, en 1792, eut longlemps une 
destinée fort heureuse, qu'expli- 
quaient et que justifiaient son ca- 
ractère, son mérite et les dons in- 
telligetïts qu'il avuit reçus en par- 
tage. Sous-p.'éfet de Saumur sous 
la Ilestaunition, ses opinions un 
peu trop libérales lui firent perdre 
sa place, et sa disgrâce fut encore 
un bonheur, car M. le duc d'Or- 
Jéans lui confia le soin de sa bl- 
blioihèque. Le prince y vennii sou- 
vent : la conversation de Valout fut 
goûtée. Bientôt, son style ingénieux 
et piquant le fut davantage. Il pu- 
blia 1820j les Aventures de la fille 
d'un rioi.C'élait, sons un voile trans- 
parent, l'histoire de la Charte oc- 
troyée par ï,ouis XVill, avec les in- 
cidcnls nombreux ri singuliers qui 



s'y 1 attachent. Vatout eut son pre- 
mier succès : on voulut bien lui 
reconiiaître beaucoup de légèreté 
dans l'esprit; on loua ses chansons, 
on cita ses réparties : toutes pré- 
cautions prises pour lui contester 
un jugement solide, une littérature 
étendue. Ces bons amis ne savaient 
donc pas que Vatout avait fait les 
plus brillantes études à Sainte- 
Barbe en concurrence avec Scribe 
et Varner : les concours géné- 
raux en grec, en latin, l'atteste- 
raient au besoin dans leurs fastes. 
De son côté, Vatout gardait à la 
mémoire de M. de Lanneau, le di- 
recteur de Sainte-Barbe, le respect 
le plus filial, et quant aux souvenirs 
de collège ils revivaient pour nous 
et pour lui dans ses plus gais cou- 
plets. On ne peut en disconvenir, 
Valout donnait, quand il voulait, à 
ses paroles un tour gracieux et fin : 
ce genre d'agrément surprenait 
d'autant plus alors qu'il semblait 
moins en rapport avec sa taille 
haute et puissante. — M. le duc 
d'Orléans, qui n'était pas encore le 
roi Louis-Philippe, avait désiré pu- 
blier les mémoires de son frère, 
M. le duc Montpensier. Vatout, le 
princeetl'hommedeletlresqu'il dé- 
sirait charger de cette publication, 
causaient dans un des salons de 
Neuilly. « J'ai aussi mes mémoires, 
« d:lM. le duc d'Orléans, et il ajou- 
« ta : M. Vatout, allez, je vous prie, 
« en prendre le manuscrit dans le 
« tiroir à droite de mon grand bu- 
« reau. » Vatout sortit; revint cinq 
minutes après, et dit d'un ton demi- 
sérieux : « Monseigneur, il faut 
a iivoir le courage de dire la vérité 
a aux grands; cette clet-là n'est pas 
« celle de voire grand bureau. » 
C'était vrai. Je ne veux pas dire que 
ses couplets, souvent lori gais, que 
les anecdole>, qu'il coulait bien , 



VAT 

fussent toujours d'aussi bon goût. 
Quant h ses titres d'académicien, 
ceux qui ont été si indulgents pour 
tant d'autres aurair-nt pu se dis- 
penser de l'être à son égard, pour- 
vu que leur sévérité conseillât con- 
sciencieusement leur justice. 

Vatout, homme de lettres, s'essaya 
quelque temps, comme tous ceux 
qui arrivent avant d'avoir marqué 
leur place. Ses notices sur la gale- 
rie d'Orléans n'ont guère d'autre 
recommandation que celle d'être 
exactes. Le progrès est déjà sensi- 
ble dans VHistoire du Palaia-Rnyal 
(1830); les recherches sont faites 
avecsoin,et]es autorités, en p: ose, 
en vers, citées avec goût. Dans la 
Conspiration de Cellamare, le style 
manque encore de celle malicieuse 
élégance dont les Anecdotes sur la 
Russie, par Rhulières, son! le plus 
parfait moiéle. .Mais les Souvenirs 
des résidences royales^ six vo'umes 
in-8% seront toujours recherchés et 
lus avec plaisir, avec fruit. Les 
noms seuls de ces résidences, les 
personnages, hommes et femmes, 
qui s'y montrèrent , les scènes 
galantes ou tragiques dont elles 
furent le théâtre permettaient de 
mêler , au ton grave des inté- 
rêts politiques et religieux , des 
portraits et des récits moins sé- 
vères. M. Vatout a parfaitement 
rempli cos conditions variées de 
l'ouvrage, et comme on trouverait 
tout naturel que l'homme du monde 
raconte avec a;;rément, nous (ité- 
rons une pîige cpii fera nucux coti- 
naîire le Ion noble du narrateur : 
nous rfîiuprnutons :iux souvenirs 
du château d'Aïubùis" : 

« Que de fois, dit l'auteur nos 
« rois ne sont-ils pas venus, sur 
» les rives enchantées de la 
« Loire, chercher un asile contre 
« les dangers ou les ennuis de 



VAT 



i67 



« la couronne! On n'y peut faire 
t un pas sans retrouver leurs traces 
« dans ces ruines ou dans ces mo- 
« numents qui se recommandent 
« aux regards des voyageurs et aux 
« méditations de l'hisiorien. Les 
« remparts démantelés du vieux 
« château de Chinon attestent les 
« combats que Charles VII eut à 
» soutenir avant le jour i;!orieux où 
« il chassa les Anglais; on montre 
« au château de la Cour le chiffre 
• de ce prince, entrelacé avec celui 
« d'Agnès Sorel, sur des rideaux de 
« soie qui ont voilé de plus doux 
a souvenirs ; on s'arrête avec effroi 
'( devant l'ombre sanglante du Ples- 
« sis-les-Tours; on cherche à Blois 
« le boudoir oii madame de Noir- 
» moulier, le cœur plein des plus 
« tristes pressentiments et lesyeux 
« humides des plus belles larmes, 
« suppliait Henri de Guise de ne 
« point se rendre aux ordres 
(c d'Henri III ; on se rappelle, à Che- 
« nonceaux, Diane de Poitiers, for- 
« cée de quitter, âla voix de Cathe- 
« rine,celtedélicieuse résidence sur 
« le pontmême qu'elle avait fait con- 
« struire pour rassurer sa tendresse 
contre les Ilots et les orages. » 

C'est ainsi qu'un agréable lan.uage 
mêle l'histoire et l'anecdote à la des- 
cription des vieux châteaux, dans 
les six volumes dont nous parlons. 
Peu d'académiciens pounaiont ci- 
ter des titres plus littéraires. Nous 
croyons que Vatout tenait à ces 
études, parce qu'elles plaisaieut îi 
ses goùls, comme, dans une autre 
carrière, il obéit b' aucoup plus îi 
ses opinions, !i ses affections, qu'à 
ses iiiterêis. Dès 1831, la Côte-. l'Or 
s'élaii honorablement rappelé le 
sous-ptéfel de Saiimuretle nomma 
depué. Il fut cuu>lammeiil , jus- 
qu'en 48, membre de la Chambre 
élective, et dans l'ordre du mandat 



168 



VAU 



VAU 



que Valout y avait à remplir, le roi 
le nomma successivement conseil- 
ler d'Etat, puis directeur des bûli- 
ments civils. Valout savait fort bien 
que, sous tous les gouvernements, 
ceux que distingue la faveur ont 
incontestablement les qualités pro- 
pres à leur emploi. Il en plaisan- 
tait en fort bons termes; à lui per- 
mis, car il pouvait sans présomp- 
tion, quant à lui. se croire à la 
hauteur des fonctions qu'on lui 
connaît, et s'en acquitta toujours 
de manière à mériter des élo- 
ges. Hélas! une révolution nou- 
velle lui préparait des devoirs bien 
plus cliers à son cœur. Louis-Phi- 
lippe venait de quitter la France. 
Nulle considération n'y put retenir 
Valout après lui. 

Les événements le pénétrèrent 
d'un chagrin bien plus amer que 
s'ils n'avaient atteint que lui seul. 
Il se reprochait le moindre retard, 
et, courtisan du malheur, il alla 
mourir en Angleterre (année 48), 
auprès de la royale famille exilée. 

Cet homme, qu'on disait léger, 
frivole même, avait la délicat(.'ss(; 
«le sentiment la plus vive, et si; 
montrait constant à toutes ses af- 
fections. D'un discernement rare 
dans le choix de ses amis, il ne 
souffrait pas, ami dévoué lui-mêni'î, 
que la malignité essayât de leur 
porter d'injustes atteintes. La le- 
connaissance était un des plus doux 
besoins de son cœur, et, comme il 
avait gardé religieusement la mé- 
moire de Sainte-liarl;.-; et de M. de 
Lanneau, il devança, dans sa dou- 
leur profonde, la mort du roi qu'il 
avait eu pour bienfait(!ur. F. IL 

VAIJBAX ' PiEr.nE-FnANç .is le 
PitESTRE, comte de,, !ieu:cn:int-co- 
lonel, chevalic r des oidres de Malle 
et de Saint -Louis, était rim des 
derniers descendanis de l'illustre 



maréchal qui, par ses actions et ses 
travaux, a contribué si puissam- 
ment à l'éclat du nom français. Fils 
du marquis de Vauban, arrière-ne- 
veu de ce grand homme, grand'- 
croix de Saint-Louis et gouverneur 
de Châtillon-en-Dombes, Pierre de 
Vauban, né à Dijon, le 13 août 
L757, entra au service militaire, îi 
10 ans, dans le régiment de Colo- 
nel-général , et partagea plus lard 
les fatigues, les soins et les revers 
de .celte armée de Condé, qui, par 
la constance inébranlable de son 
dévouement à la cause royale, ex- 
cita l'admiration de l'Europe en- 
tière. Le jeune de Vauban conquit 
dans ses rangs le grade de lieule- 
nant-colonel et la croix de Saint- 
Louis. Après la dissolution des 
corps qui la composaient, il fit par- 
tie d'un régiment de nobles émi- 
grés à la solde du gouvernement 
anglais, et passa sept ans à Lis- 
bonne avec le grade de simple ca- 
l)itaine. Il rentra en France dans 
le courant de l'an XL Possesseur 
d'une fortune minime, le comte de 
Vauban fut contraint d'exercer à 
Cliàlon-sur-Saône, pendant quel- 
ques années, les modestes fonctiors 
de contrôleur de radministration 
des postes. Cependant le gouver- 
nement royal, auquel il avait si 
noblement dévoué ses efforts, ne le 
vit jamais au nombre de ses solli- 
citeurs. Le comte de Vauban moi:- 
rut à Paris le 7 février 18i;i, ne 
laissant de son mariage qu'une lllle, 
madame la baronne de Rivoire. 
femme d'un esprit distingué. Cet 
estimable gentilliomme était le frère 
j)uîné du comte de Vaubaj!, auteur 
du curieux ouvrage iniitulé Mé- 
moires pour servir à l'Histoire de la 
(j lierre de la Vendée. Z. 

VAL'IÎKRT (Luc), auteur ascé- 
tique fort estimé, naquit à Noyon, 



VAU 

en Picardie, le 8 octobre <6-i4. Se 
destinant à l'état religieux, il entra 
chez les Jésuites, le 21 septembre 
4G62, touchant à sa dix-huitième 
année, et fit son noviciat à Paris. 
Suivant l'usage général de la com- 
pagnie, on l'employa ii renseigne- 
ment, et, après avoir enseigné les 
humanités, il fut nommé profes- 
seur de rhétorique, puis de philo- 
sophie. Vaubert fut admis à lu pro- 
fession solennelle des quatre vœux, 
et les prononça le 2 lévrier 1678. 
Alors il se livra à la prédication, 
et remplit dans son ordre plusieurs 
emplois importants ; ainsi, il fut 
recteur, puis préfet des pension- 
nairesau collège de Louis-le-Grand, 
à Paris. Il employa ses talents et 
son zèle à composer des ouvrages 
(le piété. Il mourut à Paris, le 5 
avril 1710. On a de lui : I. Screnis- 
simo duci Enguinensium post captum 
Limborgum et liberatam obsidione 
Iliigcnsam Carmen. Parisiis, lG7li, 
in-l». Le P. Vaubert, avait aimé et 
cultivé la poésie; néanmoins l'ou- 
vriige que je viens de citer est le 
seul qu'il ait publié en ce genre. 
Tous les autres témoignent de sa 
piété envers l'eucharistie. H. Exer- 
cices de piété pour les associés de 
l'adoration perpétuelle du Saint-Sa- 
crement, y. 1, p., in- 12. Paris, 1699 
ibid. 1704-171 l.Nouv. édition, in- 
18. Paris, Edme Couterot, 1720. 
III. Exercices de piété pour les as- 
sociés de l adoration perpétuelle du 
Saint-Sacrement , avec la manière 
d'assister déiotement à la procession 
du TrèS'Saint-Sacrement , des re- 
lierions et considéralions utiles, par 
le P. Vaubert (sic), de la compa- 
;:uie de Jésus, in-16. Nanry, v. 
lîalthasard, in- 10, 17-47. L'ai^pro- 
baiion est de Paris, G septembre 
1703. Réimprimé plusieurs fois avec 
les ouvrages suivants, on juut vo'r. 



VAU 



169 



par le titre, les rapports et lesdif* 
férences qu'il a avec l'ouvrage pré- 
cédent. IV. Traité de la communion^ 
ou Conduite })onr communier sain^ 
tement. Gros vol. in-12. Paris, Ur- 
bain Coustelier, 170 i. V. Instruc- 
tion sur II fréquente communion. 
Réimprimé à la suittîdes entretiens 
avec Jésus-Christ, par le Père Du 
Sault,vol. in-12, 1836. Cet ouvrage 
a été réuni îi l'ouvrage intitulé ; 
Sacramentalische, etc., en 1728. — 
VI. La dévotion à Notre Seigneur 
Jésus-Christ dans l'Eucharistie. 2 
vol. in-12, 2'^ édition. Paris, Edme 
Couterot, 1706. Cette édition était 
augmentée d'un tome entier, lequel 
contenait le Traité de la Sainte 
Messe, une Méthode pour visiter te 
Samt-Sacrement , et huit médita- 
tions pour l'octave du Saint-Sacre- 
ment. Paris, 1711, ^' édition aug- 
mentée du tome V'". Conduite pour 
la communion, i*' édition angm., 2 
vol. in-12. Paris, 17 lo.— Puis, en 
1739, nouv. édition. Paris, Berlon, 
1752, 2 vol., nouv. éd. de 1778, 
qui contient une p:jrtic des ouvra- 
ges précédents. — Plusieurs réim- 
pressions. — Edit. nouvelle à Mar- 
seille, Massy, 1825. Cet ouvrage a 
été traduit en ilaiir;u par le P. Rer- 
tolli, Servite. VII. Le saint exercice 
de la présence de Dieu, divisé en 3 
l)arlies: \'% Dieu présent partout; 
2", ce que c'est que l'exercice de la 
présence de Dieu; 3% méthode 
pour converser avec Di-'U. Ci ou- 
vrage a eu plusieurs éditions; les 
pfîis récentes sont celles de Lyon. 
Ru-and, 1829. — Puis, 1833. for- 
mat in-2i. Il a été aussi traduit en 
italien. Ee P. Vaubert a corrifré 
avec soin les Entreliens avec Jésus- 
Christ, du P. Du Sault. Dans le l- 
vol. de leur Bibliothèque des écri- 
vains de la compagnie de Jésus, ou 
.\otices bibliographiques, etc.. in-'». 



170 



VAU 



les P. P. Aug. et Al. De Backer, 
ont indiqué les titres et toutes les 
éditions des œuvres du P. Vaubert, 
principalement d'après M. Quérard. 

B.-D-E. 

VAUBLANC (Vincent -Marie 
VIÉNOT, comte de), membre de 
TAssembiée législative, du Conseil 
des Cinq-Cents et de la Chambre 
des députés, préfet, minisire de 
l'intérieur sous la Restauration, 
membre de Tlnstitul, etc., naquit à 
Saint-Domingue, le 2 mars 1756, 
d'une famille noble, originaire de la 
Bourgogne. Il vint en France à 
l'âge de sept ans, fut admis k l'E- 
cole de La Flèche, qui venait d'ê- 
tre récemment annexée k l' Ecole 
royale militaire, et entra dans ce 
dernier établissement au bout de 
quelques années. Il y forma des 
liaisons plus ou moins étroites avec 
divers personnages qui figurèrent 
avantageusement plus tard sur la 
scène du monde, tels que le comte 
de Champagny, le général Ilédou- 
villeJegénéralMarcscot et plusieurs 
autres. Vaublanc fut admis comme 
sous-lieutenant dans le régiment 
de la Sarre, que commandait le duc 
de La Rochefoucauld, et dont un 
de ses oncles était lieutenant-co- 
lonel. Il tint successivement garni- 
son à Meiz, à Rouen iH à Lille; 
puis il obtint des lettres dn service 
pour Saint-Domingue, où l'appe- 
laient quelques affaires de famille, 
et partit pour celte colonie. Il ren- 
contra îi bord du vaisseau qui l'y 
transportait madame de Fontanelle, 
dont le mari, gentilhomme nor- 
mand, avait été attaché comme 
aide de camp au maréchal de Saxe. 
Des rapports afTcciueux sétablirent 
bientôt entre Vaublanc et celte 
dame, qu*accomp;ignai('ni ses deux 
filles ; le jeune oltic/ier demanda la 
main de la cadette ; il l'épousa, et la 



VAU 

ramena en France, en 1782, avec 
une fille âgée de deux ans. Peu de 
temps après, Vaublanc acheta une 
propriété sur les bords de la Seine, 
près de Melun, avec l'intention de 
s'y consacrer exclusivement à l'a- 
griculture, aux lettres et aux arts, 
lorsque la convocation des états 
généraux vint donner un autre cours 
k ses desiinées. Elu secrétaire de 
la noblesse au bailliage de Melun, 
il ie fit remarquer par l'énergie de 
son caractère, et fut appelé aux 
fonctions de membre, puis de pré- 
sident du conseil général de Seine- 
et-Marne et de président du direc- 
toiie de ce département. Un esca- 
dron de dragons en garnison à 
Nemours s'étant, vers cette époque, 
révolté contre ses chefs, Vaublanc 
s'y rendit avec le lieutenant-colonel 
du régiment, il convoqua la muni- 
cipalité de la ville et le directoire 
du district ; et, aidé du concours de 
ces autorités et de l'officier supé- 
rieur qui l'avait accompagné, il ré- 
prima la rébellion, fit mettre aux 
fers ou en prison dix des pius mu- 
tins, et rétablit les officiers dans la 
plénitude de leur commandement. 
Au mois de septembre 1791, Vau- 
blanc fut élu député à l'Assemblée 
législative. Au moment de son élec- 
tion , il promit solennellement , 
non-seulement d'être fidèle îi la 
Constitution acceptée par le roi, 
mais encore de combattre de tou- 
tes ses forces les opinions dange- 
reuses qui menaçaient la France 
d'une entière subversion. Il prit 
plac»^ parmi les royalistes constitu- 
tionnels tels que Pastoret, Quatre- 
mère de Qiiiney, Mathieu Dumas, 
Ramond, Hec(|uey, Beugnol, etc., 
et son énergie ne se démentit point 
sur la scène périlleuse où i! était 
appelé à figurer. Il dénonça cou- 
rageusement le despotisme dés ad- 



VAU 



VAU 



171 



ministratioiis municipales et s'op- 
posa à ce qu'il fût dressû une liste 
des officiers émigrés qui, plus tard, 
dit-il, deviendrait pour eux une 
table de proscription. Il s'efforça 
également de garantir les prêtres 
insermentés des persécutions diri- 
gées contre eux. Ces actes de fer- 
meté n'empêchèrent point toutefois 
Vaublanc de payer tribut au lan- 
gage et aux passions du temps. 
Il insista vivement et à plusieurs 
reprises pour que l'Assemblée votât 
des mesures rigoureuses contre les 
princes émigrés: « Si vous ne faites 
pas une loi particulière contre les 
princes, dit-il le 8 octobre 1791, il 
faut renoncer k faire des lois con- 
tre les simples émigrés; mais je ne 
vois pas sans indignation que les 
princes, nourris si chèrement par 
la patrie, trament sa ruine dans 
l'impunité. » Il fut élu le i4 no- 
vembre à la présidence de l'Assem- 
blée législative, et se trouva char- 
gé, en cette qualité, de rédiger un 
message au roi pour lui faire reti- 
rer, en l'intimidant, le veto qu'i! 
avait apposé au décret du 9 de ce 
mois sur les émigrés. Le but secret 
de Vaublanc, en prêtant son con- 
cours à celte démarche, était, dit- 
on , de provoquer la formation 
d'une armée royaliste, capable de 
contenir le parti jacobin, dont lu 
forciî augmentait de jour en jour, 
et l'on ajoute qu'il eut, dans cet 
intérêt, plusieurs conférences |)ar- 
ticulièros avec les ministres de 
Louis XVI. Quoi (pTil en soit, l'As- 
semblée fut tellement satisfaite de 
son travail, que, i)ar une déro- 
gation formelle k ses usages, elle 
voulut qu'il en fût donné lecture 
au roi par V;uil)lanc lui-même. 
Le ton (le ce nriuil'este elaiî sec et 
impérieux : « La nation, disait-il; 
attend de vous des déclaralious 



énergiques; qu'elles soient telles, 
que les hordes des émigrés soient à 
l'instant dissipées. » l]n rendant 
compte à l'Assemblé de la récep- 
tion de son message, Vaublanc 
eut soin de faire remarquer que « le 
roi s'était incliné le piemier, et 
qu'il n'avait fait que lui rendre 
son salut. » Amené vingt-cinq ans 
plus tard à s'expliquer sur cet 
incident àla Chambre des députés, 
Vaublanc motiva sa conduite par 
le désir de calmer la faction déma- 
gogique qu'exaspérait toute, espèce 
de prévenance envers l'infortuné 
monarque: «Deux mille personnes, 
dit-;l, assistaient à nos séances; les 
factieux nous entouraient, la fu- 
reur les animait, et les poignards 
étaient dans leurs mains. » Il con- 
vient d'ajouter que Vaublanc ne 
fut d'ailleurs en cette circonstance 
que l'organe de la députation qu'il 
pré.-idait. Dans un rapport qu'il Ot 
au nom du comité d'instruction 
publique sur les récompenses na- 
tionales, le 28 janvier 4792, on 
remarque encore celle concession 
» étrange aux préjugés de l'époque : 
« Longtemps les Français ont été 
de grands et faibles enfmts; ils 
ne sont des hommes que depuis 
la révolution. » L'impartialité nous 
fait une loi de reconnaître que Vau- 
blanc effaça ces faiblesses par des 
actes d'un dévouement inébranla- 
ble à Ja cause de l'ordre. Il défen- 
dit énergiciuement, mais sans suc- 
rées, le ministre de Lessarl contre 
les attatiues de l'abbé F.iuchet, et 
contribua à empêcher que Bertrand 
de Moileville ne fût décrète d'aecu- 
sation par l'Assemblée. H repoussa 
vivement aussi l'amnistie proposée 
en faveur de JoMrd.m cl des auires 
assiissins de la glacière d'.V\ignon; 
mais ses elforls échouèreni contre 
ia tolérance systématique du parti 



172 



YAU 



girondin, et son impuissance lui 
arracha celte exclamation piophé- 
tique, qui excita une vive rumeur : 
« Vous accordez l'impunité aux as- 
sassins; je vois la glacière d'Avi- 
gnon s'ouvrir dans Paris. « Vau- 
blanc s'éleva avec force, à cette oc- 
casion, contre l'existence des clubs, 
auxquels il imputa tous les malheurs 
de la France et la compression 
qui pesait sur l'Assemblée elle- 
même. Peu de jours après, il de- 
manda et ohiint un décret d'accusa- 
tion contre Marat. Quand les Giron- 
dins, de plus en plus fidèles à leur 
tactique, accusèrent le général La- 
l'ayette d'avoir violé la constitution 
et compromis la sûreté de l'Etat, 
Yaublanc lit preuve d'un grand sens 
politique en défendant en lui le 
dernier obstacle qui s'opposait aux 
débordements de l'anarchie. 11 ex- 
posa avec beaucoup de détail et 
d'exactitude les mouvements de sou 
armée et de celle du muréchal 
Luckner , rétablit la vérité des 
faits (1), et démontra pleinement 
que la conduite de Lafayelle avait 
été en tout point conforme aux ins- 
pirations de la prudence et du pa- 
triotisme. Son discours (8 août) jjro- 
duisit un grand effet sur l'Assem- 
blée, qui en ordonna l'impression. 
Au sortir de cette séance, Vaublanc 
fut poursuivi par les huées et les 
menaces de la multitude, à laquelle 
il sut imposer par son courage cl 
son sang-froid. Il parvint,' avec 
quelques autres députés, m(!nacés 
comme lui, à se réfugier au corps- 
de-garde du Palais-Uoyal, d'où ils 
s'évadèrent par une fenêtre (2). Le 
lendemain, il signala cet attentat à 



(1^ ^ouicniis (la çjé.icrd! Mathieu 
Dumas, t. Il, [) :2I i. 
(-2) lUid., p. 4:ji 



VAU 

l'Assemblée, en demandant l'éloi- 
gnement immédiat des fédérés et 
des Marseillais, qui servaient d'ins- 
truments à cet odieux système d'in- 
timidation ; mais les Girondins fi- 
rent encore écarter sa proposition. 
Dans la journée du 10 août, Vau- 
blnnc, signalé particulièrement aux 
fureurs des anarchistes, courut de 
nouveaux dangers ; un coup de sa- 
bre dirigé contre lui fut détourné 
par un jeune officier du génie. Ce 
jeune militaire portait un nom qu'il 
a illustré depuis par son dévoue- 
ment il une éclatante infortune; il 
s'appelait Berlrand. L'établissement 
de la Convention fut le signal de la 
dispersion de tous les partisans du 
gouvernement royal. Yaublanc n'é- 
chappa qu'à la faveur d'une vie er- 
rante, au milieu de privations, d'an- 
goisses et de périls sans nombre, aux 
proscriptions révolutionnaires, qui, 
jusqu'au 9 thermidor, ne cessèrent 
de menacer ses jours. Cependant il 
ne voulut point quitter la France. 
Les circonstances l'appelèrent bien- 
tôt à reparaître sur la scène politi- 
que. Lors du mouvement insuri'cc- 
tionncl des sections de Paris contre 
la Convention, il présidait la sec- 
lion Poissonnière; il y remplit un 
rô!e actif et fut condamné à mort 
l)ar contumace, ainsi que MM. De- 
lalotet Quatremcre de Quincy, par 
la commission militaire que la 
Convention avait instituée pour ju- 
ger les chefs du parti vaincu. Pre.s- 
(pie au même instant, le département 
(le Seiiie-et-Marne relisait ()éputé 
au conseil des Cinq-Cents; mais ce 
ne fut qu''i la lin d'août 1790 que 
s'.îs amis Uorne et Pasloret réussi- 
rent à faire annuler le jugement 
rendu contre lui. Aussitôt aj)rès, il 
vint siéger îi l'Assemblée. Lors- 
qu'il alla prêter, selon l'usage , 
le serment de haine à la royauté, 



VAU 



VAU 



173 



tous les assislanis furent attentifs; 
Tun d'eux, au moment où il pro- 
nonçait la sinistre formule, lui 
ayant crié: « Plus haut! — Et 
vous, plus bas! » répondit Vaublanc 
sans se déconcerter. Sa conduite et 
ses discours, éclairés par une 
i;mère expérience, ne furent qu'une 
longue et vive opposition aux idées 
démagogiques et à l'administration 
corrompue du Directoire. Le club 
des Jacobins ayant entrepris de se 
reformer, il profita de celte occa- 
sion pour demander la dissolution 
de toutes les sociétés de ce genre, 
et l'obtint par un décret que sanc- 
tionna le Conseil des Anciens. — II 
dénonça le ministre de la marine 
comme accordant des subventions 
nu liépublicain des colonies, journai 
d'une démagogie etîrénée. — Le 
21 juillet 1797, il se prononça avec 
une extrême énergie contre ce qui 
restait encore des institutions révo- 
lutionnaires, et lit un éloquent ta- 
bleau de toutes les calamités que la 
révolution française avait décliaî- 
nées sur la France. Quelques jours 
aj)rés, il défendit les droits des Con- 
seils contre les empiétements du 
Directoire, et fut nommé membre 
de la commission des inspecteurs 
chargés d'opposer des mesures de 
résistance aux entreprises du pou- 
voir exécutif. Il eut une grande 
j)art aux résolutions malheureuse- 
ment irisuftisantes qui furent con- 
certées dans cet intérêt. — On voit 
aussi, par ses Mémoires, qu'il noua 
vers cette époque des négociations 
secrètes avec Carnot pour le ratta- 
cher îi la cause royaliste, et qu'elles 
échouèrent surtout |)ar la crainte 
qui obsédait ce général de ne pou- 
voir se faire pardonner son vote 
régicide. — Il en fallait moins sans 
doute pour que Vaublane fût com- 
pris dans la grande proscription du 



18 fructidor. C'était la quatrième 
dont il était atteint; il échappa par 
la fuite à la déportation qui le me- 
naçait, passa en Suisse, puis en Ita- 
lie, et ne reparut en France qu'après 
la révolution du 18 brumaire. — Il 
fut à cette époque élu membre du 
Corps législatif par le Sénat conser- 
vateur; il y remplit les fonctions 
de questeur. Le collège départe- 
mental de Seine-et-Marne le dési- 
gna comme candidat au Sénat. — 
Un liomme d'un caractère aussi for- 
tement trempé que Vaublane ne 
pouvait être négligé p^ le gouver- 
nement de Napoléon. Le 1" fé- 
vrier 1803, il fut nommé préfet du 
département de la Moselle, puis 
décoré du litre de comte et du 
grade de commandant de la Légion- 
(l'Honneur. Vaublane justifia ces 
faveurs par soîi zèle pour le régime 
impérial (1) et lit aimer son admi- 
nistration par la droiture qu'il y dé- 
ploya et par l'expérience intelli- 
gente dont tous ses actes furent 
empi'einls. Il fit l'épreuve de cet in- 
térêt dans une conjoncture critiqua 
de sa vie. Vers la fin de 1813, l'ar- 
mée de Mayence s'élant repliée à 
l'intérieur par suite du désastre de 
Leipzig, la ville de Me!z se trouva 
encombrée de soldais blessés et 
malades (2\ et ne larda pas ù de- 
venir un foyer d'infection. L'actif 
administrateur établit plusieurs hô- 
pitaux, les visita régulièrement plus 
d'une fois par jour, et ressentit 
bientôt les atteintes du fléau qu'il 
s^fjppliquait à conjurer. Il fut à 



(I) Mémoires du comte Miot. t. n, 
p. ±1\. 

{'!) Ces malheureux, dans l'excès de 
leurs soiilTry lires, dit Vimhlanr liii- 
iiiéinc, demandaient où était la Lou- 
iherie de Napuléon. i^/t'm., t. in, 
p. 168.) 



Il h 



VAU 



tor.te extrémité. La ville entière lui 
prodigua, à celte occasion, des té- 
uioigniiges de la plus honorable 
sympathie. Vaublanc recouvra la 
santé, et le gouvernement de la 
Restauration, dont il embrassa la 
cause avec ardeur, le mainiint dans 
ses fonctions. Le 27 décembre 181 i, 
Louis XVIil le créa grand-officier 
de la Légion d'honneur. Frappé, 
dès les premiers mois de 1815, d'un 
mouvement inaccoutumé parmi le 
régiment de; grenadiers de Tex- 
garde impériale qui tenait garnison 
dans la vilk de Metz, il crut devoir 
se rendre à Paris pour faire part de 
ses observations à l'abbé de Mon- 
tesquiou, alors ministre de l'inté- 
rieur; mais il n'obtint de lai et de 
Louis XVIII qu'une attention dis- 
traite, et ces utiles avis furent 
malheureusement négligés. — A la 
nouvelle du débarquement de Na- 
poléon, Vaublanc exhorta la garde 
nationale de Metz à demeurer fidèle 
au roi, et il prit, de concert avec 
le brave maréchal Oudinot, gou- 
verneur de, la division, toutes les 
mesures propres à retenir la popu- 
lation dans le devoir. La ville de 
Metz fut déclaré . en état de siège, 
et Icb habitants reçurent l'initation 
de s'approvisionner pour trois mois. 
On a prétendu que les dispositions 
de Vaublanc s'étaient modifiées à la 
suite du 20 mars, et qu'il avaitécrit 
à Garnol, ministre de l'intérieur, 
pour demander à être maintenu 
dans .-a |)réfeciure de la Moselle. 
Celle supposition a paru accrédi- 
tée j)ar une lellre de Carnot, que 
Vaublanc lui-même cite dans ses 
Mémoires, et où ce ministre lui fait 
entrevoir le relour prochain de la 
faveur impériale, dans l'espoir, 
ajoule-t-ii, que son dévouement à 
Napoléon " sera bientôt aussi pur, 
aussi entier qu'il 1 était pour les 



VAU 

Bourbons. » Mais cette lettre, bien 
que regrettable, ne saurait sembler 
suffisante pour autoriser une telle 
imputation. Ce qu'il y a de certain, 
c'est que les dispositions favorables 
de Carnot n'existaient point dans 
les hautes régions du pouvoir. Une 
note hostile à Vaublanc fut insérée 
dans le Moniteur^ et un aide de 
camp du ministre de la guerre par- 
tit pour Metz avec ordre de s'as- 
surer de sa personne. Informé à 
temps, Vaublanc sortit furtivement 
de la préfecture, monta sur un che- 
val tout sellé qu'on tenait à sa dis- 
position, et se rendit à Luxembourg, 
où il fut accueilli avec beaucoup 
d'égards par les chefs de l'armée 
autrichienne. Il partit ensuite pour 
Gand, où s'était retiré Louis XVIII. 
Vaublanc prédit à ce monarque 
qu'il serait de retour à Paris avant 
deux mois, et il lui remit plusieurs 
mémoires sur la situation intérieure 
de la France. Il rentra à sa suite, 
après la chute du gouvernement 
impérial, et fut nommé successive- 
ment conseiller d'Etat, puis préfet 
des Bouches-du-llhône. Vaublanc 
inaugura sou arrivée à Marseille 
par un acte de courage et dhuma- 
nilé. Cinq à six cents individus, si- 
gnalés comme bonapartistes ou ré- 
volutionnaires , (talent détenus 
dans les prisons, et l'autorité n'o- 
sait les metire en liberté, dans la 
crainte de les (exposer aux violen- 
ces populaires. Vaublanc prononça 
leur libération en présence des 
principaux fonctionnaires du dé- 
partement, et cette mesure, hardie 
dans les circonstances, s'accomplit 
sans le moindre désordre. Le nou- 
veau préfet se fit également remar- 
quer par l'énergie pleine de di- 
gnité avec laquelle il résista aux 
prétentions inconsidérées des trou- 
pes étrangères. Lorsque Louis XVllI 



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VAU 



175 



put rompre avec le ministère que le 
parti révolutionnaire lui avait im- 
posé, par rentremise des alliés, il 
appela (23 septembre), k la tête de 
son conseil, le duc de Richelieu 
avec le portefeuille des affaires 
étrangères, et confia celui de l'in- 
térieur au comte de Vaublanc. Ce 
choix, qui lui fut inspiré surtout 
par Monsieur, comte d'Artois, fit 
naître d'assez vives répulsions dans 
le parti constitutionnel, et M. de 
Richelieu (lonn;i, dit-on. Tordre de 
surseoir à l'expédition de la dépêche 
qui mandait à Paris le nouvel élu ; 
mais il était trop tard (1), et Vau- 
blanc , accouru sans perdre de 
teini)s, prit possession de son por- 
tefeuille. Des dissentiments très- 
vifs ne tardèrent pas à éclater au 
sein de ce cabinet , dont les vues 
politiques étaient loin d'être homo- 
gènes. Le comte de Vaublanc et le 
ducdeFelire, ministre de la guerre, 
marchaient ouvertement dans le 
sens de la Chambre des députés ; le 
duc de Richelieu, influencé par les 
insinuations de Pozzo dlBorgo et du 
parti constitutionnel, ne s'avançait 
qu'avec une extrême réserve sur un 
terrain qui lui était imparfaitement 
connu, et iM. Decazos commençait 
à pratiquer celte politique mobile 
et indécise qui ne cessa depuis lors 
de le rendre suspect au parti roya- 
liste. Le comte de Vaublanc fit 
preuve d'une grande activité dans 
son administration ; mais toutes les 
mesures dont il en marqua le cours 
n'exercèrent pas une influence éga- 
lement heureuse sur l'opinion pu- 
blique. Ou lui reprocha d'avoir 
réorganisé l'Institut sur des bases 
tout k fait arbitraires, pour en éloi- 



(1) Uislotre de la henlatiration, par 
un humiuc U'Etat, t. m, p. 13o. 



gner ceux de ses membres qui s'é- 
taient compromis dans les Cent- 
Jours par leur conduite ou leurs 
discours, et pour leur substituer des 
hommes plus connus par leur dé- 
vouement au gouvernement royal 
que parleurs titres scientifiques. Cet 
acte d'absolutisme n'empêcha pas 
que Vaublanc ne fût élu plus tard 
membre libre de l'Académie des 
beaux-arts, dont il avait exclu le 
conventionnel David. On lui fil éga- 
lement un grief d'avoir licencié 
l'Ecole polytechnique, dont les élè- 
ves, par la turbulence de leurs opi- 
nions politiques et l'indiscipline de 
leur conduite, donnaient de l'om- 
brage au gouvernement. Mais ceite 
mesure n'eut qu'un eifet tempo- 
raire : TEcole, licenciée le 13 avril 
1810, fut réorganisée le 4 septem- 
bre suivant. Le premier discours 
que Vaublanc prononça à la 
Chambre des déuutés eut pour ob- 
jet la défense du projet de loi sur la 
liberté iuiiividuelle; on y remarqua 
le passage suivant, qui excita de 
vifs applaudissements : « L'im- 
mense majorité de la France veut 
son roi... Ces acclamations sont 
universelles en France, » reprit l'o- 
rateur, « mais il se trouve une mi- 
norité factieuse, ennemie d'elle- 
même, qui ne. peutvivre queilansle 
trouble : c'est cette minorité si fai- 
ble, et pourtant si dangereuse, qu'il 
faut surveiller sans relûehe et com- 
primer par de fortes lois. » La cor- 
respondance politique de Vaublanc 
uvec les préfets était, en tout point, 
conforme à son langage. 11 ne ces- 
sait de leur prêcher l'action, ti 
Louis XVII 1 appelait son dévoue- 
ment un dévouement à perdre ha- 
lehic. Remarquons, loulelois, que 
l'esprit de réaction, dont Vaublanc 
se constituait ainsi l'apôtre le plus 
déclaré, fut exempt de toute animo- 



176 



VAU 



site personnelle, e.{ que, à la diffé- 
rence de quelques autres, il ne dés- 
honora par aucune passion haineuse 
ou vindicative l'ardeur de ses senti- 
ments royalistes. Lors de la discus- 
sion de la loi d'amnistie, il contri- 
bua à faire limiter le nombre des 
proscriptions et à préserver de la 
conflscation les biens des régicides 
et des fauteurs du 20 mars : modé- 
ration d'autant pluslouable,que le 
rétablissementde cette odieuse peine 
avait été un des premiers actes du 
pouvoir éphémère de Napoléon. 
«■ Après tant de révolutions faites 
si facilement depuis quarante ans.» 
écrivait-il quelques années plus 
tard, « nous devrions les regarder 
comme des jeux politiques où on 
est tantôt heureux, tanlùl malheu- 
reux, en parler froidement avec 
nos adversaires comme de chances 
de la vie humaine, el, après avoir 
été amis liilèles cl ennemis géné- 
reux, n'avoir de ressentiment que 
pour les crimes (1). ^> On a fait la 
r«îmarque que, pendant toute la du- 
rée de son administration, ce mi- 
nistre si ardemment noté comme 
réactionnaire par le parti libéral 
ne déplaça que vingt-deux préfets, 
proportion bien inférieure aux des- 
titutions que ce parti devait opérer 
(juinze ans plus tard dans le même 
ordre de fonctionnaires. Vaublanc 
fut moins heureux dans la suite de 
sa carrière législative, et ne con- 
serva de crédit sur la Chambre des 
députés que par l'appui de Mon- 
sieur, q'ji l'avait fait placer à la 
tête des gardes nationales de 
France, et à qui il communiquait 
tous les actes importants de son 
administriition. Ce fut à l'occasion 
d'une de ces luttes parlementaires 



(i) Mémoires, t. m, p. 207. 



VAU 

qu'il prononça ces paroles souvent 
répétées depuis : « Je sais fort 
bien que le gouvernement repré- 
sentatif n'a pas été inventé pour le 
repos des ministres. » Son élocu- 
culion, généralement ampoulée et 
dogmatique, manquait de précision 
et de netteté. Les débats qui s'é- 
levèrent au sujet de la loi électo- 
rale furent le prétexte ou l'occa- 
sion de sa disgrâce. A la suite d'un 
exposé de motifs assez embarrassé, 
Vaublanc présenta h la Chambre 
des députés un projet qui établis- 
sait deux degrés d'élection : les col- 
lèges cantonaux, composés de 
fonctionnaires publics et des 
soixante plus imposés, nommaient 
des candidats, parmi desquels choi- 
sissait définitivement le collège 
électoral du département, également 
formé des principaux fonctionnai- 
res publics, des soixante-dix plus 
forts contribuables, et d'un supplé- 
ment d'électeurs désignés par les 
collèges de canton parmi les ci- 
toyens payant 300 francs et plus 
de contributions directes. Ce pro- 
jet divisait les députés en cinq sé- 
ries déterminées par le sort, dont 
chacune cessait ses fonctions d'an- 
née en année. Malgré l'esprit mo- 
narchique qui respirait, pour ainsi 
dire, dans chacune de ses disposi- 
tioiis, la majorité de l'assemblée 
accorda peu de faveur h ce projet, 
que le nipporteur, M. de Villèle, 
battit en brèche sur tous les points ; 
il y substitua le renouvellement 
quinquennal el intégral, et des 
collèges il deux degrés avec des 
électeurs à 2.'5 francs. Son plan, 
beaucoup moins conven;ible à l'ad- 
ministration, mais infiniment plus 
fivorable à la grande propriété 
obtint une assez forte majorité à la 
chambre élective. Mais la Chambre 
des pairs vit dans l'œuvre du mi- 



VAL' 



VAL 



77 



uislère une violation formelle des 
droits consacrés par la Charte , et 
dans le système de la commission 
le dessein de constituer une sorte 
d'aristocratie au profit exclusif de 
la propriété, et repoussa Tune et 
l'autre proposition. Cependant, 
comme une loi d'élection était in- 
dispensable, M. dcVillèle fut invité 
parle ministère à proposer un nou- 
veau projet. Il se borna, dit-on, à 
demander que, pour le prochain 
renouvellement quinquennal, on fit 
usage des listes électorales qui a- 
vaicnt servi à la formation de la 
Chambre actuelle, et Vaublanc fut 
chargé de présenter cette proposi- 
tion; mais le côté droit se plaignit 
vivement qu'îiucune précaution n'y 
eût été spécifiée contre le renouvel- 
lement partiel de l'Assemblée jus- 
qu'à la prochaine session. M. de 
Viiléle, rapporteur du nouveau pro- 
jet, combla celte lacune, qui n'était 
pis saiiS imporlame dans l'état 
d'antagonisme où se trouvaient la 
Chambre et le ministère. Il proposa 
par forme d'amendement de décla- 
rer que les collèges électoraux ne 
pourraient être appelée à aucune 
autre élection qu'à celles qui se- 
raient nécessitées par une disso- 
lution de la Chambre. Cet amen- 
dement, qui excluait le renouvel- 
lement partiel f l (piinquennal, fut 
repoussé p;jr M. Dtc;izes connue 
inconstitutionnel; mais il fut, au 
grand étounemeni de la Chambre, 
appuyé par Vaublanc, et prévalut 
à une très-forte majorité. Celle dé- 
fection éclatante aigrit encore les 
dissentiments qui existaient depuis 
longtemps entre Vaublanc et quel- 
ques-uns de ses collègues, et qui 
avaient fini par dégénérer eu hos- 
tilités déclarées. Il quitta le minis- 
tère le 7 mai 4 81 G avec M. de 
Barbé-Marbois, dont la retraite 

LXXXV 



avait, dit-on, été demandée parM. le 
comte d'Artois comme une com- 
pensation à ce sacrifice, et fut 
remplacé par M. Laine. Il reçut le 
titre de ministre d'Etat et celui de 
membre du conseil privé. Vaublanc 
ne reparut plus qu'en <820 à la 
Chambre, où il fut envoyé par le 
collège départemental du Calvados, 
à la suite des modifications qu'a- 
vait subies la loi électorale. Il ne 
cessa de siéger à l'extrême droite, 
de défendre, par ses discours et ses 
votes, les principes monarchiques, 
et de combattre le côté gauche 
comme en état d'hostilité perma- 
nente contre la royauté. A la ses- 
sion de 1821, il vota pour les six 
douzièmes provisoires, et repoussa 
vivement l'insinuation de Stanislas 
de Girardiu, tendant à faire consi- 
dérer l'offre du château de Cham- 
bord au duc de Bordeaux comme 
un témoignage officiel sollicité par 
les agents du gouvernement. A 
propos de la discussion de la loi 
sur les donataires, il insista pour 
que l'on songeât à indemniser les 
émigrés, et rappela la proposition 
formulée en 1814, â ce sujet, par 
le maréchal Macdonald. Il fit re- 
jeter aussi une réduction de 20,000 
francs demandée par la commission 
du budget sur les encouragements 
destinés aux lettres et aux arts. Le 
20 jijiii 1821, il lit un rapport, au 
nom d'une commission spéciale, 
sur la prorogation de la censiire 
des joiu'uaux, qu'il combattit 
cdunne inconstitutionnelle et arbi- 
traire, et conclut contre le projet, 
qui fut néanmoins adoplé. A la 
session de i822, il fut élu l'un des 
vice-présidents de la Chambre, et 
oblint le même honneur dans la 
plupart des sessions suivantes, il 
fut encore nommé rapporteur du 
|)rojet de loi sur la |)rorogalion de 

12 



178 



VAU 



la censure, mais ce projet fut retiré 
par le ministère Villèle, peu de 
jours après son installa ion. Lors 
de la discussion de la loi des doua- 
nes, qui eut lieu à la session sui- 
vanie, Vaublanc prit la parole avec 
chaleur dans l'intérêt de la pros- 
périté coloniale, vrai moyen, dit-il, 
d'avoir une marine bonne ei impo- 
sante, et insista pour la diminution 
des droits imposés aux sucres des 
colonies. A l'exemple de quelques- 
uns de ses collègues, il combattit 
la proposition de traduire à la 
barre de la Chambre le procureur- 
général Mangin, pour ses accusa- 
lions prétendues calomnieuses 
contre plusieurs députés du côté 
gauche, accusations dont la réalité 
n'a été que ti op bien établie depuis. 
L'année d'après, à propos du bud- 
get des douanes, Vaublanc attaqua 
assez vivement le système d'admi- 
nistration agricole, commercial et 
industriel du ministère, et profita 
de cette occasion pour demander 
l'établissement d'un entrepôt dans 
les Antilles françaises. Le 14 mars 
1823, il déposa une proposition tt^n- 
danl à faire nommer par la cham- 
bre un comité spécial chargé d'exa- 
miner l'état du commerce et de 
l'industrie, etd'en faire un rapport. 
Cette propositionne fuipas.idmise ; 
mais les idées que Vaublanc déve- 
loppa \ï cette occasion obtinrent une 
certaine faveur et ne furent pas 
sans influence sur la création pos- 
térieure du conseil du commerce et 
des manufactures. Aux élections 
générales de <824, Vaublanc fut 
réélu par le collège d. -parlementai 
du Calvados : il parla dans cette 
session pu faveur du projet de loi 
sur la seplennaliié, et soutint que 
celle mesure était cgalemenl favora- 
ble aux libertés publiques el à l'au- 
loritéroyalc. L'avénementde Char- 



VAU 

les X n'apporta aucun changement 
notable dans sa situation politique. 
11 fut rapporteur di projet de loi sur 
la liste civile de ce prince, et se 
prêta volontiers à l'inspiration con- 
ciliante qui porta le nouveau roi à 
y assurer par des dispositions spé- 
ciales une position de fortune in- 
commutable au duc d'Orléans el à 
sa famille. Vaublanc pril part, en 
qualité de commissaire du roi, à la 
discussion de la loi sur l'indemnité 
des émigrés. On le vit avec inlérêt, 
dans celte ciiconstance, s'unir à un 
député de la gauche, M. Basterrèche, 
pour glorifier le courage civil, vertu 
bien autrement rare et estimable 
que la valeur militaire, cet objet 
presque exclusif des.hommages de 
la multitude. Dans la discussion du 
budget de 1827, il répondit k B. 
Constant, qui réclamait l'inamovi- 
bilité pour le conseil d'Etat, que si 
ce principe était admis, la respon- 
sabilité ministérielle ne serait plus 
qu'un vain mot, qu^î les conseillers 
d'Elal se croiraient à l'abri de la 
direction des ministres, et que ceux- 
ci ne pourraient être raisonnable- 
ment engajîés par leurs avis. Le re- 
trait du projet de loi sur la police 
de la presse ayant donné lieu à la 
proposition La Boëssière, dont l'ob- 
jet était de veiller k ce que l'hon- 
neur de la Chambre ne fût pas at- 
taqué impunément , il fut noinmé 
rapporteur de celte malencontreuse 
proposition et membre de la com- 
mission qui en devint le produit; 
mais son maiidaf, terminé par la 
dissolution de la Chambre en 1827, 
ne fut pas renouvelé. Le comte de 
Vaublanc avait perdu de son crédit 
auprès de Charles X, durant l'ad- 
ministraliou de M. de Villele. Ce 
ministre, avec leqm l il était de- 
puis longtemps en opposition ou- 
verte, avait obtenu du roi la suppres- 



VAU 



VAL' 



179 



sion des libres entrées dont jouissait 
Vaublanc, ainsi que quelques autres 
conseillers intimes. Maigre celte 
apparente détaveur, le bruit courut 
plusieurs fois de son retour aux af- 
faires, où les exhortations du prince 
deTalleyraiid, dit-on, inclinaient à 
le porter. On prétendit queCharlesX 
lui-même en témoigna plus d'une 
fois l'intention, et que, au milieu des 
embarras qui l'assaillaient, il re- 
gretta souvent que !e système élec- 
toral de Vaublanc n'eût pas été 
adopté. Nés avec la Restauration et 
grossis dans son cours, ces embar- 
ras avaient sollicité dès longtemps 
la prévoyance politique de l'ancien 
ministre. « Depuis sept ans, disait- 
il en 1822 «le gouvernement n'a 
travaillé qu'à s'affaiblir, et c'est 
une vérité incontestable, que tous 
les gouvernements faibles doivent 
périr.» Quelques mois avant les or- 
donnances de juillet 1 830, Vaublanc 
avait adressé à Charles X, par l'en- 
tremise de M. deChabrol, ministre de 
la marine, un mémoire où se trou- 
vaient indiquées diverses mesures 
propres^ détourner la crise qu'il ap- 
préhendait. Les plus imj)ortantes 
consistaient en une convoi ation ex- 
traordinaire des. principales notabi- 
lités de la France pour délibérer sur 
les conjonctures actuelles, et l'éta- 
blissement du gouvernement dans 
une ville forte du Noi d, où l'on eût 
attendu que Texallation des esprits 
de la capitale vint a se calmer. Tout 
porte îi croire que ce mémoire ne fut 
pas remis au roi. H est douteux, au 
surplus, que les mesures proposées 
par Vaublanc eussent réussi à con- 
jurer les périls qui menaçaient la 
monarchie, et dans lesquels, on doit 
le reconnaître, il cniraii encore plus 
de malentendu cl d'inexpérience 
politique que d'hostilité décidée. 
Vaublanc fut rendu momentanément 



à la vie publique par une des ordon- 
nances du 25 juillet, qui l'appelait 
à participer aux délibérations du 
Conseil d'État avec MM. Franchet, 
Delaveau, Forbin desIssarts,Castel- 
bajac et plusieurs autres royalistes, 
que l'ardeur de leurs opinions en 
avait fait écarter précédemment. 
11 ne fut point d'ailleurs dans la con- 
fidence du coup d'Etat projeté, 
et ne devina l'emploi de mesures 
extraordinaires qu'à la physiono- 
mie préoccupée de Charles X , 
qu'il vit à Saint -Cloud quelques 
instants avant radoi)tion défini- 
tive de cette grave détermination. 
La révolution de 1830 devint pour 
le comte de Vaublanc le signal 
d'une retraite absolue. Mais cette 
retraite fut laborieuse, comme l'a- 
vait été la vie entière de cet homme 
d'Etat. Malgré ses infirmités , qui 
croissaient avec l'Age, il en consa- 
cra les loisirs à d'utiles études sur 
des questions d'économie politique 
et d'administration. Ce fut ainsi 
qu'il publia, en 1833, un Essai sur 
V instruction et l'éducation cVuu 
prince au dix-huitième siùcle, ou- 
vrage écrit pour Mgr le duc de Bor- 
deaux, plein de vues estimables et 
de considérations judicieuses, et 
plusieurs autres opuscules poli- 
tiques. Vaublanc chercha de nobles 
délassements dans l'art de la pein- 
ture, qu'il cullivail non sans succès, 
et se livra avec ardeur à !-on goût 
passionné pour l'équilalion, exer- 
cice auquel il n'avait jamais re- 
noncé , même pendant la courte 
durée de sa carrière ministérielle. 11 
donna également l'essor à son pen- 
chant inné pour la poésie, et fil 
paraître successivement le Dernier 
des rjsnrs (181U-30>, épopée où le 
mérite d'une noble conception est 
rehaussé parune versification pure, 
animée, abondante en images ; el 



180 



VAU 



VAQ 



des tragédies dont les principales 
ont pour titre : Soliman II, Attila, 
Aristomène, etc. Ces essais drama- 
tiques, qui présentent des qualités 
analogues au poème épique dont 
nous venons de paiier, ont été 
^ recueillis en 1839 en un volume 
in-8°, tiré seulement à 200 exem- 
plaires. En 1833, Vaublanc publia 
des Mémoires sur la Révolution de 
France (Paris, A volumes in-8°), et 
en 1838, deux volumes de Souvenirs 
dans lesquels il reproduisit un 
grand nombre de faits et d'aperçus 
empruntés à la j)rcmièr(î de ces 
publications. Le comte de Vaublanc 
est tout entier dans ces deux ou- 
vrages, où, à travers un sentiment 
exagéré de personnalité, on distin- 
gue des vues hautes et utiles, des 
particularités intéressantes et bien 
observées, et quelques vérités po- 
litiques fortementexprimées. Parmi 
b'S sentences qu'ilsrenferment, nous 
citerons la suivante, qui résume avec 
autant de fidélité que de concision la 
tactique trop constasite des moder- 
nes pai lis : « Tout l'art des lactieiix 
consiste à se faire un droit puissant 
de toutes les concessions qu'on leur 
accorde, et leur logique consiste à 
regarder le refus de nouvelles con- 
cessions comme une atteinte cri- 
minelle portée aux premières (1). » 
Bien que le système gouvernemen- 
tal de l'auteur se résume, en der- 
nière analyse, à un emploi intelli- 
gent mais inflexible de la force, il 
faut reconnaître que cette politi- 
que, vulg.jire en apparence, s'en- 
noblit par les développemerits qu'il 
lui prête, et (jue, d^ns sa pensée, 
l'énergie du pouvoir n'a aucun des 
caractères de celte compression à 
la fois violente et artilicieuse qui 



(1) MémoircSy t. iv, p. 169. 



humilie les peuples sans les sou- 
mettre , etqui ne préserve l'ordre ma- 
tériel qu'auxdépensdel'ordre moral. 
Vaublanc se montre favorable en 
toute circonstance à la liberté de la 
presse, qu'il regarde comme entrée 
dans nos habitudes et dans nos 
mœurs, et ne cesse de recomman- 
der la modération et la tolérance 
envers les pariis même dont il veut 
qu'on réprime avec vigueur les en- 
treprises ou les écarts: dispositions 
qu'on ne saurait trop honorer chez 
un homme que l'animosité contem- 
poraine s'est plue à signaler comme 
un partisan outré du pouvoir ab- 
solu, et dont la qualité la plus 
incontestable fut un grand courage 
personnel, accompagne d'une foi 
opiniâli'c et souvent excessive dans 
les idées et les impressions qui lui 
étaient propres. Le comte de Vau- 
blanc mourut à Paris, presqu'eu- 
tièremenl aveugle, le 21 août 1845, 
dans sa quatre-vingt-dixième an- 
née, sans laisser aucune fortune. 
De son mariage avec Mlle de Fon- 
tanelle, il n'avait eu qu'une tille, 
mariée en premières noces ii 
M. Segond, officier du génie dis- 
tingué, qui pirit au siège de Sara- 
gosse. Un tils unique, qu'il avait 
laissé, succéda plus tard au nom et 
aux titres de son grand-père; mais 
il ne lui survécut quequelques mois. 
La veuve de ce militaire a épousé 
en secondes noces M . Potier, gentil- 
homme anglais, dontia famille s'est 
fait honorablement remarquer dans 
l'Église et dans les lettres. A. B-le. 

VAUBLANC (JEAN-BAPflSTE-BKR- 

NAiw) VIÉNOT, chevalier de), frère 
du précédent, naquit à Saint-Do- 
min;-'ue le < 7 septembre 17G1. Il 
fut élevé à l'École militaire de Paris 
et retourna sous les tropiques, où 
il fit, à seize ans, sa première cam- 
pagne. 11 prit part à la guerre de 






VAU 

l'Indépendance, et reçut du gou- 
vernement américain des conces- 
sions territoriales en reconnais- 
sance de son concours. Il revint en 
France en 1793, fut nommé adju- 
dant généra! par Picliegru, et fit 
partie, en cette qualité, de l'armée 
du Rhin. Napoléon lui conféra le 
grade de général de brigade. Lors 
(le la création des inspecteurs aux 
revues, le duc de Feltre le proposa 
au gouvernement pour remplir ces 
fonctions, et ce choix fut justifié 
par l'intégrllé sévère et la remar- 
quable activité que Vaublanc dé- 
ploya dans leur exercice. Il fut 
employé, en 1808, dans la guerre 
d'Espagne et de Portugal, et ren- 
dit, à l'aide de ces qualités pré- 
cieuses, de grands services h l'ar- 
mée française et aux populations. 
En 1812, Vaublanc fut appelé à 
faire partie de l'expédition de Rus- 
sie, et se mit en route sans tenir 
compte des instances de sa famille 
et des exhortations du maréchal 
Kerlhier, qui le pressaient vivement 
de prendre quelques semaines de 
repos. Il organisa avec zèle la 
vaste administration qu'il était 
appelé à diriger. Vaublanc pénétra 
dans Moscou à la suite des victoires 
de la grande armée; mais le succès 
de nos armes nelui faisaient pas il- 
lusion sur le caractère aventureux 
de celle gigantesque expédition : 
« Quelle serait ma folie d'être venu 
jusqu'ici, écrivait-il en France, si 
les motifs les plus légitimes ne m'y 
avaient conduit! » Quelques ta- 
bleaux précieux qui ornaient son 
salon, sauvés de l'Incendie de celle 
capiiale, restèrent quelques jours 
après ensevelis sous les neiges, et 
cette désastreuse rdraile anéantit 
aussi les matériaux d'un grand 
ouvrage où Vaublanc avait déposé 
les fruits de sa longue expérience 



VAU 



181 



dans l'administration militaire. 
Mais elle devait lui couler plus 
encore. Parvenu aux portes de 
Wilna à travers mille périls et des 
souffrances infinies, Vaublanc suc- 
comba le 11) décembre 1812, ayant 
partagé, dit un biographe, les en- 
treprises et les désastres de l'Em- 
pire, mais jamais sa gloire ni son 
opulence. Il laissa plusieurs en- 
fants; l'un d'eux écrivain distin- 
gué, auteur de la France au temps 
des Croisades (Paris, 1844-49, 4 v. 
in-S"), après avoir été auditeur au 
conseil d'État pendant la Reslau- 
ration, occupe aujourd'hui le posle 
de grand-maître de la maison do 
S. M. la Reine de Bavière. A. Bée. 
VAUBRIÈRES (de), écrivain 
du xvii'' siècle, que nous ne trou- 
vons mentionné dans aucun de nos 
dictionnaires historiques, fut d'a- 
bord professeur à l'université de 
Ileidelberg, et ensuite maitre de 
mathématiques des pages de Jean- 
Isidore, cardinal de Bavière, évê- 
que-prince de Liège. Il occupait 
cet em|)loi lors de la publication 
de son premier ouvrage, intitulé : 
Principes d'cdiualion pour la no- 
blesse, concernant les bonnes mœurs 
et la reliQion, etc., Liège, B. Co- 
lette, 1751, petit in-8 dédié à 
Messeigneurs les trois États du pays 
de Liège et comté de Looz. A la fin 
du vol., qui a près de (00 |)aQ:es 
et qui n'est guère qu'une compi- 
lalion, l'auteur dit : « Je me borne 
pour le présent aux matières que 
je viens de traiter... Je suis bien 
aise de pressentir le goût du pu- 
blic. Si ces prémices de mon tra- 
vail n'ont pas le bonheur de lui 
plaire, je respecterai son jugement 
et me tairai : s il enjuge autrement, 
je me disposerai à produire un se- 
cond ouvrage dans lequel je dé- 
velopperai le Troisième objet de 



\S2 



VAU 



l'édtLcation de la jeunesse, qui est 
l'étude des sciences, etc. » 11 paraît 
que le livre eut un certain succès, 
puisque, en 1761, il en parut, aussi 
à Liège, une nouvelle édition en 
3 vol. in-8°, dans laquelle de Yau- 
brières développa sans doute son 
troisième objet. On a encore 
de lui : Dissertation succincte et 
méthodique sur lepoëme dramatique , 
concernant la tragédie et la comédie, 
où l'on fait pré.céd4',r le poëme épi- 
que et succéder différents autres 
(lenres de poésie qui ont rapport au 
drame. Nuremberg, J.-A. l.okner: 
17C7, 2 vol. in-8^ Pour une dis- 
sertation succincte, deux vol. de 
ce format, c'est beaucoup. Au reste, 
nous ne connaissons celte produc- 
tion que par la citation qu'en fait 
la France liltér. de M. Quérard; 
mais il ne nous semble pas que de 
Vaubrières ait été très-capable de 
parler pertinemment d'aucune es- 
pèce de poésie, à en juger du 
moins par une pièce de sa façon 
insérée dans ses Principes d'éduca- 
tion et qui a pour litre : Le Paga- 
nisme tourné en ridicule. Elle se 
compose de treize quairains, dont 
les deux suivants donneront une 
idée : 

Voici lei dieux veotez (sic) que cUtz vous ou 

révère, 
L'ÏDcet'.ueux Jupiter; un dieu Mars adultère; 
L'iofàme dieu l'riape: un Ncptiinfe masson ; 
Une Diaoe accoucheuse; uu Vukain forgeron; 

Un dieu nacchut yvrogoe , Apollon musicien; 
Eftculape »on fiU et fameux utodccin; 
Une Venu» impudique; un Mercure voleur, 
Sont pour voua lea objets d'une t< ndre ferveur. 

Quand on mettrait sur le compte 
du proie liégeois les fautes contre 
la mesure, et quand on supposerait 
qu'il y avait dans la copie l'inces- 
tueux Jupin, Diane t' accoucheuse, 
l impudique V<^ni/«, etc., les vers, pour 
en être moins irréguliers, en vau- 



VAU 

draient-ils beaucoup mieux? Nous 
ne pouvons dire en quelle année 
mourut de Vaubrières. B — l — u. 
VAUDCÏLVMP (Jeanne), l'An- 
tigone, ou, pour revenir de la poésie 
à la simple vérité, la Xantippede 
Delille, avait pour père un musi- 
cien de salon de la petite ville 
de Saint-Dié, en Lorraine; lequel, 
chargé de famille et courant le ca- 
chet, n'avait pas plus le temps que 
la ferme voionlé d'exercer une 
stricte surveillance sur ses filles. 
Jeanne, son aînée (qui dut nalire , 
de 1765 h 1767), apprit un peu, très- 
l)eu de musique; mais bientôt, 
trouvant sa ville natale un théâtre 
trop étroit pour son humeur aven- 
tureuse , elle prit son vol vers 
cette capitale que la renommée 
lui présentait comme un Eldorado 
où chaque jour il pleuvait des 
quadruples, des louis et des écus 
autour de la beauté nécessiteuse 
que sa bonne étoile amène en 
ces parages. Son entrée dans la 
brillante et bruyante cité ne fut pas 
très-triomphale, elle n'y trouva 
pas la moindre place à demeure ; 
la pluie métallique ne ruisselait 
pas pour elle, bien qu'elle se tînt 
sous la gouttière et bien qu'elle 
cùl à celte époque quelque chose 
du physique de son emploi ; si bien 
que, faute de mieux, Danaé tou- 
jours expectante, la voiUt réduite à 
prendre au bras la modeste guitare, 
et plus modeste encore en sa pa- 
rure, à courir les rues et places de 
Paris, éveillant de ses chants les 
échos d'alentour, brodant de pi- 
rouettes et gambades ses roulades, 
cl alerte à ramasser la menue mon- 
naie qu'on lançait des fenêtres ou 
que lui jetaient les passants (1). 



CI) L'on nous a même dit, mais nous 



VAU 

Elle se livrait à ce triple exer- 
cice un jour de tiède soleil et 
de quasi-printemps, entre la co- 
lonnade du Louvre et la façade de 
Saint-Germain-l'Auxerrois, quand 
Delille vint à passer. C'était en 
automne, cependant, en l'au- 
tomne de 1786, et peu de temps 
s'était écoulé depuis qu'il était re- 
venu de Conslantinople , où Ton 
sait que l'avait emmené l'ambas- 
sadeur, comte de Clioiseul-Gou- 
fier. Il avait encore la tète pleine 
des fantaisies et des réalités de 
l'Orient, des houris et des aimées. 
L'architecture byzantine de l'église 
ne fut donc pas ce qui lui fit 
ralentir le pas, ni même, bien 
que la chanteuse eût une assez 
jolie voix, le timbre de sa voix tt 
la pureté de sa méthode : il s'ar- 
rêta comme nous nous ariêterioiis 
à Séville devant des castaiiuettes 
ou des tambours de basque, et 
s'arrêta plus longtemps; la siiene 
l'eût peu touché, peut-être, la 
bayadère l'affola; la célérité des 
enirechals en harmonie avec des 
traits mutins plutôt que beaux, 
avec une physionomie provoquante 
et décidée, qui promettait, le fit 
mordre à l'hameçon. Bref, le leu- 
demain, mademoiselle Vaudchamp 
venait, franchissant le seuil du 
Collège de France, achever \i loi- 



n'oserioiis lo garantir, que ce n'est pas 
il la daiiso pure et simple a la danse 
clior.'giaphiqiie qu'ellf se hvrait ainsi 
sur la place, niiiis bien a la danse du 
paillasse, au saul de carpe, a la marche 
sur les mains, et h toiilos les contor- 
sions de rc(piilit>iiste. Kt l'on appuyait 
le faitd'iu) n:ot (pron lui l'ait luonoiicer 
en passant sur la i)l;:c(' Saint-(u'rmain- 
l'Auxi'truis: « Cha(|ue fois que je revois 
cette coldnnadt', ce p;)rlail, vdilà mon 
eieur qui lait, comiui' autrefois mes 
iambes, le saul de carpe. » 



VAU 



183 



sir près de racadémicien la con- 
versation ébauchée la veille au 
soir. Elle se renoua, cette con- 
versation, avant la semaine écou- 
lée. On vit encore revenir l'infa- 
tigable interlocutrice quelques 
jours après, et on ne la vit plus res- 
sortir que de loin à loin et comme 
de chez elle. Elle avait, en ce peu 
de temps, conquis au Collège le 
droit de cité : le poêle l'avait fait 
consentir (traduction libre, mais 
exacte: elle avait fait consentir le 
poète) à la prendre pour ;^êrer sa 
maison. On demandera : Qu'est-ce 
que c'était, en ce temps-lk, que la 
maison d'un poète? Voici la ré- 
ponse • Sans être fermier général, 
Delille, avant la révolution, était 
fort bien rente, assez du moins 
pour vivre et faire vivre toute 
femme qui ne serait pas trop 
dépensière : il unissait aux émolu- 
ments de sa chaire ses jetons de 
l'Académi ' et ses rentes comme 
titulaire de l'abbaye de Saint-Sé- 
vérin, qu'il devait à la délicate in- 
tervention du con.le d'Artois. Ici 
peut-être nouvelle question : 
tt Comment l'abbé de Saint- Sé- 
verin, puisque c'est à cette ap- 
pelliiion que répondait le traduc- 
teur des Géorgiques, eut-il l'audace 
d'introniser en son logis une ména- 
gère d'âge si peu canonique, sausap- 
|)rèhenderles censures de sou évo- 
que? » C'est d'abord que les évè- 
ques alors se (hoijuaicnl peu ûeb 
ptM;;cadilles d'un brillant bénéficier, 
bien en cour et du reste bien pen- 
sant; c'est ensuite que, tout abbé 
di Saint-Sèveriu que fiil Delisle, 
il n'avait jamais dit la messe et ne 
s'était môme pas vu conférer le 
moindre des quatre mineurs. Le 
se.andale donc n'était pas très-effréné 
pour le siècle des Louis XV et ties 
Catherine 11; et nulle anecdote du 



W4 



VAU 



VAU 



temps (Laharpe ou Grinim n'eût pas 
manqué d'en embellir sa correspon- 
dance) n'indique que qui que ce soit 
ait vu pour lors une excentricité 
blâmable dans le caprice du Virgile 
moderne. Ce caprice dura, et c'est 
parce que, passant à l'état chroni- 
que, il influa notablement sur l'illus- 
tre écrivain, que donner place dans 
la Biographie universelle a celle qui 
l'inspira n'est pas du luxe. L'édi- 
teur de ce vaste répertoire des 
célébrités de tout genre comptait 
bien lui consacrer un article, té- 
moin le renvoi par lequel il l'an- 
nonce plus que suffisamment (t. 
Lxxxiv, p. 177). Il savait que Pro- 
cope aurait manqué la physionomie 
de Justinien, s'il n'eût gardé un 
coin du tableau pour y loger Théo- 
dora. Remplissant aujourd'hui la 
tâche pour laquelle il était mieux 
renseigné que nous, nous tâche- 
rons, en revanche, d'être plus com- 
préhensif et moins acerbe que, cer- 
tes, il ne l'eût été, sans toutefois 
reculer devant le devoir de relater 
les faits. 

Delille n'est pas remarquable 
seulement par la perfection de 
quelques-uns de ses ouvrages, et 
principalement du premier, il l'est 
aussi par la célérité de la produc- 
tion, et, quelque vrai qu'il soit de 
dire que ce ne sont pas les gros ba- 
gages qui font aller un poêle à la 
postérité, il n'en est pas moins cer- 
tain que la fécondité de la veine poé- 
Ktique, pour peu qu'elle n'aboutisse 
^■asà l'insignilianceou au ridicule, 
"^oute a l'idée que l'on se fait de 
^crivain. Voltaire, si Ton suppri- 
jyait quinze des seize volumes de 
ij^'Oésies qu'où lui doit, ne serait pas 
qV^oltaire. b?i même Delille ; mais 
Delille, au nv^meDi où nous som- 
mes, ne se doutait pas encore de sa 
force productive. Soii conviction 



que c*èst moins la quantité que la 
qualité que l'on cote au Parnasse, 
soit invincible amour du « niente 
far, » (car tout vierge qu'il fût des 
quatre mineurs, il avait ceci des 
abbés de l'ancien régime qu'il pré- 
férait à tout le repos, et aurait vo- 
lontiers, comme Lafuntaine, fait 
deux parts de son temps 

. . . Dont il soûlait passer 
J/une k dormir, et l'auire k ue rien faire.) 

il n'avait encore fait suivre sa tra- 
duction de l'Hésiode romain que des 
Jardins ou l'art d'embellir les pay- 
sages (1780), et, se reposant avec 
un calme tout philosophique sur ses 
lauriers, il attendait sans impatience 
l'heure de l'inspiration. Tout au 
plus, l'idée d'un troisième poëme se 
dessinait-elle vaguement en son 
cerveau. L'intérêt qu'y prit ou fei- 
gnit d'y prendre son Egérie stimula 
son indolence et fit sortir un chant, 
deux chants, etc., des limbes où 
sans elle ils fussent restés long- 
temps encore ensevelis. Lui-môme 
l'a dit beaucoup plus tard dans 
cette épîlre charmante en tête du 
poëme de V Imagination où, con- 
templant sa divinité au travers du 
prisme, il s'écrie : 

Le sujet t'avait plu, ma muse l'embrassa 
Et cet ouvrage commença 
(Que cette époqu'i m'inlércsse! ) 
Le jour même oii pour toi commença ma ten- 
dresse 
(le jour, un seul regard siffit pour m'eiiUammer. 
r,ar te moutrer c'est plaire, et le voir c'est l'ai- 
mer. 

Toutefois, nous devons, en chrono- 
logisle fidèle, distinguer les époques 
et ne pas plus brusquer le narré 
des événements que Delille ne 
brusque la Muse. « Ce poiîme,;) dit- 
il lui-même en tête de la préface de 
\ Imagination , « a été commencé 
dans l'année 1785 et fini en 1704. » 



VAU 



VAU 



185 



C'est bien le cas de s'écrier que 
l'auteur se montra stricte observa- 
teur du précepte de Boileau, 

Hàtez-Tous lentement. . . 

plus que des incitations de la nym- 
phe qui l'inspirait, et, comme un 
laps de temps plus considérable en- 
core sépare 1794 du millésime delà 
publication, on peut ajouter qu'il 
observa de même, disons mieux, 
qu'il outrepassa celui d'Horace, 

. . .Nonumque prematur in annum. 

« L'intervalle de ces deux dates, » 
écrit ensuite le poète, parlant tou- 
jours de 1785 et 94 « a été maïqué 
par de grands événements. » Ainsi 
que l'état poliîique de la France, la 
vie intérieure de Delille avait subi 
des révolutions. Dès 1789 et 90, les 
sourds rugissements de l'orage effa- 
rouchèrent les Muses, à bien plus 
juste titre encore la Muse inoffen- 
sive et tendre du poète, pour qui la 
gratitude était le plus doux des de- 
voirs; puis vint le temps où, cha 
que jour, grondant plus effrayante, 
la foudre Huit par tomber, non une 
fois, mais cent, mais mille, laissant 
partout, en signe de son passage, 
des traces de sang et des ruines. A 
moin.-, d'avoir le robur et œs tri- 
plex que mentionne et que ne s:î 
vante |)as do posséder le lyrique 
latin, il était diflicile d'élucubrer 
des rhinls didactiques au milieu 
de semblable tourmi-ntc. D'ailleurs, 
il en viul a ne pas être sans 
courir lui-même «fuelqucs ris- 
ques. Déjà il avait dû comparaître 
devant le tribunal révolutionnaiie, 
et il n'avait, dit-on, dû son salui 
qu'à la saillie d'un citoyen com- 
pagnon maçon. Le refus qu'il avait 
fait d'un hymne pour la fêle de 
l'Llre suprême, imaginée par Ko- 
bi'spierre, devait sembler au fa- 



rouche dictateur un crime de lèse- 
nation. Le dithyrambe « sur l'im- 
mortalité de l'âme, » qui vint en- 
suite , loin de raccommoder les 
choses, était de l'huile sur le feu. 
A vrai dire, rien alors ne retenait 
Delille à Paris : le Collège de France 
n'existait plus, même de nom; 
l'Académie française avait été ba- 
layée comme tout le reste. De cette 
société parisienne exquise, polie, 
qui donnait jadis le ton à l'Eu- 
rope , pas une trace n'était res- 
tée ou n'eût osé se produire. Les 
fonds, d'ailleurs, allaient baissant, 
l'abbaye de Sainl-Séverin était à 
l'état de mythe, et, dussent les 
combinaisons de Vérone être plus 
heureuses que celles de Coblentz, il 
fallait en attendant vivre économi- 
quen;ent. En cette extrémité donc, 
ce fut un bon conseil donné à l'ex- 
hénélicierparrex-sauteuse, qui, de 
jour en jour, s'était rendue plus in- 
dispensable, que celui d'aller cher- 
cher un asile en de lointaines et 
paisibles contrées , au fond des 
vallées ou sur le versant de monta- 
gnes peu fécondes en clubs, à portée 
des ombrages où le poète pût rêver 
sans entendre les aboyeurs de Fou- 
quier-Tinville. Il eût été naturel 
que le poète d'Aigueperse 5ongeât 
à la verte Linr.agne, à l'Auvergne, 
sa pittoresque et agreste patrie. ..Il 
y songea peiit-êlre; mais s'il pro- 
posa, sa conseillère disposa. Par- 
tant de deux points «pii, plus que 
jamais étaieiulabase de sa conduite, 
ne pas le quitter et ne pas se laisser 
quitliT, elle le détermina (et lui lit 
croire qu'il se déterminait de son 
chef, et presque en depil d'elle) pour 
les Vos-<'s, et dans les Vosges, pour 
Saint-Dié, et dans Sainl-Dié, pour 
la maison qu'habitaient encore sa 
mère ei ses sœuis. C'était ajouter à 
ses autres liens celui de la recoîi- 



186 



VAU 



naissance; c'était, de son obscure 
et besoigneuse famille, faire en 
quelque sorte la famille du poète ; 
c'était se créer des panégyristes et 
des appuis en ca.s de besoin. Mais 
il faut l'avouer, ce besoin ne devait 
jamais venir. Au bout d'un an ainsi 
passé loin des agitations, au grnd 
profll et de Thomme et du poëte, 
car c'est alors non- seulement qu'il 
teiMiiiua if huiiième chant de Y Ima- 
gination, mais qu'il se pénétra du 
sujet et (lu plan de la Pilié, l'ange 
de Saiut-Dié fut décidément l'irtem- 
plaçable et l'inséparable. Elle fut 
présente à toules les phases du pè- 
lerinage de Child-IIarold. Quand 
de la Lorraine il passa en Suisse, 
elle l'accompagna (1796); quand 
de Bâle il se lendit ii Brunswick, 
elle le suivit à Brunswick (1798); 
et lorsqu'enfin Londres lui sem- 
bla le séjour préférable à tous, 
celui qu'il n'abandonnerait que 
pour rentrer en France à la suite 
de ses rois , les rivages de la Ta- 
mise la virent comme l'avaient vue 
les plages du Rhin et les bords de 
rOckcr. Kl tous les amis, tous les 
protecteurs de Delille devaient, s'ils 
tenaient à garder leurs relations 
avec le poëte, s'habituer à la voir, 
k la mettre de leur conversation. 
L'urbanité parfaite, le tact de toute 
cette société de l'émigration et des 
quelques étrangers d'élite qui bri- 
guaient l'honneur d'être présentés 
au grand poète, leur rendaii la tâche 
légère, en même temps qu'elle sau- 
vait à peu près l'inconvenance. 
Quelques visiteurs , cependant , 
avaient parfois l'épine dorsale 
moins flexible .ou tenaient moins 
bi< n leur langue ; et tout Wesl-Knd, 
tout Piccadilly répétèrent le propos 
de l'abbé deTressan qui, peu char- 
mé des airs de sa prcscpie compa- 
triote, assaisonna ses adieux de 



VAU . 

cette petite flèche de Parthe : 
« Quand on choisit ses nièces, 
l'abbé, on les choisit mieux que 
cela. » Le mot nous est précieux, et 
nous le relevons à deux titres. Il 
prouve d'abord que, vers 1800 et 
1801, l'inséparable n'était encore 
passée qu'à l'état de nièce (1). Il 
nous remet ensuite eu mémoire ce 
petit détail, qu'auprès de Jeanne 
éi;iit une de ses sœurs, la plus 
jeune, qui rendait le triple ser- 
vice de rajeunir ^un peu la mai- 
son, de faire bonne garde en cas 
de collatéraux, et d'être un peu de- 
moiselle de compagnie, un peu pre- 
mière ou même unique domestique. 
Elle ne pouvait d'ailleurs, par ses 
charmes ou par ses talents, porter 
ombrage à la sultane, ce qui ne 
V(;ut pas dire qu'elle fût disgraciée 
d;î la nature. Nous présumons que 
son nom était Odile, elle répondait 
au diminutif de Dilette. Delille ne 
l'a pas ahsolument oubliée dans ses 
vers, et sans l'idéaliser à beaucoup 
près autant que celle à laquelle il 
dit: 

El si jamai* tu te reposrs 
Dans ce séjour de p.iix,ile tendresse et de deuil, 

Dt's j)lt'urs vcr'rés sur mon cercweil, 
Ciiaquc gcutlo en toinbi^nt fera naître des roses. 

Il nous intéresserait presque pour 
Dilette, quand il la caractérise par 
ces lignes simples et senties 

De notre humble ménage elle fait les douceurs, 

i'ar 8> s vertus nous rappelle sa mère, 
Met sa félieiié dans celle de ses sœur», 
Et s'embelliides pleurs qu'elle donnehson përe. 



(1 ) Aussi ne sonunos-nous pas encore 
revenu de rétonnemeut (|u'a fait ii;d- 
ire en nous cette assertion liasanKe par 
l'auteur de larticle Delille dans VEii- 
cjjclop(Ulie (les Gens du moiidc^ t. vu, 
que le poëte était déjà niari<'; lorsqu'il 
s'expatria de Paris pour l(!S Vosges, 
('■poqiie où visiblement Delille voulut uf- 
lieicllcmcnt eu quelque sorte déguiser 
le vrai. 



VAU 

C'est sur ces entrefaites que, la 
paix de Lunéville ayant ouvert les 
voies à la pacification européenne 
et le traité d'Amiens étant à la 
veille de se signer , la maison 
Giguet-Michaud eut tout à coup 
l'idée (le faire en même temps une 
belle affaire commerciale et de 
rendre peut-être un service à la 
cause royaliste, en s'inféodant la 
muse d'un poète qu'investissaient 
de l'éclat d'une double auréole son 
génie d'abord et ensuite l'invinci- 
bililé de sa ligue politique. Le 
plus jeune des deux associes (l'on 
devine M. Michaud, le futur bio- 
graphe), vint à Londres dans ce 
but (1801). Il avait eu soin de se 
faire expliquer de point en point 
la carie de celte mer semée d'é- 
cueils où avait jeté l'aniTC le joii 
sloop Delille, capitaineYaudchamp; 
aussi n'est-ce pas au poète même 
qu'il s'adressa poui- commencer. 
H noua d'abord des intelligences 
dans la place. iMimi des pleins pou- 
voirs de celui que Chénier nomme 
quelque part, à propos d'Esménard 
et du poème de la Navigation : 

. . . Gip;uet l'armateur, 

et porteur d'î\-compte de poids à 
l'effet d'acheter la cargaison la Pi- 
tié, c'est avec la dame et maîtresse 
du lieu qu'au préalable il négocia, 
laissant éclater son intime per- 
suasion que nul traité ne vaudrait 
sans sa ralillcaliou, lui prodiguant 
ces déférences délicates dont elle 
était d'autant plus flattée que 
rarement elle les recevait de per- 
sonnes distinguées. Non -seule- 
ment le manuscrit fut obtenu, mais 
encore Delille , qui jusiju'alors 
avait résisté aux ouvertures du 
ministre François de Nrufchâ'^'au, 
aux instances des amis qui l'appe- 
laient en France et même, ce qui lui 



VAU 



187 



devait coûter davantage, aux vœux 
connus des académiciens jadis ses 
collègues, se laissa déterminer à 
franchir le ^.hennal et à revoir ce 
Paris qui n'était pas encore revenu 
à ses maîtres et où le premier con- 
sul allait sans cesse se consolidant. 
Telle fut la force des arguments 
irrésistibles et autres avec lesquels 
l'ex-officier du régiment de Deux- 
Ponts (1) battit la place en brèche. 
La commandante, en capitulant, ne 
fit pas mauvaise mine à l'assiégeant 
vainqueur; et, comme ces pléni- 
potcnliaiies qui regagnent leur 
chancellerie native tout chamarrés 
ou tout chargés des dons de la 
tour avec laquelle ils viennent de 
passer un accord, le négociateur 
revint, sa cravate retenue par 
une petite épingle en or, vergis 
mein nicht donnée par la dame, 
autour du chaton de laquelle se 
lisait : « Je pique, mais j'attache.» 
Matériellement, Delille certes 
n'eut pas à se plaindre de son re- 
tour. D'ahord sa chaire au Collège 
de France lui fut rendue d'emblée 
(ce dont sans doute nous n'en- 
tendons pas attribuer le mérite 
à sa compagne); puis celle-ci, 
ne laissant pas passer la fortune 
sans la saisir aux cheveux, sti- 
mula sa verve poétique, lui fit 
secouer la paresse ses délires et 
trouva moyen par là de quintupler 
au moins par anses appointemenîs 
du collège de France. Plus d'une 
feis à nos questions sur ce sujet 
M. Michaud a répondu, et nous 
n'avons nul sujet de mettre sa vé- 
rarilé en problème, que pour la 
Pillé, pour r/vn<*/(/c, pour l' Millon, 



(1) L'iniprimoar Michaiiil avait été 
capitaine dans le nV iiiuMit (U^s DciiK- 
Poiits, depuis, 102' de liiîn.'. (Voir la no- 
tice placée eu tète du prcseiil volume.) 



188 



VAU 



pour Vlmagination, pour hConver- 
saiion, pour les Trois règnes, pour 
les Poésies fugitives et |)ourhi pro- 
priété des autres œuvres antérieu- 
rement livrées au public, plus de 
deux cent mille francs passèrent 
de sa caisse dans celle de Deliîle.ll 
ne regrettait pas cet argent que le pu- 
blic d'alors lui rendait avec usure. 

Ce doit donc être un fait acquis 
à rhistoire littéraire et aussi à l'his- 
toire de Delille, si quelque jour 
on venait à l'écrire avec détail à la 
façon des Anglais, que Tinfluence 
décisive de la sœur de Dilelte sur 
la rapide fécondité qui caractérisa 
sa vieillesse. 

Pourquoi faut-il que nous soyons 
obligé de convenir que trop sou- 
vent celle influence dégénérait en 
tyrannie? Et encore est-ce ici le cas 
dédire : « Il y a tyrannie et tyran- 
nie. » Delille (qu'on nous passe uu 
blasphème qui n'enlève rien à sa 
couronne de poète, puisque selon 
l'antique sagesse, il n'est pas de 
grand homme pour son valet de 
chambre) Delille était un grand 
enfant et avait besoin d'être do- 
miné. Mais il eût pu l'être plusaca- 
deraiquement, plus moëlleusement. 
C'est précisémentlkcequ'insinuait le 
spirituel abbé, fils du gouverneur de 
la Lorraine française. Rien n'était 
moins académi(|ue, moins moelleux 
que Mme Delille, puisque finalement 
voila le nom de guérie de made- 
moiselle Vaudchamp, h partir de 
1801 et surtout de 1806. . . (Nous 
expliquerons celte incertitude ap- 
parente plus lard.) Elle l'enfer- 
mait lorsque, par exemple, il tar- 
dait à livrer la copie, contre la 
remise de laquelle le libraire, obli- 
gé parfois de faire la sourde oreille 
aux demandes incessantes d'argent, 
lâchait le billet de cinq cents. 
Comme à l'écolier en retard on 



VAU 

impose cent lignes, elle imposait 
au rival de Virgile, h rinterprète 
de Milton, au chantre des Trois 
règnes, cent vers avant déjeuner, 
deux cents vers avant dîner; com- 
me des assiégés qui tardent trop à 
se rendre, s'il n'arrivait qu'aux deux 
tiers, qu'aux trois quarts de sa tâche, 
elle le prenait par les vivres, elle 
le privait d'un plat; ce qu'elle lui 
ôtaitde meringues, elle le passaità 
Dilette. Le pauvre Delille, dont la 
friandise était fabuleuse, apprenait 
par expérience ce que c'était que 
le supplice de Tantale; si, tentant 
de se révolter, il supportait vail- 
lamment le martyre des martyrs, le 
jeûnependantquelquesheures,etse 
refusait carrément à lâcher la pa- 
cotille commandée, elle le battait. 
Nous n'insistons pas sur ces tristes 
scènes qu'achevait de dépoétiser 
un langage trop voisin de celui des 
halles, et l'antipode soit des belles 
périodes qu'on savoure à l'Acadé- 
mie, soit de ce que jadis elle rou- 
coulait en ces romances qui, join- 
tes aux ronds de jambe, avaient 
féru le cœur de l'abbé devant le 
portail de Sainl-Cermain-l'Auxer- 
rols. Mais nous ne pouvions nous 
dispenser de soulever un coin du 
rideau, quand c'est d'elle, et non 
de Delille, que nous esquissons la 
vie. El, fùl-ce celle de Delille, 
n'est-ce pas même un trait de plus 
à joindre à ceux qui composent la 
physionomie du poêle, que la sé- 
rénité, la mansuétude par lesquel- 
les il répondit constamment aux 
injurieuses boutades de son irasci- 
ble compagne? Plus il avançait en 
âge, plus il l'idéalis.iil eu chaque 
coin de ses œuvres, et par cela mê- 
me la recommandait aux respects 
de tous. En prose, et dans le lan- 
gage familier de tous les jours, c'é- 
tait son Anligone! Ce nom est de- 



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VAU 



189 



meure î... N'est-il pas bon que Toa 
sache U quel point il était mérité? 
Delille, il est vrai, avait iini par 
devenir complètement aveugle 
après son retour en France ; une 
Antigone eut été pour lui la plus 
heureuse des trouvailles; il la rêva, 
ne pouvant la trouver, il prouva 
une fois de plus qu'il était plein de 
ce qu'il avait si bien chanté, d'ima- 
gination. 

Heureux, au reste, fut Delille 
d'être aveugle! Au moins ses yeux, 
habitués à l'élégance, à l'ordre, au 
comfort des intérieurs seigneu- 
riaux, ne furent pas affligés comme 
ils l'eussent été s'il eùl été témoin 
de l'indescriptible chaos que sa 
compagne appelait son iniérieur. 
Il ne vit que des yeux de la 
pensée, c'est-U-dire tout au plus 
soupçonna -t- il les trop diapha- 
nes moyens par lesquels Tissot 
s'introduisit auprès de lui, et finit 
par arracher à sa faiblesse la sup- 
pléance de sa chaire au collège de 
France. On peut en lire toute l'his- 
toire rédigée de visu , non sans 
un reste de vieille irritation, par 
celui qui s'était laissé donner le 
« je pique, mais j'attache, » et sous 
lu'syeux (!e qui c'était pour un au- 
tre qu'on se mettait en frais d'at- 
tacher. Ainsi , l'amie de Delille 
acheva de se montrer l'émule de 
cette ignoble Thérèse que Jean- 
Jacques nommait sa femme. Si l'on 
buspectiiit sur ce point le trop fi- 
dèle rapport M. Micaud, connnent 
ne pas se rmdre au témoignage du 
chevalier de Lengeac, à qui le fait 
n'importait pas , et qui l'atteste 
plus Cl ùmeni encore dans celle vi- 
laine t'pigramme, non moins irré- 
cusable que celle dOclave ii propos 
de Fulvie, 

Qnod... Glaphyron Anloniui, htnc mihi po-nam 
FuUia coDttUuit, elc. 



et dont, plus sobre que feu notre 
collaborateur (lxxxiv, 168}, nous ne 
rappellerons que la terminaison : 

... En son bo ge. 

Sou époux en bonnet carré, 

Lt son amant en bonnet rouge. 

« En son bouge » est de la couleur 
locale et prouve que nous n'avons 
pas outré en parlant du ménage de 
Delille ; le reste s'explique et parle 
de soi. 

A la longue, en dépit de toutes 
ces ombres au tableau, en dépit 
des notes d'Herbault, en dépit de 
ce que le poète impute , avec jus- 
tesse probablement , si l'on sait 
traduire, à madame Delillel: 

... L'insouciance 
De l'impénétrable avenir, 

celle-ci, à force de mettre son époux 
en coupe réglée, avait amené la 
caisse dontelle tenailla clé, à un état 
de rotondité tellement satisfaisant, 
qu'il futquesiionde l'achat d'un im- 
meuble. Mais trop d'amis s'en mê- 
lèrent, trop d'avis se croisèrent; un 
moment aussi Ton eut des projets 
trop ambitieux : en fin de compte, 

La montagne en travail accoucha d'un chou 

blanc. 

L'on ne pouvait acquérir un châ- 
teau , pourquoi s'affubler d'un 
chalet? Ft, après avoir eu quelques 
mois le plaisir de se rêver grande 
piopriélaire, la dame en revint à 
l'idée très-sage , Mi sa position, 
que, lorsqu'il peut surgir n'importe 
d'où, ne fût-ce ni de Normandie, 
ni d'Auvergne, des prétendants co- 
hiritiers, il est bon de ne pas avoir 
de magot au soleil. Depuis le poème 
de la ConrtTiïffio/nrailleurs, le tra- 
vail devenait de moins en moins fa- 
cile; évidemment la source allait ta- 
rir, la santé baissait, les attaques de 
paralysie se présentaient plus for- 



190 



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midablos. Il fallait se tenir sur ses 
gardes. Elle s'en trouva bien, quand 
vint edfin l'inévitable dénoûment 
(1" mai 1813). 

Tandis que les amis du poète vé- 
néré veillaient ii la construction du 
monument sur lequel devait se lire 
celle simple inscription : Jacques 
Delille, elle avait à se défendre 
de quelques Auvergnats. Leurs 
réclamations et menaces furent peu 
fructueuses; ils n'eurent juste que 
leur part de ce qui ne pouvait se 
dissimuler; une donation entre vifs 
etde bonnescoupessombresavaient 
mis le reste en sûreté. 

Ce qui pourrait nous rester à 
dire de Jeanne Vaudchamp après la 
mort de Delille n'importe plus à 
l'histoire et ne saurait offrir d'in- 
térêt. C'est donc ici le lieu de ter- 
miner par quelques mois sur le 
nomde madame Delillequenous lui 
voyons porter, à partir pour ainsi 
dire de noire siècle, tandis que, 
dans tout le dix-huitième el quel- 
ques mois encore après, c'estmade- 
moiselle Vauchamp, ou, pour|)laire 
aupoëte, deVauchamp, qu'on l'ap- 
pelait. A quel instant se produisit 
celte mélonomasie ? Evidemmentau 
retour d'Angleterre ; car la nature 
même des choses, 1801, se trouve 
IJi merveilleusement placée pour 
souder deux phases entre les- 
qut'lles s'olTre une solution de con- 
tinuité : sept ans alors s'étaient 
écoulés. 

Depuis le d p.irl de Paris que 
de choses peuvent avoir changé 
en sept ans, sur lesquelles il se- 
rait héiéioclile d'établir un in- 
terrogatoire en règle et en face! 
Mjis jusqu'il 180G , peut-être 
le public pouvait ou feindre 
d'ignorer ou ignorer tout de 
bon la dénomination nouvelle . 
Ceci posé, on peut regarder en 



quelque sorte comme lettre de 
faire-part du poète cette épîlre à 
laquelle déjà nous avons emprunté 
trois citations, et qui parut, nous 
l'avons dit, en tête de la première 
édition de ['Imagination. Qu'à 
cette lettre de part se soient bor- 
nées toutes les formalités matri- 
moniales, c'est ce qui résulte et de 
tout l'ensemble des faits avérés et 
des affirmations que nous ont réi- 
térées des familiers bien informés. 
A coup sûr, l'union légale n'eut 
pas lieu en France, et quant à la 
Grande-Bretagne, c'est en vain 
qu'on eu eût cherché des traces 
sur les registres mêmes du forge- 
ron de Gretna-Green, alors que 
Gretna-Green florissait. Bornons - 
nous donc à dire qu'il la sacra 
madame Delille par ses vers. 

Si maintenant nous voulons 
résumer en peu de mots la physio- 
nomie morale de celle que Drlille 
finit par décorer de son nom, nous 
venons de connaître que, dès le 
premier moment, à quoi (prait pu 
tenir la fascination, elle exerça 
sur son être une espèce de fasci- 
nation; que dès le premier moment 
elleprit sur lui, sinon l'empire, du 
moins un ascendant; l'empire vint 
ensuite. Il avait cru se donner une 
maîtresse, il s'était donné un maî- 
tre! On peut croire que longtemps 
cet empire ne fut pas tyranniquc ; 
et quand il eut dégénéré en tyran- 
nie, longtemps encore ce ne fut pas 
la tyrannie hargneuse, égoïste et 
méchante. Il serait téméraire et 
probablement inique de dire 
qu'elle n'eut jamais pour lui d'at- 
tachement réel ; que le calcul s'en 
soit mêlé, nul doute ; mais quand 
les beaux jours de 178:; l\ 1791 fu- 
rent envolés, loin de déserter, elle 
se cramponna en quelque sorte à 
celui dont l'étoile s'occultait; et s 



VAU 



VAU 



191 



ce fut parce qu'elle comprit qu'é- 
clipse n'est pas éternelles ténèbres, 
on peut lui tenir compte d'avoir 
vu si juste et d'avoir eu foi en son 
poète. Quant au ton et aux maniè- 
res si décidés dont fut choqué 
l'abbé de Tressan, peut-être sera- 
t-on dans le vrai en pensant qu'il 
n'en a\ait pas toujours été ainsi. 
L'éduc;:tion première avait man- 
qué, c'est clair. Mais ce n'est pas 
impunément que l'on passe des 
années dans une intimité d'élile 
comme celle de Delille. Tant que 
l'inséparable n eut pas assis sa do- 
mination sur le granit, tant qu'à 
toute force il y eut répudiation 
possible, elle dut se mouler sur 
celui qui jouait encore le rôle 
supérieur, elle dut se modifier en 
bien. Quand la domination lui 
sembla indestructible, et ce fut 
lorsqu'elle put croire avoir rendu 
des services eu l'arrachant à la 
capitale de la Terreur, lorsque 
des infirmités toujours crois'-antes 
nécessiiètent autour de lui des 
soins incessants, lorsqu'enfin l'im- 
minence de la cécité, puis la cé- 
cité, le lui livra pifds et poings 
liés, oh! alors la confiance im- 
mense, l'orgueil, l'impatience lui 
montèrent à la tête : on la quali- 
fiait Aniigone, elle se qualifiait 
victime et «jeune victime, » s'exa- 
gérani la sénilité du vieillard, se 
croyant, à son huitième lustre, 
encore dans son printemps , et 
sVxhalanl en élégies sur la triste 
condition de ^^arde- malade. 

Quant aux autres faits plus 
graves, il nous suffit de les avoir 
relates, nous les livrons sans com- 
mentaires à l'appréciation. Made- 
moiselle Vauchampsurvi'cul encore 
di.\ ans à Delille, loin de l'opu- 
lence, m .is loin de la gène. Elle 
semblait avoir senti l'honneur du 



nom que l'illustre mort l'avait 
autorisée à porter en l'incorporant 
à son œuvre; sa vénération pour 
celle ^l'ande mémoire devint un 
culte. En approchant du dernier 
jour, elle exprimait souvent le 
vœu qui avait été celui du poète, 
de repoer auprès de sa cendre. 
Ce vœu fut exaucé; les deux tom- 
bes s'aperçoivent l'une près de 
l'autre. 

Ce qu'il y avait de curieux 
dans la soi-disant madame Delille, 
c'est qu'elle se montrait infatuée 
elle-même du mérite de son soi- 
disant époux, se figurait probable- 
ment être de moitié dans ses glo- 
rieuses pioductions et semblait 
prendre sa part des éloges qu'on 
en faisait devant elle. 

Elle disait un jour en parlant de 
l'empereur Napoléon :« Cet homme- 
là n'aura jamais un hémistiche de 
nom. )) Le fait est que c'est elle 
seule qui a empêché le célèbre poète 
de céder aux inspirations que de- 
vaient nécessairement faire naître 
en lui les glorieux exploits du 
héros, et si, aux yeux de certaines 
personnes, celte abstention a pu 
passer pour un mérite , c'est à 
madame Delille qu'il appartient 
entièrement. Val. P. 

VAL'CIIER(Jean-Pierre-Etienne) 
botaniste distingué , instituteur 
d'un rare mérite, prédicateur élo- 
quent, naquit le 17 avril i7<i3, à 
Genève, où il est mi)ri le 5 janvier 
1841. Son péri , originaire du Val- 
de-Travers, dans la pi incipaulé de 
Neuchûtel, maître charpentier et 
entrepreneur de bâtiments, jouis- 
sait de quehiue aisance, ce qui 
permit à Vaucher de suivre la 
carrière des études, où il entra 
après avoir travaillé (juelque temps 
à l'atelier, rt où il ne tarda pas à 
se distinguer. Il embrassa la voca- 



19-J 



VAU 



tioiî pastorale et fui consacré au 
saint ministère en 1787. Mais bien- 
tôt survinrent les secousses politi- 
ques qui ébranlèrent tant de posi- 
tions, et Vaucher dut soutenir sa 
famille en se vouant à l'éducation 
de la jeunesse. C'est ainsi qu'il fut 
mis eu rapport avec un jeune 
Zuricois, qui fat plus tard le célè- 
bre Escher de la Lintli, dont il 
devint l'ami après avoir été l'ins- 
tituteur. 11 ouvrit bientôt une 
maison d'éducation, comme il y 
en avait plusieurs à Genève pen- 
(lijut les années de sa réunion à la 
France et depuis sa restauration, 
alors que tant de jeunes Français, 
Allemands, Russes, Polonais, Ita- 
liens, Sui^ses, Anglais, Américains, 
vinrent chercher dans celliî ville 
une instruction solide, des mœurs 
pures et simples et des relations 
de société faciles et agréables. 
Parmi les élèves de Vaucher, dont 
plusieurs occupèrent plus tard des 
postes honorables, il y en eut deux 
qui furent appelés, par la suite 
des événements, à de hautes desti- 
nées, et qui, dans leur position 
élevée, lui onttémoigné une sincère 
reconnaissance ; je veux parler de 
S. M. Charles-Albert, roi de Sar- 
daigne, et de S. Exe. le comte 
Alexandre Valew.ski, entré depuis 
1830 dans la carrière diplomati- 
que, où il a joué dès lors et joue 
encore aujourd'hui un rôle si im- 
portant. Malgré lessoins qu'il don- 
nait a ses élevés, Vaucher remplis- 
sait ( ncoreles fonctions de pasteur 
dans l'église réformée, où il se dis- 
tingua par la chaleureuse autorité 
de ses prédications, et celles de 
professeur d'histoire ecclésiaslique 
à l'Académie, dont il fut recteur 
de 1818 k 1820. Enfin, dès sa jeu- 
nesse, Vaucher cultiva avec ardeur 
la botanique, à laquelle il dut ses 



VAL' 

plus douces jouissances, qui char- 
mait ses loisirs durant sa vie ac- 
tive et qui fut sa consolation dans 
les années de la vieillesse. Il fit de 
bonne heure des recherches sur 
les plantes cryptogames, et publia 
en 1803 son Histoire des Conferves 
d'eau douce, Frémellisjiosloes, etc., 
1 vol. in- 4°, accompagné de gra- 
vures dues au burin de sa femme, 
ouvrage qui obtint les suffrages des 
naturalistes les plus éminents; il 
inséra divers mémoires relalils à 
quelques inFusoires, aux tubulaires, 
aux équisélacées, à la salvinie, à la 
chute des feuilles, à la sève d'août, 
à d'autres points de physiologie 
végétale, aux sèches du lac Léman, 
etc., dans le Journal de Physique, 
le Bulletin philomalhique, les An- 
nales du Muséum, les Mémoires de 
l'Académie de Munich, ceux de la 
Société de physique et d'histoire 
naturelle de Genève. Il composa 
pour la Bibliothèque universelle de, 
Genève des notices nécrologiques 
intéressantes , où il rappelle les 
travaux scientifiques, la vie active 
et désintéressée, les nobles qualités 
de son illustre ami Escher de la 
Linth et du professeur Marc-Au- 
guste Piotet. Il j)ublia en 182G une 
Mono(jraphie des Orobanches, accom- 
pagnée de planches coloriées des- 
sinées aussi par sa femme, qu'il eut 
le malheur de perdre la même 
année. Dès lors, il renonça k ses 
fonctions de pasteur et îi sa car- 
rière d'instituteur, afin de se consa- 
crer uniquementà la rédaction d'un 
ouvrage considérable pour lequel 
il avait rassemblé de nombreuses 
observations, et où il se proposait 
d'exposer la vie des végétaux, les 
phénomènes successifs qu'ils pré- 
sentent dans leur germination, leur 
floraison, leur fécondation, la dé- 
nomination des graines, etc. Cet 



VAU 

ouvrage, dont un premier volume 
avait paru en 1830, fut publié plus 
complet à Valence , chez Marc 
Aurel frères, en 1841, en 4 vol. 
grand in-S", sous le titre ^'Histoire 
physiologique des plantes d'Europe ; 
il renferme une foule de remarques 
nouvelles sur un sujet qui n'a pas 
encore suffisamment attiré l'atten- 
tion des botanistes. Un choix des 
sermons de Vaucher publié par les 
soins de ses fils, sous le titre de 
Souvenirs d'un Pasteur genevois, et 
précédé d'une notice biographi- 
que, a paru à Genève, en 1842, 
in-8-. L. V. 

VAUDONCOURT ( Frédéric- 
François-Guillaume) (baron de), 
général français qui s'est fait un 
r.om dans les lettres comme dans 
la carrière militaire, était de Vien- 
ne en Autriche : ce n'est pas que 
ses parents fussent Aile mands ; mais 
Lorrains tous deux, ils voyageaient 
en Allemagne, et d'étape en étape 
ils étaient arrivés dans la capitale 
de l'Autriche quand force fut de 
s'arrêter pour donner le jour (2i 
septembre 1772) au futur officier 
auquel est consacré ctît article. 
Le père lui-même était un officier 
de mérite. Tout naturelle ment donc 
le jeune Guillaume fut coi nme bei ce 
d'idées militaires. Ses études clas- 
siques ne furent point ec ourlées ce- 
pendant; il les poussa jusqu'en 
philosophie, et la trace resta tou- 
jours visibie de cette élégante et 
forte éducation premi ère. Cepen- 
dant ses idées na!iv(;s, d'accord 
avec ses propensions, ne perdirent 
pas un poure de terrain. C'est à 
Metz d'ailleurs, ville militaire s'il 
en fut, qu'il terminait ses cours de 
collège. Il avait dix-sf:pt ans alors, 
la révolution éclatai t. Après un 
court passage à l'écc «le d'artillerie 
de cette ville, il fut e nvoyéàParis, 

LXXXV 



VAU 



103 



où bientôt il fut nanti d'un poste 
très-subalterne . au comité de la 
guerre. Mais il n'y resta que 
quelques mois; et dès qu'en 1791 
il fut procédé k l'organisation des 
bataillons de volontaires, il se pré- 
senta, fut incorporé dans le batail- 
lon de la Moselle, et peu de temps 
après (19 septembre) il recevait 
Tépaulette de lieutenant. On voit 
qu'il n'avait pas encore dix-neuf 
ans accomplis. li passa l'année sui- 
vante au premier corps franc de la 
Moselle qu'était en train d'organi- 
ser son père, et il en reçut le com- 
mandement en second. Ce corps ne 
resta pas longtemps inerte : les 
événemenls marchaient; les Prus- 
siens, un peu moins prompts, fini- 
rent aussi pourtant par se mettre 
en route et passèrent la frontière. 
Thionville fut menacé, tandis que 
le gros de l'armée sous le généra- 
lissime ennemi s'avançait vers Ver- 
dun et l'Argonne. Le corps franc 
de la Moselle fut chargé du ravi- 
taillement de la place attaquée; et 
quand, le succès ayant couronne 
ses efforts, il eut fait son entrée 
dans la ville, il prit part k la dé- 
fense, qui, comme ou sait, fut bien 
conduite et aboutit à la levée du 
siège. Guillaume de Vaudoncourt, 
dans cette partie de sa première 
campagne, se fil remarquer dans 
deux sorties où c'e^t lui qui joua 
ie premier rôle : dans l'une il dé- 
truisit aux environs de Caitenom 
un convoi de vivres qui allait al- 
leindiele camp ennemi; la seconde, 
qui fut poussée jusqu'àSierck où se 
trouvaient les émigrés, amena la 
destruction d'un autre convoi plus 
impoi tant encore îi faire disparaî- 
tre.... c'étaient (les boulets et delà 
poudre. Le siège levé, le corps 
franc revint à Metz, où la recon- 
naissance publique lui vota une 
13 



9/i 



VAU 



couronne civique. Il repartit bien- 
tôt pour rendre aux Prussiens in- 
vasion pour invasion; et il fit la 
campagne deia Sarre (toujours en 
iT92, ou plutôt pendant l'hiver de 
1792 à 1793). Il alla se joindre en- 
suite à l'armée de Cuslinc qui ma- 
nœuvrait le long du Rhin, et prit 
une i)art des plus vives k l'affaire 
d'Allsladt. Vd , Vaudoncourt, au 
milieu de rengagement eut à pren- 
dre le commandement à la place 
de son père, qu'un coup de feu 
venait d'atteindre; et il se maintint 
devant des (brces ennemies fort 
supérieures dans une position très- 
im|)ortante, couvrant deux ponts à 
la conservation desquels l'avait pré- 
posé Custine. La même année le 
vit passer au corps des Vosges sous 
le général Sully, qui le mit k la 
tôle de l'avant-garde. Le jeune 
officier y déploya plus brillamment 
que jamais le sang-froid et l'intré- 
pidité qui ne l'abandonnaient ja- 
mais. Il surprit au mois de juin 
louie la ligne des avant- postes 
prussiens devant Deux-Ponts, les 
refoula dans la ville et réduisit le 
général prince de Hohenlohe à 
s'établir en arrière. En juillet et en 
août, Ilombourg, la forte position 
du Karisberg et Landstahl, furent 
enlevés par Vaudoncourt, toutes 
opérations de nature à ouvrir aux 
armées de la Moselle et des Vosges 
la route de Mayence bloquée par 
l'ennemi et h faciliter la délivrance 
de la place. KnOn en septembre, le 
14, fut livrée la bataille de Pirma- 
sens. C'est Vaudoncourt qui, m;ir- 
chant en lète de son avant-garde, 
ouvrit le passage à toute l'armée 
ce jour-là; il fut jirodiguc de sa 
personne et ne reçut uas moins de 
six blessures : aussi f;illui-il le re- 
lever du champ di^ bataille; encore 
n'est-ce pas par des concitoyens 



VAU 

quMI fut relevé, ce fut par des 
mains prussiennes, et il resta plus 
d'un an prisonnier de guerre. La 
perspective de la paix de Bûle en- 
fin amena la reddition des prison- 
niers (179o). A peine eut -il remis 
le pied sur notre sol, qu'immédia- 
tement il reprit du service, non 
plus dans le corps des Vosges, il 
était dissous, mais dans la nouvelle 
armée qui cherchait -d se réempa- 
rer de Mayence : il y figura comme 
capitaine d'état-major. Nous ne le 
retrouvons après cela qu'à l'ar- 
mée dltalie en 1796 et 1797. Là 
s'ouvre pour lui une sphère d'ac- 
tivité nouvell3 : une stratégie plus 
brillante et plus savante accuriiule 
comme par enchar.tement victoires 
sur victoiies et le fait plus rapide- 
ment avancer de villes en villes : 
il s'initie pratiquement à la carie 
de cette Italie supérieure qu'il 
connaîtra si bien un jour et dont 
l'histoire contemporaine sera re- 
tracée de sa main. Le général en 
chef l'avait distingué, il avait re- 
connu de pi.'ime-abord en lui et la 
science de l'orficler d'artillerie et 
le talent de l'organisateur, en quel- 
que sorte hérité de son père. Lors 
donc qu'après les pi'éliminairesde 
Léoben il jugea l'instant venu de 
donner un e organisation régulière 
et permanente à l'armée cisalpine;, 
VaudoncotiM fut un de ceux sur 
lesquels il jeta les yeux pour coo- 
pérer à la réalisation de ce plan : 
il le nomma (le 23 fructidor an v, 
8 seplembie 1797?) ...encore sep- 
tembre!) major d'artillerie; et 
quelques moi s après (en 1798 donc) 
il avait sous ses ordres comme 
commandanr», en chef tout le j)er- 
sonnel ei le matériel de l'artillerie 
de cette armne. Sa vaillance et son 
zèle ne f.iibl irent pas pendant les 
mauvais jour s qui suivirent : il ne 



VAU 



VAU 



195 



tint pas à lui que la bataille de 
Aïagnano ne fût un succès éclatant; 
et quand, après l'événement il se 
fut rabattu sur Peschiera, où il 
s'enferma, toujours commandant 
l'artillerie, son exemple et ses ha- 
biles dispositions contribuèrent à 
la vigoureuse défense de la place 
et certainement la prolongèrent : 
il ne put l'impossible cependant, et 
la majorité du conseil de guerre, au 
bout de quarante jours, décida que 
l'on se rendrait : non-seulement 
Yaudoncourt opéra en sens con- 
traire, mais il rédigea une protes- 
tation, qui fut rendue publique, 
contrôla reddition. C'était en 1799. 
L'année suivante, il se chargeait 
pendant le siège Je Gènes, 
où Masséna, numériquement très- 
inférieur, avait sur les bras les 
Autrichiens du côté de la terre et 
de l'autre la flotte britannique, 
d'une délicate et périlleuse mis- 
sion de scivice, et il réussissait eu 
plein, filant, i;lissant, i l'idleret au 
retour, aii milieu des croisières, 
des God save ihe king et des Rule 
Britannia, etc., rendant sain et sauf 
au premier consul un rapport écrit 
(\c Masséna. La victoire de Marengo 
vint bientôt après trancher le nœud 
gordien des gi andes questions eu- 
ropéennes, et l'Italie put r(spirer,dc- 
barrassée du cauchemar autrichien. 
Yaudoncourt venait alors de rece- 
voir sa nomination de colonel. Le 
Tainqueiir le désigna pour l'expé- 
dition complémentaire en Toscane, 
où, (juelque simpliliés que fussent 
alors les problèmes, il fallait en- 
core pourtant se donner la ptine 
d'aller tirer les corollaires du syl- 
logisme si bien décoché sur les 
rives de la Borniida. C'est donc 1^ 
qu'il acheva sa campngnc de 1800, 
comme commandant en chef de 
l'ariillerie cisalpine ; dès septem- 



bre, au reste, il n'y eut plus même 
ombre de conflit. La paix signée 
l'année suivante à Lunéville ne 
le rendit pas à la France : le pre- 
mier consul trouvait bon qu'il de- 
meurât en Italie, où le gouverne- 
ment cisalpin le nomma directeur 
général du matériel de l'artillerie, 
ce qui mettait en ses mains d'une 
part l'étabissement des arsenaux, 
des fonderies, des manufactures 
d'armes, de l'autre la direction 
supérieure de l'armement des pla- 
ces. Tout fut organisé sur le pied 
français: la république cisalpine 
allait devenir une autre France, et, 
quels que pussent être ses destins 
ultérieurs, elle s'initiait par cette 
rapide assimilation à la vie admi- 
nistrative, et, par suite, à la vélo- 
cité de pensée, aux habitudes, aux 
idées même de la France lenou- 
velée, toutes modiflcations qui 
portaient en germe sa palingénésie, 
Sun indépendance nationale et en- 
fin son unité. Pour consolider l'œu- 
vre préparatoire, le premier consul, 
qui jamais ne s'endormait sur ses 
lauriers et qui ne pensait pas que, 
toute battue à plate couture qu'elle 
eut été dans deux luttes à toute 
outraiice, l'Autriche ne reprit fan- 
taisie de tomber sur l'Italie, pensa 
dés 4802 à se tenir sérieusement 
en garde devers le Pu et l'Adige. 
Yaudoncourt eut part ii toutes les 
mesures prises en ce sens, mesures 
dont l'initiative parlait de Paris; 
et on le vil successivement ou si- 
multanément membre de la com- 
mission de défense (1802), membre 
du comité de législation militaire 
(1803) t'i directeur organisateur du 
dépùt de la guerre établi à Milan. 
Les prévisions d'en haut étaient 
justes : Tannée même où l'empe- 
reur des Français (c'était la nou- 
velle qualification du premier cou- 



196 



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sul) recevait la couronne de fer, 
l'Autriche , toujours à la solde 
de l'Angleterre en même temps 
qu'agiiée par ses vieilles ambitions 
et ses vieilles rancunes, non-seu- 
lement déclarait la guerre à la 
France, mais réenvahissait la Ci- 
salpine. Bien que les événements 
décisifs aient eu lieu en Allemagne 
d'abord (Ulm, etc.), puis dans les 
États héréditaires, cette arche sa- 
crée des prétendus Habsbourg, 
les frontières de la Vénétie furent 
le théâtre de quelques petites péri- 
péties guerrières. L'archiduc Jean 
y commandait les ennemis; ce n'é- 
tait pas un prince Eugène, mais il 
conduisait de bonnes troupes : 
la diversion n'était pas mal ima- 
ginée. Elle n'aboutit pas, comme 
on sait, et l'armée franco-italienne, 
après avoir culbuté ses adversaires, 
franchit les Alpes Juliennes et 
planta ses drapeaux sur les hau- 
teurs du Sœmmering. Comman- 
dant de l'artillerie italienne et di- 
recteur général des parcs de l'ar- 
tillerie française, Vaudoncourt eut 
sa pari de gloire et parfois de dan- 
gers d'un bout à l'autre de cette 
campagne, au delà comme en deçi» 
des monts; il eut ensuite à com- 
mander l'artillerie du siège de Ve- 
nise (au commencement de 180G) , 
et c'est lui qui fui chargé de pren- 
dre possession de la place. La paix 
rétablie, on supprima la direction 
générale de l'artillerie cisalpine; 
mais le gouvernement ne cessa 
d'utiliser le talent organisateur de 
Vaudoncourt. C'est 'à lui que fut 
confiée l'orî^'anisation de l'artillerie îi 
cheval, cett«- création, l'objet de tant 
de sarcasmes de la part de Courier, 
plusspiritu<;l celte foisfjue raisonna- 
ble, s'il estvrai qu'on puisse vraiment 
avoir de l'esprit lorsque Ion n'a 
pas raison. 11 eut ensuite le com- 



mandement de ce corps qu'il ve- 
nait d'organiser, et à cette position 
il joignit le commandement de l'é- 
cole d'artillerie et la d rection de 
l'arsenal. Jusqu'ici Vaudoncourt ne 
s'est fait voir à nous que comme 
militaire : 1807 va nous le montrer 
sous une autre face. C'est l'année 
où la Prusse, écrasée dans ses pro- 
vinces allemandes, va traîner la 
lutte dans ses provinces slaves, et 
où FriedIand va parfaire léna. Mais 
avant d'en arriver là, il faudra se 
mesurer avec les Russes; Frédéric- 
Guillaume était seul en 1806; en 
1807 Alexandre I" l'appuie. Alexan- 
dre, bien conseillé, avait formé le 
plan, pour opérer une diversion, 
de dirigersur la Calabre un noyau de 
Moscovites qui provoquerait l'insur- 
rection du pays. Malheureusement 
pour la réussite de l'entreprise, Na- 
poléon enfui instruit, et par ses or- 
dres, que lui transmit le prince Eu- 
gène, Vaudoncourt alla par delà 
les limites de la chrétienté chercher 
les moyens, les éléments d'une di- 
version contre la diversion proje- 
tée; il parcourt la Bosnie dont il 
voit, les unsaprès les autres, les di- 
vers beys et les fait entrer dans ses 
vues ; il amadoue le pacha de Scu- 
tari;il excite, ce n'était pas difficile, 
par l'espoir d'un territoire de |)lus 
et par la certitude d'une proie fa- 
cile, le fameux Ali-Pacha, disons 
plutôt l'obscur Ali-Pacha, dont la 
célébrité comme les relations avec 
l'Europe ne datent vraiment que 
de l'époque de celte mission. Pa- 
chas et beys fondent tout à coup 
sur Corfou, sur Sainte-Maure ; les 
fils d'Albion et de Tlngrie, qui se 
préparaient à venir charger de la 
laine dans les Calabres, s^perçoi- 
vent que d'antres plus prestes sont 
en train do la tondre chez eux et 
y courent. Eylau et FriedIand met- 



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197 



tent sur l'entrefaite Français et 
P russo-Russes aux prises ; puis, 
sur le radeau de Tilsilt, s'embras- 
sent les deux autocrates, entre qui 
désormais se partage l'Europe chré- 
tienne. L'épisode italique de la guer- 
re de Prusse est terminé: l'ambas- 
sadeur Vaudoncourt ^ambassadeur 
botté, on le voit, comme il n'en 
manquait pas à celle époque, du 
moins de noire côlé) a joué au 
mieux son rôle dans celle petite 
pièce, inséparable de la grande. 
Aussi l'année suivante est-il nom- 
mé adjudant-général, soit en ré- 
compense de ses récents services, 
soit surtout parce qu'une nouvelle 
guene, jjarce qu'une quatrième at- 
taque de l'Autriche est déjà prévue 
par l'empereur. Le printemps de 
1809 réali.-e la prévision. C'estdans 
celle mémorable année, marquée en 
traits ineffaçables pour l'Autriche 
par le désastre de Wagram, que 
Vaudoncourt, placé déjà très-haut 
dans l'estime de tous, acheva de 
déployer tout ce qu'il possédait 
d'activité, de sang-froid, de lact 
militaire. Il remplissait les fonc- 
tions de chef d'élal-major de l'ar- 
mée d'Italie. Le 22 avril un pont 
de bateaux ayant été jeté sur l'A- 
dige par ses ordres, il força, non 
sans opiniâtie résistance de l'en- 
nemi, le passage du fleuve, et s'éta- 
blit avecquinze cents hommes sur la 
rive droite, donnant ainsi l'exemple 
à d'autres corps qui s'empressèrent 
derimiier,d'oùrésulta, pourleslla- 
liens et les Français, un avantage 
important. Quand, uu peu plus 
tard, il fut clair que l'on ne pour- 
rait le conserver, l'affluence des 
Autrichiens augmentani sans cesse 
et même élanl au momeril de met- 
tre les noires en dauger, Vaudon- 
court engagea deux fois la lutte 
avec la division autrichienne Gold- 



schraidt, que, chaque fois, il refoula 
en lui tuant beaucoup de monde ; 
et, par ce double succès, il couvrit 
la position capitale de Rivoli, la- 
quelle mettait à l'abri de danger 
les colonnes en retraite, c'est-à- 
dire toute l'aile gauche. Le mou- 
vement rétrograde ne pouvait du- 
rer. La marche en avant reprit 
bientôt. Vaudoncourt prit part à 
celle foule de petites affaires quoti- 
diennes de la Brenla, de Tarvis, 
de Malboighetto, de Saint-Michel, 
préludes de la bataille de la Piave 
et de l'entrée dans l'archiduché 
d'Autriche. Il se couvrit de gloire 
surtout à la bataille de Raab ; et 
quand Raab nous eut ouvert ses 
portes, il en fut nommé gouver- 
neur. L'archiduc Jean vint mettre 
le siège devant la place, il la dé- 
fendit avec succès. Le vice-roi d'I- 
talie, ou l'empereur, lui témoigna 
sa satisfaction de cette utile série 
de beaux faiis d'armes par le bre- 
vet de général de brigade, par le 
titre de baron du royaume d'Italie, 
et par une dotation en Tyrol, Les 
paisiblesannéesISlOet 1811, bien 
que vides de guerres italiennes, ne 
furent pas pour lui des périodes de 
repos : diverses missions d'organi- 
sation, d'inspeeiion, de comman- 
dement se partagèrent toutes ses 
semaines, toutes ses heures. Vint 
1812 : celle fois, après la ni d'an- 
nées, pendant lesquelles nous l'a- 
vons vu, à peu de chose près, in- 
féode à la Péninsule, il s'éloigne de 
riialie avec le prince Eugène et 
son armée, qui va former le qua- 
trième eorps de la grande armée 
napoléonienne, qui va vaincre à 
l'.orodino, Slagno, à Moskou, et 
périr dans les neiges qui sép'.renl 
le Kremlin du Niémen. Vaudon- 
court, toujours avec le prince Eu- 
gène, qui pendant la désastreuse 



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retraite mérita si bien de la France 
et de l'armée, avait, à la suite de 
tant de fatigues et au milieu de 
tant de malades, puisé lesgermes du 
typlius; il s'alita dès qu'on fut à 
Vilna, et il fallut l'y laisser. Les 
Russes ne tardèrent pas à s'empa- 
rer ûd sa personne, et il resta pri- 
sonnier jusqu'à la paix. De retour, 
en 1814, il fut compris parmi les 
généraux mis en non-activité. Aus- 
si, pendant les Cent Jours, il fut 
prompt à reprendre du service. De 
général de brigade, il passa général 
de division; et Metz le revit chargé 
cette fois d'organiser la garde na- 
tionale. Il se tira de celte mission 
avec la même célérité, avec le mê- 
me bonheur. La confiance et l'af- 
feciioLi de ses concitoyens, heureux 
d'avoir dans leurs murs un de leurs 
pluis nobles enfants, avaient d'ail- 
leurs singulièrement facilité pour 
lui le travail. Ils se plurent notam- 
ment à le lui témoigner par leurs 
acclamations à la grande revue de 
juillet 1815, et bientôt ils le por- 
tèrent à la |)résidence de la conté- 
dération de la Moselle. Recom- 
ma[jdé par ce choix même et j)ar 
ses convictions au courroux des 
adiiérenls chaleureux do l'ancien 
régime, il eut bientôt des risques 
sérieux ii courir. Il fut mis en ju- 
gement dès l'année qui vit revenir 
les Bourbons : nous ignorons ce 
qu'eût été le jugement s'il so fût 
présenté au tribunal, mais il fut de 
l'avis d'un de nos amis qui termi- 
nait ainsi je ne sais plus quel apo- 
logue, au temps où il ne s'était pas 
encore attaché à la glèbe de la 
rime riche : 

Ceci fait tôt qu'en mainte cirrsrisUncc 
L'agilité tant mieux que 1 éloqueuce. 

et il crut bon de mettre la fron- 
tière entre la cour prévolale ellui : 



ses juges le condamnèrent à mort 
par contumace ; faible consolation 
quand on le savait en liberté, et 
faible moyen de réconcilier la 
France nouvelle avec la dynastie 
revenue à la suite de Waterloo. 
Les replâtrages qu'avait bâclés la 
Sainte-Alliance ne tardèrent pas à 
se lézarder de plus d'un côté : l'é- 
tincelle partie de l'île de Léon 
avait mis le feu à Naples dès 1820, 
au Piémont dès 1821. Les révolu- 
tions opérées en un clin d'œil sur 
ces deux théâtres donnaient l'éveil 
non seulement à la Péninsule as- 
servie, mais à toute l'Europe; on 
s'attendait à voir ce que nous 
voyons en train de s'accomplir au- 
jourd'hui : l'Italie ou partie de l'Ita- 
lie ressaisir son indépendance. Vau- 
doncouri était alors depuis cinq 
ans auprès du nrince Eugène à 
Munich, où il s'était rendu après 
un court séjour en Angleterre. Il 
fut choisi par le prince (ou plutôt 
c'est lui ([ui plus que tout autre 
avait donné au prince l'idée de ce 
j)lan) pour aller se mettre à la tête 
des forces militaires du nouveau 
gouvernement piémontais et ten- 
ter le rétablissement du ci-de- 
vant royaume d'Italie en faveur du 
vice-roi, dont le nom était en ces 
parages plus populaire que jamais. 
Alexandre adhérait positivement k 
ce premier remaniement des traités 
de 1815, et en temps et lieu aurait 
déclaré son adhésion. Le moinent 
était favorable : le prince de Cari- 
gnan par sa défection s'était placé 
dans l'impossibilité, eùl-il eu et 
lui eùt-on cru des talents, de con- 
duire une entr(3prise hostile à 
l'Autriche. Vaudoncourt se rendit 
donc muni des pleins pouvoirs du 
prince à Turin, et un j)remier suc- 
ces sembla d'abord en garantir 
d'autres; il obtint le commande- 



VAU 

ment gênerai de i'armée piémon- 
laise. Malheureusement cette armée 
était trop faiblement numérique et 
d'une orjranisation impossible, vu 
le peu de temps qu'on avait; les 
Autrichiens fiient éprouver un 
échec au génér;il qui commandait 
la colonne de Novare. Mais ce n'est 
pas tout : l'échec de Novare sans 
doute était fâcheux; toutefois ce 
n'était pas un mal irrémédiable. 
Mais les membres du irouvernement 
n'avaient ni cette intrépidité per- 
sévérante qui fatigue la mauvaise 
fortune, ni cet esprit de ressources 
qui la dompte, ni l'accord de vues: 
ils désespérèrent un pou vite, à 
notre avis, bien que nous sachions 
à quel point l'on joue gros jeu et 
l'on engage sa responsabilité en 
s'obstinant à la lutte sans forces 
qui soient au moins du quart de 
celles qu'il s'agit de combattre; ils 
se dispersèrent; l'armée fut iicen- 
ciée. Vaudoncourt, sans soldats, 
n'avait plus qu'à se retirer. Ce ne 
fut pas chose facile; on tenait à 
l'avoir eu main, et le tribunal de- 
vant lequel on l'eût nmené (si l'on 
eût daigné s'astreindre à la forma- 
lité d'un tribunal) n'eût pas mon- 
tré beaucouj) plus de commiséra- 
tion ou d'intelligence que la cour 
prévôiale française. Apres beaucoup 
de fatigues et de dangers pourtant, 
et à force de j)résence d'esprit, il 
put atteindre Gènes, et de là il lit 
voile pour l'Kspagne. 11 y resta 
jus(|u'ii l'expédiiiou française 
(1823); mais quoique n'eu pouvant 
voir le but qu'avec répuliion, il ne 
recher( ha ni n'accepta de porter 
les armes contre le drapeau fran- 
çais. Après le rétablissement de la 
monarchie, il reprit encore le cours 
de ses péréj;rinalions, et il revit 
l'Augleterre. Celle expatriation du 
reste allait désormais n'èire que de 



XM 



199 



courte durée. L'amnistie du 28 mai 
4825 le mit à même de rentrer en 
France dès qu'il le voudrait; il se 
hâta d'eu profiter. Toutefois il fut 
radié des contrôles de l'armée et 
mis à la réforme. On comprend 
qu'il n'en devint pas plus enthou- 
siaste des Bourbons. Mais du moins 
s'il fut réduit à l'inertie à l'âge où 
des hommes de son étoffe peuvent 
rendre encore tant de services, il 
eut le plaisir de voir, à partir sur- 
tout de l'année qui suivit la mort 
de Louis XVIII, l'infortunée dynas- 
tie s'aliéner de jour en jour les 
sympathies, attiédir ou offenser 
ses propres amis, perdre dans la 
presse, perdre dans la chambre 
des pairs, perdre dans l'opinion 
des chancelleries étriingères et 
marcher visiblement de |)lus en 
plus vite vers sa ruine. On dirait 
qu'il se tenait prêt pour cet ins- 
tant, sans toutefois être infidèle à 
ce désintéressement, le plus beau 
fleuron de la conronue d'un 
homme politique. La lutte des 
trois jours n'était pas encore ter- 
minée, en 1830, qu'on vitsonnom. 
ligurcr sur la liste des généraux 
qui se ralliaient au mouvement. 
La démarche n'était pas sans ris- 
que encore; il commandait les 
quartiers des Tuileries et du 
Roule à l'avant-garde de l'armée 
jiarisienue. La branche aiuee dé- 
liniiivemenl mise hors de cause, 
mais la branche d'Orléans prenant 
enfin la phtce si longtemps et si 
studieusement guellée, il se trouva 
tout naturellement que Vaudou- 
court ne se sentit pas plus d'at- 
trait pour le raailre nouveau que 
le nouveau maître n'en é|)r(UiviMl 
pour lui. La première conséquence 
de ce manciue de sympathie fut 
qu'il ne garda point de coinmau- 
demenl à Paris : on l'exila en 



200 



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quelque sorte, sous d'assez grotes- 
ques prétextes, dans les départe- 
ments du Finistère et de la Cha- 
rente : il s'agissait d'oiganiser eu 
ces lointaines provinces la garde 
nationale. 11 eut le temps d'en 
mettre sur pied une des plus bel- 
les à Brest. Mais la monarchie de 
fraîche date, qui n'avait pas plus 
de goût que Charles X pour la mi- 
lice citoyenne, bien qu'elle ne fût 
pas issez naïve et mal avisée pour 
froisser les susceptibilités natio- 
nales en la cassant, ne le seconda 
que mollement après qu'il eût trop 
bien réussi parmi les Bretons, puis 
lui signifia d'ajourner, et ensuite, 
quand il eut obtempéré à l'ordre 
reçu, remit de jour en jour à l'em- 
ployer, de telle sorte qu'en fait il 
ne fut pas même mis en disponibili- 
té ; il fut derechef mis à la retraite. 
L'histoire contemporaine doit à 
cet honorable et habile officier 
général plusieurs productions qui 
prouvent sans doute quelques ha- 
bitudes heureuses de rédaction et 
même de style, si l'on veut, mais 
que recommandent surtout l'abon- 
dance et l'exaciitude des rensei- 
gnements de visu. Ce sont quatre 
monographies des campagnes fi- 
nales de la période impériale et 
une monographie, monument en 
même temps de reconnaissance et 
de talent historique. En voici les 
titres: I. Mmoires pour servir à 
l' histoire de la fjuerre entre la France 
et laliussie en t8l2, Londres, 1816, 
in-4% pi., auxquels il faut joindre 
sa tn\s-remarquable/?e/r7/W7i impar- 
tiale du pnsHarje de la llérésinn par 
l'armée française en i8l2, Paris, 
1 8 f 5 . i n-8 ' . If. Histoire de la gueire 
soutenue par les Français en Alle- 
mafjne en 1813, 2 v. in-i. JII. !\fé~ 
moires sur la campofine du vice-roi 
en Italie en 1813 et 18U, Londres, 



1817, in-4*, atlas. IV. Histoire des 
campagnes de 1814 et 1815 en 
Fmnrc, etc. Paris, 1826, 5 v. in-8*». 
V, Histoire politique et militaire du^ 
prince Eufjène Napoléon, vice-roi' 
d'Italie. Paris, 1827 et 1828, in-8\ 
A ces ouvrages, qui tous rouleut 
sur des sujets presque de notre 
ûge, puisque la génération entrain 
de s'éteindre les a tous vus, doit 
s'en ajouter un d'un tout autre 
genre, non moins curieux quoiqufr 
moins palpitant d'actualité, presque 
actuel du reste en ce qu'il fut ré- 
digé sous la pression des grands 
faits d'armes du jour et avee l'idée 
secrète de comparer à la façon de 
Plutarque dans ses vies parallèles 
les plus célèbres campagnes dont 
l'Italie antique ait été le théâtre 
avec les plus célèbres campagnes 
modernes. C'est V Histoire des cam- 
pagnes d'Annibal en Italie pendant 
la seconde guerre punique, suivie de 
l'Abrégé de la tactique des Romains 
et des Grecs, etc., Milan, 1812, 3v, 
in-4°, atlas. Val. P. 

VAUDREUIL (Jean -Louis de 
BICAUD, vicomte de) était le cou- 
sin issu germain du comte Joseph- 
François de Paule, le pair de 
France et gouverneur du Louvre, 
dont l'article peut se lire, XL VIII, 
de la Biographie. C'est dire qu'il 
avait pour aieul paternel le mar- 
quis de Vaudreuil, si connu comme 
gouverneur général du Canada, 
sous Louis XIV et Louis XV, de 
169S -à i72:>. De ses deux lils les 
plus remarquables, l'un aussi a 
déjîi son article biographique h la 
suite de celui de son père (même 
vol.), c'est lui qui mourut en 
1802. L'autre, dit vicomte de Vau- 
dreuil, se distingua pareillement 
dans la carrière militaire, il vit la 
guerre de la succession d'Autriche 
et la guerre de sept ans. Lieute- 



VAU 

nant générak, il remplit les fonc- 
tions de major général de l'armée 
pendant les campagnes de Flandre, 
sous les ordres des maréchaux de 
Saxe, Bellisle et de Brog!ie;il reçut 
en récompense de ses services la 
grande croix de l'ordre de Saint- 
Lazare; comme dignitaire de l'or- 
dre il eut rhonneur de recevoir 
Monsieur, depuis Louis XVIII; au 
moment ou S. A. R. prit l'ordre sous 
sa protection, il en fut déclaré Je 
grand-maître. Jean-Louis, son fils, 
l'objet de cet article, naquit en 
1762, et dès l'entance fut destiné à 
la carrière des armes. Dès quinze 
ans en effet il entra au service dans 
le régiment de Dragons-Dauphin, 
que commandait son cousin plus 
haut nommé, lequel, ainsi qu'on 
peut le voir, était son aîné de 
vingt-deux ans. C'était au moment 
où Louis XVI, obéissant aux géné- 
reuses inspirations qui furent tou- 
jours son premier mouvemeni, et 
jaloux de compenser les ignominies 
de Louis XV en humiliant à son 
tour l'implacable ennemie de la 
France sous tous les régimes, allait 
prouver, autrement que par des 
paroles, sa sympathie ii l'égard des 
colonies anglo-améiicaines en ré- 
volte contre l'arrogante métropole. 
Le jeune officier partit avec les 
troupes françaises envoyées au se- 
cours de là cause de l'indépendance 
et servit en (jualité d'aide de camp 
du chevalier de ClKisteliux; il eut 
part à bon nombre d'engagements 
importants et partout sa bravoure 
fut celle de sa naliou et de sa race. 
Il fut décoré de l'ordre de Cincin- 
natus. Peu de temps après son re- 
tour, il fut nommé colonel (1705); 
il n'avait alors qu(3 vingl-lrois ans. 
On voit quel magnifique ;jvenir 
militaire se développait devant lui ; 
et nul doute que la France n'eût eu 



VAU 



201 



en ce jeune militaire un de ceux 
qui devaient ajouter à ses gloires, 
si des circonstances de force ma- 
jeure ne fussent venues 'à la tra- 
verse. La révolution éclata en 
1789; bien avant qu'elle eût été 
poussée à ses graves excès, et 
quoiqu'il n'eût pas impunément 
respiré l'atmosphère américaine, il 
avait, à l'instardes ennemis préma- 
turés et systématiques de la réno- 
vation, émigré en Allemagne, et 
de longtemps il ne pouvait échap- 
per à ce dilemme, ou tirer l'épée 
contre la France (triste gloire, eût- 
il vu les siens vainqueurs!) ou 
laisser l'épée au fourreau (com- 
plète absence de gloire... militaire 
du moins!) Le jeune émigré eut ces 
deux malheurs. Il fut de ceux qui 
en 1792 envahirent la France à la 
queue des Prussiens,... nous disons 
à la queue, puisque la jalousie 
prussieiine ne permit jamais qu'un 
corps français fût à l'avaut-garde, 
et que les pauvres émigrés armés 
étaient ii Sterk, tandis que le duc de 
Brunswick s'avançait dans l'Ar- 
gonne; cruelle leçon pour ceux 
dont la foi robuste croit aux sym- 
pathies chevaleresques des chan- 
celleries et des coiuloltieri. Vau- 
dreuil à cette époque était aide de 
camp de Monsieur; ce général i)eu 
belliqueux ne l'envoya pas porier 
beaucoup d'ordres au travers des 
escadrons; et tel est le résultat des 
folles alliances , ils virent leurs 
minces forces subir le même sort 
que leurs avides et sournois adver- 
saires,... s'ils plièrent ce ne fut 
pas sous le poids des lauriers; seu- 
lement nous nous plaisons à re- 
marcpuT qu'ils ne furent pas bat- 
tus. Deux ans et plus ensuite se 
passèrent sans ()ue l'émigration pût 
donner signe de vie par les arm<'s. 
Enfin les braves d'entre eux purent 



202 



\A\] 



VAU 



lever la lète : l'expédition de Qui- 
beron fut comblTiée plus vaillam- 
ment qu'^ sagement, on le sait. Il 
n'y avait pas de Machiavel parmi 
ces confiants gentilshommes qui 
s'embarquaient sur la foi de l'An- 
gleterre, il y en avait au ministère 
britannique, toujours en déliance 
des Français, mf^ne quand ils se 
préparaient à (D\re du mal à la 
France. Les meneurs de Paris fu- 
rent doue sinon renseignés , du 
moins mis sur la voie, et de là sur- 
tout, plus que de toute autre cause, 
l'issue désastreuse de l'entreprise. Le 
vicomte de Vaudreuil avait été dans 
l'intention d'y prendre part, et dans 
ce but il avait fait voile d'Allema- 
gne en Angleterre, accompagné du 
régiment de Choiseul ; mais le mi- 
nistère anglais fit surgir des entra- 
ves à leur prompt départ, et le 
coup de foudre qui mit brusque- 
ment fin à l'expédition rendit inu- 
tile autant qu'impossible tout mm- 
vement ultérieur. Le vicomte, af)rès 
cet échec, qui pour si longtemps 
ajournait les espérancss des cham- 
pions de la légitimité, alla rejoindre 
Louis XVIII en Kcosse, où déjà se 
irouvaieiït plusieurs des autres 
menabres de sa famille et notam- 
ment son cousin. Jeune encore. 
puis(iu'il ne comptait pas encore 
trente-cinq ans, il avait le regret 
de n'être guère plus actif de ses 
jambes que son maître et de ne pas 
se sentir en possession de toute 
celle force et cette vivacité mentale, 
apanagt; usuel de l'âge viril et qu'il 
eût été heureux de mettre au ser- 
vice (le son prince. Une maladie 
cruelle, et qui déjoua l'art des plus 
habiles praticiens, l'atrophia de 
plus en pius au physique et au mo- 
ral, en le conduisant au tombeau 
par un lent dépérissement et par 
des souffrances aigiies comme l'a- 



gonie. Le rétablissement des Bour- 
bons , en 1814 , fut comme un 
rayon de soleil au milieu de ces 
ombres épaissies sur sa vie. Il vît 
de même, après la courte éclipse 
des Cent Jours, la légitimité re- 
brîller sur le trône de tout l'éclat 
que peut avoir un succès dû à 
tant de pertes de sang, de pro- 
vinces et de millions; mais il ne 
survécut que peu de temps à ce 
dernier événement, et il alla, beau- 
coup plus jeune que la plupart 
d'entre eux, rejoindre ses ancêtres 
dans le caveau de famille, le 20 
avril 1816. Voy. l'article suivant. 

Val. p. 
VAUDREUIL (Alfred, vicomte 
de), deuxième fils du précédent, 
né le l'^' janvier 1799 en Ecosse, où 
nous avons vu son père passer les 
dix-sept ou dix-huit dernières an- 
nées de l'émigration, profita re- 
m.arquablement des soins donnés à 
la partie sérieuse de son éducation, 
et se familiarisa de bonne heure, 
tant par la conversation de son 
père, qui n'avait |)oint oublié les 
beaux jours de l'Amérique indé- 
pendante, que par l'air même qu'on 
respire dans cette île, la terre 
classique des idées constitution- 
neiles, avec des idées moins abso- 
lutistes que celles de la plupart 
des expatriés de sa castç. De re- 
tour en France à la suite de l'im- 
mense chute dont le 30 mars 1814 
avait été le résumé, il se décida 
provisoirement à suivre comme 
ses ancêtres la carrière militaire, 
et entra de prime-abord aux che- 
vau-légers, puis a|)rès les Cent- 
Jours (^pendant lesquels il avait 
quitté le sol français pour revoir 
Albion), il passa des chevau-légers 
dans les hussards de la garde 
royale (octobre). Mais il n'y resta 
pas non plus longtemps. Soit qu'il 



\'AU 

eùtrhumeur moins belliqueuse que 
sesaïeux ^soD père, en effet, étaitdéjii 
maladif el réduit à la vie casanière 
k l'époque de sa naissance), soit 
qu'après les traités de Vienne, qui 
semblaient avoir réglé pour long- 
temps l'équilibre de l'Europe, sa 
carrière militaire fût loin d'offrir, 
en France du moins, la brillante 
perspective et le prestige dont elle 
eut longtemps le privilège, soit en- 
fin que les études et les prédilec- 
tions sérieuses dont plus haut nous 
avons touché un mot, se fussent 
brusquement mises en recrudes- 
cence, soit par suite de quelque 
autre raison inutile à chercher, il 
déclara qu'il se sentait de la voca- 
tion pour la diplomatie. Un nom 
comme le sien, classé parmi les 
plus beaux noms de France, étiiit 
le « Sésame, ouvre-loi. » Il ne larda 
pas à prendre pied à l'étrier en 
qualité d'attaché. Naples fut le lieu 
(Je son début (1816). Nommé en- 
suite secrétaire de légation, il ré- 
sida successivement à La Haye et 
il Cassel. Plus tard, nouvel avan- 
cement : le secrétaire d(! légation 
devint secrétaire d'ambassade , à 
Londres d'abord, où l'on élaborait 
;i coalition dont le résultat fut la 
grande victoire de Navarin, ensuite 
à Lisbonne (en 1827), où par in- 
térim il remplit les fonctions de 
chargé d'affaires. Uien de moins 
facile à démêler et plus encore à 
mener à bonne fln que les négo- 
ciations alors pendantes entre dun 
Miguel, alors le inailre de fait du 
Portugal, et la France qui ne de- 
mandait qu'à r.ippuyer contre 
l'Angleterre et les leonistes, mais 
qui souhaitait voir son absolutisme 
marcher dans des voies plus con- 
formes à l'esprit moderne el qui 
n'aliénassent pas de lui ses sujets 
les plus fidèles. S'il n'y reu>sil 



VàU 



203 



qu'en partie, le ministre des affaires 
étrangères n'en apprécia pas moins 
le talent d'observation, la justesse 
de jugement, la finesse de vues, 
la solidité de plan, enfin la netteté en 
même temps que la grâce de rédac- 
tion dont le jeune diplomate offrait le 
modèle. Il fut admis dès lors que 
nulle mission n'était trop h:iute 
pour ses capacités, et qu'un temps 
viendrait bienlot où les positions 
diplomatiques les plus enviables 
seraient de droit pour lui. C'est en 
ce moment qu'il épousa mademoi- 
selle Collo', la fille aînée du di- 
recteur général de la Monnaie de 
Paris... Fortune et beauté du même 
coup lui échurent en partage. Il se 
rendit ensuite à Londres, en 1828, 
avec le litre de premier secré- 
taire de l'ambassade française; et 
comme tel, il eut part aux ma- 
nœuvres, parfaitement de bonne 
guerre, par lesquelles furent endor- 
mies en partie lesdéliances anglai- 
ses relativement à noire première 
expédition en Algérie. Assez long- 
temps les ministres anglais et leurs 
convives ou auiies champions de 
(|uioonque tient la feuilU; aux si- 
nécures, se laissèrent dire ou ima- 
ginèrent naïvement qu'il ne s'a- 
gissait là (jue de tirer vengeance 
du coup d'éventail ou d'en tinir 
avec l'affaire Bakri; puis, quand 
la grandeur des préparatifs eut 
prouvé (luil se brassait ^ous ro- 
che quelque chose de plus, ils se 
!al: sèrenl convaincre que la France 
n'allait conquérir ([ue pour rendre 
cl que, après avoir installé quel- 
ques échelles ou comptoirs sur la 
cote mediterraiiéemu', elle s'em- 
presserait de restituer le pays ;in 
dey légitime. Vint iinniédialemenl. 
après la coniiuèie la révolution 
des trois journées (1830). La po- 
sition de Vaudreuil se trouva subi- 



204 



VAU 



VAU 



tement des plus incommodes et des 
plus tausses; d'une part, il est visi- 
h\e que Tinstant approchait où le 
ministère britannique nllait sommer 
la France de réaliser les pro- 
messes explicites ou implicites en 
vertu desquelles on Tavijit laissée 
se mettre en possession d'Alger et 
de ses entours; de Taulre, le fils 
d'un des fidèles de la dynastie bour- 
bonienne et de la monarchie sem- 
blait ne pouvoir seconder de sa 
coopération un gouvernement qu'on 
ai)pelait usurpateur et subreptice. 
L'embarras de notre premier se- 
crétaire ne fut pas long : il venait 
à peine de prendre la résolution de 
continuer àservirtoujoursia France, 
sans examiner quel principe et quel 
homme la gouvernait, d'autant plus 
que la monarchie restait debout et 
quil n'y avait changement que de 
branche et non de dynastie (toutes 
considérations que nous avouons ne 
pas émaner d'un royalisme bien 
fervent), lorsque Talleyrand vint, 
muni du titre d'ambassadeur ex- 
traordinaire, le relayer et le dépos- 
séder. Il fallait en effet celte archi- 
machiavélique expérience des vieux 
complots éventés de i816 et autres 
pour aborder le traité morganatique 
en vertu duquel le Foreing-Office 
allait devenir le patron compro- 
mettant de Louis-Philippe et l'ar- 
rogant allié de la France. Le vi- 
comte Alfred, cependant, ne fut 
pas évincé de la liste des agents 
diplomatiques; il s'était rallié trop 
vite et trop haut pour ôtre suspect 
d'arrière- pensée : il fut chargé de 
la légation de Weimar, création 
récente alors et où tout était encore 
k faire. Il s'y remlit sans retard et 
réussit dans sa mission an-delîi de 
tout ce qu'il devjiit espérer. Bien 
qu'aussi étranger naguère à l'Alle- 
magne qu'il était fr<miliarisé de 



longue main avec la Grande-Breta- 
gne, il se sentit Ui comme en son 
élément. Une ville dite avec raison 
l'Athènes du Nord, une cour éprise 
de toutes les élégantes et initiée 
au culte de l'art sous lotîtes les 
formes, ne pouvait que charmer 
un des représentants, un des di- 
gnes héritiers de cette vieille aris- 
tocratie française, le point de dé- 
part et le type de tout ce qu'il 
y avait d'urbanité, de grâce exquise, 
de formes charmantes d'un bout à 
l'autre de l'Europe. Tout lui plut 
dans cette atmosphère parfumée de 
science du monde et de poésie de- 
venue presque chez des courtisans 
seconde nature; il plut lui-même, 
tant par lui que par ses entours, 
non-seulement aux oisifs de la cour 
et aux étoiles de seconde classe, 
mais aux sommités officielles, non- 
seulement aux sommités officielles, 
mais à toute la ville. Les lettrés 
et les penseurs se pressaient à ses 
soirées; Goethe, malgré son grand 
âge et SCS infirmités, Goethe, dont 
la tin dès lors était imminente, ai- 
mait à passer des heures entières 
à s'entretenir avec le couple char- 
mant que le monarque de France 
semblait avoir trié tout exprès 
pour la délicatesse des habitudes 
et (les mœurs weimariennes. Le 
vicomte Alfred ne s'endormait pas 
dans cette Capoue, et l'on nous as- 
sure que d'une part la perfection 
avec laquelle il s'acquittait de tous 
les détails de son emploi, de l'au- 
tre, les rares qualités de sa ré- 
daction coulante, nette et sensée 
avaient provoqué àdiverses reprises 
l'admiration en haut lieu. La preu- 
ve ne s'en lit pas longtemps atten- 
dre : l'ambassade de Munich étant 
venue h vaquer en 1832, c'est lui 
qui fut désigné pour aller en rem- 
plir les fonctions en qualité de mi- 



VAU 



VAU 



205 



nistre plénipotentiaire. 11 n'arriva 
qu'en décembre de celte année; et 
déjà, réussissant en cette nouvelle 
résidence non moins quà Weimar, 
ayant eu l'arl de captiver l'affec- 
tion et la confiance du souverain 
de !a Bavière, sans compromellreen 
quoi que ce fût soit les intérêts, 
soit la dignité de la France, très- 
instruit d'ailleurs de tout ce qui 
touchait à TAUemagne, tant par ses 
études récentes depuis son séjour 
à Weimar, que par les voya- 
ges qu'il avait faits en celte région 
penc/ant les moments de relâche 
qu'il savait se créer, il avait aplani 
il la satisfaction du cabinet de Pa- 
ris les principaux obstacles qui 
nuisaient à l'entente des Tuileries 
avec Munich, lorsqu'une maladie, 
dont la la gravité ne fut pas immé- 
diatement aperçue, le contraignit à 
prendre le lit, puis à suspendre 
tout travail. Le péril devint bientôt 
sensibh ; parents, amis accoururent 
et lui prodiguèrent leurs soins, mais 
en vain. Il mourut après avcijr lan- 
gui trois mois le 3 novembre 4834, 
les laissant dans le deuil et dans les 
larmes. Val. P. 

VAUGEOIS (Gabriel) , anîi- 
quaire de mérite, naquit à Laigle 
eu 17o2, mourut à Laigle en 1839, 
mais ne s'infcodapos quatre-vingt- 
sept ans durant à Laigle. Au con- 
traire, il s'arrangea, sans aspirer 
précisément à faire le tour du 
monde, pour voir du pays. Au sor- 
tir du collège, où, parmi ses con- 
disciples, il avait compte Hrissot et 
Pélion, il étudia les lois et coutu- 
mes (on n'en était pas encore alors 
au Code Napoléon), et il entra dans 
la magistrature. La révolution in- 
terrompit momentanément sa car- 
rière; mais, dès (|n'un commence- 
ment d'ordre fut rétabli, la carrière 
se rouvrit pour lui sans difticulté ; 



elle s'améliora même, et, finale- 
ment, nous le retrouvons, au temps 
de l'Empire, président de la cour 
criminelle de Namur. Sous la Res- 
tauration, il fut quelque temps dé- 
puté. Nous ignorons vraimentpour- 
quoi, car jamais il n'y brilla ni 
n'eut chance d'y briller : il n'avait 
depuis longtemps nul penchant pour 
la politique. Et même , on peut 
ajouter que s'il donnait des soins 
aux fonctions juridiques, et si, par 
des éludes suivies, il se tenait au 
courant, soit de la législation, soit 
de la jurisprudence nouvelle, c'é- 
tait par conscience plutôt que par 
goût. Son goût était pour des tra- 
vaux d'un tout autre genre et très- 
variés qui dénotent une rare acti- 
vité intellectuelle. 11 cultivait la 
physique et la chimie, la géologie 
et la minéralogie, et, pour se per- 
fectionner dans ces sciences, ou du 
moins d<ins les deux dernières, il 
voyageait loin et de sa résidence et 
de son pays : en Auvergne, en Vi- 
varais, en lieux divers qii conte- 
naient des volcans éteints. Il visita 
aussi la Suisse et la Savoie (1820). 
Plus tard, la passioii de l'archéolo- 
gie à laquelle, dès les pramiers 
temps, il avait sacrifié, dom.ina 
celle des sciences, 'que jamais, bien 
entendu, il n'abandonna ou n'oublia 
complètement. Ce changement eut 
lieu surtout après qu'ayant atteint 
l'Age nécessaire pour obtenir une 
pension convenable, il prit le parti 
6? la retraite. Membre de l'acadé- 
mie de Caen, et pendant longtemps 
un des plus assidus aux nssembl -es 
pèriodi(|ues, il y fut souvent chargé 
de rapports sur les questions rt'lati- 
ves soit à l'une, soit à l'aulnr de ses 
spécialités. Il fut aussi de l'Acadé- 
mie celtique, au moins à titre de 
correspomlant. Son caractère doux 
et liant, éloigné de tout excès et 



206 



VAU 



de toute outrecuidance, l'avait ren- 
du cher à tout ce qui l'entourait, 
même à ce genus irrilabile, non de 
poètes, mais d'archéologues qu'il 
avait sans cesse en face de lui pen- 
dant son long séjour îi Caen. Tel le 
virent alors les savants et dilet- 
tanti, tel l'avaient trouvé jadis dans 
une tout autre sphère, ses amis et 
condisciples, Pélion et consorts, 
qu'il égala bien en patriotisme, mais 
dontjamais il nimiia, soit les exa- 
gérations, soit les prostrations et 
les faiblesses. Parmi les Mémoires et 
Notices qu'on doit à sa plume, nous 
citerons de préférence : I. Sa Lettre 
à M. Eloi Johanncau sur la pierre 
du diable^ à Namur, et sur l'élymo- 
logie du nom de cette ville, avec la 
réponse de M. E. Johanncau (dans 
\es Mém. de ï Acad. celtique, i. m, 
180U). II. Son Mémoire sur les pier- 
res couplées de la forêt de Sainl-Se- 
ver (dans les Mém. de lasoc.des an- 
tiquaires de Normandie, t. ii, J825). 
III. Son coup d'œil sur quelques-unes 
des voies romaines qui traversent 
l'arrondissement de Mortagne (mê- 
mes Mémoires, i830). IV. La rela- 
tion de la tournée mi-scientifique, 
mi-archéologique mentionnée plus 
haut, et qu'il donna sons cet inti- 
tulé modeste, : Notice abrégée du 
journal d'un voyage archéologique et 
géologique, fait en 1820 dans les Al- 
pes de la Savoie et dans les départe- 
ments méridionaux de la France 
(dans les Mém. de la Société des an- 
tiquaires franc., t. ni, 1821). — 
Un romancier de l'ancienne école, 
du même nom de Vaugeois (Ilippo- 
lyte;a publié, sans y mettre son 
nom et avec un collaborateur éga- 
lement anonyme, le Brigand de 
Langerooge. ou les ruines mysté- 
rieuses, par les deux ermites de 
Langerooge, (Paris, 1814, ;} vol. 
iri-12}. Tout se débitait à cette 



VAU 

époque, quoique la révolution dé- 
terminée par la plume de Scott 
commençât à se dessiner ; et, en- 
couragé par un semi-succès, Vau- 
geois, seul cette fois, publia l'année 
suivante le Brigand saxon ou les 
Souterrains du comte de Honstein (le 
vrai nom est Hohnstein, mais l'on 
n'y regardait pas de si près), aven- 
tures d'un jeune officier revenant des 
prisons de la Bohême, Paris, 1825, 
2 vol. in-12. Après ce second 
chef-d'œuvre, Vaugeois et son col- 
laborateur anonyme, qui s'appelait 
Pigoreau, sentirent qu'il fallait être 
plus habiles marins qu'eux pour 
reprendre la mer, et ils prirent 
leurs invalides. Val. P. 

VAUGIIAN (Jean), légiste an- 
glais, et l'auteur de l'illustration de 
sa maison, naquit au commen- 
cement du dix-septième siècle, aux 
environs de Transcoed, très-mince 
bourgade du comté de Cardigan, au 
pays de Galles, où, depuis deux ou 
trois générations, sa famille jouis- 
sait de quelque considération. Ses 
parents le vouèrent au droit, et il y 
mordit. De bonne heure, il passa 
pour jurisconsulte très-docte et 
pour avocat très-retors, ce qui ne 
veut pas dire (ju'il brillait par l'é- 
loquence. Le barreau en général se 
privait alors de ce luxe. Il eût été 
de mise dans une autre arène qu'a- 
va it ouverte à l'habile suppôt de 
Thémis cet entregent qui lui 
faisait gagner tant de causes. Il 
avait eu l'art de se faire élire 
membre de la Chambre des com- 
munes pour 1G40. On sait comment 
les caries ne tardèrent pas h se 
brouiller entre Charles toujours be- 
soigneux, toujours enclin aux pro- 
cédés par lesquels il avait gouver- 
né onze ans sans Parlement, et la- 
dite chambre qui tenait les cordons 
de la bourse. Vaughan se plaça 



VAU 

d'emblée parmi les fauteurs, sinon 
parmi les champions de l'omnipo- 
tence monarchique, et, comme s'il 
se fût agi de stricte légalité en un 
moment que Ton pouvait regarder 
comme le quart d'heure de Rabe- 
lais d'une royauté que ses illégali- 
tés maladroites avaient conduite à 
l'impuissance et à l'isolement, il vit 
dans toutes les garanties que la 
juste défiance des parlementaires 
faisait souscrire au prince, autantde 
crimes de lèse-majesté; puis, la 
collision engagée, il se sépara de 
ses collègues. Il fit plus, et protes- 
tant à sa façon contre le régime 
triomphant, il ferma son cabinet 
pendant Pinterrègne, c'est-à-dire 
pendant que Cromwell régnait. Le 
Protecteur ne fut point ébranlé par 
ce défaut de concours et n'en fut 
pas moins respecté sur terre et sur 
mei-, pas moins craint des frégates 
et corvettes hollandaises, pas moins 
courtisé de Mazarin, pas moins 
maître, en fin de compte, et de la 
Jamaïque, que perdirent les Espa- 
gnols, et de Dunkerque, que lui 
conquit Turenne (1058). Heureuse- 
ment pour les nations étrangères, 
les Sluarls recouvrèrent leur trône 
deux ans après. Les prospérités 
britanniques s'arrêtèrent soudain; 
mais Vaughan reprit son siège au 
Parlement, en même temps que le 
roi sa couronne, et de plus, jiour 
l'indemniser de ce que, par sa lon- 
gue abstention, il avait manqué de 
gagner, le gouvernement de la res- 
tauration lui passa au doigt la ba- 
gue de (i lordchief-justice » (à peu 
près premier président} aux « com- 
mon pU'as. » Cette position, belle, 
enviée et lucrative, ne fut dune pas 
pour Vau|zhan la récompense de 
longs services : c'est le nienlc far 
qui la lui valut. Avis à ceux (jui 
déploient leur activité , courant 



VAU 



207 



après la fortune, se levant matin, 
se couchant tard! Tout vient à bien 
à qui sait l'attendre... dans son 
lit. Rendons pourtant au membre 
de Cardigan un hommage qu'il mé- 
rite. S'il fut un exemple de l'avan- 
cement facile, il ne !e fut pas de 
l'avancement déplorable. On ne lui 
demanda que l'office d'un légiste, 
et non celui d'un politique à toute 
outrance. Il ne fut point et il n'au- 
rait été jamais un Jefferies. L'his- 
toire doit le lui compter. Sa mort 
eut lieu en 1774, précisément à mi- 
distance du retour et de la seconde 
expulsion de la dynastie antipa- 
thique aux Anglais. De son fils 
Edouard, qui, lui non plus, ne vit 
pas tomber les Stuarts (car il mou- 
rut en 1683, avant même que le 
gauche Jacques H montât sur le 
trône pour en tomber) , naquit 
Jean II, qui fut le premier lord 
Vaughan (1095), en même temps 
que baron de Fethers et vicomte de 
Lisburne, au comté d'Anirim (Ir- 
lande), et dontles deux fils, Jean m 
etWilmot, portèrent successivement 
ces titres. Le vicomte Wilmot II 
(le fils de Wilniot; devint comte en 
1776. C'est probablement à cette 
famille, mais comme cadets ou is- 
sus de cadets , que se rattachent 
et l'économiste B. Vaughan et l'his- 
toriographe Ch. Richard Vaughan. 
Lt; premier était, s'il faut s'en rap- 
porter aux assertions du titre d'un 
de ses ouvrages, membre du Parle- 
ment. L'on a de lui : l. Z>t'.s princi- 
j)es du commerce entre les nations, 
traduit in fiançais par Gérard de 
Payni'val, Paris, 178'J,iu-8". IL Un 
ouvrage non imprimé en anglais, 
mais qui, traduit d'abord, à ce qu'il 
parait, en allemand, passa ensuite 
de l'allemand en français par les 
soins du ministre protestant Bla- 
chon, et dont voici le titre : De l'é- 



208 



VAU 



tat polilique et économique de la 
France sous la conslitutionde Van III, 
Strasbourg et Paris, an iv (1796), 
in-8". Quant à Ch. Richard Val- 
GHAN, c'était un membre distingué 
de l'université d'Oxford, sur les re- 
gistres de laquelle, non-seulement 
il figurait (en sa qualité de mem- 
bre do collège « d'Ail Soûls, » ou 
de Tous les saints, comme on pré- 
férera le nommer), mais il émar- 
geait comme « travelling fellow » 
(membre voyageur) appointé sur la 
fondation du docteur Richard. Il ar- 
pentait ainsi le nord de l'Kspagne, 
touriste payé au milieu de tant de 
touristes payants, au printemps de 
1808, au moment où commençait 
la lutte, qui suivit l'entrevue de 
Bayonne. Il passa de cinq à six se- 
maines à Saragosse, jouant souvent, 
sinon sans cesse, de la fourchette 
chez Palafox (c'est lui qui nous 
l'affirme : « introduced to D. Joseph 
Palafox, at whose table I lived), et 
s'enquit avec un soin spécial de tous 
les détails du siège de Saragosse, 
ce qui lui fut d'autant plus facile 
que son ami le brigadier-général 
Doyle lui remit force notes sur cet 
événement, et que, d'ailleurs, il 
accompagna deux fois comme vo- 
lontaire les petites razias de Pala- 
fox sur les frontières de la Navarre. 
Il eut pourtant bientôt assez de 
la guerre, et nous le trouvons car- 
rément assis à Londres, « January, 
25 th., 1809, » sabre rengainé, 
idiime rèaiguisée, et vociférant con- 
tre les ambitieux Français par la 
publication de sa Relation du siège 
de Saragosse, Londres, in-8", dont 
il eut grand soin d'annoncer que la 
vente se ferait au bénéfice des in- 
fortunes Aragonais et qui compta 
dans l'année même au moins six édi- 
tions. Du reste, il faut reconnaître 
que, quoique émanant visiblement 



VAU 

de cet esprit jaloux duquel ont tant 
de peine à se départir les Anglais 
quand ils voient la France pros- 
père, bien plus que d'une vraie 
sympathie pour l'Espagne, à la- 
quelle ils ne rendent pas Gibraltar, 
la narration de Vaughan contient 
desfaits plus que des déclamations, 
et qu'il se montre appréciateur 
calme des probabilités de l'avenir 
en terminant sa préface par ces 
mots, en parlant des Espagnols : 
« Qu'ils puissent tomber, ce n'est 
pas improbable; mais tant qu'ils ne 
désespéreront pas d'eux-mêmes, 
les vrais amis de l'Espagne doi- 
vent ne pas en désespérer; ar- 
rive que pourra comme dénoû- 
ment, c'eet justice, il faut l'avouer, 
que de perpétuer le souvenir de 
celte énergique leçon sur ce qu'of- 
frent de ressources le patriotisme 
et le courage. » — Edouard-Tho- 
mas Val'Ghan, septième fils du ba- 
ronnet sir Henry Ilalford, membre 
de la Chambre des communes pour 
Leicester, parfit ses études au col- 
lège de la Trinité de Cambridge, 
prit des grades en 1796 et années 
suivantes, fut présenté par lessoins 
du chancelier à l'église de Saint- 
Martin de Leicester en 1802 et à 
celle de Foston en 1812, et, nanti 
de ce double rectorat, ne se mit 
en frais d'éloquence que sobre- 
ment, ne fit gémir la presse que 
rarement, et cependant ne voulut 
pas plus pousser à l'excès la so- 
briété oratoire ou littéraire que le 
reste. Lors donc qu'il eut à rece- 
voir son prélat faL^ant la visite de 
l'archidiaconat de Leicester, il mit 
quelques dentelles et quelques 
fleurs de plus à l'homélie du jour; 
puis, quelque neuf ans après, ravi 
de l'effet qu'il avait cru produire 
en prêchant sur cette thèse toute 
neuve « qu'en Christ seul réside 



VAU 

chance de salut, » il réunit ces 
deux spécimens de sa parole évan- 
gélique en un volume in-8", grand 
papier, encre supérieure, marges 
seigneuriales. Or, en ce temps-là, 
un autre ministre était, ainsi 
que lui, recteur de Ribworth, 
donc du même rang que lui, et por- 
tant un assez beau nom, James Be- 
resford (nousne savonss'il était ne- 
veu, cousin ou simplehoraonymede 
l'ex- ambassadeur britannique en 
Portugal), lequel voyait un nom- 
breux auditoire sepresserautour de 
sa chaire ; Vaughan ne pouvant lui 
contester le talent de l'élocution, 
l'attaqua sous le rapport du dog- 
me, qui, dit-il, n'était pas celui 
des maîtres de la sagesse ; et, pour 
éclairer la religion des fidèles, il 
mit au jour deux opuscules ayant 
pour titre, l'un : Ce que c'est que 
le clergé calvinisie (The calvinist 
clergy defined) ; l'autre : La doc- 
trine de Calvin mainteuue ou lettre 
à James Beresford^ etc. Enfin l'on 
trouve encore de lui, en tête des 
œuvres complètes du rév. Thomas 
Robinson (vicaire de Sainte-Marie 
de Leicester), I8I0, une Helation 
(Memoirs) de la vie et des écrits 
de ce personnage. Toutes ces pro- 
ductions se lisent en peu d'heures 
quand on les lit; mais reliées cha- 
cune à part, elles tiennent de la 
place sur les rayons d'une biblio- 
thèque; si la bibliothèque esl rangée 
suivant un ordre méthodique, elles 
vont se caser dans divers compar- 
timents. Sic itur ad astra^ sic ou 
petit ii petit on se crée parmi des 
amis complaisants la triple répu- 
tation d'orateur, de conlrovcrsiste 
et d'historien. Tel fut le lot d'E- 
douard-Thomas Vaughan , et il en 
jouit assez longtemps, sa mort 
n'ayant eu lieu qu'en 1829. 

V'AULAliKLLIÙ ( Éléonore-Te- 

LXXXV 



VAL 



2U'J 



NAiLLE bE ) dont le père , officier 
d'état major à farmee d'Espagne, 
fut tué dans la campagne de 1808, 
et le grand-père, Jean-Baptiste de 
Vaulabelle, fut maréchal des logis 
de la 2* compagnie des gardes du 
corps du roi Louis XVI, naquit à 
Chatel-Censoir (Yonne), le 12 oc- 
tobre 1801. Après avoir fait d'ex- 
cellentes études, il embrassa, très- 
jeune, la carrière des lettres et 
débuta par sa collaboration avec le 
poëte Méry dans une épître en 
vers à l'empereur Sidi-Mahmoud, 
qui fut publiée sous le nom seul de 
ce dernier. Il travailla ensuite à la 
rédaction de plusieurs journaux: 
le yain, le Courrier de la Jeunesse, 
le Journal des Enfants, dont il fut 
un des fondateurs , le Fiqaro, r Eu- 
rope littéraire, ainsi (pi'à celle de 
plusieurs journaux politiques, dont 
la partie littéraire lui fut confiée. 
Deux romans: Un Enfant (3 vol., 
1833), les Femmes vengées (2 vol., 
1834), et un recueil de contes mo- 
raux pour les enfants, intitulé les 
Jours heureux ^1 vol., 183(5), furent 
successivement publiés par lui et 
furent remarqués. Le genre drama- 
tique fut en même temps abordé 
par cet écrivain, et devint bientôt 
l'unique objet de ses travaux ; dans 
l'espace de vingt-six ans, de 1833 à 
1850, il composa soixante-dix piè- 
ces, dont quelques-unes en collabo- 
ration de différents auteurs, qui, 
pour la plupart, eurent un grand 
bdccès. Nous citerons, parmi les 
plusa|)plauùies,(;/t/mfrt//«t', les trois 
Dimanches, l^Ami de la Maison (au 
ThéAlre-Krançais), le Mari de ma 
Fille, le Mari à l'essai, la Polka eu 
province, Colvmbe et Perdreau, i'n 
Petit de la mobile, la Propriété 
t'est le vol, les Grenouilles qui de- 
mandent un roi, les lieprèscnlantsen 
vacances, le Uourgeois de Paris^ la 
14 



210 



VAU 



Dot de Marie, Vénus à la frainc, les 
Coules de la mère l'Oie, Turlututn, 
Florian, etc. Éli'onore de Vaula- 
belle tint un rang distingué parmi 
les écrivains les plus remarquables 
de l'époque de 1830. Son talent, 
comme journaliste, comme roman- 
cier et comme auteur dramatique, 
aurait attiré sur lui une certaine 
célébrité, si, caractère libre et fier, 
son dédain de la foule, son aver- 
sion pour le bruit, son amour pour 
la retraite et le travail, ne l'avaient 
porté à fuir la publicité avec au- 
tant de soin que d'autres en met- 
tent Il la rechercher; il a vécu so- 
litaire elsilencieux. Son recueil des 
Jours heureux est le seul livre peut- 
être qui lait signé de son nom. 
Ses romans furent publiés sous le 
pseudonyme ô'Ernesl Desprez , et 
toutes ses pièces de théâtre sous 
celui de Jules Cordier. Esprit élevé 
et profondément libéral, nat ire 
généreuse et tolérante, il ne mon- 
trait de passion qu'envers Tiinpio- 
bité, la persécution ou l'abus delà 
force, et répondait habituellement 
à qui lui demandait quel parti po- 
litique il avait adopté: «Le parti des 
vaincus. w Uij des journaux les plus 
répandus et les plus accrédités di - 
sait, enaiiionçant la mort de Vau- 
labelle: « Cet homme de bien, dou- 
« blé d'un homme d'esprit, ce phi- 
« losophe content de peu, ce vrai 
« sage, a compté les succès écla- 
« lants par douzaine, sans vouloir 
« jamais que son nom fût jeté au- 
« public. C'est à lui principalement 
« que, depuisdix ans, les Parisiens 
« ont (lù tant de joyeuses soirées: 
« La PvDjiriéle cest le vol, une sa- 
« tire si spirituelle, le Bourgeois de 
« Farin. une comédie si comique; 
a et ce vaudevilliste mordant, «e gai 
conteur était aussi un érudit, et 
« même un véritable savant, mais 



VAU 

« avec tant de modestie, avec si 
'< peu d'envie de faire paraître ce 
« savoir, qu'il a échappé au plus 
K grand nombre. Disons encore, à 
« son honneur, que cet excellent 
« esprit , aussi peu soucieux de la 
« fortune que de la renommée, re- 
« poussa toujours leurs avantages 
« en homme satisfait de son lot et 
« qui s'en contente.» Éléonore de 
Vaulabelle, dont l'érudition était 
en efléi profonde et peu commune, 
ne bornait pas ses travaux aux pro- 
ductions légères, dont la nomen- 
clature précède ; des objets plus 
sérieux occupaient son esprit. De- 
puis longtemps il amassait les ma- 
tériaux d'un dictionnaire historique 
de tous les mo!s de notre langue, 
devant présenter leur origine, leur 
élymologie et leur transformation 
à travers chaque siè<;le. Il se pro- 
posait de consacrer les dernières 
années de sa vie à la composition 
de cet intéressant ouvrage, mais 
la mort est venue interrompre une 
entreprise aussi utile et aussi pré- 
cieuse. Il n'a laissé qu'uneimmense 
quantité de notes dont lui seul pou- 
vait faire usiigc. C'est îi tort que cer- 
taines biographies contemporaines, 
entre autres inexactitudes, le pré- 
nomment Matlhieu. Son acte de 
naissance comporte le seul prénom 
d'Eléonore. 11 a\ait pour frère aîné 
Achille de Vaulabelle, auteur de 
iJJisluire des deux Reslauralions , 
représentant du peuple et ministre 
de l'instruction |)ublique en 1848, 
existant encore; et pour frère ca- 
det Ilippolyle de Va labelle, tué 
par accident le 12 janvier 1856, le- 
quel, d'un esprit é^ialemenl distin- 
gué, n'a rien publié. Par une sin- 
gularité fort remar(piab!e,ces deux 
fieres, Ilippolyte et Eléonore, sont 
morts, l'un et l'autre, le jour du 
mois où ils étaient nés. Le dernier, 



VAU 



VAU 



211 



comme il est dit au commencemeiU 
de cet article, né le 12 octobre 
1801, est mort le 12 octobre 1839. 
VAUME (Jean-Sébastien), l'anti- 
vacciiiiste, était natif de la petite 
ville d'Arlon. Un sien onde ou 
cousin, suivant que nous parlons à 
la mode de Bretagne ou à la fran- 
çaise, et qui figurait à la cour com- 
me médecin du roi ( Louis XV ), 
n'eut pas de peine à persuader à sa 
famille que le jeune homme avait, 
aurait, et devait avoir la vocation 
médicale. Donc Jean-Sébastien fut 
expédié sur Paris, et l'oncle à 
la mode bretonne aidant, il y sui- 
vit les cours des maîtres les plus 
habiles; il travailla sous Moreau à 
l'Hôtel-DJeu, et sous Sabatier aux 
Invalides; et finalement, avant d'a- 
voir pris tous ses grades, il fut 
placé, d'abord en qualité d'élève, 
puis comme chirurgien aide-major 
0773), à ce qu'on nommait l'ar- 
mée de Corse , sous Marbeuf. Ce 
gouverneur, ou si lori vrut ce gé- 
néral, eut à faire campagne pour 
conquérir son gouvernement. Vau- 
me se signala par son activité pen- 
dant celte première péiiode de la 
domination française dans l'île 
génoise jadis, et, en récompense, 
il échangea son modeste titre d'ai- 
de-major contre l;i position de 
chirurgien en chef de l'hûpital mi- 
litaire d'Ajaccio. L'Étal voulait 
qu'en dehors des fonctions inhé- 
rentes à sa place, le chef de la santé 
propageât l'inoculation de la pe- 
tite vcroh'. Vaunie s'acquifa de 
cette tâihe suréro-ialoire avec au- 
tant de succès que de zèle. Il est 
curieux de remarquer, et on le Ht 
assez sonner plus tard, (jue la fa- 
mille Dunaparie fournit à la liste 
des inoculés de Vaume un noiable 
contingent. Malgré les charnifs du 
climat italien, ce dernier sentit le 



besoin de revoir le continent, ne 
fût-ce qu'alin de régulariser sa po- 
sition en se faisant recevoir doc- 
teur. Il dit donc adieu aux Corses 
en 1776, après avoir passé chez 
eux de six à sept ans. Né en 1746, 
il e:î comptait alors trente. Pour 
quelle raison est-ce qu'il alla pas- 
ser ses derniers examens à Lou- 
vain? On en fut un peu étonné, 
mais l'étonnement diminua quand 
on le vit proclamé docteur dans 
celte ville, moins renommée comme 
école médicale que comme pépi- 
nière théologique , s'attaeher au 
prince de Ligne comme chirurgien- 
major de son régiment et faire avec 
lui la campagne de 1778. La fièvre 
putride (tel était" encore à cette 
époque, et môme tel fui encon; qua- 
rante ans après le nom des fièvres 
adynamiques ou typhoïdes) sévis- 
saitalors dans toute l'armée. Ce fut 
le beau moment de Vaume : il imagi- 
lîaun traitement plus rationnel, plus 
suivi, plus complet, et cependant 
plussimplede l'affection dont on dé- 
plorait les ravages. C'est, à quelques 
perfeclionnements près, celui qu'on 
suit aujoui'd'hui. Classé dès lors par 
l'estime publique parmi les prati- 
ciens les plus experts, il put trou- 
ver à Bruxelles une nombreuse 
clientèle, et il s'y fixa, probablement 
avec l'idée de ne jamais le quitter. 
Aussi le trouve-l-on souvent men- 
tionné avec le titre de membre du 
collège de médecine de Bruxelles. 
La révolution des Pays-Bas vint 
èhanger sa résolulio^j, et, en 171)2, 
on le vil reparaître à Paris et s'y 
établir. Il avail au préalable assez 
dexirement manœuvré pour se 
faire nantir du titre de médecin de 
rhôpital du Uoule. Cette po ition 
assurait le débil de tout ce qu'il 
publierait. Il commença par mettre 
au net le résultat de ses observa- 



'212 



VAU 



VAU 



lions de 17*8, augmentées et cor- 
roborrées de tout ce que quinze 
ans ou plus de pratique avaient pu 
lui fournir, et il en forma celui de 
tous ses ouvrages dont la science 
même contemporaine peut encore 
lui savoir le plus de gré, le Traite 
de la fièvre putride. (Voy. plus bas.) 
S'exagérant ensuite un peu les dan- 
gers de l'initiative particulière dans 
ia thérapeutique, etc., important 
en pleine science le despotisme de 
la consigne et l'aveugle docilité de 
la caserne , il imagina qu'il fallait 
contraindre en quelque sorte les 
praticiens à n'employer que des 
modes curatifs uniformes, et il eut 
le malheur de divulguer dans son 
Code médical les utopies qui ten- 
daient à transformer le médecin en 
manivelle à ordonnances. Cette lé- 
gislation n'était pas faite pour en- 
lever un assentiment universel , 
•aussi le bill ne put-il passer et 
même n'eùt-il pas les honneurs de 
la seconde lecture. Cet insuccès dé- 
teignit, ce nous semble, sur l'hu- 
meur (le Vaume , et c'est surtout 
au dépit qu'il en ressentit que 
nous attribuons l'esprit hostile , 
systématiquement hostile, qu'il op- 
posa depuis à tout progrès médi- 
cal, qui ne consistait point en mo- 
(lilications insigniiiaules et toutes 
de détails. C'est ainsi que, lors- 
que la grande découverte de Jenner 
vint détiuire radicalement le iléau 
qui par sa fréquence et sa conti- 
nuité a sans conliedit décimé le 
plus à fond la race humaine de- 
puis douze siècles (jue les Arabes 
Pavaient apporté à l'Europe, opiniâ- 
trement claquemuré dans son vieux 
procédé de l'inoculation, qui cer- 
tes avait rendu des services es- 
sentiels, cl regardant apparemment 
comme insulte personnelle à ses 
états de servicelapparilion et l'em- 



ploi d'une proj)hylactique bien au- 
trement héroïque, et qu'on a pu 
croire souveraine, après avoir suivi 
les premiers essais du comité de 
vaccine, il serefroidità mesure que 
la supériorité de la nouvelle mé- 
thode semblait à ses collègues plus 
péremptoirement décisive. Il ne 
s'en tint pas là, et s'animant par 
ses torts mêmes, par la défaveur 
même qu'il rencontrait chez tous 
les esprits en même temps éclairés 
et impartiaux qui n'identifiaient 
pas le conflit de l'inoculation et 
de la vaccine à la lutte de l'ancien 
régime et de la révolution , il en 
vint à déclarer la nouvelle pratique 
des plus périlleuses, et quelque 
temps il soutint une acerbe polé- 
mique en ce sens. Enfin, pourtant, 
il s'aperçut bien qu'il ne lui restait 
de partisans que ceux aux yeux 
desquels « vacciner, c'est tenter 
Dieu » ; et comme, après tout, ce 
n'étaient pas lîi, lui-même le sentait, 
des suffrages scientifiques, il se re- 
posa de guerre las. Il bouda de mê- 
me, mais moins ostensiblement et 
moins longtemps, la thérapeutique 
issue du système de Broussais. Il 
fut plus heureux, et tout le monde 
se lit un devoir de rendre justice à 
ses ellorts, lorsque, à force de va- 
rier les préparations d'hydrargire, 
dans le but d'en obtenir qui sortis- 
sent tous leurs effets sans produire 
d'inconvénients, il arriva aux dra- 
gées mercurielles, dont l'emploi 
s'est popularisé si généralement et 
si vite. Voici la liste méthodique 
des publications petites ou grandes 
du docteur Vaume: 1-IV (sur la vac- 
cine), 1" liéjlexions sur la nouvelle 
méthode d'inoculer la petite vérole 
avec le virus des vaches. Paris, an VIII 
(1800), in-8". 2" ï.es dangers de la 
vaccine démontrés par des faits au- 
thenliqves consignés dans quelques 



VAU 



VAU 



213 



mémoires et dans différentes lettres 
adressées au comité médical et cen- 
tral établi à Paris, pour faire des 
épreuves sur le nouveau genre d'ino- 
culation. Paris, an IX (1801), in-8». 
3° Nouvelles preuves des dangers de 
la vaccine, pour servir de supplé- 
ment et de conclusion à tout ce qui 
a été publié contre ce nouveau genre 
d'inoculation. V:ms, an IX, in -8°, 
4'» Traité de l inoculation de la va- 
riole et méthode pour faire cette opé- 
ration avec facilité et avec un succès 
constant. Paris, 1825, in-8°. ( Ce 
n'est qu'une brocli. de 48 pag.) V. 
(Dernier ouvrage de polémique, mais 
sur un sujet tout autre.) né\\exions 
sur la canthavi-sangsues-mause. Pa- 
ris, 18 -'3, in-8^ ( Ce n'est, comme 
le précédent, qu'un opuscule; il 
n'excède pas 16 pages.) VI et VII. 
Traité de la fièvre putride, précédé 
d'une dissertation sur les remèdes 
généraux, et d'un plan pour former 
un code complet de médecine et de 
chirurgie pratique, d'après l'obser- 
vation et l'expérience, dont l'ulililé 
est circonscrite aux habitants qui 
sont entre les i3' et 60' degrés de la- 
titude nord et les T et 40* de longi- 
tude de notre hémisphère. Paris, 
1790, in-8». 2' Traité de médecine 
pratique sur les remèdes généraux 
et sur la fièvre putride. Paris, 1799, 
in-8".VIIIet IX. Rapport sur la 
société d' agriculture de Tours et sur 
Vensvignement public, <793 ; et Ta- 
bleau élémentaire d'histoire natu- 
relle à l'usage de l'école centrale du 
département d'Indre-et-Loire. Paris, 
an VII, 1799, in 8". X. Dissertation 
sur le mercure, ses préparations et 
ses effets sur le corps de l'homme. 
Paris, 1812, in- 12. La pensé' de ces 
vingt-quatre jx^itcs pages, qui, du 
resU% contiennent un rapide aperçu 
des faits en même temps concis et 
certains sur les propriétés el les 



manipulations du mercure, c'est, 
on le devine, l'espèce de prospectus 
par lequel elles se terminent ad 
majorent gloriam des célèbres dra- 
gées pour lesquelles il se plaisait 
à prévoir de l'autre côté du Chen- 
nal une importante « and well 
paying » clientèle. Vas P. 

VACQUELÎN (Louis-Nicolas) , 
célèbre chimiste, naquit le IG mai 
1 7G3, à St-André-d'IIébertot, village 
de la Normandie, de parents hono- 
rables mais pauvres, travaillant pour 
vivre et nourrir leur nombreuse fa- 
mille. Il passa le.-, premières années 
de sa jeunesse près de son père 
qu'il aidait dans le travail des 
champs, autant que pouvait le lui 
permettre son jeune âge. 

Il existait à Ilébertot une école 
publique pour les enfants du vil- 
lage, fondée par le petit-fils du 
chancelier d'Aguesseau, seigneur 
de l'endroit. Vauquelin fréquenta 
cette école et ne tarda pas à s'y 
distinguer par son application et sa 
facilité à comprendre et retenir 
tout ce qu'enseignait le magister, 
au point que celui-ci, s'apercevani 
bientùlque son élève en savait au- 
tant et peut-être même plus que 
lui, en lit son répétiteur et lui con- 
fia la direction de sa classe. 

Ses progrès dans l'instruction 
religieiise ne furent pas moins ra- 
pides, et le curé du village, duquel 
il recevait cette instruction, frappé 
delà haute intelligence de son dis- 
ciple, conçut pour lui une alTection 
dont il ne cessait de lui prodiguer 
journellement les témoignages. 

Parvenu h l'âge de U ans, V^au- 
quelin quitta ses parents et vint à 
Houen, où il entra chez un phar- 
macien comme garçon de labo- 
ratoire. Ce pharmacien faisait un 
cours de chimie auquel il »'nlrait 
dans les fonctions du jeune garçon 



21 A 



VAU 



d'assister, et, tout en rinçant et 
essuyant les vases qui servaient 
aux expériences, il écoutait atten- 
tivement les leçons du professeur 
et en faisait son profit. C'est ainsi 
que se manifesta en lui un goût 
prononcé pour une science à la- 
quelle il devait, par la suite, faire 
faire de si grands progrès. 

Mécontent de quelques procédés 
de son patron et encouragé par 
quelques-uns de ses élèves dont il 
avait su se fiiire des amis, il se dé- 
cida à venir à Paris avec la recom- 
mandation du curé d'IIébertol, qui, 
l'adressant au prieur de l'ordre des 
Prémontrés auquel appartenait ce 
même curé, faisait de son mérite 
le plus grand éloge. Il fut très- 
favorablement accueilli par ce vé- 
nérable ecclésiastique, et trouva 
également une bienveillante pio- 
tection chez madame d'Aguesseau, 
dans les propriétés de laquelletra- 
vaillait habituellement son père. 

Pendant les trois ijremières an- 
nées de s^n séjour à Paris, Vau- 
quelin fut employé dans plusieurs 
pharmacies, et, en dcruier lieu, 
chez M. Cheradame, où l'un de ses 
camarades, nommé Prempain, lui 
donna des leçons de langue latine, 
dont il sut profiter avec celte faci- 
lité qu'il apportait dans tous les 
genres d'études. Il trouva aussi 
dans un M. Dubuc, qu'il avait 
connu à Rouen et qui a:ors habi- 
tait Paris, un savant herborisateur 
dont les connaissances en botani- 
que lui furent très-|)rofitables. 

M. (vheradame avait pour cousin 
le célèbre Fourcroy, qui venait 
fréquemment ch<'z lui et y voyait 
l'élève Vauqufîlin dont il entendait 
souvent faire un grand éloge. L'idée 
lui vint de s'attacher ce jeune 
homme, et après s'être assuré de sa 
vocation bien déterminée pour la 



VÀU 

chimie, il l'engagea à venir de- 
meurer avec lui pour le seconder 
dans ses travaux. 

Vauquelin accepta celte offre 
avec empressement et quitta la 
maison Cheradame pour venir ha- 
biter chez Fourcroy, dont il ne 
tarda pas, par son zèle, son assi- 
duité et la douceur de son caractère, 
k gagner l'estime et l'amiiié, ainsi 
que celle des sœurs de ce savant, 
dont une demeurait avec lui. Dans 
une f^rave maladie qu'iUit alors il 
reçut de ces dames les soins les 
plus empressés. 

Pendant le cours de ses études 
en chimie, Vauquelin ne négligea 
pas de poursuivre celles de la phy- 
sique et de l'histoire naturelle , 
qu'il poussa à un très-haut degré ; 
il trouva même le temps de faire, 
sous la direction d'un ancien prê- 
tre, une année de philosophie et se 
fit recevoir viafire ès-arts. 

Cependant le jeune élève de 
Fourcroy. devenant de plus en plus 
l'ami de son maître, devenait aussi 
son émule, et celui-ci le jugeant 
fort ea état de le suppléer dans le 
cours qu'il faisait à l'Athénée, l'en- 
gagea à faire ce cours; mais Vau- 
quelin se défiant de son extrême 
timidité, n'osait aborder cette re- 
doutable épreuve. Enfin sur les 
inslances pressantes de son protec- 
teur, il s'y détermina et se ])ré- 
senta tout tremblant devant son 
auditoire. 

Cette première leçon de celui qui 
devait un jour devenir un habile 
professeur, fut pleine de trouble, 
d'hésitation, et ce n'est qu'en bal- 
butiant, qu'il put exprimer les cho- 
ses les meilleures el les mieux 
conçues. 

Du reste, ceux qui ont connu 
Vauquelin savent que toute sa vie 
i! a cor'servé ce caractère de timi- 



VAU 



VAU 



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dite qui le gênait pour parler en 
public. Lorsqu'il commençait un 
cours, il éprouvait un pénible em- 
barras qui ne se dissipait enlière- 
menl qu'après quelques leçons et 
lorsqu'il s'était un peu familiarisé 
avec ses auditeurs. 

Ce premier pas fait, et se voyant 
soutenu par les marques d'appro- 
bation et d'enconr.igement que lui 
donnait l'assemblée, Vauquelin 
continua ses débuts et devint tout 
à fait le remplaçant de Fourcroy 
dans son cours de chimie à l'A- 
thénée. 

L'iniimiié de ces deux savants 
s'accrut de jour en jour, ils ne tra- 
vaillaient plus qu'ensemble, et les 
résultats des recherches auxquelles 
ils se livraient étaient publiés (!ans 
des mémoires sons le riom collectif 
de Fout croy et Vauquelin. 

En 1792, V;iuquelin qui s'était 
Aiit recevoir pharmacien et diri- 
geait la pharmacie de M. Goupil, 
rue Ste-Anne, fut a^•sez heureux et 
l'on peut même dire assez coura- 
geux pour sauver, au risqne de sa 
propre vie, celle d'un pauvre soldat 
suisse qui, éch.jppé au massacre des 
Tuileries, était parvenu à se sous- 
traire à la fureur populaire. 

En 1703, par suiie des événe- 
ments révolulionnaiiesqui l'avaient 
forcé de quitter P.iris, Vauquelin 
fut nommé pharmacien de rhôi)ital 
militaire de Melun, et l'année sui- 
vante (179i) ayant été appelé à 
Paris, il fin nommé professeur de 
chimie adjoint à Vécole centrale des 
iravaux puhlicfi (\m, en septembre 
1705, prit le iiom ô'ècole pohjlech- 
niquc. Les professeurs titulaires 
étaient Fourcroy et Guilou de Mor- 
veau. 

A peu près îila même époque on 
réorganisa l'école des mines, pro- 
jetée par le cardinal Fleury, et 



instituée en 1"83. Vauquelin reçut 
le titie d'inspecteur des mines et 
fut chargé de faire dans cette école 
un cours de docimasie; il fut logé 
dans l'établissement. 

Pour la première fois, Vauquelin 
qui avait toujours demeuré chez 
les autres, eut un logement à lui, 
et , plein de reconnaissance des 
bontés qu'avaient eues pour lui les 
sœurs de Fourcroy, il disposa de la 
plus grande partie de son apparte- 
ment en faveur de ces deux dames, 
qui vinrent demeurer avoc lui et 
ne le quittèrent qu'à leur mort. 

En celte même année (1793), 
Vauquelin fut nomm;'' membre de 
l'Institut national dans ia classe qui 
porte aujourd'hui ie nom d'Aca- 
démie des sciences. 

Eu 1804, lorsque l'ordre de la 
Ltgion-d'hoiincur , créé en 1802, 
reçut l'extension que lui donna 
l'Empereur Napoléon, Vauquelin 
en reçut la décoration, et vers la 
même époque, il fut nommé direc- 
teur de l'école spéciale de pharma- 
cie qui venait d'être orgar)isée. 

En ce même" temps cm ore, il fut 
afiaché à la Mouuai;» de Paiis en 
qualité d'essayeur de la garantie 
des bijoux d'or et d'arg^^nt. 

A la mort de M. Darcet (1801), 
Vauquelin avait été nommé profes- 
seur de chimie au Collège de France, 
mais bientôt a|)tès, M. Droiigniart 
père, membre de l'Institut et pro- 
fesseur au J rdin des plantes pour 
Ja chimie ap|)liijué(^ aux arts, étant 
décédé, il obtint cette chaire sur 
la prést'utaliou unanime de l'Insti- 
tut, de l'administration et des ins- 
pecteurs des études. Cette nomina- 
tion le força d'abandonner la chaire 
du Collège de France qui fut occu- 
pée par un de sCs élèves. Ce cours 
de cliimie appliquée aux arts, au- 
quel le iiouvau professeur ap|)oria 



210 



VAU 



le tribut des connaissances étendues 
que lui avaient fait acquérir ses 
longues études et ses savantes re- 
cherches, et dans lequel on recevait 
de sa bouche un enseignement 
qu'on ne trouvait dans aucun ou- 
vrage connu, avait une durée de 
trois ans et offrait le plus grand 
intérêt aux personnes instruites qui 
le suivaient assidûment. Il est à 
regretter pour les manufacturiers 
et les chefs d'ateliers auxquels ces 
enseignements eussent été de la 
plus grande utilité, que ce cours 
n'ait pas été publié. 

En 18H, Fourcroy ayant suc- 
combé à une attaque d'apoplexie, 
et la place de professeur de chimie 
«1 l'école de médecine se trouvant 
par là vacante, Yauquelln se pré- 
senta pour l'obtenir au concours 
qui fut ouvert à cette école, mais il 
eut sans combattre la gloire de 
triompher, car tousses concurrents 
connaissant le mérite supérieur de 
leur adversaire et convaincu que 
lui seul était digne de cette honora- 
ble position, se retirèrent du con- 
cours. Il fut, peu de temps après sa 
nomination, reçu docteur en méde- 
cine sur le développement dune 
thèse ayant pour objet l'analyse des 
matières entrant dans la composi- 
tion du cerveau de l'homme et de 
(telui des animaux. Vauquelin con- 
serva cet emploi jiisqu'en <822, 
époque à laquelle il fut révoqué 
conjointement avec plusieurs de ses 
illustres confières, MM.deJussieu, 
Dubois, Pelletan, Pinel, Desgenet- 
les, Cliaussier, L;jlleman, Le Houx 
elMoreau. Celte disgrâce, si peu 
méritée, que rien ne justifie et qui 
ne peut être attribuée (\uix des in- 
trigues favorisées par l'esprit réac- 
tionnaire qui dirigeait alors les 
actes (îu gouvernement , affecta 
profondément Vauquelin, mais elle 



VAU 

affecta peut-être plus encore celui 
qui en avait été la cause, car, au 
dire de quelques personnes, le cha- 
grin qu'il en ressentit altéra sa santé 
au point de hâter l'instant de sa 
mort qui précéda cellede Vauquelin. 

Lors de la création de l'Académie 
royale de médecine (1820), Vau- 
quelin en avait été nommé membre 
(section de pharmacie), et souvent 
celte docte assemblée eut à s'ap- 
plaudir de cette nomination. En 
1827, le roi lui conféra le cordon 
de St-Michel. Enfin, en 1828, le 
département du Calvados le choisit 
pour l'un de ses députés. Il fut un 
des membres de cette chambre qui 
se distinguaient par leur assiduité ; 
il n'était point orateur, mais son 
esprit droit et éclairé, son désir ex- 
trême de voir le progrès s'accom- 
plir sans désordre et sans anarchie, 
son dévouement sans borne aux 
intérêts de son pays en faisaient un 
digne et loyal député. 

Cet homme si supérieur et si 
recommandable par son mérite et 
ses talents, était simple et modeste; 
sa vie était celle d'un patriarche. 
La lecture et le travail occupaient 
tous ses instants; cependant l'a- 
mour de la science n'avait pas ab- 
sorbé toutes les facultés de son 
esprit, et la littérature ancienne et 
moderne lui offrait des charmes. 
Horace et Virgile étaient ses auteurs 
favoris; il les possédait compléte- 
mefit et souvent en faisait les cita- 
tions les plus heureuses; il avait 
également pour la bonne musique 
un goût prononcé que son ami et 
compatriote Boieldieu n'avait pas 
peu contribué à lui donner. 

De retour dans son pays naial, 
il fut atteint d'une grave maladie à 
laquelle il succomba le V octobre 
1829, emportant les regn'tsde tous 
ceux qui avaient eu le bonheur de 



VAU 



VAU 



217 



le connaître et surtout de ses nom- 
breux élèves qui l'aimaient comme 
un père. Il en est peu qui n'aient 
trouvé en lui un appui et un pro- 
tecteur. Nous citerons à cette oc- 
casion une anecdote à laquelle le 
personnage qui y donna lieu ajoute 
un certain intérêt. 

En ^808, Bonaparte, après le 
désastre de Baylen, ordonna que 
les Espagnols résidant à Paris et 
qui pouvaient inspirer des craintes 
fussent arrêtés et conduits dans 
divers dépôts. L'exécution suivit 
l'ordre de près et environ 60 Espa- 
gnols furent conduits à la préfec- 
ture de police pour être de là diri- 
gés sur différents points. L'un 
d'eux, qui était venu a Paris pour 
étudier la chimie et qui suivait le 
cours de Yauquelin, n'ayant dans 
la capitale aucun protecteur sur 
lequel il put compter, réclama l'ap- 
pui de son professeur. Dès le len- 
demain matin, avant six heures, 
Yauquelin, en costume de membre 
de l'Institut, était à la préfecture 
pour réclamer et se porter garant 
du jeune Espagnol, qui fut immé- 
diatement rendu à la liberté. Sans 
cet empressement que mit le géné- 
reux professeur à s'occuper du 
jeune étranger qui réclamait son 
assistance, la France aurait peut-être 
compté un savant de moins; car le 
jeune Espagnol dont il s'agit élait 
Orfila, (jui s'est acquis depuis une 
réputation européenne. 

Vau(}ueliu appartenait à un grand 
nombre de sociétés savantes de 
France et de l'étranger et particu- 
lièrement à la société royale de 
Londres, à la sociélé de pharmacie 
de Paris, à la société philomalique 
dont il fut, en i78.s, l'un des fon- 
dateurs, à la société d'agriculture, 
à CL'Ue d'encouragement et enlin a 
la société de «chimie médicale ; il a 



fait un grand nombre d'élèves dis- 
tingués, parmi lesquels plusieurs 
ont acquis une haute renommée, 
entre autres, MM. Eouchardot, 
Caventou, Chevreul, d'Arracq, Des- 
cotie, Grimm, Guerard, Kulmann, 
Lodibert, Mercadieu , Meyrac, 
Payen, Pelletier, Quenesville, Ro- 
biquet, Robinet, Lassaigne. L'au- 
teur du présent article;le sieur Che- 
vallier, futlui-même un desélèves les 
plus assidus de cet illustre profes- 
seur. Yauquelin avait été aussi le 
maître du célèbre Humboldt. Yoici 
ce que ce savant écrivait le 29 sep- 
tembre i8o8 à M. Chevallier : 
« Ayant {ravaillémoi-vicme, dans des 
« temps auté-diluviens, conjointe- 
« ment avec Thénard, dans le laho- 
« ratoire de votre maître commun 
« Yauquelin, j'aurai doublement de 
« plaisir à recevoir M. Chevallier à 
« Berlin demain, ^0 du mois, à midi, 
V et à lui renouveler Hwmma(je de 
« mes sentiments affectueux. » Il est 
peu d'hommes dont la carrière ait 
été aussi fructueusement remplie 
que l'a été celle du savant dont 
nous racontons la vie; il en estpeu, 
surtout, dont les recherches et les 
travaux aient autant contribué 
aux progrès d'une science sur la- 
quelle repose le succès d'une foule 
d'industries. Quand on considère 
l'étendue de ces travaux, leur im- 
portance et les résultats immenses 
de leur application, on se demande 
comment, dans un espace de cin- 
quante ans, un homme sorti d'une 
chaumière a pu, par la seule force 
de son génie, acciuérir une éducation 
com|)lète, se livrer avec le plus 
grand succès à l'élude de la chimie 
eldesseiencescjui s'y rattachent, puis 
s'élancer au premier rang de la 
sociélé, en dotant son pays de dé- 
couvertes qui contribuent a sa 
gloire. Ce savant n'a pas laissé 



218 



VAU 



d'ouvTages complets sur la science 
fi laquelle il a consacré sa vie en- 
tière; il n'a publié ex professa, que 
le Manuel de l'essayeur (1812, 1 
vol. in-8').niais il doit sa haute ré- 
putation aux belles analyses qu'il a 
faites soit en collaboration de Four- 
croy, soit isolément, à ses expé- 
riences publiques, à plusieurs dé- 
couvertes d'une haute importance 
et aux mémoires qu'il a publiés 
dans les Annales de cidmie, dans 
le Journal des mines, dans les An- 
nales du Muséum, dans le Journal 
de physique et dans VEncyclopédie 
méthodique, ou qu'il a lus à l'Aca- 
démie des sciences. Ces mémoires 
sont très-nombreux. Nous riterons 
les titres des plus remarquables : 
I. Sur la nature de l'alun (Annales 
de chimie 1797). II. Sur la nou- 
velle substance métallique contenue 
dans le plomb rouge de Sibérie dé- 
couverte par lui et à laquelle il a 
donné In nom de chrome. (Annales 
de chimie 1798.) III. Sur In terre 
de Brésil (qlucine) , substance in- 
connue jusqu'à lui. (ibid. 1798.) 
IV. Deux mémoires sur l'urine, en 
collaboration avec Fourcroy. (li)id. 
1799.) V. Sur l'eau de l'annios du 
fumier de vache, (ibid. 1800.) VJ. 
Sur le verre d' antimoine. (Ibid. 1800 ) 
VII. Observations sur l'identité des 
acides pijromuqueux , purotartreux, 
pijrolirjnmx, et sur h nécessité de 
ne plus les particulariser, en colla- 
boration de Fourcroy. (Annales 
de chimie.) VIÏI. Sur les pierres 
dites tombées du ciel. {\h\d. 1803.) 
IX. Sur le platine, en collaboration 
de Fourrroy. (Ibid. 1804.) X. Sur 
la présence d'un nouveau sel phos- 
phorique terreux dans les vs des 
animaux, en col'abor ation de Four- 
croy. (Ibid. 1803.) XI. Examen 
chimique pour servir à l'histoire de 
la laite rfepoïsson, en collaboration 



VAU 

de Fourcroy. (Ibid. 1807.) XII. A- 
nalyse de la matière cércbrale de 
ïhomme. (Thèse soutenue pour le 
doctorat en médecine, 1812.) 
XIII. Expériences sur le daphné- 
alpina. (Annales de chimie.) XIV. 
Analyse de l'urine d'autruche et ex- 
périences sur les excréments de 
quelques autres familles d'oiseaux, 
en collaboration de Fourcroy. 
XV. Annales du Muséum d'histoire 
naturelle. Paris, 18H. XVI. Ana- 
lyse d'une matière . bleue produite 
accidentellement dans les fours de 
la fabrique des glaces de St-Gobin, 
concluant à ce que cette matière 
n''est autre que l'outremer factice, 
susceptible de remplacer avec une 
immense économie l'outremer de 
lapis-lazuli. A cette nomenclature 
des premiers travaux de V,mquelin, 
on doit en ajouter d'autrt'S encore, 
faits postérieurement, et qui pré- 
sentent une moins e^rande impor- 
tance, savoir : Analyse du salsoda- 
veda. Observations sur une maladie 
des arbres analogue à un ulcère et 
qui attaque spécialement Forme. 
Nouvelle méthode d'analyser les fers 
et aciers. Analyse du laiton, précédée 
de quelques réflexions sur la préci- 
pitation des métaux les uns par les 
autres et leur dissolution. Combus- 
tion des végétaux; fabrication du 
salin et de la cendre grnvelée. Ex- 
périences sur les alliages de plomb 
et d'étain avec le vinaigre, le vin et 
l'huile. Analyse cfe la gadotinite; 
exposé sur quelques propriétés de 
l'ythia qu'elle contient. Expériences 
relatives à l'action de l'hydrogène 
sulfuré sur le fer, par laquelle on 
prétend qu'il se forme de l'acide 
muriatique. Note sur les eaux sures 
des amidonniers. Exjiériences qui 
démontrent la présence de l'acide 
prussique presque tout f>rmé dans 
quelques substances végétales. -Ex- 



VAU 



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219 



périencessur le suint , suivie de quel- 
ques considérations sur le lavage 
et le blanchissaqe des laines. Expé- 
rience sur la cérite dans laquelle on 
a trouvé un métal nouveau. Note sur 
l'existence du platine dans les mines 
d'arqent du Guadalcamil. Mémoire 
sur la meilleure méthode pour dé- 
composer le chromate de fer, obte- 
nir l'oxyde de chrome, préparer ra- 
cide chromique, et sur quelques 
combinaisons de ce dernier. Table 
exprimant les quantités diacide sul- 
furique à 06' contenues dans les 
mélanges d'eau et de cet acide à 
différents degrés de Varéomèlre. 
Instruction sur les moyens de dis- 
tinguer les différentes sortes d'étain 
qui se trouvent dam le commerce. 
Mémoire sur le palladium et le ro- 
dium. Mémoire sur l'iridium et l'os- 
mium. Description d'un effet des- 
tructeur de l'urine sur le fer et ré- 
sultais utiles de la connaissance de 
cet effet. Examen d'un procédé pour 
faire servir de nouveau la potasse 
employée dans la lessive. Sur (acide 
benzol que contenue dans les urines 
des quadrupèdes herbivores, sur le 
moyen de t'en extraire. Expériences 
sur la congélation des différents 
liquides par un froid artificiel de 
iQ" au-dessous de zéro, Héaumur. 
Découverte de liode dans le règne 
minéral. ^ Cii. 

VATTRÉ (Victor, baion de), 
maréch;il de camp,commun(leur de 
la Légion d'honneur, etc., naciuil le 
12 mai 1770, à Dompaire, dans 
l'ancienne l,orrainc, d'une famille 
honorablement placée. Il eniia à 
vingt-un ans dans la compagnie de 
pi(|net des gariles-dn-corps du roi, 
et fut le 10 août un des défenseurs 
duchàteaii des Tuileriesconirc l'al- 
laqn»; des 'nandt s n'voliitionnaires. 
Il survécut au massacre des batail- 
lons royalistes, mais il ne put s'é- 



vader de Paris et fut arrêté le 13 et 
conduit k la Force où il occupa un 
cachot situé immédiatement au- 
dessous de la chambre qu'habitait 
l'infortunée princessede Lamballe. 
Vautré fut assez heureux encore 
pour échapper k la hache des sep- 
tembriseurs. On se borna à lui faire 
prêter serment de fidélité à la Ré- 
publique sur un monceau de cada- 
vres gisants à l'extrémité de la rue 
Saint-Antoine, et il fut enrôlé dans 
l'église de Saint-Paul pour se rendre 
aux frontières. Il obiint successive- 
ment legrade de lieutenant et celui 
de capitaine dans une compagnie 
formée des volontaires de sa section, 
et prit part en celte (lualité aux 
campagnes de Champagne et de 
Belgique, et aux sièges de Namur 
et de Viviers-l'Agneau. Après la 
défaite de Nerwinde, il fut embri- 
gadé dans le régimentde Piouergue 
et chargé provisoirement du com- 
mandement de trois compagnies. 
Vautré fut blessé par un boulet au 
siège de Quesnoy et lait prisonnier 
de guerre. Il revint en France à la 
reddition de celle place, en novem- 
bre 1793, cl fut nommé aide de camp 
du général Veza, puis employé à 
Marseille en 1796 et 1797, dans l'é- 
tal-majordu général Willol, d'où il 
passa en 1799 ii celui de l'armée 
dlialie. Le 24 sep'embre 1801 , il fut 
nommé ch-'f (le bataillon par le géné- 
ral en chef, puis aide de camp du 
général Charpentier, et revul le 
commandement d'un bataillon du 
Ih'" régiment de lign'e. Vautré prit 
unoi)art honorable aux campagnes 
de ISO'i et de 1806, et se distingua 
nol;imment h la batailled'Austerlitz, 
où soB régiment enleva le plateau 
de Siikolnitz au pas de charge et en 
pervanl plusieurs fois les lignes 
russes. Il reçut la croix d'honneur 
à cette occasion. L'année suivante. 



220 



vAy 



à Eylaii, son bataillon fut littérale- 
ment écrasé par l'ennemi, et, peu 
de mois après, au combat d'Heils- 
berg, il eut un cheval tué sous 
lui et fut blessé de deux coups de 
feu. Ayant reçu l'ordre de chasser 
les Russes d'unbois occupé pareux, 
il exécuta ce mouvement avec in- 
trépidité, et réussit à rejoindre sou 
régiment en traversant à la tête de 
250 hommes seulement, les postes 
ennemis, qui s'élevaient à plus de 
45,000 hommes. Lors de la grande 
revue que passa Napoléon le d2 
juillet 1807, Vautré fut présenté 
honorablement par le maréchal 
Soult à l'empereur, qui le nomma 
major Ix la suite. Deux ans plus 
tard, par décret impérial du 29 
janvier 1809, il reçut une dotation 
de 2,000 francs en Westphalie. Le 
prince Eugène, qui commandait 
l'armée d'Italie, plaça Vautré à la 
tête d'un régiment composé de 24 
compagnies de voltigeurs. Il justifia 
ce témoignage de confiance par 
riutrépidité dont il fit preuve au 
passage de la Piave, où ses volti- 
geurs protégèrent presqu'àeuxseuls 
le passage de toute l'armée. Il se 
distingua également aux combats 
de Saint-Daniel et des montagnes 
de Malborghetli, et fut cité avanta- 
geusement dans les rapports du 
général Dessaix. Ces exploits furent 
récompensés, le 17 août 1809, par 
le grade de colonel da9" régiment 
d'infanterie légère, par la croix 
d'officier de la Légion d*honneur 
(22 août 1812), et plus tard par le 
litre de chevalier de l'Empire avec 
une dotation de 2,000 francs. Au 
combat de Wit^psk, Vautré eut 
deux chevaux tués sous lui ; c'est 
avec son régiment que le prince 
Eugène, à la bataille de laMoskowa, 
enleva la grande redoute russe qui 
tenait en échec l'armée française. 



VAU 

Vautré, k son entrée dans la re- 
doute, fut blessé d'une balle qui 
lui ouvrit le péricrâne, il eut l'é- 
paule droite traversée par un bis- 
caien, et fut renversé de son cheval 
par un boulet qui lui causa une forte 
contusion à la tête. Cette brillante 
action fut la dernière k laquelle il 
prit pan. Il fut fait prisonnier le 
8 décembre 1812, au passage delà 
Bérézina, et ne rentra en France 
qu'au mois de septembre 181 4. — Les 
princes de la maison de Bourbon 
accueillirent Vautré comme un 
vieux serviteur; il fut replacé k la 
tête de son ancien régiment, qui 
prit le nom de Bourbon, et alla te- 
nir garnison à Calvi, où il se trou- 
vait lors de la fatale réapparition de 
Napoléon sur le sol français. Vau- 
tré demeura fidèle au gouvernement 
royal, et réussit, par la fermeté de 
ses dispositions, à garderie drapeau 
blanc jusqu'au 20 avril. Celte con- 
duite courageuse lui attira une vio- 
lente dénonciation de la municipa- 
lité de Calvi, par suite de laquelle 
il fut arrêté à son débarquement à 
Toulon et conduit à la citadelle de 
Grenoble, où il demeura soumis 
pendant plusieurs jours au secret le 
plus rigoureux. Sa captivité ne prit 
fin qu'à l'entrée des troupes alliées 
à Grenoble. Il fut immédiatement 
nommé au commandement de la 
légion de l'Isère, ets'api)liqua sans 
relâche à l'organisation (lececorjis 
dont il dut prendre les éléments 
dans une ])0pulation généralement 
hoslile au gouvernement restauré. 
De graves et sanglantes épreuves 
attestèrent bientôt à quel point il 
avait réussidanscetle mission d'hon- 
neur et de fidélité. Exalté par les 
déceptions personnelles que lui 
avait fait éprouver le gouverne- 
mont des Bourbons, Didier (voy. ce 
nom, tome LXII , page 4G5), avait 



VAU 



VAU 



221 



réussi à organiser dans le départe- 
ment de risère une vaste conspira- 
tion dont le succès, soit qu'il eût le 
duc d'Orléans ou Napoléon II pour 
objet (car ce point est demeuré en- 
core incertain), était fondé sur une 
circonstance habilement calculée. 
Les légions de l'Isère et de l'Hérault, 
qui tenaient garnison à Grenoble, 
devaient se porter à la lin d'avril 
sur le passage de la princesse Caro- 
line de Naples, qui traversait la 
France pour épouser le duc de 
Berry, et cette évacuation momen- 
tanée allait dégarnir d'une partie 
de ses forces l'une des régions de 
la France où l'Empire et la Révolu- 
lion comptaient le plus de parti- 
sans. La garnison actuelle de Gre- 
noble se composait de 700 hommes 
environ, y compris 20 artilleurs et 
60 chevaux. Didier s'était ménagé 
de nombreuses intelligences dans 
l'intérieur de la ville et parmi les 
officiers à demi-solde qui habitaient 
le département (i). Une partie de 
lagarde nationale devait se déclarer 
en sa faveur, et les douaniers eux- 
mêmes, corps influent chez les 
habitants des campagnes et géné- 
ralement composé d'anciens mili- 
taires, étaient pour la plupart enga- 
gés dans l'insurrection , dont la 
consistance eût été puissamment 
grossie par un premier succès. Ce 



(I) Ginvanini, ancion commandant de 
la gcmlaniierie de l'Isère, remplissait 
les foiiclioiis ila chef (i'éUit-iiiajor de 
Didier. Il fut tué a la première ren- 
contre sur la route d'Kybens. (»ii trouva 
a sa bouche la moitié d'une liste des 
conjurés, (lu'il n'avait p;!S »u le temps 
d'avaler. Kllc était tellement nom- 
breuse que le colonel Vautre crut de- 
voir la détruire dans l'intérêt des fa- 
milles qu'elle t;ompromcttail et dans 
rintcrèt même de la cause ton aie. 
(Documents inédits.) 



mouvement pouvait-il, dans lescon- 
ditions môme les plus favorables, 
susciter une nouvelle révolution et 
mettre sérieusementen péril le gou- 
vernement royal? Pouvait-il surtout, 
comme on l'a supposé, affranchir le 
sol français des trois cent mille 
étrangers que le 20 mars y avait 
attirés? Ces illusions n'étaient guè- 
re permises en présence des troupes 
coalisées qui occupaient les fron- 
tières du nord et qui, à défaut même 
des forces nationales, encore mal 
organisées, auraient facilement de- 
vancé autour du trône les bandes 
tumultueuses de l'insurrection. 
Mais elles furent entretenues chez 
Didier par la facilité avec laquelle 
il était parvenu à recruter ses batail- 
lons, et surtout par l'inconcevable 
mystère à la faveur duquel il avait 
pu, pendant trois mois, organiser 
librement ses moyens d'attaque, ex- 
pédier ses ordonnances, entretenir 
ses partisans, former ses listes et 
parcourir les campagnes, mystère 
qui ne pouvait s'expliquer que par 
la connivence de la plus grande 
partie de la population. Cependant 
ses plans furent traversés par un 
fâcheux contre-temps. Vers l'épo- 
que marquée pour leur exécution, le 
passage de la princesse éprouva un 
retard inattendu. Mais, soit que 
Didier jugeât son entreprise im- 
manquable, soit qu'il craignit de 
déranger sa petite armée par uc 
contre-ordre, il ne voulut riai 
chr.nger Ji ses dispositions, etia 
nuit du ^ au 5 mai i<Sif> fut déliii- 
tivement fixée pour la prise d'annes 
des insurgés. A Vizille, à Eylens, 
à Ilourg-d'Oisans et surtout à La 
Mure, foyer principal de l'infurrec- 
lion, tout se mit en mesun dès la 
pointe du jour; les lemme* surtout 
se faisaient remarquer pa l'ardeur 
de leurs excitations : on ^e plaisait 



222 



VAU 



VAU 



dans la lépélition de ce jeu de 
mois sanguinaire, « qu'il y au- 
rait le lendemain 15 mille joueurs 
de boules sur la grande place de 
Grenoble. «^ Le sens de ces sinis- 
tres pronostics parut surabondam- 
ment fixé par la remarque qui 
fut faite le lendemain de l'êchauf- 
fourée, de certaines traces blan- 
ches crayonnées sur les maisons 
des royalistes les plus signalés, et, 
dans les casernes mêmes, sur la 
porte des logements de plusieurs 
ofliciers. — Cependant^ durant la 
même journée, une inquiétude va- 
gue et générale régnait dans Gre- 
noble. Les autorités civiles el mi- 
litaires manquaient d'informations 
précises, mais cha(|ue moment leur 
apporlaitquelquesdemi-coufidences 
dont la répétition croissante faisait 
pressentirune explosion imminente. 
L'adjoint de La Mure, qui s'était 
dirigé par les montagnes pouraver- 
tir le préfet, avait rencontré les 
colonnes insurgées, et le hasard le 
plus extraordinaire venait de livrer 
au général Donnadieu, commandant 
la division. mililaireaident, brutal, 
mais feime et capable, l'un des 
chefs du complot, dans les rues 
mêmes de Grenoble. Un autre ha- 
sard , également inespéré , celui 
d'un dîner chez le général, avait 
préservé le colonel Vautré du pé- 
ril d'ôire arrêté par les insurgés 
du dedans, au moment même où 
devait éclater l'agression du dehors. 
L" gt'iiéial Donnadieu coiiceulra 
ses. forces sur la place Grenelte, 
|)iil «l'babiles dispositions, v.\. fit 
marcher un dél.chement d'environ 
dOO Sommes des voltigeurs de 
risero el de la lé^^ion de Tllérault 
àlareg(Onlre des insurgés, dont 
la pr euiière colonne s'avançait dans 
la direction de la porte de lionne. 
Mais ce tfvlacheiuenl, intimide par 



la bonne contenance de l'ennemi, 
se replia bientôt en désordre, et le 
général prescrivit au colonel Vautré 
de se porter de suite au-devant des 
rebelles. Vautré ne se trouvait que 
depuis quelques minutes en me- 
sure d'exécuter cet ordre par suite 
du retard fortuit ou calculé apporté 
à la délivrance des cartouches 
nécessaires. Il disposait au plus de 
80 hommes ; mais, dans le nombre 
se rencontraient 30 grenadiers, 
soldats éprouvés, résolus, intrépi- 
des, commandés' par un brave ca- 
pitaine appelé Friol. Ces militaires 
s'ébranlèrent au pas de course et 
se trouvèrent à la porte de Bonne 
en face des insurgés enhardis par 
la retraite des chasseurs. Lecolonel 
Vautré poussa le cri de Vive le roi! 
et s'élança à leur tête sur les mon- 
tagnards au nombre de 4 ou 5cents, 
les culbuta et les mit en fuite en 
leur tuant 7 hommes. A quelque 
distance, sur la route d'Eybeus, la 
cohorte fidèle rencontra Didier lui- 
même qui, sansparaitredéconcerté 
de l'échec de son avant-giwde, en- 
gagea un nouveau combat à la tête 
d'e[iviron 300 hommes. Cette co- 
lonne, qu'il avait négligé de gariiir 
ou (!e faire précéder de tirailleurs, 
fut promplement dispersée en lais- 
sant quelques morts. Ace moment, 
Vautré fut rallié par un détache- 
ment de dragons de la Seine que le 
général Donnadieu avait envoyé 
pour le soutenir; une troisième 
colonne, qu'ils rencontrèrent à peu 
près à une demi-lieue, eut le même 
sort que les deux précédentes. Le 
colonel remarqua ({ue les feux de si- 
gnaux allumés sur plusieurs points 
des moniagnes voisines avaient in- 
sensiblement disparu. A la pointe 
du jour, il entra à Eybens, d'où il 
se rendit presipic immédiatement 
au village de La Mure, dont il dés- 



VAU 



VAU' 



223 



arma les habitants. Celte répression 
énergique, opérée si promptement 
avec le concours d'un si faible dé- 
tachement, dans une contrée ou le 
gouvernement royal comptait tant 
d'ennemis, et sur le lieu même où, 
quinze mois avant , le colonel 
Labédoyère avait, par sa défection, 
prépare le fatal succès des Cent- 
Jours, fit un grand honneur au 
zèle et à la résolution du colonel 
Vautré, et préserva la ville de Gre- 
noble et la contrée entière d'une 
imminente conflagration. Sa ren- 
trée à Grenoble, le 6 mai, à la tète 
de sa troupe, eut tous les caractè- 
d'une véritable ovaiion. Un grand 
nombre de personnes notabli^s vin- 
rent à sa rencontre ; la joie d'une 
partie de la population fut portée 
jusqu'au délire; la plupart des 
maisons furcLit pavoisées de dra- 
peaux blancs, etces démonstrations 
s'étendirent à tous les militaires 
composant le faible gioupe qui avait 
donne l'exemple d'une si éclatante 
et si salutaire répression (1). Ce 
triomphe fut l'apogée de la vie 
jusqu'alors si martiale, si inépro- 
chable de ce brave militaire. L'his- 
toire doit envisager avec moins de 
faveur les événements qui restent à 
rapporter. Le colonel écrivit le 
lendemain une lettre répandue à 
profusion par la voie de la presse, 
où il racontait avec exaltation son 
siu ces de la porte de lionne et 
s'applaudissait d'avoir « ordonné à 
ses braves grenadiers d'égorger 



(I) Tous les faits qui précèdent sont 
exlnits do notes idélites rédii^ôes par 
le C(donel d- Vautré a l'époque leOiiie 
dos cvéueuients de (jrennlile. Le liip- 
port eoiilidfiiliel dans lequel ces fjjts 
se ti'ouvaieiit (Oiisignés fui mh >oiis les 
yeux du roi Louis XVIII par M le duc 
de Uuras. 



celte canaille à coups de baïonnet- 
tes et aux cris de vive le roi! » 
Puis, arrivant aux détails de son 
expédition de La Mure : « J'ai fait 
venir, disait-il, une partie du peu- 
ple sur la place, et j'ai dit que je 
ne savais pas si je ne les ferais pas 
tous fusiller et brûler leur ville... 
Pensez-vous, ai-je ajouté, que j'aie 
eu besoin de ces 90 hommes pour 
exterminer les brigands qui ont 
marché sur Grenoble? Il ne m'a 
fallu que 22 grenadiers. Eh bien I 
vos pères, vos enfanis, sont pour la 
plupart morls aux portes de Greno- 
ble. Ailez-y voirleurs cadavres. » A 
celle triste publication, qui accusait 
moins les passions personnelles de 
son auteur que celles d'un temps 
de réaction et de vengeance, le 
colonel Vautré unit un tort plus 
grave, celui d'accepter la prési- 
dence du conseil de guerre formé 
pour juger les rebelles qu'il avait 
combattus et dispersés. Cette fausse 
position devait amener de déplora- 
blrs incidents. Les avocats des ac- 
cusés se plaignirent du peu de 
faveur avec lequel ils furent en- 
tendus, et des entraves que des 
juges naturellement prévenus ap- 
portèrent à la liberté de la défense. 
Suivant une relation accréditée et 
qui ne parait pas avoir été dé- 
mentie, le président du conseil 
troubla plusieurs fois, par de vé- 
hémentes et injurieuses apostro- 
phes, les expl. cations présentées 
au nom des 30 malheureux que le 
hort des armes avait fait tomber 
entre ses mains, et dont la vie, 
dévouée à une immolaiion prochai- 
ne, réclamait ce re.4e d'égards que 
riuimanile commande même aux 
plus implacables ennemis. Vingt-un 
accuses lurent condamnes ix mort; 
sur ce nombre, cukj lurent recom- 
mandes à la clémence royale par 



±lk 



VAU 



VAU 



le conseil lui-même, avec un em- 
pressement auquel nous aimons à 
rendre hommage. Mais le ministère 
repoussa îi la majorité de cinq voix 
contre deux (celles de M. de lUclie- 
lieu et de M. Laine) la recomman- 
dation des juges militaires, et les 
mursde Grenoble furent ensanglan- 
tés à trois reprises de vingt et une 
exécutions capitales. Didier , qui, 
après avoir combattu avec courage 
sur la route d'Eybens, avaitété sur- 
pris et saisi sur le territoire sarde, 
expia à son tour, le 18 juin, la con- 
ception criminelle qui était devenue 
fatale à tant d'infortunés. — Le 
conseil général de l'Isère reconnut 
les services du colonel Vautré 
par le don d'une épée portant ces 
mots : Fidéiitéj courage, nuit du i 
au 5 mai 1 816. Le roi les récompensa 
le 12 mai, par le titre de baron; 
deux mois plus tard, le 17 juillet, 
Vautré fut promu au grade de ma- 
réchal de camp et nommé au com- 
mandement du département de 
l'Aveyron, d'où il passa successive- 
ment à ceux de l'Ain et du Morbi- 
han. Au mois de novembre 1820, 
il cessa d'être employé dans un ser- 
vice actif et fut porté sur la liste des 
inspecteurs-généraux d'infanterie. 
En remettant le 30 de ce mois à 
Bordeaux, en cette qualité, au M" 
régiment de ligne le drapeau de ce 
corps, il lui dit « qu'après l'amour 
de tous les Français pour leur roi, 
les baïonnettes étaient le premier 
soutien du trône des Bourbons, la 
garantie de la tranquillité publique 
et de la prospérité du royaume. » 
Vautré tint un langage semblable 
en s'adressani, dans une solennité 
analogue, peu de temps après, à 
Toulouse, au 49' régimentde ligne, 
qu'il y avait organisé. Il reçut, le 
i" mai 1821, le cordon de com- 
mandeur de la Légion d'honneur; 



mais il n'obtint pas le grade de 
lieutenant-général, et ce mécompte 
lui causa une irritation profonde. 
C'est dans cette disposition d'esprit 
que le surprirent les événemenli» 
de juillet 1830. Le caractère du 
baron de Vautré ne se montra point 
à la hauteur de cette formidable 
épreuve. On vit avec étonnement 
le loyal militaire, dont le presti- 
gieux retour de Napoléon n'avait 
pu ébranler la fidélité, l'intrépide 
adversaire de l'insurrection de 
1816, oftrir son épée à l'insurrec- 
tion victorieuse de 1830, et, par 
un contraste étrange , solliciter 
d'un pouvoir qui comptait le fils 
même de Didier parmi ses hauts 
fonctionnaires, l'avancement qu'il 
n'avait pas obtenu de la Restaura- 
tion. Il adressa au maréchal Soult 
et à Casimir Périer, président du 
conseil, et publia en 1831 plusieurs 
lettres dans lesquelles il s'expri- 
mait sansménagenientsurle régime 
qu'il avait si vaillamment servi, et 
s'aliéna ainsi les sympathies du parti 
royaliste, sans se concilier la fa- 
veur du nouveau gouvernement. Le 
général de Vautré fut mis à la re- 
traite en 1832, et mourut à Paris le 
8 mai 1849, à 79 ans, laissant avec 
le souvenir d'un salutaire exemple, 
celui d'une regrettable défaillance, 
dont le caractère même de ses ser- 
vices passés eût dû, de lui plus que 
tout autre, ce semble, écarter le 
péril. A. B — ée. 

VAUX, général français, était 
depuis des années sous les dra- 
j)eaux, quand se dessina la révolu- 
lion française, d'où bientôt l'émigra- 
tion, et, à la suite de l'émigration, 
la guerre. Immense danger pour la 
France que deux puissances colos- 
sales et nombre de petites, entraî- 
nées dans le mouvement général, se 
préparaient à ravager, mais perspec- 



VAL" 



V.W 



225 



live aîtraviintt' pour le brave qui 
necleniaiidaitqu'à faire ses preuves, 
qu'à verserson sang et qui savait que 
tant d'épaulettes, désertées par les 
privilégiés auxquels toutes étaient 
dévolues sous le régime déchu, de- 
viendraient la récompense de qui 
saurait, par son dévouement et son 
talent, les conquérir. Patriote et 
ne manquant pas d'ambition, Vaux 
saisit avec empressement toutes les 
occasions de se montrer aux postes 
où le i)éril était le plus grand, et, 
au bout des quatre premières cam- 
pagnes de la république, il était 
adjudant général. C'tst en cette 
qualité qu'il servit en <796 à l'ar- 
mée dltalie et qu'il se signala par 
un tel héroïsme, à la bataille de la 
Favorite, que Bonaparte, si con- 
naisseur en hommes ainsi qu'en 
manœuvres habiles, fit choix de 
lui pour aller présenter au Direc- 
toire son rapport sur la journée; il 
demandait en même temps pour 
lui le grade de général de brigade. 
La demande eut immédiatement 
son effet . L'année suivante Vaux par- 
tit pour l'Egypte avec l'expédition 
française, puis, quand l'armée passa 
en Syrie, il fut de ceux qui tentè- 
rent cette nouvelle aventure. Le 
siège de d'Acre faillit lui devenir 
funeste, il y fut blessé (le 25 avril 
1799) très-dangereusement et il 
dut être évacué sur la France. Nou- 
vel épisode malheureux lorsque 
rexécution de cit ordre fut tentée : 
les Français, débordés depuis Abou- 
kir, n'étaient rien moins que maî- 
tres de la mer; le brick la Ma- 
rianne, qui le ramenait, fut capturé 
par une corvette anglaise (1800). 
Rendu bientôt et bien avant la paix 
d'Amiens à sa i)atrie par un cartel 
d'échange, et rétabli de sa blessure, 
il manœuvrait au mois de décf'mbre 
de la mèm?. ann?e dans le pays de.» 

LXXXV 



Grisons. Les trois ou quatre an- 
néesde paix, continentale du moins, 
qui succédèrent (180i-l804), sem- 
blent avoir commencé poui- Vaux 
une phase nouvelle. S'il ne prit 
pas sa retraite, il s'accommoda de 
postes paisibles à l'intérieur, tant 
que les prospérités Je l'Empire 
durèrent. Mais après la retraite de 
Russie, ce n'est pas en vain qu'il vit 
son ancien général îaire appel à tout 
ce que la France renfermait de bras 
fermes et de cœurs héroïques : il 
accourut redemander du service et 
inscrire de nouveau son nom parmi 
les plus dignes dans cette navrante 
et mémorable campagne oij suc- 
comba l'héroïsme de la cause im- 
périale. Val. p. 

VAYSSEDE VILLIERS(Regis- 
Jean-François), laborieux membre 
de l'administration des postes, était 
de Rodez. Sa famille, bien posée dans 
la magistrature, le destinait naturel- 
lement à la même carrière; et, bien 
qu'avantraèmo de quitter le collège, 
il eût donné quelques signes d'une 
vocation que quelques juges au- 
raient nommée poétique (voy.plus 
bas, à la partie bibliographique de 
l'article), il dut partir pour Tou- 
louse, afin d'y suivre les cours de 
droit. Né en 1767, il n'était pas en- 
core étudiant de troisièpir; année, 
quand la révolution vint, dès 1789, 
sinon interrompresespaisiblesexer- 
cices de l'école, du moins y porter 
la perturbation et l'incertitude. Bien 
qu'éi)ris des grands principes qui 
chaque jour gagnaient du lerrain et 
se réalisaient dans la pratique, il 
n'y trouva pas prétexte pour déser- 
ter lei bancs; il tint bon vaillam- 
ment un an encore, jusqu'à ladésor- 
gauisatioti de l'école el il .subit 
des examen.^, il cor.quit des diplô- 
mes qui, sous toute autre organi- 
sation que celle d'alors, î;e l'cus- 



226 



VAY 



sent point rendu habile à plaider, 
mais qui, certes, suffisaient à cette 
époque pour qu'il portât la parole 
au barreau. Très-probablement il 
n'aurait pas eu de peine, s'il l'eût 
voulu, à faire partie d'un parquet 
quelconque; il paraîtrait même, si 
l'on s'en rapportait à l'article bio- 
graphique de Rabbe (Supplém., 
p. 848), lequel est un peu em- 
preint d'autobiographie, que sem- 
blables propositions lui turent 
faites, puisque, nous observe-t-on , 
il les déclina constamment tant que 
domina la Terreur. La vue de tant 
de supplices illégaux autant qu'in- 
humains ou ne présentant qu'un si- 
mulacre dérisoire de légalité, l'a- 
mena rapidement à faire voile ar- 
rière, peut-être un peu plus loin 
que ne l'eût fait un de ceS esprits 
logiques et fermes qui n'excèdent 
pas.Q.andnousle voyons, à l'exem- 
ple de son compatriote Flaugergue, 
défendre la tête de malheureux 
royalistes voués à Téchafaud, nous 
i>e pouvons que le louer, et nous 
trouvons tout eimple qu'après ce 
trait de courage il cherchât un peu 
l'ombrcMais quand, aprèsle3i mai, 
il s'efforce d'engager les royalistes 
à s'unir aux Girondins proscrits, 
nous avons de la peine, sur quel- 
que terrain que nous nous placions, 
a ne pas voir dans de si bizarres 
idées des puérilités ou des chimères. 
C'esl pourtant la même plume qui 
nous atteste le lait, et certes avec 
une intention d'éloges. On nous le 
montre encore, au plus fort de la 
Terreur, répondant îi la délation 
d'un jacobin qui requiert son ex- 
pulsion immédiate de l'assemblée 
populaire de Rodez par une éner- 
gique profession de foi, dont tous 
les articles sont en opposition fla- 
grante avec les maximes du parti 
triomphant, soutenant au même 



VAY 

lieu et le même jour, « avec autant 
d'esprit que de courage, en quelque 
sorte corps h corps avec un com- 
missaire de la Moniagne, » une 
lutte où l'argumentateur courait 
risque de demeurer court autre- 
ment que de la langue, et quand 
le Midi résolut d'envoyer un ba- 
taillon par département contre les 
Montagnards, il apposa sa signa- 
ture à la résolution au bas de 
celle de Flaugergue. Il en résulta 
que, quand ce dernier fut mis hors 
la loi, son acolyte fidèle crut bon 
de se cacher. Heureusement les 
poursuites contre lui ne furent 
point poussées avec le dernier 
acharnement, ou du moins, la tour- 
mente perdit bientôt pour lui de sa 
violence; seulement il s'aperçutque, 
s'il ne voulait la réveiller, son pre- 
mier soin devait être d'évitersa ville 
natale, où trop de monde avait les 
yeux fixés sur lui, et il vint se ta- 
pir à Paris, où probablement ni Ro- 
bespierre, ni membre quelconque 
du comité ne songea qu'il existait 
un citoyen Vaysse de Villiers, leur 
ennemi capital, au repos pour 
l'instant, mais aiguisant sa bonna 
lame, nous voulons dire sa plume 
pour le jour où il pourrait, sans 
danger, la tremper dans l'encre. 
Ce jour vint : ce fut le 9 ou, 
si l'on veut, le 10 thermidor. Le 
lendemain de l'arrestation de Ro- 
bespierre, les colporteurs distri- 
buaient dans les rues, aux por- 
tes mêmes du club naguère tout- 
puissant, le ConIre-poisoH des Jaco- 
bins, par le citoyen Vaysse de 
Villiers, feuille périodique au moyen 
de laquelle, sans doute, l'auteur, 
toujours friand d'influence et de 
renom, comptailse créer l'un et l'au- 
tre : hélas! au bout de deux autres 
numéros, ses chants avaient cessé. 
Nous disons ses chants, car le jour- 



VAY 

naliste poétisait à ses heures; l'on 
trouve de lui, dans un troisième 
et dernier numéro, une épitaphe 
du parti jacobin que les thermi- 
doriens vantèrent fort, et qu'au- 
rait pu suivre immédiatement celle 
du Contre-poison...; mais personne 
ne se donna la peine d'enregistrer 
au Parnasse le décès du poétique 
journal. Une consoiation du moins 
fut octroyée à Vil!iers,et, si la vaine 
fumée qu'on nomme la gloire lui fit 
défaut, le solide vint l'en dédom- 
mager ; ses amis, au pouvoir alors, 
lui procurèrent une bonne nomina- 
tion d'inspecteur des postes. Lais- 
sant là la politique, il ne donna plus 
de soins qu'à ses fonctions ou à des 
travaux que hii facilitaient ses 
fonctions, les entremêlant de délas- 
sements littéraires à sa portée et 
selon son cœur. Il atteignit ainsi 
la fin de l'empire, époque à la- 
quelle sa retraite lui fut donnée, 
bien qu'il fût encore dans l'âge de 
l'activité, bien qu'il eût à grand 
peine vingt ans d'exercice (1794- 
1814). Il n'en vécut que plus dé- 
voué de jour en jour au culte des 
lettres et de la science, et sa ré- 
putation de littérateur et d'homme 
de goût devint sérieuse et incon- 
testée, après avoir été de celles 
qu'on sait un peu sujettes ii con- 
testation. Du reste, jouissant de 
plus de loisirs qu'il n'en eût sou- 
haité, du moins pendant les pre- 
mières années de sa retraite, très- 
mobile d'intelligence et enclin, 
par conséquent, à se porter tour 
à tour sur des objets très-variés, 
joignant a l'expérience une indé- 
pendance d'esprit que sa position 
de bonne heure acquis* près du 
camp, sinon au cœur du camp 
royaliste, lui permettait de laisser 
voir à nu, il se donna !e passe- 
temps de revenir de loin à loin 



VAY 



227 



aux excursions sur le terrain poli- 
tique, mais sans formes acerbes, 
sans arrière-pensée ambitieuse et 
sans \iser à faire grand fracas, 
quoiqu'il se gonflât toujours un 
peu. Somme toute, il eût été fort 
uii!e à la légitimité de savoir 
écouter des conseillers tels que 
Vaysse de Villiers. Il survécut à la 
chute de ce trône qu'il avait espéré 
ne pas voir pour la troisième fois 
s'écrouler sous la dynastie des Bour- 
bons. Voici la liste -à peu près com- 
plète des productions de Vaysse de 
Villiers. I. Description routière et 
géographique de l'empire français, 
Paris, 6 v. in-S", 2' édition avec 
additions qui la complètent, sous 
le titre de : Géographie complète de 
la France., par ordre de routes, Pa- 
ris (chez Renouard), 1829, in-8«. 
C'est un des ouvrages les plus uti- 
les, les plus exacts que l'on pos- 
sède sur le sujet; on le consulte 
encore tous les jours avec avantage, 
bien qu'évidemment la révolution 
introduite par les noies ferrées 
dans l'ensemble du système rou- 
tier de la France en ait dû res- 
treindre l'usage. C'est le fruit d'un 
travail de vingt années pendant 
lesquelles l'inspecteur des postes 
usait de sa position pour voyager 
six mois par an, consacrant les six 
autres au dépouillement et à la ré- 
daction de ses i.oles. Aussi le» 
journaux et surtout les recueils 
scieuliliques se firent-ils tous un 
devoir de signaler et de recom- 
Imander ce beau monument de st.v 
tislique en mémt' temps que de 
géographie. 11. lie eue il complet des 
groupes^ statues, bustes, thermes, 
perspectives monumentales de Yer- 
sailles, etc., etc. Paris, 1828-1829, 
in-i" oblong, faisant suite à la 
Géographie complète de la France, 
p. 0. d. r. III. Plusieurs brochures 



228 



VEA 



anonymes, contemporaines, ainsi 
que leur litre l'indique, de l'un ou 
•'nuire règne de la restauraiion, 
par exemple, sous Louis XVIII : 
l Opinion impartiale d'un capitaliste 
sur la réduction des rentes, in-8"; 
sous Charles X, la Lettre confiden- 
tielle à un journalisie, par lui ami 
du roi y de la charte^ du repos, 
in-8°. etc. IV. Des poésies dont 
bsaucoup, ce semble, sont restées 
manuscrites et dont plusieurs au 
contraire ont été tirées à part, telles 
que : 1» Ode sur les tremblements de 
terre de la Sicile et de la Calahre 
arrivés en 1789, Paris, 1821, in-8^ 
2" Ode sur les inondations de l'an X, 
Paris, 1822, in-8"; 3" Ode à lUinti- 
que Rome, Paris, 1822, in-8°;4°0(ff 
au soleil, Paris, 1823, in-8". Il se 
proposait, en 1836, de publier in- 
cessamment ses poésies fugitives 
en un volume. 

vi:au di: launay (Pierre- 

Louis- Athanase) , docte polYgra|)he, 
nnlif de Tours, s'était promis de 
suivre la carrière du droit, et reçu 
licencié fit dûment son stage, fut 
inscrit sur le tableau des avocats en 
sa ville natale et plus d'une fois 
porta la parole, tantôt gagnant les 
mauvaises causes, tantôt perdant 
ses bonnes : tels étaient en ce 
temps les caprices, 

De mibs 
Tbémi», 

qui, comme on sait, n'en a jamais 
^Ic pareils aujourd'hui. La révolu- 
lion le déclassa, ainsi que tant 
d'autres et lui fil des loisirs, qu'il 
ntiTsa en les portant sur tout ce 
qui ne sentait ni les Jnstilutes ni 
Cojas. El il en résulta que, lors- 
que furent établies les écoles cen- 
trales, il se fit très-facilement donner 
k celle d'Indre-et-Loire la chaire 
d'histoire naturelle qu'il rcm- 



VEÂ 

plit plusieurs années. Ces écoles 
îi leur tour ayant été, sinon abolies, 
du moins soumises à un mode d'or- 
ganisation tout nouveau qui ne 
souriait plus à ses idées, il ne se 
décontenança pas etse trouva sur-le- 
champ avoir une autre corde à son 
arc : ce fut la science médicale. Il 
ne la professa pas, il la pratiqua, 
et il ne fut pas plus médeein sans 
malades qu'il n'avait été avocat 
sans causes. Le soin de sa clien- 
tèle cependant ne l'absorbait pas 
â tel point qu'il n'eût du temps, 
beaucoup de temps, à donner aux 
sciences physiques, h l'archéologie, 
à la littérature, qu'il avait aimée 
d'un amour plus que platonique 
du temps même où son cabinet 
d'affaires aurait dû l'absorber, et 
de lire ou d'envoyer des mémoires 
à plusieurs sociétés savantes. Il 
était membre d'à peu près toutes 
celles de Tours, la Société du Mu- 
sée, la Société d'agriculture, la 
Société des sciences et belles-let- 
tres, laquelle avait en lui le plus 
exact comme le plus infatigable 
des secrétaires. De i)lus, il était 
membre du Lycée des arts de Paris. 
Il vit la première et la seconde res- 
tauration, il n'en vit pas la fin, la 
mort l'ayant frappé. Voici, à deux 
ou trois interversions près, la liste 
en môme temps chronologique et 
méthodique des productions de ce 
savant dont l'intelligence s'était 
lancée en tant de sphères variées. 
I-III. Pièces relatives au droit : 
1" Discours prononcé au bailli a( je de 
Tours; 2° Mémoires et plaidoyers; 
3" Fragments d'un Commentaire sur 
la coutume de Tours, Tours, 1787, 
in-8". IV-VI. Travaux relatifs aux 
sciences : <" Tableau élémentaire 
d'histoire naturelle à l'usage de l'é- 
cole centrale d'Indre-et-Loire, 
Tours, 1790, in-8"; 2» Manuel d'é- 



lectricité, 1809, in-8% figures; 
3" Lettre sur l'usage de l^ilcali-ftuor. 
VI. -VII. Opuscules achéologiques 
(tous deux insérés au tome IV des 
Mémoires de l'Académie celtique) ; 
i" Notice sur la pile de Mars (mo- 
nument antique attribué aux Ro- 
mains et situé sur la rive droite 
de laLoire entre Tours et Langeais;; 
2" Notice sur un dolmen appelé pierre 
de minuit (monument druidique 
situé à trois myriamètres sud-ouest 
de Blois). Vli-X. OEuvres litté- 
raires, les deux premières, drama- 
tiques et en prose, les deux autres, 
poétiques, ou du moins en vers : 
1" Le corps de garde national (co- 
médie en un acte), Tours, 1790, 
in-S**; 2" Stéphanin ou le mari sup- 
posé (opéra-comique , un acte) , 
Tours, 1791, in-S"; 3" Voltaire, et 
autres poésies, Tours, 1780; i" 
Épîlre d'un père à son fils sur le 
bonheur (présentée à l'Athénée de 
Toulouse, en pluviôse, an xi), Pa- 
ris, 1816, in-8\ Z. 

VECCIIIA (Pierre), issu d'une 
famille noble de Padouo, embrassa 
la vie religieuse, et se fit bénédic- 
tin à l'abbaye du Monl-Cassin, le 
30 novembre 1G46. Après avoir fait 
des études solides, il se livra à la 
prédication, et le fit avec le plus 
grand sucrés dans toutes les villes 
d'Italie. Il jouissait aussi d'une 
grande considération dans sa con- 
grégation, qui le lit abbé du mo- 
nastère de Casino. Le pape Inno- 
cent XI réleva à la dignité épis- 
copale, (t lui donna le titre de 
l'évèché de Citla-Nova, en Is- 
trie (1). i.e (\ mars 16^)0, il fut 



VEC 



220 



(1) Je m'expriino ainsi dans la pen- 
sée que peut-tHic ne fut-ce (lu'ini titre 
honoriîique , ddiit le pupo voulait ré- 
« unipenser Vecchi.i, car, d^ipns Hi- 
cliard : Dictionnaire des Sciences 



transféré k Andria, dans la Fouille, 
par Alexandre VIII; puis, l'année 
suivante, le pape Innocent Xïl le 
transféra à Melfi (2). Vecchia mou- 
rut à Naples le 7 juin 1695. Cet 
évêque, savant et zélé, a beaucoup 
écrit; mais comme Dupin dans sa 
Bibliothèque des écrivains du xvn« 
siècle , et Legipout dans Historia 
rei litterariœ, 0. S. B, ainsi que 
les dictionnaires historiques, n'ont 
parlé ni de lui, ni de ses œuvres, 
je donnerai la liste de ses produc- 
tions littéraires d'après dom Fran- 
çois, qui malheureusement ne met 
presque jamais le titre des ouvrages 
qu'il indique. I. Méthode jwur com- 
poser et bien parler. Venise, 1622. 
II. Idée de l'éloquence., Venise, 
1663. III. Explication de l'épître 
aux Romains, Venise. 1664. IV. 
Discours d'un supérieur à ses reli- 
gieux. 2 vol., Padoue, 1664. V. Pa- 
négyrique de Saint-Maur, in-4*, Ve- 
nise, 1608. VI. Traité de la divine 
Providence, Padoue, 1670. VII. Le 
temple de la Paix, B rescia, 1670, 
2-^ édition 1678. VIII. Uhomme de 
compagnie, ou la manière de vivre 
en bon politique et en bon chrétien, 
Brescia, 1670. IX. Traité de l'Église 
militante et triomphante, Bologne, 
1680, 2'édit., Rome, 1683. X. Ma- 
nuel des prélats, ou directoire des 
pasteurs, in-4% Venise, 1684. XI. 
Panégyriques, in-i", V<>nise, IG82. 
XII. Traité de la doctrine chrétienne, 



ccrk'siasliques, depuis Marc, vingt- 
deuxi^^^o evêque de CitUi-Nov:i. trans- 
féré enTarentaise,cn ]A'Xi, il n'y a plus 
eu d't'vt^que sur le siège de CiUa'-Nciva. 
(Ji UiciiAnD, Luco citalOj qui dit que 
Vtcchia était de Venise, donne en effet 
ce prélat pour le trente-neuvième évo- 
que d'Andria, et ajoute lui-même que 
piu après il (ut Ironsfcrcà Mrlfi. Or, 
a l'article Melli il no parle point de 
Vccchia, et sa nomenclature contredit 
ce qu'il avance ici. 



230 



VED 



VED 



Bologne, 1683. XIII. Exhortation à 
l'étude des sciences divines, avec un 
remerciraent au pape Innocent XI 
de l'érection du collège de Saint- 
Anselme, nimini, 1G87. XIV. Rè- 
gles pour bien vivre, traduites en 
italien du latin de saint Bernard (c'est 
le Irai lé De modo benè viveudi)^ 
Bergame, 1674. XV. Modèle de l'édi- 
fice intérieur, traduit du môme saint 
Bernard, Brescia, 1673. Vecchia 
avait, en outre, traduit et publié k 
Brescia, en 1677, un ouvrage de 
saint Jean-Chrysostome. La biblio- 
thèque du MoQt-Cassin fait mention 
de plusieurs autres ouvrages en 
tous genres que Vecchia a laissés 
manuscrits. B— d-e. 

VEDEL ( Dominique -Honoré- 
Marie-Antoine), général français, 
remarquable à titres divers, no- 
tamment parce qu'il fut mêlé au 
désastre du général Dupont, na- 
quit le 2 juillet 1771 (et non com- 
me \edit\3i Biographie S.-S.-T.Nor- 
vins, le 2 février 1731) à Monaco; 
mais il appartenait à la France par 
son origine, et sa famille, long- 
temps hdbilanlo de cette partie du 
Languedoc qui devint le départe- 
ment du Gard, avait fourni des mi- 
litaires ; aussi prit-il du service dès 
sa treizième année (le 6 mars i 786), 
et fut-il, des 1787, gratifié de Té- 
paulette, malgré son âge, qui, pro- 
bablement, fut un peu dissimulé. 
Lieutenant en 1791, capitaine en 
179Î, il fit en celte qualité, sa pre- 
mière campagne du Nord contre 
les Autrichiens. Il eut l'occasion de 
s'y rompre un peu vite aux inci- 
dents de la vie militaire. A l'affaire 
de Winton, où, pour la première 
fois, il vit le feu, rintrépidilé lui 
tint lieu de cet aplomb qu'ordi- 
nairement donnent l'expérience et 
l'habitude. Mais, quelque temps 
après, des faits surgirent qui de- 



mandaient du sangfroid en même 
temps que la vaillance ; encore 
eùt-il fallu tous les deux, à double 
ou môme à triple dose; son régi- 
ment s'insurgea, et l'on ne peut 
dire ce qui fût arrivé, si Mas- 
séna, chef de bataillon à cette épo- 
que, ne fût venu le délivrer, et 
peut-être lui sauver la vie. De l'ex- 
trême Nord, il saula Tamiée sui- 
vante à l'extrême Sud, non-seule- 
meni de la France continentale, 
mais de tout le territoire. Toujours 
friands de la Corse, cette île qui 
leur serait, « si commode » , et 
jaloux de l'annexion consentie par 
la république de Gônesà LouisXV, 
les Anglais avaient saisi l'occasion 
de la révolution française pour y 
débarquer, et s'arrangeaient pour 
prendre les places et n'en pas être 
débusqués de sitôt. Le comité de 
salut public montra que, pour lui, 
le programme qui qualifiait la Ré- 
publique française «d'une et indivi- 
sible » était une vérité ; il envoya 
des renforts, non des négociateurs. 
Le capitaine Vedel partit à la tête 
d'une compagnie franche ; et bien- 
tôt il fut investi du commande- 
ment de tout ce qu'il y avait dans 
l'ile de compagnies semblables. Le 
service était des plus actifs. Sa 
troupe fut chargée de servir l'artil- 
lerie des villes dont l'Anglais for- 
mait le siège. Vedel et les siens 
se distinguèrent, surtout à Caivi, 
par l'habileté comme par l'opiniû- 
trelé de la défense. Les ennemis 
avaient fait brèche ; et, comble de 
mal, non-geulement la brèche était 
praticable, maisnos batteries étaient 
démontées. L'assaut eut donc lieu; 
mais les lils d'Albion furent ac- 
cueillis de manière à ce qu'ils ne 
reprirent pas gaîment le chemin de 
leurs tentes, et qu'après un simu- 
lacie d'attaque nouvelle, ils tour- 



4 



VED 

nèrent leurs efforts sur d'autres 
points de l'île, coramençant à s'a- 
percevoir qu'ils pourraient nous 
disputer plus ou moins longtemps 
notre possession, mais, qu'en défi- 
nitive, elle ne deviendrait pas pour 
eux un second New-Foundiand. 
Nous retrouvons ensuite Yedel en 
Italie, lors des magnifiques campa- 
gnes de 1796 et 97, qui changent 
tout l'aspect de l'échiquier politi- 
que de l'Europe. Il y déploya sa 
vaillanee et son intelligence accou- 
tumées au passage du Pô, à celui 
de l'Adda, aux deux affaires de Lo- 
nado et de Salo. De plus, il fut 
chargé de plusieurs missions impor- 
tantes: h lui seul incomba, preuve 
de la confiance qu'avait en lui l'il- 
lustre général en chef, la tâche 
d'aller eu Tyrol, à la recherche de 
In division Augereau. Cela ne se 
pouvait qu'eu s'enfonçant à l'inté- 
rieur de la partie orientale de la 
provrace,et après avoir, ou forcé le 
passage, ou i)assé à la sourdine 
entr« des colonnes autrichiennes. 
Les ciroonstauces l'amenèrent au 
premier parti. Un gros détache- 
ment d'Autrichiens voulut lui bar- 
rer le passage; infanterie et ca- 
valerie furent culbutées en peu 
d'instants ; il enleva de plus leur 
poste de réserve, et de tous les an- 
tagonistes, 400 restèrent prisonniers 
de guerre en ses mains. Poussant 
plus loin après ce succès, il arbora 
le drapeau français à Feltre , 
puis sur les murs d'Udinc, où 
nul n'avait encoie pénétré. La 
division Augereau, à laquelle il s'é- 
tait ainsi mis à mémt^ de donner la 
main, ayant debouch' du Tyrol, il 
se rabattit sur le gros de l'armée. 
On sailcpiels événements suivirent 
tant de liants faits d'armes, dont, 
il est aisé de le voir, Ve<iel eut uoe 
bonne part. Les préliminaires de 



VED 



231 



Campo-Formio donnèrent d'abord 
l'espoir de la paix ; puis, à peine 
Bonaparte pjrti, Bonaparte en E- 
gypte, l'Autriche fit massacrer les 
plénipotentiaires français , et la 
guerre recommença. Le 11 sep- 
tembre 1798, il opérait sur Sangui- 
netto, n'ayant avec lui que vingt- 
cinq chasseurs à cheval, une di- 
version favorable au mouvement 
généraldel'armée.et il atteignait ce 
village après avoir, avec des forces 
numériquement si faibles, combattu 
trois escadrons échelonnés sur la 
route. La bataille de Kivoli suivit 
bientôt. Vedel y commanda l'artil- 
lerie de la septième demi-brigade 
légère, et, par ses manœuvres har- 
dies et savantes, il s'empara de la 
chapelle San-Marco, poste impor- 
tant, cief de j)Osition, donlle géné- 
ral autrichien sentità l'instant com- 
bien la perte éiait grave pour ses 
plans, mais dont en vain il es- 
saya de se remettre en possession. 
Toutes ses attaques échouèrent 
contre la solidité de la défense; 
Vedel était partout, donnant, va- 
riant, proportionnant les ordres se- 
lon les circonstances ; il fut atteint 
grièvement, mais, nous l'avons dit, 
il maintint sa position. C'était sa 
première blessure, mais ce ne fut 
pas la seule dont il put s'Iionorer 
dans cette campagne. Chargé, quel- 
que temps après la granile journée 
de Kivoli, d'aller, à la tête des gre- 
nadiers de la division Grenier, at- 
taquer les retranchements autri- 
chiens, à la gauche de Bussolengo, 
il déploya, dans l'exécution de cet 
ordre, l'eîitrain le plus vif, la va- 
leur la |)lu> opiniâtre et, par sa vi- 
gueur décisive comme par l'intel- 
ligence de tous ses mouvements, il 
mérita d'èire mentionne dans l'or- 
dre du jour de l'armée : en revan- 
che, balles et boulets l'avaient tou- 



232 



VED 



VRI) 



ché; so.T cheval avait été tué sous 
lui, lui-mênie avait une jambe cas- 
sée, et il fut laissé des heures pour 
mort sur le champ de bataille. On 
le releva cependant, et le grade de 
chefdedemi-brigade (tel était alors 
le titre officiel) fui la recompense du 
dévouement et du courage qu'il ve- 
nait défaire éclater. Ici se termine, 
en quelque sorte, la première par- 
lie de U carrière militaire de Ve- 
del. Le voilà colonel ; huit ans se 
sont passés depuis qu'il a reçu son 
brevet de lieutenant; huit autres 
années (de .1799 à 1807) vont le 
porter au grade de général de di- 
vision. Pendant les premiers mois 
de 1799, il est encore en Italie, 
avec l'armée d'Italie. Un peu plus 
tard, il passe avec sa demi-brigade 
à l'armée des Grisons, dont les 
mouvements se lient toujours à 
ceux de l'armée d'Italie, mais qui 
n'en forment pas moins, poiT le 
moment, un corps à part. I^es 
événement marchent, le ccnéral 
en chef d'Egyple a fait sa réap- 
parition en Europe, Paris a vu le 
48brumaireetritalieavecMarei)go. 
Vedel, le 10 novembre 1800, est 
un des quatre cents hommes d'élite 
(jui, sous les ordes du général de 
brigade Veaux, marchent sur les 
redoutes autrichiennes au mont 
Tonal, et défendent les passages 
de Val-di-Sole. Après l'inexé- 
cution de la clause du traité d'A- 
miens, par laquelle le cabinet 
de Saint-James avait promis de 
rendre Malte h la France, et, quand 
les Anglais ne plaisantaient que du 
bout (Ihs lèvres des j)lans de des- 
cente en Angleterre, il fit partii^ 
du camp de P.oulogne, el il n'eût 
pas été des moins charmés de re- 
nouer connaissante, en leur île, 
avec les habits rn';ges qu'il avait 
canonnéb dans l'île de Coi se. Le 



destin en ordonna autrenieni. Les 
insulaires, moyennant bmknoles 
et livres sterling, détournèrent l'o- 
rage sur d'autres bords, et déter- 
minèrent les naïves tètes fortes de 
Schœnbrunn, à tirer pour eux les 
marrons du feu. L'Autriche, pour 
la troisième fois depuis treize ans, 
déclara la guerre à la France. Com- 
me nous ne nous étions encore 
avancés (en 1797 et en 1800) qu'à 
quelque vingt lieues de Vienne, 
l'héritier des Habsbourg tenait ap- 
paremment à ce que les hussards 
français lui rendissent visite dans 
la capitale. Vedel, sitôt que les 
hostilités devinrent inévitables, fut 
compris dans le cinquième corps 
d'armée que commandait Lannes. Il 
eut part à la prise d'Ulm; c'est lui 
qui s'emparades redoutes avancées, 
parmi lesquelles, notamment , celle 
de Frauensberg était un point d'ex- 
trême importance pour le succès de 
la journée. Ce succès, il est vrai, 
il faillit le compromettre en vou- 
lant le pousser trop loin, sans assez 
tenir compte des circonstances. 
Voyant les défenseurs de la re- 
doute opérer la retraite, il lança 
ses artilleurs ; en changeant la re- 
traite en déroule, ceux-ci purent, 
avec les fuyards, franchir les por- 
tes de la place, et, secondés parles 
tirailleurs du Til' de ligne, faire 
douze cents prisonniers, qu'on dé- 
sarma sur-le-chamj) et dont les ar- 
mes furent disposées sur place en 
faisceaux. Tout cela eût été fort 
bien si les bastions n'eussent pas 
encore contenu de sept à huit mille 
hommes, ou si du gros de l'ar- 
mée on fût venu donner appui aux 
quatre cents de Vedel et aux quel- 
ques tirailleurs, ses compagnons 
de péril. Il n'en fui rien. H en ré- 
sulta que, ne voyant rien venir et 
protégés, virtuellement du moins, 



VED 



VED 



233 



par les nombreux camarades dont il 
vient d'être parlé, les prisonniers 
revinrent bientôt de leur stupéfac- 
tion, se comptèrent, et soudain, 
tombant sur leurs armes qu'ils 
avaient à deux pas d'eux, recom- 
mencèrent la lutte avec l'avantage 
du nombre et l'assurance d'un 
prompt renfort au cas où le be- 
soin s'en ferait sentir. Cerné de 
toutes paris, Vedel resta prison- 
nier. Heureusement il fut, au bout 
de quelques jours, compris dans un 
cartel d'échanges, et il ne tarda pas 
à coopérer derechef à l'exécution 
des grands plans de l'empereur. 
Le 30 novembre (trois jours donc 
avant Austerlitz), il tint seul avec 
son régiment la campagne en pré- 
sence de toute l'armée russe, qui 
venait s'adjoindre aux Autrichiens. 
Le jour même de la grande ba- 
taille, il fut chargé d'aller se pos- 
ter à Santon, point singulier de 
la ligne stratégique, où il devait 
servir de pivot à la gauche de l'ar- 
mée. Il eut, soit pour en prendre 
possession, soit pour s'y maintenir, 
une force de cinq àsix milleRusses 
îi contenir. Il fit mieux, il les re- 
poussa, et l'empereur fut si charmé 
de la façon dont il s'était acquitté 
de sa tfiche, qu'il le nomma géné- 
ral de brigade. C'est en cette qua- 
lité que nous allons le voir à pré- 
sent porter deux ans les armes 
contre la monarchie prussienne. 
Pendant la campagne au sein des 
provinces allemandes, il a part à 
la bataille de Saaifeld; le 10 octobre 
1806, il se signale dans les plaines 
d'Iéna. L'empereur, «mi ce jour où 
la lutte devient capitale, a voulu 
retenir sous ses ordres immédiats 
et comme partie de sa réserve la 
brigade de Vedel, en attendant 
que sa garde arrive conduite 
par Lefrbvre, et, quand celte 



dernière est là, Vedel, par ses or- 
dres, va renforcer successivement 
plusieurs points, ou menacés, ou 
trop peu garnis dans les commen- 
cements ; Vedel enlève plusieurs 
positions à la droite de l'ennemi, 
lui fait nombre de prisonniers et le 
poursuit au galop jusqu'aux portes 
de Weimar. Le 26 décencbre sui- 
vant, à l'affaire si chaude de Pul- 
tusk, l'k-propos, la prestesse, la 
multiplicité des attaques signalent 
de raf'me la brigade Vedel, qui, 
lancée par son chef, exécute plu- 
sieurs charges brillantes, enfonce 
les deux premières lignes russes et 
finit par rester maîtresse d'une bat- 
terie de 12 canons. Ce ne fut pas 
sans payer son succès de quelques 
pertes: Vedel lui-même fut atteint 
de deux blessures, l'une au genou 
gauche, en dépit de laquelle il con- 
tinua de donner ses ordres avec 
la môme sérénité, toujours sur le 
champ de bataille, l'autre par un 
coup de biscaien, qui le renversa 
sur le sol : heureusement la fu- 
sillade et la canonnade allaient fai- 
blissant ; la vicloireavait prononcé, 
comme d'habitude, en faveur des 
Français. Celte fois d'ailleurs il ne 
fut pas laissé pour mort parmi 
les cadavres, et sa guérison, mar- 
cha vile. . . , moins vile pourtant 
qu'un nouvel appel du mailre à sa 
capacité toujours en haleine. Il fui 
nommé gouverneur de Nogat et de 
la place de Marienbourg, ce qui, vu 
les circonstances et l'imminence 
d'hostilités nouvelles, li'élaii rien 
moins qu'une sinécure. Grâce à des 
mesures lubilemenl combinées, il 
sut en peu de lemps relever les 
forlilii-alions de la |)lace et pour- 
voir à l'approvisionnejneiil de l'ar- 
mée cantonnée aux en\irons après 
la journée d'Kylau;— de telle sorte 
«pie. n'eùl-il rien fait de plus, san 



23/1 



VED 



VED 



exagération aucune, il peut être 
affirmé que son concours pen- 
dant la campagne au sein des pro- 
vinces slaves (1807) ne fut guère 
moins utile à la cause commune 
qu'en 1806. Mais l\ ces opérations 
d'adminislrateur ne se bornèrent 
passes services en cejte mémorable 
année. Relayé k Marienbourg, où, 
dorénavant, l'essentiel étant ac- 
compli, les difficultés étaient de- 
venues minimes, il reprit un com- 
mandement actif et fut chargé d'or- 
ganiser et commander par intérim 
la seconde division du corps de 
réserve qu'avait sous ses ordres le 
maréchal Lannes. On le vit, à la 
bataille de Gustad, poursuivre les 
Russes à la tête de cette division, 
dont toutefois il dut bientôt aban- 
donner le commandement ;;u gé- 
néial Verdier, venu de Naples, 
mais en conservant celui de sa bri- 
gade, qui comprenaitle 3' de ligne 
et le 12' léger, l.e W juin, un beau 
fait d'armes le rocoinmanda de 
nouveau à la faveur im;)ériale : un 
ordre lui vient, le 10, à dix heures 
du soir, d'après lequel il faut 
qu'il chasse les Russes de leurs 
redoutes, où tout le jour ils ont 
tenu contre toutes les attaques; il 
part au plus vite, se trouve le ma- 
tin devant les redoutes, et, après 
un court intervalle de repos, pro- 
cédant à l'attaque, il emporte, non 
sans peine, non sans perle, non sans 
deux blessures encore, mais enfin 
il emporte îï la baïonnette toutes 
les Ii;.'nes et fous les forts des Mos- 
koviies, qui, trop d^^cimés pour te- 
nir Longtemps, prennent le parti 
d'évacuer Heilbour . Ce mouve- 
ineiil et ce succès furent un des 
préliminaires de la décisive bataille 
de Friedhnd, qui, quatre jours 
a})res, acheva de dissoudre l.» puis- 
sance prussienne, et fil penser au 



Tzar que mieux valait être l'ami que 
l'ennemi de la France, et qu'au 
moins il fallait feindre l'amitié, 
puisque le colosse ne pouvait tom- 
ber que par l'imprévu ou par la 
trahison. Ve'del eut bonne part 
aussi de l'honneur de cette san- 
glante journée; chargé d'aller ren- 
forcer le cent!'e, il fit plusieurs ma- 
nœuvres décisives, il tint la ligne 
d'attaque depuis l'aurore jusqu'à 
onze heures du soir, et h diverses 
reprises il fut félicité par l'empe- 
reur en j)ersonne, dont l'œil avait 
suivi tous ses mouvements. Nul, 
après cela, ne fut étonné de sa 
promotion au grade si bien mé- 
rité de généra! de division, et mê- 
me Ton fut unanime à reconnaître 
qu'elle constituait en ce moment 
une distinction d'autant plus flat- 
teuse, qu'à l'issue de cette seconde, 
si rapide et si terrifiante campagne 
contre les héritiers de Frédéric If, 
Napoléon fut loin d'en être prodigue : 
deux offîcitrs généraux seuls l'ob- 
tinrent, Rutfen et Vedel. Il reçut 
en même temps les insignes de 
commandeur de la Légion d'hon- 
neur* Il avait été créé comte de 
l'Empire lors de l'institution des 
majorats. Voilà de tout point certes 
un commencement de superbe exis- 
tence militjiire, et nous n'avons 
encore traversé que deux périodes 
de la vie de Vedel, abstraction faite 
de ces premières années d'adoles- 
cence sur lesquelles il a fallu glis- 
ser. La troisième va tout changer 
de face. Mais, on le pressent, c'est 
iei que l'on court risque, lors- 
que l'on a pris ftarti d'avance, 
de se m<'prendre sur les faits en 
les déplaçi^ni et en outrant le ap- 
préciations f;jvorables ou contrai- 
res. Dépouillé, (juant à nous, de 
toute idée préconçue, nous allons 
retracer des détails exacts, et nous 



VED 

énoncerons ce qui nous semble en 
lésulter inconteslableraent. Le traité 
de Tiisiit avait rendu la paix à T. Eu- 
rope septentrionale et orientale; là 
Jurande armée sétail dissoute, Ve- 
del était de retour en France. Mais 
à peine assoupie au delà de l'Oder, 
la guerre allait sévir au-delà des 
Pyrénées. Du Nord, où momenta- 
nément nos troupes n'avaient que 
peu de chose ou rien à faire, Vedel 
avait été avec sa division dirigé sur 
l'Espagne immédiatement après la 
fameuse entrevue de Bayonne (2 
mai 1808), et il faisait partie du 
corps central, qui, sous Moncey et 
Murât, occupait la Nouvelle-Cas- 
tille. Du 15 au 20 mai, ordre vint 
d'aller s'assurer du midi de l'Espa- 
gne, où tout éiait encore tranquille 
à la surface, bien que l'incendie 
fermentât dans les flancs du volcan, 
et de s'établir k Cadix . précaire 
asile des débris de notre flotte tra- 
hie parla forluiie à Trafalgar. Trois 
divisions, sous un général de divi- 
sion faisiiiil e:i quelque sorte les 
fonctions de commandant d un 
corps d'armée, devaient former le 
noyau de la force d'opérc.lion à 
laquelle on comptait que, d'une 
part, vii;ndraient se joindre au 
moins les trois régimenls suisses 
échelonnés à Torlose, à Carlha- 
gène, à Malaga ; que, de l'autre, 
Kellennann, de son quartier d'El- 
va, serait à même de prêter la 
main. C'e.-i Dupont qui comman- 
dait ainsi : Vedel n'avait, sauf le 
cas de circonstances exception- 
nelles, qu'à suivre ponclut-llemeut 
des ordres donnés. Dupont partit 
eu tète, n'emmenantiiuelauivision 
lîarbou, laqutilf, se composant de 
douze mille hommes au plus, sur- 
passait en nombre, à elle seule, le 
total des deux autres, Vedel n'en 
comptait que six mille, et Frère, 



VED 



235 



le troisième divisionnaire , que 
quatre milie ; et il enjoignit (de 
concert sans doute avec le quar- 
tier général de Madrid) à ses 
subordonnés de rester, le pre- 
mier à quatre-vingts ou quatre- 
vingt-dix kilomètres de Madrid, 
en deç^ pourtant de la chaîne 
marianique (à Tolède), le second 
au nord de Vedel et tout près de 
la capitale. De quelque part que 
vînt l'ordre et quel que put en être 
le mérite au point de vue mili- 
taire, il est cbiir que Vedel ne pou- 
vait qu'obéir. La disposition, d'ail- 
leurs, eût été irrépréhensible, si la 
guerre qui se préparait eût été la 
guerre normale , si les insurrec- 
tions ne se fussent à chaque heure 
succédé de proche en proche, et si 
les trois régiments suisses n'eussent 
non-seulement abandonné le dra- 
peau fiançais, mais passé à l'en- 
nemi. Voilà ce dont il eût été à 
souiiaiter que se fût douté, au 
moins comme éventualité à toute 
force possible, soit Dupont, soit 
le haut état-major paradant à 
Madrid. Mais comme jamais, depuis 
quinze ou seize ans de guerre, 
pendant lesquels la France n'a- 
vait eu que des gouvernements 
et ieurs troupes à combattre, rien 
danaiogue n'avait eu lieu et comme 
la dernière tentative avait été ré- 
primée immJ'dialemenl, il nevenait 
à l'idée de personne, à Vedel pas 
plus qu'aux autres, que des rustres, 
""des boutiquiers et des piliers de 
sacristie pussent atta(|uer les vain- 
queurs d'Austerlitz et d'Eylau. 
D'jill-'urs, ce n'e>t pas à lui sur- 
tout qu'il incombait ici de jjrevoir. 
Nul ordre nouveau ne survenant 
de (pieUpie part que ce fût, il resta 
près d'un nmis immobile dans sa 
position, tandis qu'au delà des 
monLs il eût par le fait seul do son 



230 



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apparition jelé un poids inappré- 
ciable dans la balance des desti- 
nées. Dupont, tandis que les 
onze ou douze mille hommes de 
ses deux divisions supplémentaires 
étaient retenus dans l'inertie, ne 
s'emparait que péniblement de 
Cordoue, ne recevait de tout côté 
que des nouvelles alarmantes au 
plus haut degré ; puis, il le fallait 
bien, se résolvait à regagner la 
chaîne Létique : il eût mieux fait 
de se replier à 30 kilomètres encore 
plus loin au nord, jusqu'à Baylen, 
vrai clef de toute la i)Osilion, au 
lieu de s'en tenir aux partis mi- 
toyens, qui perdent tout, et de 
prendre pour station Andujar. 
Tout en opérant ce mouvement 
rétrograde, il demandait à Madrid 
ce qu'il ne devait pas demander là, 
des renforts, car il eût fallu que, 
réputés en principe sa réserve et 
son arrière-garde, Vedel et Frère 
fussent directement en communi- 
cation avec lui. Soit sur ses ins- 
tances, soit spontanément et d'a- 
près ce qu'il avait aperçu et ouï le 
long de la route, Savary, qui venait 
d'arriver à Madrid, enjoignit aux 
deux divisions d'avancer, pour 
opérer leur jonction avec Dupont, 
ou pour communiquer par aides 
de camp et concerter les mouve- 
ments. Vedel s'acquitta merveil- 
leusement de sa part d'action , 
tandis que la division Gobert, 
substituée à celle de Frère, venait 
bivouaquer à San Clémente. Parti 
de Tolède, il s'avançait hardiment 
dans les anfracluosilés de la sierra 
Morena, ripostait éiiergiquetnent 
k la fusillade de quatre mille 
Espagnols embusqués au milieu des 
rochers, com.me si ses tirailleurs 
n'eussent fait d'autre métier d« 
leur vie que celui de contrebandiers 
montagnards et de Uabuc.iyres. Il 



n'avait pourtant que mille hommes 
de plus qu'eux et que onze canons! 
C'était bien peu, certes, pour com- 
penser le désavantage delà position 
et l'ignorance des lieux. Cet enga- 
gement si bien conduit eut lieu le 
20 juin ; le lendemain Vedel dé- 
houcha sur Baylen, où, comme on 
l'a dit plus haut et comme il le de- • 
venait de plus en plus urgent, Du- 
pont aurait dû se rendre à l'instant 
en bon ordre, heureux d'avoir 
ainsi autour de lui, au lieu de 
onze mille soldats qui n'étaient 
pas tous valides et pas tous sûrs, 
seize mille concentrés que bientôt 
la division Gobert (elle ne tarda pas 
en effet) allait porter k vingt mille 
et qui, par le fait seul de leur 
nombre, se garantissaient mutuel- 
lement leur fidélité ! Il est vrai que 
les récentes instructions de Savary 
à Dupont semblaient exprimer la 
confiance qu'il garderait la vallée 
du Guadalquivir. Mais évidemment 
c'était là un de ces vœux qu'il faut 
savoir interpréter: Savary, no sa- 
chant encore à quel point les affaires 
étaient malades dans le Sud, croyait 
possible encore ce qui ne l'était 
plus; il ne fallait donc voir dans 
cette phrase de sa lettre (lu'un 
« ojalà » (1), comme disent les Es- 
pagnols, et non un ordre. Mais 
revenons à Vedel. Il s'installe 
solidement à Baylen et il a ses 
avant-postes en avant de celte 
ville au bac de Menjibar. Maître de 
tous ces points le 21 juin au ma- 
tin, il l'était encore le 15 juillet 
suivant. Ce jour-là, pour la pre- 
mière fois depuis vingt-trois jours 
que les vingt mille Français étaient 
tous dans l'Andalousie, mais mal 
liés entre eux et trop à dislance 



(1) Invitation, conseil 



VED 



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287 



les uns des autres, les Espagnols 
attaquèrent : ils n'avaient pas per- 
du le temps de ce long intervalle 
d'inaclion apparente: ils arrivaient 
au nombre de trente-cinq mille, dont 
vingt sous Castanos, et quinze 
sousReding, et ils purent as>saillir 
en même temps et Andiijar et le 
bac de Menjibar. Vedel repoussa 
vigoureusement ceux qui lui tom- 
bèrent sur les bras et se main- 
tint, comme, de son côté, Dupont 
tint tout le jour, plus laborieu- 
sement, il est vrai; car sous 
Andujar surtout "se portaient les 
grands coups. Mais le soir le com- 
mandant en chef requérant des ren- 
forts, Vedel se met en route avec 
toute sa division à peu près, n'en 
laissant à Gobert, déjà le moindre 
de tous en forces, que trois ou 
quatre compagnies. C'était trop peu 
au cas où Reding renouvellerait 
ses attaques sur les avant-postes 
de Baylen, Et c'est ce qui ne man- 
quapas;tandisque, devers Andujar, 
Castanos était refoulé par les 
16,000 hommes de Dupont secondé 
par Vedel, les traîtres Suisses de 
Reding, flanqués d'un gros d'insur- 
gés, jouaient de bonheur à Menji- 
bar. Un coup de fusil à bout por- 
tant avait abattu le brave Gobert, 
qui, loin de rompre d une semelle, 
commençait à voir plier les bandes 
hostiles. De là un moment de tré- 
pidation. Dufour, qui avait pris 
soudain le commandement à la 
place (lu mort, mais que l'ennemi, 
encouragé par ce qui venait d'avoir 
lieu, pressait derechef, ne put que 
rétablir l'ordre d.jFis ses rangs, et 
s'attacher à couvrir Dayleu même. 
Quant au bac de Menjibar, il dut 
se résoudre à l'abandonner, [)Our se 
consolider sur un espace moindre. 
Au total, c'était un échec pour les 
Erançais, mais de fort minime 



importance, Reding n'ayant osé 
poursuivre et sc contenta m d.; 
rester en observation. Malheureu- *' 
sèment Dupont toujours mal ren- 
seigné, vu l'éloignement, apprend, 
dans celte journée du 16, que 
des insurgé:: battent la monta- 
gne (devers Berça et Liiiares), et 
il ne sait rien des événements de 
Menjibar; il expédie à Gobert i'or- 
dre de se porter sur eux. Qu'ar- 
rive-t-il? Dufour, qui naturellement 
prend l'injonction pour lui , ne 
laisse qu'un assez faible détache- 
ment à Baylen et court du coté de 
la Caroline. Ce n'est pas tout, bu- 
pont averti entin de l'atlaire de Men- 
jibar renvoie Vedel à Baylen ; mais 
là Vedel, qui ne trouve ^le H au ma- 
tin) qu'un mince noyau de troupes 
et à qui la panique générale certifle 
que l'insurrection occupe tous les 
défilés voisins et que Defour, parti 
afin de nettoyer la montagne, doit 
être lui-môme en péril, se porte de 
même hors de Baylen afin de le 
sauver. Baylen est donc découvert, 
et Dupont n'en sait rien ou ne le 
saura que trop tard. Le 18, en effet. 
Reding revient à la charge avec 
force, et cette fois c'est Baylen qu'il 
attaque, tandis que Castanos fait 
mollement et uniquement comme 
diversion une démonstration sur 
Andujar. Baylen, ainsi qu'on pou- 
vait et devait le prévoir, est emporté; 
et 18,000 Espagnols, tous de trou- 
pes régulières, s'y agglomèrent. 
y,edel, en lai>sant ce point essen- 
tiel de l'itinéraire à suivre, si mal 
garni de défenseurs [)Our couriroù 
des informations, au moins légères, 
lui signalaient un plus grave péril, 
est-il hors de reproche? Nousn'af- 
lirraons ni ne contestons : l'on 
appréciera. Toutefois qu'on oofe 
bien ceci : force est bientôt rîe rr- 
connaitrc que la montagne ne re- 



238 



\ED 



cèle rien d'extraoïuiiiane , \vàs 
d'embuscade, pas d'organisation; 
Ja population est hostile, mais c'est 
tout; elle est éparse, sans armes et 
à ses travaux; on Ta trompé. Mais 
ses troupes sont harassées, mais il 
ne s'avoue que tard son erreur. Il 
ne se hûte pas, dès le 18 et quand 
Reding n'a rien parfait encore, de 
regajrniT Baylen. Il ne s'y décide 
que le 19, et quand Dupont, qui 
s'est enfin déterminé le 18 au soir 
à se concentrer sur ce point, mais 
qui, lorsqu'il arrive le 19 au matin, 
n'y trouvant que des Espagnols en 
forces au lieu de Vedel et Dufour, 
non-seulement a engagé contre ces 
masses uu combat dcplorablemenl 
inégal, mais encore, sur l'annonce 
véridique que Castanos approche 
et va fondre sur ses derrières, est 
entré en pourparlers avec les deux 
généraux ennemis. A Vedel ici !e 
mérite de s'être décidé sur la sim- 
ple audition du canon dont le bruit 
vient de Baylen! C'est tard, sans 
doute, mais ce serait ici le cas d'ap- 
pliquer le célèbre adage : <« Mieux 
vaut, etc., » s'il n'avait pas 
perdu de temps! Mais il en perdit... 
Les débuts seuls emportent la 
louange. Dès qu'il a le pied sur les 
hauteurs de Ba y 1. n (à cinq heures du 
soir), Vedel prend toutes les dispo- 
sitions pour recommencer la lutte, 
et à la communication que viennent 
lui faire d'une suspension d'armes 
deux parlementaires de Reding, il 
répond qu'il n'en sait rien et con- 
tinue SCS préparatifs. Pourquoi 
faut-il que, lorsque ceux-ci insis- 
tent et d«;maiidrnt que du moins un 
olficitT vienne de sa paît au quar- 
tier-général de Reding et s'assure 
parses yeux qu'un parlemeniaire de 
Dupont est là, chargé de négocier 
et porteur de conditions qui s'' dis- 
cutent, il cède ii cette ouverture et 



VED 

envoie en effet un aide de camp s'as- 
surer du fait? Ne blâmons qu'avec 
mesure néanmoins : ou dirait que 
Vede! flaire soit un piège, soit: un 
déloyal calcul. Son aide de camp 
tarde à revenir; il se hâte de donner 
le signal de l'attaque; bientôt ses 
troupes sont maîtresses de toutes les 
hauteurs; il a pris trois canons, deux 
drapeaux et quatre cents prison- 
niers sont tombés en ses mains; il 
touche au moment d'emporter la 
position de l'Ermitage, quand arrive 
un aide de camp de Dupont lui- 
même: ordre à sqn sibordonné de 
ne rien tenter jusqu'à nouvelle 
instruction. Judaïquement parlant, 
Vedel ne peut se dispenser d'obéir; 
son chef n'est pas encore tout à 
fait au pouvoir de l'ennemi: ce 
n'est pas un prisonnier de guerre 
contraint qui prétend lui dicter sa 
conduite. Vedel ne veut pas courir 
le risque qu'on l'accuse de trop de 
zèle; il ne se renseigne pas catégo- 
riquement près de Tenvoyé de l'état 
des choses; il se plait peut-être à 
croire qu'il existe entre son com- 
mandant et Castanos (bien moins 
fuîibond que ceux qu'il conduit) 
un commencement d'accord, à l'aide 
duquel tout sera sauvé. Aussi per- 
plexe, il forme en conseil ses offi- 
ciers supérieurs et leur demande 
leur avis : des 24 qu'il a réunis, 4 
seulement sont pour qu'on ne tienne 
aucun compte de prescriptions ex- 
torquées par la contrainte et pour 
qu'on reprenne le feu. Vedel ac- 
cède au vœu de la majorité, il se 
laisse paralyser. La reiponsabilité 
sans doute est sauve, mais sa divi- 
sion ne l'est pas, un trait do plnmc 
de Dupont peut la sacrilier. Quel- 
ques chances de salut restiMjt ce- 
pendant; et, iiprès toute la journée 
du 20 passée en stérik'sou funestes 
discussions entre Reding, Castanos 



VED 



VED 



239 



et Dupont, Vedel, instruit enfin 
delà vraie situation, fait offrir à son 
chef de reprendre, lui, les hostilités 
le lendemain, puisque rien n'est 
encore signé et qu'à coup sûr rien 
encore n'oblige son second. Dupont, 
que prostrent en quelque sorte 
lesenùment et la honte d'un insuc- 
cès, serefuse d'abord à cette héroï- 
que proposition qui, réalisée, ou 
le dégageait ou lui valait de plus 
douces conditions. Un peu plus 
tard pourtant, homme de demi- 
mesure toujours, et cherchant à 
rendre vaine en partie la capitula- 
tion qu'il va signer et en vertu de 
laquelle trois divisions françaises 
vont rendre leurs armes, il écrit à 
Vedel de se mettre en retraite sur 
Madrid. C'est du moins une proie 
qu'il arrachait à l'ennemi. Vedel, 
s'il faut en croire ses amis, lesquels 
nous st^mhlent avoir au moins exa- 
géré, se hâte d'obéir à Tordre qui 
lui permet d'aller couvrir Madrid; 
en armes toute la nuit, il dérobe sa 
marche à l'ennemi, il impose par 
sa ferme contenance aux hordes 
qui voudraient lui barrer la route. 
Déjà l'on a dépassé la Caroline, 
déjà l'on louche Ste-IIélèue ; mais 
déjà aussi, par suite des menaces 
faites à Duponi de l'égorger ainsi 
que tous les siens, un contre ordre 
est surveiui; plein de peur que la 
colonne qui s'éloigne n'obtempère 
pas assez vile, une injonction plus 
impérative encore prescrit de sus- 
peuilre la marche et rend le général 
responsable de tout ce qui peut 
s'ensuivre. 11 faut l'avouer, l'aller- 
nalive était emb.irraosante ; déso- 
béir et rendre inévitable à peu près 
le massacre de li a i mille Français, 
ou, superstitieusemenl lidèle au 
principe de lobeissance, ajouter 
aux perles déjà certaines celle des 
4,000 houimes sous SCS ordres immé- 



diats ! Quelques militaires, ce nous 
semble, auraient à leurs risques et 
périls, dissimulant le teneur des 
ordres, choisi le premier parti; 
l'honneur en tout cas n'en aurait 
pas souffert, plusd'hommes seraient 
restés à la France, l'effet moral 
eût été moins préjudiciable , et 
peut-être la position de l'armée y 
eût-elle quelque peu gagné. Cette 
fois encore, comme le 18, Vedel 
n'osa décider par lui-même : il 
consulta ses officiers; le parti de 
l'obéissance l'emporta , et par 
l'humiliante capitulation de Bay- 
len, non - seulement la division 
Barbou que guidait Dupont en 
personne et qui se trouvait cer- 
née demeura prisonnière de guerre ; 
les deux autres à peu près intactes 
encore, rendirent leurs armes et 
furent dirigées sur Cadix, où, sui- 
vant les conventions, elles devaient 
être embarquées pour Rochefort 
Mais, honteuse violation du droit 
des gens, la junte de Séviîle, à 
l'instigation des Collingwood, des 
Hew Dalrymple, déclara nulles les 
promesses de Castanos, en partie 
désavouées; les soldais de Vedel, de 
Dupont, quin'avaient été ni cernés 
ni battus, sauf l'échec léger du 20 
à Àienjibar, demeurèrent, contre 
loule foi et toute raison, prison- 
niers de guerre, ce ([ui veut dire 
allèrent périr de soif et de faim à 
Cabrera ou pourrir sur les pontons 
de l'Angleterre, et rAngleterre ne 
pendit pas Gibraltar aux amis qui 
servaient SI bien sa cause. Les trois 
généraux n'éprouvèrent pas celle 
atroce rigueur, et bieuiùl furent 
reconduits k Toulon. Mais les mé- 
n;igeuienl.>> mêmes doiU ils furent 
l'objet achcvaienl d'aigrir encore 
Napoléon, et Vedel faillit passer 
devant le conseil d'( luiuête qui, le 
n février 1812, s'assembla pour 



2liO 



VED 



juger Dupont. L'empereur dans les 
premiers moments de iiireur (août 
1809) n'avait parlé de rien moins 
que de faire fusiller tous les géné- 
raux a complices » de l'acte de 
Baylen, Ces explosions d'un trop 
légitime courroux cédèrent avec le 
temps devant les faits; et certaine- 
ment les 2% 3° et 6' chefs d'accu- 
sation qu'articula le grand procu- 
reur-général (Regnault de St-Jean- 
d'Angely) contre Dupont n'étaient 
que l'expression de l'opinion finale 
du maître, plus calme et mieux 
instruit. Ils imputaient au malheu- 
reux vaincu de Baylen d'avoir, le 
J 9 juillet, « exercé sur Vedel une 
autorité qui ne lui appartenait plus, 
et paralysé ce général qui eût sauvé 
ses troupes ; >y d'avoir « flotté du \ 9 
au20dans une honteuse incertitude, 
ordonnant aux divisions Vedel et 
Dufoiir tantôt la reddition, tantôt 
la retraite ;» d'avoir « (le iy) étendu 
à deux divisions libres et victo- 
rieuses la trêve conclue avant leur 
arrivée ; » enfin d'avoir « notifié le 
21 aux généraux de celles-ci un 
traité signé le 22. » Admettre tous 
ces faits (et, nous le répétons, il 
est clair que Napoléon les admet- 
lait), c'était acquitter Vedel de 
toute imputation de trahison, d'in- 
capacité, d'inertie. Dupont fut donc 
injuste lorsque, dans sa défense, il 
accusa Vedel de nombreuses déso- 
béissances et en vint îi dire: «J'ai trop 
longtemps ménagé le général Vedel , 
les fautes du général Vedel sont 
rorij,'ine de tout.» L'origine de tout 
doit être cherchée dans le décousu 
des démarches par lesquelles on se 
renseignait, dans les indignités du 
sac de Cordoue, dansle manque de 
concentration et de communication 
rapide. Une autre rrcriminalionde 
Dupont, un peu moinsfausse peut- 
être, ne doit être elle-même ac- 



VhD 

cueillie qu'avec réserve; elle se 
réfère aux faiis du 21 . « La capi- 
tulaiion eût été avantageuse, » dit 
h commaudiiut en chef..., « si la 
division Vedel eût mis à profit rt'c^ 
l'ordre de départ que je lui avais 
donné k temps. » L'on n'a qu'à 
relire les détails donnés plus haut 
sur cette phase des opérations ; et, 
que Vedel ait mis ou non le plus 
de célérité possible au départ pour 
!a Caroline, on verra qu'il faudrait 
ajouter à la phrase de Dupont ces 
deux lignes : « Et si mes aides de 
camp porteurs successifs de con- 
tr'ordres ou ne l'eussent pas rejoint 
ou l'eussent trouvé récalcitrant. » 
En effet, ou esquiver par un galop 
à fond de train ou méconnaître par 
une fin de non recevoir le malen- 
contreux contr'ordre, tels étaient 
les seuls moyens de mettre l'ordre 
précédent « à profit réel. » Vedel 
1 a-t-il pu? le pouvant, en stricte 
règle, en stricte équité, le devait- 
il? Telles sont, à notre avis, les seu- 
les questions à poser ici. Les dé- 
battre n'est ni de notre ressort, ni 
d'un simple article de biographie. 
Toutefois nous ne prétendons pas 
laisser dans l'ombre notre opinion, 
que du reste on peut avoir déjà 
pressentie. En droit strict, Vedel, 
échappant U la condamnation, n'é- 
chappe pas de même au blâme ; il 
a fait tout ce que réglementaire- 
ment , hiérarchiquement il était tenu 
de faire, et même un peu plus; s'il 
n'a pas fait tout ce qu'il était pos- 
sible de faire, il n'a pas commis de 
grosses fautes, mais il en eût pu 
réparrr de commises par autrui, et 
il ne les a pas réparées. Le génie 
ou l'opiniâtre intrépidité niorale lui 
a manqué. Dupont entouré n'a pas 
su mourir, Vedel n'a pas su déso- 
béir, n'apassu enfreindre la règle: 
c'est, â quelque palliatif qu'on ait 



VED 



VED 



U\ 



recours pour le déguiser un peu oe 
faiblesse dans une crise décisive. 
Cette part faite au blâme et le tort 
de Vedel en un moment W\i 
pour embarrasser les plus ha- 
biles, réduit à sa juste valeur, 
nous ne nous étonnerons pas pour- 
tant qu'il n'ait point été désigné 
pour l'expédition de Russie. [On 
sait à quel point Napoléon ré- 
pugnait à réemployer ceux qui 
n'avaient pas triomphalement pro- 
menéses aigles au sud des Pyrénées 
et qui lui semblaient importer, 
inséparable d'eux désormais, leur 
guignon d'Espagne]; mais nous 
sommes un peu surpris que la dis- 
grâce ait été jusqu'à la destitution. 
Ce n'était plus là de la justice, 
c'était de l'arbitraire politique. 
Toutefois, pour Napoléon aussi, 
l'étoile fatale surgit à l'horizon 
avant la fin de cette année où les 
calamités de Baylen avaient été 
appréciées si durement; et à n'éva- 
luer que les pertes matérielles, un 
seul mois put faire équilibre à plu- 
sieurs Baylen. Soit que le grand 
homme, en cessant d'être invulné- 
rable, eût appris l'indulgence, soit 
qu'il se sentît besoin de tous en 
cette grande année 1813 oii tous 
allaient faire défection, Yedel fut 
réintégré honorablement et alla 
commander une division en Italie. 
De retour en France, au commen- 
cement de 1814 il fut détaché avec 
4,000 hommes pour aller renforcer 
Desaix, lequelluttait en brave mais 
péniblement contre les Autrichiens, 
que favorisait l'inconcevable mol- 
lesse d'Augereau, en vain stimulé 
par les véhémentes adjurations de 
l'Empereur, et, sans trahir , plus 
sympathique aux ennemis qu'aux 
défenseurs du sol. Tel ne fut pas 
Vedel ; il tint aussi longtemps qu'il 
fat possible de tenir. Il défendit 

LXXXV 



energiquement, avec des forces 
inégales, le passage delà Durance: 
un peu plus tard, il livra aux Au- 
trichiens, à Romans, un combat 
qu'on pourrait presque dénommer 
bataille, tant il y coula de sang, et 
tant chefs et soldats y déployèrent 
la bouillante intrépidité des beaux 
jours de la république. Le souvenir 
en vit encore parmi les paysans de 
Romans, et, selon eux, c'est aux 
Français que demeura la victoire. 
Le fait est que nous perdîmes 
moins de monde que les Autri- 
chiens, mais ils en pouvaient per- 
dre davantage. Cependant, à Paris, 
les événements arrivés le 30 mars 
avaient précipité le dénoûment. 
Malgré son récent dévouement, on 
comprend que Vedel n'ait pas vu 
de très-mauvais œil la restauration. 
Il ne s'inféoda pas pourtant à la 
politique de l'ultramonarchisme. 
Louis XVIII ne l'en créa pas moins 
chevalier de Saint-Louis, et Du- 
pont devenu ministre efifaça du 
moins ses torts envers Vedel, torts 
auxquels nous aimons à penser que 
l'avaient réduit les nécessités de la 
défense, en le nommant inspecteur 
général delà S" division militaire 
et un peu plus lard, à la suite d'un 
remaniement du personnel, en lui 
donnant le commandement du dé- 
partement de la xManche (:2' subdi- 
vision de la 14' division militaire, 
chcf-licu Caen). C'est en celte po- 
sition que le trouva Napoléon au 
retour de l'iled'Elbe. Vedel, malgré 
ses vieux griefs, voyant dans l'Em- 
pereur l'homme delà patrie, se ral- 
lia sans longs délais et accepta le 
commandement de la division en- 
tière. Caen devint alors sa rési- 
dence. Toute cette division alors 
était des premières en importance, 
vu son accessibilité par mer et sa 
proximité relative de Paris. Pour 

16 



2/i2 



VED 



VED 



mille raisons donc il ne put pren- 
dre part à la campagne de Belgi- 
que. Jusqu'à la nouvelle de la ba- 
taille de AVaterloo, il maintint la 
Normandie et particulièrement le 
Calvados dans Tobéissance. Mais, 
quelques jours après le grand 
désastre, des royalistes débarquè- 
rent à Bayeux : le duc d'Aumont 
était à leur tète; Vedel y courut 
ayec deux mille hommes , plus 
six pièces de canon, et quelques 
coups de feu furent échanijés, 
quelques prisonniers furent faits de 
part cl d'autre, puis Ton s'observa. 
Le duc eut l'art de persuadera son 
adversaire que les Anglais allaient 
débarquer en forces et il lui fit 
ainsi souscrire une convention par 
laquelle il s'engageait à laisser 
l'armée royale entrer h Bayeux, à 
se retirer à deux lieues à l'intérieur 
et à rendre les officiers qu'il avait 
pris. Celte convention était-elle 
ferme ou conventionnelle? Nous 
l'ignorons. Ce qu'il y a de sûr, 
c'est que Vedel n'avaiiaucuneenvie 
de se laisser escamoter ses avanta- 
ges sur de simples paroles. 11 com- 
mença par ne faire que lentement 
ses j)réparalifs d'évacuation; puis 
bientôt, ne voyant ni babils rouges 
à la côte ni voile anglaise k la mer, 
il dénonça la convention au duc 
d'Aumont et lui signifia que, s'il ne 
s'embarquait au plus vile, il allait 
tomber sur lui avec ses hommes et 
sonarlillerie.il n'est pasimprobable 
qu'il l'eût battu, mais qu'en eût-il 
résulté?4.es événements marchaient 
plus vile que les hommes, les roya- 
listes levaient la lêie de tout côté, 
l'on eût trouvé barbare un général 
du parti vaincu qui eût donné le 
signal de la guerre civile et qui 
n'avait chance de traîner la résis- 
tance qu'en sacrifiant des villes. 
D'Aumont put doue à son aise et 



sûr qu'il parlait sans risque, ré- 
pondre par cette bravade : « El moi, 
je somme, au nom du Roi mon 
maître et le sien, le général Vedel, 
de mettre bas les armes. » Presque 
au même instant une dépulation des 
notables de Bayeux conjurait le 
général d'ouvrir les portes au duc 
s'il voulait éviter une collision et des 
malheurs : la population en ébulli- 
lion depuis la veille étant décidée 
à les ouvrir elle-même. Bientôt en- 
fin survint la nouvelle que le dra- 
peau blanc flottait h Caen, dont était 
sortie la garnison. Ilélaittrop clair 
que rien d'utile ne pouvait sortir 
des efforts auxquels manquaient l'o- 
pinion locale et un centre d'action. 
Vedel ne s'occupa donc plus que de 
mettre obstacle aux désordres qui 
tendent toujours à se produire à la 
faveur d'une révolution et à laisser 
le pays en bon ordre au successeur 
dont il prévoyait la prochaine ve- 
nue. En effet, il fut révoqué au mois 
de juillet suivant, et bientôt après 
il vil son nom sur la fameuse liste 
des généraux mis en disponibilité 
par une ordonnance royale. Il 
prit sans grande peine, ii ce qu'il 
paraît, son parti des loisirs obscurs 
que cette mesure lui faisait. Il ne 
songea pas à se faire nommer 
membre de la Chambre, où brillè- 
rent IcsFoy et tant de ses anciens 
compagnons d'armes. Il est presque 
superflu de dire que ni complot de 
Béfori,deSaumur ou de la Rochelle, 
ni lenlalive sur Niort et Thouars, 
ne le compta parmi ses affidés. II 
sentait à merveille que la poire 
n'était pas mûre; et même, calcul à 
part, son tempérament ne se por- 
tail pasauxexirêmes. Cette altitude 
invariablement inoffensive n'em- 
pêcha pas que, bien qu'il fût 
loin encore de ses soixante ans, 
le gouvernement de Charles X ne 



VEG 



VEG 



243 



changea sa disponibilité en re- 
traite. On peut donc tenir pour sûr 
qu'il ne porta pas plus le deuil des 
Bourbons après juillet 1830, qu'il 
n'avait, en 1814, versé de larmes 
sur Napoléon. Il le porta d'autant 
moins que presqueaulendemain des 
grandes journées, il fut compris 
dans le cadre de réserve que créa 
l'ordonnancedu 15 novembre 1830. 
Il y figura, si nous ne nous trom- 
pons, jusqu'en 1841, c'est-à-dire 
jusqu'à sa soixante-dixième année 
exclusivement. Il lui était réservé 
de voir, après la chute de tant de 
gouvernemenls, celle de la brunche 
cadette aussi, puis après tant de 
résurrections, celle de la républi- 
que. Il ne mourut qu'en 1848. 

Val. p. 
VEGA (Christophe de}, médecin 
espagnol, dont le nom a survécu 
tant dans l'histoire politique que 
dans celle des sciences médicales, 
avait été médecin de don Carlos, ce 
fils de Philippe 11 dont la fin dé- 
plorable est encore voilée de nua- 
ges, et il fut un de ceux qui mirent 
cette mort sur le compte d'uue 
fièvre chaude, que compliquaient 
souvent du moins des accès de 
frénésie. C'est lui sans doute aussi 
qui l'avait guéri des suites de la 
chute qu'il avait faite dans l'escalier 
de l'Escurial, mais qui n'avait guéri 
que le corps, témoin (s'il faut en 
croire les récits vulgaires) l'alTai- 
blissement mental qui fut toujours 
depuis ce temps l'apanage du prince. 
Les amateurs de chroniques se- 
crètes et de mémoires regretteront 
sans doute qu'il ne nous ait pas, 
transmis sa relation de la mala- 
die et de la mort de don Carlos : 
celle relation probablement ne 
coïnciderait pas de tout point avec 
celle que fit courir l'autorité d'a- 
lors; el, quelle qu'elle put être, 



nous serions plus sûrs d'approcher 
de la vérité sur le fond et sur les 
détails du fait. Quant au point de 
vue scientifique, nous nous conten- 
terons de remarquer que, profes- 
seur à l'université d'Alcala de Hé- 
narez, il est regardé comme un des 
restaurateurs de la médecine des 
Grecs. Il connaissait à fond leurs 
usages, dont il se constitua en par- 
lie le commentateur, et peut-être 
est-on fondé à lui reprocher de les 
avoir trop fidèlement suivis et d'a- 
voir trop peu donné à l'indépen- 
dance et à l'initiative des idées. 
C'est du moins le caractère trop 
constant de ses ouvrages, qui sont 
au nombre de cinq, savoir : I. Com- 
mentaria in Hippocratis Prognos- 
tica, addilis annotationibus in Ga- 
Uni commentarios , Salamanque , 
4552, in-fol.; Alcala de L., 1553, 
in-8°; Lyou, 1558, in-8°; Turin, 
1569, in-S"; Venise, 1579, in-S". 
11. De curalione carulacurum. Sala- 
manque, 1552, in-fol., Alcala, 1553, 
in-8''. m. Commentaria in libros 
Galeni de difj'ereniiisfebrium,Xh:i\\'àt 
1553, in-8°. IV. Depulsibiis et mh- 
nis, Alcala, 1551, in-8°. V. De me- 
thodo viedendi libri 1res , Lyon , 
1565, in-fol., Alcala, 1580, in-fol. 
Un autre Vlga. fleurit de même au 
xv' siècle, fut de même nanti d'une 
chaire de médecine, joignit de mê- 
me la réputation de savant à celle 
de praticien expérimenté , com- 
menta de même Galien. Mais il se 
nommait Thomas -Kodrigne de 
Yéga, mais natif d Kvera, il pro- 
fessa dans Coimbre (toujours en 
Portugal), mais il ne laissa rien sur 
Uippocrate, témoin la liste suivante 
et ce nous semble complète de ses 
œuvres. 1. Commentarios inGalenum 
tomus piimus^ in quo compltrsus est 
interprétai ionem Arlis mcdicœ et li^ 
brorum sex de locis afleclis^ Anvers, 



2/j/» 



VFX 



1564, in-fol. II. Covunentaniin li- 
bros duos Galeni de dif fcbhum, 
Coïrabre, 1577, in-4^ III. Practica 
viedica : acccdit tractatus de fonta- 
iielUs et cauteriis. Lisbonne, 1578, 
in-8°. D. V. 

VELLÈXE (Joseph-Marie -Fré- 
déric), jeune acteur de grande es- 
pérance, mais que moissonna la 
mort avant qu'il eût eu le temps 
d'inscrire son nom sur la liste des 
grands artistes, avait débuté le 
4 septembre 1765 à la Comédie- 
Française (alors à TOdéon) dans 
les rôles de Darviane et dOlinde, 
appartenant l'un à Mélanide, l'au- 
tre à Zénéide. Il avait de l'intelli- 
gence, du feu; seulement son or- 
gane était un peu faible. Son suc- 
cès, sans exciter d'enivrement et 
de transport, fut assez marqué, 
assez sérieux pour que la petite 
république dramatique l'admit en 
qualité de pensionnaire pour l'an- 
née suivante. Loin de s'endormir 
sur ces premiers succès, il poussa 
ses études avec la plus louable ac- 
tivité, il gagna sans cesse en no- 
blesse, en vigueur, en vérité, en 
expression dramatique, il créa des 
rôles (Waiter Fursl dans Guillaume 
Tell et sir Charles dans Eugène}^ il 
s'attacha surtout à suivre les traces 
de Mole. Aussi, pendant une lon- 
gue maladie dont fut attaqué, ce 
grand maître, est-ce sur Vellène 
que se portèrent les yeux pour 
:»uppléer à son absence. Infatiga- 
ble en même temps qu'éleclrisé 
par l'idée de ne pas laisser sentir 
au public le vide laissé par l'inimi- 
lable, il lit vraiment merveille, il 
joua presque tous les rôles du ré- 
pertoire de son chef d'emploi, et il 
eut le plaisir d'entendre de vieux 
amateurs affirmer que Mole aurait 
à peu de chose près un successeur. 
La prédiction, oii le voit par ce que 



nous avons dû plus haut, ne devait 
pas se vérifier. Toutefois, la Compa- 
gnie, appréciant et ses progrès et 
les services qu'il était en mesure 
de rendre, lui témoigna sa satisfac- 
tion en l'admettant lel"avril 1769 
au nombre de ses sociétaires. Il 
avait été trois ans pensionnaire. Il 
ne jouit pas même trois mois, pas 
même trois semaines de sa nou- 
velle position. Dès le 20 avril sui- 
vant, la mort le surprenait au 
Bourg-la-Reine. L. C. 

VENAILLE, conventionnel, un 
de ceux qui ne marchaient que for- 
mules et sentences à la bouche, plai- 
dait avec un médiocre succès au 
bailliage de Romoranlin quand l'au- 
rore de la révolution se leva sur 
la France. Il fut des premiers 
à saluer ce jour nouveau; et, 
comme presque tout le barreau, il 
adopta chaleureusement les princi- 
pes à la veille de triompher : il ne 
tarda même pas à les outrer. Tou- 
tefois, il faut dire qu'il se maintint 
dans des bornes raisonnables, tant 
qu'il n'eut h s'acquitter que des di- 
verses fonctions municipales dont 
le revêtirent ses concitoyens, car ni 
pour la Constituante, ni pour la Lé- 
gislative il n'avait été, il n'aurait pu 
être question de lui. Mais, après le 
10 août, mais quand les plus ar- 
dents et les plus résolument logi- 
ques eurent pris le dessus et se mi- 
rent k brûler leurs vaisseaux, alors 
le temps vint où le 

... Vacuis tcdilis ulubris, 

devint le législateur; le district de 
Romorantin l'envoyasiégerà la Con- 
vention. Une s'y fit remarquer que 
par les paroles dont il accompagna 
son vote de mort dans le procès de 
Louis XVI. Voici la substance de 
ce vote : « Trois questions ont 
été posées : — sur la première, 



VEN 

juré, je déclare Louis coupable 
de trahison , — sur la seconie, 
juge, j'applique la loi, et politi- 
que, je prends une mesure de sù- 
'reté, la mort; — sur la dernière, 
je me refuse à tout sursis. >; Du 
reste, au milieu des luttes à mort 
qui se succédèrent quand la tête 
de Louis XVI fut tombée et qui ra- 
virent le pouvoir et la vie aux Gi- 
rondins d'abord, aux Cordeliers 
ensuite, enfin à Robespierre et à 
ses acolytes, il sulmanœurrer avec 
assez de prudence pour n'être ja- 
mais des plus avancés et jamais des 
distancés, de telle sorte qu'il es- 
quiva jusqu'au bout le sort fatal 
de tant de ses collègues. La Con- 
vention dissoute, soit qu'il ne se 
fût pas senti à l'aise dans les crises 
au milieu desquelles ont à se dé- 
battre les sommités politiques, soit 
que les électeurs solognots de Loir- 
et-Cher ne lui fussent pas suffisam- 
ment dévoués, il ne quitta plus 
Komorantin et son district et se 
contenta d'y remplir le rôle mo- 
deste de commissaire du Directoire 
jusqu'à la révolution du 18 bru- 
maire. Il eût volontiers ensuite 
repris son existence de barreau, 
lors de l'organisation nouvelle qui 
se produisit. Mais s'il est toujours 
facile de fermer un cabinet, il ne 
l'est pas autant de le rouvrir ou du 
moins de l'emplir. Sous l'empire 
donc, il s'accommoda, sans autre 
souci que d'arriver en temps et 
lieu U la position immédiatement 
supérieure, des fonctions de substi- 
tut au tribunal de première instance 
de sa ville natale. Ce t('mj)s ne de- 
vait point arriver pour lui : 18 li 
ne le tiouva que substitut, en mê- 
me temps que membre du conseil 
d'arrondissement de Komorantin; 
et sa conduite pendant les Ccnt- 
Jours l'ayant placé dans la situation 



VEN 



2/i5 



fâcheuse frappée d'ostracisme par 
la loi sur les régicides, 1816 le vit 
contraint de s'expatrier. La Suisse, 
cette collection de petites républi- 
ques dont le point de départ fut 
la résistance à l'oppression autri- 
chienne, fut le lieu d'exil qui lui 
sourit. Ils'ytrouvait encore neuf ans 
après, c'est-à-dire en 1823. L. V. 
VEIVDEL - IIEYL ( Louis -An- 
toine^ , dont, abréviativement et 
vicieusement peut-être, l'usage a 
fait Vandéle, helléniste de mérite 
et professeur distingué, naquit à 
Paris, en 1791, mais évidemment, 
ainsi que l'indique son nom, était 
d'origine hollandaise. Deux ou 
trois volumes, émanés de la cé- 
lèbre école hollandaise de Henster- 
huys, Lennep etScheid, en lui tom- 
bant sous la main, non -seule- 
ment lui donnèrent le goût de 
la langue grecque, mais firent naî- 
tre en lui la ferme résolution de 
l'apprendre à fond et de suivre en 
cette étude d'autres voies que cel- 
les dont s'était contentée l'uni- 
versité au dix-huitième siècle : il 
s'imposa l'obligation d'écrire en 
grec,c'est-h-dire, tout euphémisme 
mis de côté, qu'il imagina de s'exer- 
cer au thème grec. Naturellement, 
l'adolescent pour qui semblable 
gymnastique avait des charmes, 
ne pouvait manquer d'avoir du 
goût pour l'enseignement public. 
Il fut admis, en 1812 au plus tard, 
comme répétiteur h l'école Sainte- 
Karbe, qui, par le nombre et la 
force des études, était au niveau de 
bien des lycées? Il était très-sympa- 
thiijue à ses élèves; et par l'affection 
que leur inspiraient sa parole et son 
zèle pour leurs progrès, non moins 
que i)ar son talent, il les Dt en as- 
sez bon nombre participi-r à ses 
prédilections; il les vit mordre au 
thème grec : il fut ainsi de ceux 



266 



VEN 



VEN 



qui rallumèrent le feu sacré, qui 
contribuèrent à ressusciter l'étude 
de cette langued'Homère et de Pé- 
riclès si délaissée naguère. D'au- 
tres vinrent, quelques années après 
lui, qui, mieux placés, qui, par- 
lantde plus haut, firent faire large 
place sur toute la ligne universi- 
taire au thème grec. Qu'on lesloue, 
ou qu'on les blâme, qu'on les pré- 
conise, ou qu'on les honnisse (car 
l'un et l'autre est possible , l'un et 
l'autre s'est fait), toujours est-il 
qu'à Vendel-Heyl appartient l'ini- 
tiative de ce moyen de se familia- 
riser avec les ressources et la 
beauté de l'idiome proprement dit 
classique par excellence. L'uni- 
versité ne tarda pas à s'approprier 
Vendel-Heyl. En 1816, iifutenvoyé 
au collège royal d'Orléans, et il y 
resta trois ou quatre ans. Sa soli- 
dité d'instruction, sa clarté de pa- 
role n'y furent pas moins appré- 
ciées qui\ Sainte-Barbe. Il fut re- 
connu par ses supérieurs que sa 
place vériiable était la Paris. La 
création du collège Saint- Louis 
ayant eu lieu sur l'entrefaite, de 
douze à quinze chaires se trouvè- 
rent à donner; il en eut une, la 
quatrième d'abord, plus tard la 
troisième et quelque temps la se- 
conde. Personne ne nous deman- 
dera de retracer ici les phases de 
cette vie d'enseignement à Saint- 
Louis. Deux remarques seulement 
présenteront peut - être quelque 
intérêt. L'une, c'est que Vendel- 
Heyl, dans sa chaire, ne fut pas 
exclusivement un héros de grec, 
c'était aussi un homme de goût, et 
les traits, soit historiques, soit ar- 
chéologiques, dont il émaillait ses 
leçons étaient pour beaucoup dans 
Kattr^il auquel près de lui se lais- 
sait aller son jeune auditoire; l'au- 
tre c'est qu'il ne fut pas agrégé 



titulaire avant l'adoption de ce 
mode de recensement auquel l'u 
uiversité nouvelle doit tant; 
était tout naturellement dispensé 
de l'épreuve. La commotion intel- 
lectuelle à laquelle donnèrent lieu 
les suites de juillet 1830, dérangea 
cette existence si paisible. Beau- 
frère de Boblet, le libraire des 
saint - simoniens , non-seulement 
Vendel-Heyl s'était pénétré des 
idées du saint-simonisme, mais en- 
core quand, après la secousse des 
grandes journées , ses disciples, 
qui jusque-là n'avaient été que de 
libres penseurs isolés et pacifiques, 
ne sortant de leur cabinetque pour 
méditer entre frères, crurent le mo- 
ment venu de se mettre à l'action 
et de déployer un drapeau mis- 
sionnaire un peu trop ardent, il 
crut pouvoir et devoir en sa chaire 
môme proférer des maximes, déve- 
lopper des points de vue, qui pré- 
pareraient les jeunes esprits confiés 
4 heures par jour à sa tutelle à de- 
venir un jour les adeptes de la doc- 
trine naissante. Ces inopportunes 
excursions hors du strict domaine 
des langues anciennes élaientassez 
du goût des écouiants, ne fût-ce 
qu'i^ titre de hors-d' œuvre et d'en- 
torses à la monotonie; et, soit ma- 
lice, soit vénération pour un pro- 
fesseur qu'on aimait, ou commen- 
cement de foi, il en fut beaucoup, 
il en fut trop parlé hors de classe. 
Mais ces excursions alarmèrent 
singulièrement, et non sans cause, 
il faut l'avouer, proviseur et cen- 
seur. Il en fut référé au minis- 
tre. Grand scandale : admones- 
tation , récidives, petites intrigues 
épisodiques, huile sur le feu, et 
finalement incompatibilité décla- 
rée, et démission de rhellénisle, 
qui n'avait pas d'autre voie pour 
échapper à la révocation. On peut 



VEN 



VE\ 



2/i7 



regretter que l'autorité n'ait pas 
su trouver un biais pour n'aller, à 
l'égard de Vendei-Heyi, que jus- 
qu'à la mise en disponibilité, ou 
pour lui créer une disponibilité 
tolérable. Les mesures prises à son 
égard eurent pour résultat d'enle- 
ver à l'université de France un de 
ses plus honorables membres, un 
de ceux qui pouvaient encore lui 
rendre le plus de services. Accé- 
dant h. des propositions liées à des 
idées d'enseignement plus origi- 
nales, plus sages et plus fécondes 
que celles auxquelles jusqu'ici 
s'est enchaîné l'Etat, il s'embar- 
qua, en <839, en qualité de profes- 
seur particulier d'histoii-e, à bord 
du vaisseau Y Oriental, qui partait 
de Nantes comme allège flottant, 
pour faire le tour du monde. Nous 
ne pouvons dire s'il l'acheva. Ce 
que nous savons, c'est qu'il traversa 
l'Atlantique, c'est qu'il vint dou- 
bler heureusement le cap florn, et 
qu'il débarqua au Chili, soit avant, 
soit après toute la traversée ac- 
complie : il est à parier que ce 
fut avant. Il est certain aussi qu'au 
Chili les recommandations dont il 
se trouvait porteur, ou dont il fut 
l'objet sur place, décidèrent sur-le- 
champ le gouvernement à l'atta- 
cher k ses établissements d'ins- 
truction publique. Il fut pourvu 
d'une chaire à Valparaiso, sa capi- 
tale. Est-ce aux antiquités et îi 
l'histoire , est-ce au grec qu'il dut 
initier les jeunes Chiliens? On n'a 
pu nous satisfaire \\ cet égard , et 
nous laissons la réponse à l'appré- 
ciation de nos lecteurs, qui, pro- 
blablemcnt, apprécieroîit de môme 
que nous. Mais l'on nous a cerlilié 
que sa position lui rapportait au 
moins de six à huit mille francs 
vers 1853. Vendel Iloyl \\& devait 
pas revoir sa pairie : ses os repo- 



sent à Valparaiso, où 11 s'éteignit 
très-peu d'années, nous dit-on, 
après avoir reçu les nouvelles de la 
dernière collision de Nicolas avec 
la Turquie, c'est-à-dire évidemment 
de 18o3 à 1856.— Vendel-Heyl a- 
t-il fourni quelque lustre de litté- 
rature ou d'enseignement à la presse 
américaine ? Nous avouons l'igno- 
rer, comme tant d'autres particu- 
larités de sa vie sur lesquelles nous 
avons dû confesser notre indigence 
de documents. Mais en France il a 
beaucoup produit, dans une seule 
spécialité, il est vrai, dans celle 
qu'il possédait si bien. Le plus 
gros ouvrage auquel il ait mis son 
nom, c'est la révision du diction- 
naire de Planche, intitulé • Dic- 
tionnaire grec - français , nouvelle 
édition, sur un plan entièrement nou- 
veau, augmenté de plus de quinze 
mille notes, d'après les travaux de 
la critique moderne, et formant un 
dictionnaire complet de la langue 
grecque, par L.-A. Vendel-Heyl et 
Alexandre Pillon. Paris, 1836, in- 
8°. Toutefois, comme il est un fait 
que la presquetotalité des additions 
et des réformes est due au collabo- 
rateur, et que l'idée de la refonte 
provint du libraire, dont le Plan- 
che était la propriété, propriété 
bien singulièrement démonéti- 
sée depuis qu'un rival avait pris 
le haut du pavé, nous ne pou- 
vons on réalité coter très-haut 
l^s mérites de Vendel-Heyl quant 
a cette publication. A coup 
sûr, il avait tout ce qu'il fallait et 
de science préalable et de vigueur 
laborieuse pour mener sa lâche h 
lin, eût-il été seul; mais on ne lui 
demandait que son nom, ou tout 
au plus et pour la forme, quehiucs 
j)ages et quelques conseils avec son 
nom...; il trouva doux de n'en faire 
pas plus qu'on n'en demandait; il 



2hS 



VEN 



VEN 



pratiqua l'aphorisme du prince de 
Bénévent:«Pas de zèle! » et il fut 
payé, c'est simple, en raison in- 
verse du carré de la besogne ac- 
complie. Nous ne nous en éton- 
nons ni ne nous exclamons; mais, 
biographe, et en celte qualité jus- 
ticier sincère, nous devions signa- 
ler le fait : la capacité, nous la re- 
connaissons, même dans les cas 
d'inertie et d'apathie; mais « à cha- 
que capacité selon ses œuvres. » 
La révision du Planche ainsi biffée 
du nombre des vrais travaux de 
Vendel-IIeyl, l'ouvrage qui reste 
réellement son titre d'honneur et 
le livre caractéristique de l'aptitude 
qui le recommande à la mémoire 
des hommes de l'enseignement, 
c'est un Cours de thèmes grecs en 
deux parties qui parurent successi- 
vement et qui chacune eurent plu- 
sieurs éditions : la première partie 
surtout, comme la plus facile, en 
comptait déjà cinq dès 1830; la 
seconde en avait trois en 1831. Ce 
n'est cependant ni la mieux tra- 
vaillée ni la mieux réussie. Mais 
c'est celle qui embrasse et la syn- 
taxe et les idiotismes: actuellement 
on ne l'aborde que la dernière et 
beaucoup même ne l'abordent pas 
du tout. Les deux parties, du reste, 
présentent au plus haut degré ce 
dont les élèves ont le plus besoin, 
une gradation parfaite de toutes 
les difficultés à vaincre et un choix 
appétissant de phrases typiques, 
de sentences et d'anecdotes, débar- 
rassé de la vieille rouille et des 
inélégances dont étaient hérissés les 
manuels ii thème latin de l'ancien 
régime. En tête, du cours de Van- 
del-IIeyl était un Abrégé de gram- 
maire grecque qui, même après Bur- 
nouf, avait sa raison d'être, sinon 
pour la lexicologie, du moins pour 
la syntaxe; ce que nous n'oserions 



pas affirmer de tant d'autres qui 
comme lui tentèrent de refaire l'œu- 
vre grammaticale de celui qui di- 
sait : « Nous savons mieux le latin, 
le grec, depuis que nous savons 
le sanscrit, » sans avoir pris au 
préalable la précaution d'apprendre 
ce que le traducteur de Tacite sa- 
vait à l'époque où il s'exprimait 
en ces termes et ne savait pas lors- 
qu'il commençait à supplanter les 
élucubrations de Furgault et de Gail. 
Vendel-Heyl fut, tant qu'elle dura, 
une des colonnes de la Bibliothèque 
grecque-latine- française que com- 
mença, mais que n'acheva pas la 
maison Poilleux, et dont la spé- 
cialité consistait à présenter réunis 
en un même volume texte original 
et traduction française sur la page 
de gauche, traduction interlinéaire 
sur celle de droite, le tout suivi de 
quelques notes indispensables. Une 
concurrence surgit, qui, moyennant 
une modification insignifiante, s'em- 
para de l'idée mère; et les gros ca- 
pitaux écrasèrent les petits. Des 
vingt et quelques volumes que com- 
prend la collection, douze sont de 
Vendel-IIeyl, savoir : deux latins 
(le Cornélius Nepos) et dix grecs, 
lesquels exhibent chacun une tra- 
gédie. Eschyle ii lui seul en emplit 
sept, il est complet ; les deux au- 
tres grands tragiques sont repré- 
sentés, l'un par le Philoctète et l'E- 
lectre , l'autre par Viphigénie en 
Aulide. U Eschyle (1834-1836) nous 
offre ceci de particulier qu'il porte 
à sa suite un petit lexique des mois 
jusqu'ù ce temps inexpliqués qu'on 
rencontre dans cet auteur. Tout 
mince qu'il est, cet appendice est 
important; il tient lieu de longues 
notes ou les abrège; il était néces- 
saire. Quant J» la traduction, comme 
sens elle est fidèle; mais ce n'est pas 
Vendel-IIeyl qui pouvait rendre la 



YEN/ 

sombre énergie, le mouvement et 
la couleur du vieux brave de Ma- 
rathon. Il est plusk la hauteur avec 
ses deux rivaux. Nous indiquerons 
encore deux livresque recommande 
le nom de Vendel-Heyl. L'un est le 
Conciones grec, annoté pour le bac- 
calauréat es lettres, avec traduction 
très-littérale en regard du texte^ Pa- 
ris, 1836-1839, 13 livraisons grand 
in-18. L'autre est un Narrationes 
dont voici le titre, non tout au long, 
maisdans ce qu'il a d'essentiel : Nar- 
rations choisies des meilleurs auteurs 
latins , Valèrc- Maxime, A ulurGelle. . . , 
Velleius Pater culus..., Suétone^ Ta- 
cite, précédées de sommaires et ac- 
compagnées d'analyses, Paris, 1833, 
in-12; ou, avec traduction française, 
2 V. in-12, même année. Nous 
laissons de côté nombre d'opuscu- 
les encore, mais qui présentent de 
plus en plus le caractère non-seu- 
lement scolaire, mais élémentaire 
et compilatoire, ii plus forte rai- 
son quelques bagatelles ou feuilles 
volantes, telles que son discours 
sur la tombe de Ch. Boblet, son 
beau-frère, le 20 mai 1832, etc., etc. 
Val. p. 
VENERI (Augcstin), savant bé- 
nédictin du seizième siècle. Hélait 
Napolitain, embrassa la vie reli- 
gieuse et fit profession en l'abbaye 
de Cava ou Cave, le 12 septembre 
1595. 11 s'était livré surtout à l'é- 
lude de l'anliquilé, et y avait ac- 
quis des connaissances fort éten- 
dues. Cet érudil était aussi un écri- 
vain laborieux, et il a laissé un 
grand nombre d'ouvrages, dont je 
ne puis, malheureusement, qu'in- 
diquer le sujet sans en donner les 
litres. Lel*'' est un recueil des pri- 
Tiléges de son abbaye de Cave, en 
cinq volumes in-folio. II. Mémoi- 
res sur plusieurs familles du royau- 
me de Naplcs, 3 vol. 111. Histoire 



V^ 



2/t9 



des villes et provinces d'Italie, de 
ses peuples et de ses rois. IV. Un 
petit livre des donations faites à 
l'abbaye de Cave par les princes 
dB Salerne, et du droit de patro- 
nage qu'elle a sur plusieurs Eglises, 
avec l'histoire de leur fondation. 
Tous ces ouvrages sont en latin. 
Dans la troisième partie de son 
Historia rei litterariœ ordinis S. Be- 
nedicti {pars biographica), Longi- 
pont n'a point consacré d'article 
spécial à Veneri. Il le nomme seu- 
lement dans sa liste supplémen- 
taire, page 549, et renvoie à Marian 
Armelin. Ce dernier (voy. ce nom, 
tome II, p. 479 ) a effectivement 
parlé de notre religieux dans sa 
Bibliotheca Benedictino-Cassinensis, 
sive scriptorum Cassinensis congre- 
gationis, alias sanctœJustinœ Pata- 
vinœ, qui m ed adhuc usquè tempora 
floruerunt, operum ac gestorum no- 
titiœ, imprimée à Assise, dans le 
format in-folio; mais cet ouvrage 
est rare en France. Veneri était de 
cette congrégation de Sainte-Justine 
de Padoue. Ce religieux, qui jouis- 
sait d'une grande estime, mourut 
en 1638. B.-d.-e. 

VENTURA (JoACHiM) naquit à 
Palerme, en Sicile, le 8 décembre 
1792, de don Gaud Ventura, baron 
de Raulica, et de dona Catherine 
Galinelli. Douéd'une grande facilité 
et d'une vive intelligence, il com- 
mença SQS études de très-bonne 
heure, et il les termina à l'âge de 
quinze ans. Elevé chrétiennement, 
il résolut dès lors de renoncer au 
monde, et il entra dans la compa'- 
gnie de Jésus, qu'un bref de Pie VII 
avait rétablie pour le royaume de 
Naples seuleme^il. Une no^e sur 
Ventura a dit qu'il ejitra chez les 
jésuites par déférence pour le dé- 
sir de sa mère. Cette obscnalion, 
qui parait avoir été faite sous son 



250 



VEN 



influence, a peut-être sa portée; 
quelques circonstances de sa vie 
pourront engager le lecteur k pen- 
ser dans quel esprit elle a été faite. 
Quoi qu'il en soit, Ventura, après 
être entré chez les jésuites de Pa- 
lerme, s'y attira la considération 
de ses supérieurs, qui lui confiè- 
rent aussitôt la chaire de rhétori- 
que. Les révolutions qui amenè- 
rent le règne passager de Murât, 
bouleversèrent le royaume de Na- 
ples tout entier; la maison des jé- 
suites fut fermée. Ventura, qui avait 
goûté le bonheur de la vie reli- 
gieuse, et gardé toute sa candeur, 
ne voulut pas res'er dans le monde, 
et entra dans l'ordre des théatins. 
Il ne pouvait choisir un institut 
qui fût plus conforme à celui qui 
venait d'être éprouvé de nouveau. 
Ventura n'était pas encore prêtre, 
mais il fut ordonné après son en- 
gagement chez les théatins, et se 
livra à la prédication avec un suc- 
cès remarquable. L'ordre auquel il 
venait de s'attacher était comme 
tous les autres, même en Italie, 
dans une sorte de nouvelle création 
et avait plusieurs difficultés à vain- 
cre. Ventura y fut bientôt remar- 
qué comme un sujet distingué, et 
on lui donna les fonctions impor- 
tantes de secrétaire général. Apte 
à la composition comme au minis- 
tère de la chaire, il se donna donc 
aussi aux travaux du cabinet, et se 
fit bientôt connaître du public par 
des ouvrages utiles. Le premier qui 
sortit de SI plume fut un plaidoyer 
en faveur de son ordre et mr^mede 
tous les instituts religieux, car il 
parlait pour tous dans La Causa dei 
liefjolari al tribunnle del bon senso. 
Dès lors il fut remarqué dans le 
monde savant comme publiciste et 
comme orateur. On publiait à Na- 
ples une Encyclopédie rccléniasli- 



VEN 

que, dont les feuilles religieuses en 
France parlèrent avec éloge ; le P.'' 
Ventura en était l'âme, ou du moins 
un des plus actifs collaborateurs. 
Il fut nommé censeur de la presse 
et membre du conseil royal de l'in- 
struction publique du royaume de 
Naples, malgré la loi qui défendait 
aux Siciliens d'exercer de telles 
fonctions hors de la Sicile. Quoi- 
que son caractère et ses fonctions 
semblassent le livrer uniquement 
par goût et par devoir aux travaux 
de l'administration et aux compo- 
sitions purement littéraires, il était 
pourtant entraîné aux méditations 
plus sérieuses des sciences et de la 
métaphysique, et il compta bien- 
tôt parmi les philosophes religieux 
les plus distingués de l'époque. A 
la paix continentale (1814), la res- 
tauration, en France et ailleurs, 
amena une sorte de révolution dans 
les idées et même dans les esprits. 
Bientôt quelques hommes parurent 
dominer par la puissance de leur 
intelligence. Entre ces hommes on 
doit en citer un, tombé aujourd'hui 
dans l'oubli, mais qui, alors, non- 
seulement en France, mais aussi 
dans toute l'Europe, semblait voir 
l'admiration extasiée devant son 
génie. En faisant la part de l'exa- 
gération, on peut convenir que 
cette admiration lui créa une sorte 
de culte, et bientôt lui procura 
des disciples. Ce n'était pas d'abord 
une école ; on ne voyait on cette 
plume, à la fois énergique et élo- 
quente, qu'un instrument dont se 
servait la Providence pour signaler 
et réveiller l'indifTérence qui s'en- 
dormait sur les intérêts les plus sa- 
crés de l'individu et de la société 
tout entière. Quand bientôt le 
philosophe prit la place de l'apôtre , 
il fut suivi pardesjeunes gfns d'é- 
lite, âmes ardentes, qui, ne cher-™ 



VEN 



VEN 



251 



chant que Dieu et la vérité, ne pou- 
vaient croire qu'on s'égarât en 
écoutant une voix qui avait éclaté 
si haut pour l'un et l'autre. On peut 
le dire assurément , un nombre 
considérable des partisans du sys- 
tème philosophique de l'abbé de 
La Mennais n'adopta ce système 
que par enthousiasme. Il était 
comme nécessaire que le P. Ven- 
tura partageât cet enthousiasme, 
qui était dans sa nature et dans ses 
dispositions d'esprit. C'était d'ail- 
leurs alors une satisfaction pour 
l'amour-propre que de se dire ou 
être dit disciple de l'abbé de La 
Mennais. Ventura avait assurément 
des connaissances plus variées , 
plus de science que La Mennais, 
mais il ne rougissait pas alors de 
suivre un horame qui avait une ré- 
putation si brillante.il devint donc 
un des adeptes du nouveau maître; 
on ne l'ignora point en France et 
on lai en sut gré. Ventura, philo- 
sophedistingué lui-même, adopta-t-il 
le témoignage de l'autorité générale 
comme uniqie base des preuves de 
la vérité? Je ne l'assure pas, mais 
il n'est peut-être pas opportun de 
l'examiner ici. Cependant il esti- 
mait cette preuve k la haute valeur 
qu'elle a en effet, sans peut-être la 
regarder comme crilcrium exclusif. 
Ardent propagateur de celte nou- 
velle philosophie éclose en France, 
et qu'il qualifiait de philosophie 
catholique, il contribua largement 
à l'importer en Italie, et il encou- 
ragea la traduction de V Essai sur 
L'indifférence en matière de religion. 
Dominé par les dispositions que 
je viens de signaler , il était 
également rempli d'admiration 
pour des hommes tels que M. de 
Bonald, Joseph de Maisire , etc. Il 
traduisit en italien l'ouvrage de ce 
dernier, intitulé : Du Pape, et le 



livre si profond du premier sur la 
Législation primitive. Il était par- 
venu aux fonctions de procureur 
général de son ordre, qui condui- 
saient ordinairement à la première 
dignité. Le pape avait voulu, dit-on, 
lui confier la direction du Journal 
ecclésiastique de Rome. Il consenlit 
seulement à être collaborateur de 
cette excellente feuille, à laquelle 
il ne donna , a-t-on écrit, que 
quelques articles sur l'action civili- 
satrice de la France. Cette petite 
remarque restrictive, écrite dans 
notre pays, et à laquelle il n'était 
peut-être pas étranger, n'est point 
juste. Ventura donna au Journal 
ecclésiastique d'autres matériaux, 
entre autres, en 1825, un article 
fort remarquable sur la disposition 
actuelle des esprits en Europe par 
rapport à la religion. Ce titre mon- 
tre la relation du sujet avec celui 
que traitait un ouvrage si célèbre 
'i son apparition. Cet article parut 
aussi en divers recueils, fut tiré à 
part, et révélait dans son auteur 
un rare esprit d'observation. Après 
la mort de Pie VII, le P. Ventura 
prononça son é!oge funèbre; mis- 
sion fort honorable , mais tâche 
fort difficile, puisqu'il fallait une 
hauteur de vue bien remarquable 
pour envisager sans prévention les 
positions délicates où ce pape s'é- 
tait trouvé. Ventura réussit en ha- 
bile orateur et en sage publiciste, 
puisqu'il parla au goût de tout le 
monde; ce qu'on peut conclure des 
éditions de son discours, qui se 
montèrent à vingt et peut-être da- 
vantage. Il y a des passages qui 
m'ont paru d'une grande énergie. 
Léon XII le nomma à la chaire de 
droit public ecclésiastique dans 
l'archi-gymnase romain , et par 
une distinction ou exception inli- 
niment honorable, due aux écrits 



262 



VEN' 



VEN 



que le savant religieux avait déjà 
publiés, il le dispensa de la loi du 
concours. On lui confia, en outre, 
une mission habituelle et très-ho- 
norable, en le nommant membre 
d'une commission de censure avec 
Orioli et le capucin Micara , tous 
deux devenus ensuite cardinaux,' 
et avec le camaldule Maure Capel- 
Jari, qui fut plus lard le pape Gré- 
goire XVI. Ventura fut, après cela, 
SLumônierde l'Université. Il se dé- 
mit du professorat, amené, dit-on, 
à cette mesure par d'odieuses ac- 
cusations. En quoi consistaient ces 
accusations, si elles ont existé, et 
en quoi étaient-elles odieuses? Je 
l'ignore. N'était-ce pas déjà le fruit 
de quelques préventions contre lui 
à cause de son affection marquée 
pour le parti mennaisien qui com- 
mençait à vouloir tout soumet- 
tre à sa direction? Ventura a 
passé pour un des rédacteurs du 
Mémorial catholique ; je n'en pour- 
rais donner aucune preuve; mais ce 
journal était l'organe savant de la 
nouvelle école, et Ventura avait la 
satisfaction de s'y voir exalté. 11 
donnait aussi déjk prise k la criti- 
que par des formes singulières 
dans ses écrits. Lorsqu'il publia le 
premier volume de l'ouvrage inti- 
tulé : De methodo philosophandi, il 
le dédia à Chateaubriand, dont il 
latinisait le nom en l'appelant 
le vicomte Caslribriantii^ et lui di- 
sait naïvement que c'était lui qui 
avait relevé dans sa nation^ par ses 
écrits, la religion abattue , et qu'il 
travaillait^ par ses efforts politiques^ 
à la faire fleurir de plus en plus. 
Chateaubriand, qui se donnait vo- 
lontiers ce témoignage k lui-même, 
n'aura rien trouvé d'hyperbolique 
dans le compliment du P. Ventura. 
Si le P. Ventura perdit sa chaire 
au collège de la Sapience, il ne 



perdit pas la considération dont il 
jouissait k Rome; on dit même 
que deux cardinaux allèrent chez 
lui pour le détourner de se démet- 
tre ; on a ajouté que le pape, n'ayant 
pu vaincre sa résistance, voulut du 
moins que le mot spontané fût mis 
dans la dépêche, etqueVentura jouît 
k titre de pension de la moitié de ses 
appointements. Il venait d'être nom- 
mé consulteur (1828) de la congré- 
gation des Rits quand il publia le 
cours de philosophie dont je viens 
déparier. Le souverain pontife lui 
confia des commissions politiques : 
il réconcilia avec le saint-siége 
Chateaubriand , ambassadeur de 
France, dont les imprudences ou 
les prétentions avaient mécontenté 
le saint-père , qui ne voulait plus 
le voir. Ce fut j)ar son influence 
que fut conclu le concordat de 
Rome avec le duc de Modène , et 
même, k la prière de celui-ci, il 
fut question de promouvoir k l'épis- 
copat le P. Ventura, mais Léon XII 
voulut le garder près de lui. Dans 
le corps religieux auquel il avait le 
bonheur d'appartenir, il jouissait 
toujours de la même considéra- 
lion, et les théatins l'élurent à 
l'unanimité général de l'ordre, le 
25 février 1830, dans la session du 
chapitre général qui eut lieu alors 
sous la présidence du cardinal 
Albani, secrétaire d'Etat. Il s'occu- 
pait toujours k des compositions 
sérieuses qui le faisaient placer, 
depuis longtemps déjk, au rang des 
plus remarquables écrivains de 
son siècle, et il faisait un cas spé- 
cial lui-même de ceux dont la 
France avait droit de s'enorgueillir. 
Il l'avouait, et il le prouvait d'ail*- 
leurs par sesœuvres. Ainsi le traité 
De jure ecclesiastico, qu'il avait 
édité à Rome en 1826, n'était pas 
strictement un manuel de droit ec- 



VEN 



VEM 



253 



clésiastique , mais on pouvait y 
voir aussi un manuel de philoso- 
phie religieuse , car il y avait réuni 
et classé en ordre les doctrines de 
De Maistre, de Bonald , de l'ahbé 
ilobert de La Mennais, de Haller, 
de Saint-Victor. Les discussions 
philosophiques avaient, en effet, 
un attrait particulier pour lui et il 
était un des panégyristes et même 
un des apôtres de ce qu'on appe- 
lait, ou plutôt qu'ils appelaient 
la philosophie catholique. Néan- 
moins on ne pourrait peut-être pas 
dire qu'il se soit fourvoyé dans son 
enseignement ou dans ses disserta- 
lions. Ainsi, dès 1825, il développa 
dans une séance de V Académie de 
la religion catholique cette proposi- 
tion : La raison humaine n'a pu et 
ne pourra jaiMis avoir une paifaite 
connaissance de la religion hors dn 
catholicisme. Voilà un sujet qui a, 
de nos jours, poussé quelques hom- 
mes bien intentionnés à des con- 
clusions extrêmes; maison ne peut 
pas dire , ce me semble , que Ven- 
tura partage les erreurs des tradi- 
tionalistes imprudents et exclusifs, 
puisqu'il dit une parfaite connais- 
sance, ce qui est vrai, et non une 
connaissance quelconque. On ne 
peut douter qu'en s'attachantk cette 
école qu'il voyait, en France, agi- 
ter quelques esprits et parler avec 
tant d'ardeur en faveur des préro- 
gatives de l'Eglise, de la liberté du 
catholicisme, Ventura n'ait été ani- 
mé des intentions les plus louables. 
A la distance où il se trouvait, il 
n'avait pu, peut-être, comme les 
hommes plus réfléchiset plus sages, 
s'apercevoir des excès où un zèle 
présomptueux avait déjà entraîné 
lesnouveauxdocteursqu'il admirait. 
Aussi, quelles que fussent ses dispo- 
sitions naturelles , dont on verra 
plus tard les tristes effets, il ne parta- 



ge» ipoint teni* grossière et fune^e 
illusion après la révolution de|tiîl- 
let 1830. Au contraire , voyant les 
dangers de la situation et les possi- 
bilités de l'avenir, i4 ne put lire 
sans étonnement et sans scandale 
tout ce que la démocratie catholique 
prétendue de l'abbé Robert de La 
Mennais et de son escorte insérait 
dans l'Avenir, journal religieux de 
la nouvelle école. On y disait qu'il 
fallait faire une croisade contre les 
rois, qui sont des barbares, ôesim- 
pies^ des souverains conjurés... Mcd- 
heitr, écrivait-on en effet, à Tfm- 
bécile qui ne le comprend pas!..\. 
Sous le régime de la restaurât!^ 
des Bourbons, nous vivions, suivant 
eux, sous une oppression stnpide... 
c'était une tyrannie sans échafauds. 
« I>ans l'enfer qu'on nous avait 
fait, disait encore le journal de 
l'abbé Robert (n° 23), nous ressem- 
blions à ces malheureux que Dante 
a peints se traînant et haletani sous 
des chapes de plomb , et comme 
eux, nous n'apercevions devant 
nous que cette éternité. ♦ Et le 
même journal parlait ainsi le 28 dé- 
cembre 1 830 ; « Nous ne sommes que 
d'hier, et déjà notre cri d'aftran- 
chissement religieux a volé au delà 
de nos frontières... L'Italie pensive 
et souffrante le cache en son sein 
profond comme une espérance. » 
Le père Ventura était alors de 
ces heureux imbéciles qui ne com- 
prenaient pas. Heureux toujours lui- 
même si l'aveuglement et l'ambition 
ne l'eussent pas porté à comprendre 
autrement! Quoiqu'il en soit, il vil 
alors, comme toutes les âmes hon- 
nêtes, ce qu'il y avait d'odieux dans 
la révolution de juillet ^ ce qu'il y 
avait à craindre de la part des hom- 
mes méprisables qui l'avaient faite, 
ce qu'il y avait d'insensé et d'illo- 
gique dans les enthousiartcs qui s'é- 



25ii 



YEN 



VEN 



taient déclarés les apôlres du libé- 
ralisme chrétien, comme Us l'appe- 
laient. Au mois de janvier 1831 ou 
plus tôt, il faisait la visite des maisons 
de son ordre. De retour ^ Rome, il 
se hâta de lire les premiers numé- 
ros de V Avenir, et dans son indi- 
gnation il ne put s'empêcher d'é- 
crire aux rédacteurs les impressions 
qu'il avait éprouvées. Ils ne jugè- 
rent pas utile ou prudent d'insérer 
la lettre d'un homme qui avait pour- 
tant été exalté dans le Mémorial 
catholique, revue produite par leur 
école, mais elle se trouve dans la 
Gazette de France (1). La biogra- 
phie de Ventura exige, pour plu- 
sieurs motifs, que j'en donne ici 
quelques ciialions. L'auteur com- 
mence par des ayeux et des com- 
pliments; il dit qu'il a lu le jour- 
nal avec un véritable plaisir, car 
n'aimant pas plus le despotisme que 
l'anarchie, l'esclavage de l'Eglise 
pas plus que l'hérésie, il a cru trou- 
ver dans l'Af d/iir, à quelques excep- 
tions près, l'expression, sinon de 
toutes ses doctrines, au moins de 
tous ses sentiments. 11 a admiré le 
noble courage avec lequel il (V Ave- 
nir) réclame en faveur de la reli- 
gion la protection qu'on accorde à 
toutes les sectes..., la liberté de la 
presse que l'on accorde k toutes les 
erreurs. « Enfin j'ai, dit-il, béni les 
efforts pénibles qu'il a faits pour 
affranchir la juridiction et l'ensei- 
gnement ecclésiastiques de toute 
influence d'un pouvoir que des cir- 
constances fâcheuses ont obligé de 
se placer en dehors de l'Église... Je 
n'étais pas le seul qui eût conçu une 
si belle idée de VAvenir.,.. car, 
quand on parle de liberté véritable, 



(1) Numéro du lundi 7 février 1831, 
•i )• ne m» trompe. 



de liberté fondée sur la justice et 
soumise aux lois , on est sur de 
trouver k Rome des échos, même 
dans les rangs les plus élevés, à 
Rome, où la liberté est un fait, tan- 
dis qu'ailleurs elle n'est qu'une for- 
mule, et les foudres du Vatican ne 
frapperont jamais les théories de 
liberté et d'affranchissement dont la 
philosophie ne se serait jamais 
doutée, avant que Rome chrétienne 
ne les eût proclamées. Mais, tout en 
rendant justice aux doctrines qui 
dominent dans V Avenir ^ je dois à la 
franchise et k l'indépendance de 
mon caractère, je dois à M. de La 
Mennais, dont l'amitié m'honore, 
je dois h la vérité qui m'est encore 
plus précieuse que l'amitié , de 
protester, comme je proteste en ef- 
fet , contre la mauvaise tendance 
que ['Avenir semble avoir prise de- 
puis un mois. » Après celte intro- 
duction , il entre"» dans le détail de 
certains griefs, détail où je ne puis 
le suivre, mais dont je vais indiquer 
quelques sujets. « Tandis que vous 
gémissiez, par exemple, sur le sort 
des contrées catholiques qu'une po- 
litique imprévoyante a assujetties 
îàdes gouvernements protestants... 
tandis que vous avez dit aux gou- 
vernements égarés... qu'ils n'ont 
pas de plus fort rempart contre l'a- 
narchie qui les menace eux-mêmes 
que les catholiques libres dans 
l'exercice de leur religion , vous 
avez été au-dessus de tout blâme et 
de toute injure. Mais depuis que 
vous avez invité, excité, poujsé les 
peuples avec toute la puissance de 
la parole, approuvé, loué toutes les 
révolutions faites, applaudi d'a- 
vance k toutes les révolutions à 
faire, vous avez dû soulever contre 
vous les amis de l'ordre, tous les 
hommes véritablement catholiques ; 
car tout cela n'est rien moins que 



VEN 



VEN 



255 



catholique. Voire tort devient en- 
core plus grand que vous paraissez 
prêcher la révolution au nom de la 
religion, et que depuis un mois 
vous en faites l'expression d'une 
pensée catholique. En cela, vous 
tombez dans l'excès contraire à ce- 
lui que vous avez reproché aux 
gallicans; s'ils font de la religion, 
dites-vous, l'alliée du despotisme, 
vous en faites l'alliée de la révolu- 
tion. » « Je ne saurais par- 
donner à y Avenir l'article intitulé : 
La souveraineté de Dieu exclue- 
t-elle la souveraineté du peuple (1)? 
Cet article me paraît renfermer 
tous les principes subversifs des 
trônes, de la société, de la religion 
même que vous défendez; car de 
la souveraineté du peuple en poli- 
tique à la souveraineté des fidèles 
en religion, il n'y a qu'un pas bien 
glissant et bien facile à faire. Aussi 
ces deux principes marchent tou- 
jours ensemble, et conjurant amicè; 
je ne m'arrête pas à relever tout 
ce que cet article contient de faux, 
d'absurde, de ruineux. Je remarque 
seulement que dans le langage des 
Pères et des auteurs qu'on y cite et 
dont on fait de véritables révolu- 
tionnaires, le mot peuple ne signi- 
fie pas la canaille, mais l'ordre des 
patriciens de chaque cité, auxquels, 
en cas de déchéance ou de défaut 
du monarque, le pouvoir est né- 
cessairement et naturellement dé- 
volu. J'observe aussi qu'en pareil 
cas le patriciat n'agit pas comme 
mandataire du peuple, mais comme 
représentant le fondateur de la so- 



(I) C'est dans le numéro GO de l'Ave- 
nir que se trouve cet article. Je suis 
étonné que le P. Ventura ne cite pas 
les jansénistes, par exemple, en preuve 
de ce qu'il dit si sagement dans la 
phrase qui suit. 



ciéié, et comme l'organe naturel de 
ses volontésprésumées,etqu'ainsi, 
indépendammment de la souverai- 
neté de Dieu, qu'on ne peut mettre 
en question sans abjurer la loi, 
tout pouvoir, même humainement 
parlant, vient d'en haut. » 

Ventura dit ensuite: De ce que le 
patriciat doit, en certains cas, dési- 
gner le souverain, il ne s'ensuit pas 
que la souveraineté soit à lui. De 
mêmeque.danslecasd'un schisme, 
les évêques réunis, et pendant le 
siège vacant les cardinaux dési- 
gnent ou choisissent le pape, mais 
ils ne sont pas pour cela papes eux- 
mêmes. Il avertit judicieusement 
l'auteur de l'article auquel il ré- 
pond que la souveraineté ne peut 
pas être, comme la liberté, le par- 
tage de tous, et que la placer dans 
la multitude c'est la tuer, que le 
peuple n'est pas plus souverain 
dans l'Etat que les enfants ne le 
sont dans la famille et les fidèles 
dans TEglise ; que la théorie de la 
souveraineté du peuple n'a été in- 
vcquée et exploitée qu'au profit 
des ambitieux, des intrigants, et au 
préjudice du peuple, etc. 

Je vais encore citer textuelle- 
ment un passage où Ventura peint 
assez bien l'état de la société et de 
la souveraineté en France, à l'épo- 
que où il écrivait sa lettre. 

« J'aime la France, je prends un 
vif intérêt à ses destinées ; car le 
sort des pays catholiques et le repos 
du monde en dépend. Aussi je sou- 
haite de tout mon cœur que le 
pouvoir s'y établisse sur des bases 
solides ( qu'on remarque ces désirs 
de Ventura); mais en attendant ce 
résultat qu'appellent tous mes 
vœux, qu'est-ce que vous voyez? 
Le pouvoir errant, incertain, pas- 
sant successivement du ministère 
aux Chambres, des Chambres à la 



256 



rm 



garde nationale, de la gafde na- 
tionale aux écoles. Vous le retrou- 
verez tantôt chez M. Laffitte, tan- 
tôt chez M. Soult, tantôt chez le 
préfet de police, tantôt chez le pré- 
fet de la Seine. Quelquefois vous 
le rencontrerez dans les bureaux 
des journaux, dans les magasins 
des négociants, dans les ateliers 
des industriels, et rien ne vous 
assure qu'un beau matin il ne vous 
faudra pas le chercher dans les ca- 
barets et plus bas encore. Vous 
l'avez vu, vous pouvez le voir par- 
tout, excepté au Palais-Royal (1), où 
il viendra peut-être un jour, mais 
les napoléoniens, le parti de la ré- 
sistance et celui du progrès se dis- 
putent ce pouvoir sans maître 
comme sans règle, car vous devez 
convenir au moins que tout cela 
n'est pas d'un bon augure pour 
vous faire espérer qu'un jour le 
peuple remplisse lui-même son rôle 
de peuple, et ne le laisse pas remplir 
à une coterie d'intrigants ou à une 
poignée de monstres... Je ne puis 
non plus pardonner à l'Avenir de 
s'extasier devant la révolution de 
juillet. Je ne suis ni carliste ni 
philippin... mais je ne puis passera 
l' Avenir celle expression : Lanation 
a recouvré ses droils. Que les libé- 
raux tiennent ce langage, on Je 
conçoit bien, et ils ont raison ; car 
les libéraux sont la nation, sont le 
pays, sont la France, sont l'opinion 
publique, sont le genre humain, et 
tout le reste ne vaut pas la peine 
qu'on s'en occupe. Mais, dans vo- 
tre bouche, qu'est-ce que cela si- 
gnifie? quels droits avez-vous? La 



(1) Excepté au Palais- Royal..... 
Ventura veut clin- excepté dans Louis- 
Philippe, qui résida longtemps au Pa- 
lais-Hoyal avant d'aller habiter les 
Tuîlertés, demeure des rois. 



Hberlé de la presse? Vous sur les- 
quels pèsent deux procès (<)? La 
liberté de la religion? tandis qu'on 
brise ses croix, qu'on incarcère ses 
prêtres, qu'on expulse ses curés, 
qu'on régente ses évoques? La li- 
berté d'enseignement? tandis qu'on 
pousse le despotisme universitaire 
au delà des bornes posées par 
MM. Frayssinous et Feutrier? Ah! 
je crains bien que vous n'ayez 
recouvré d'autre droit que le droit 
de vous débarrasser au roi que vous 
vous étiez fait, pour en cré'èr tiri 
autre qui ne serait pas plus ïiéu- 
reux; d'autre droit que celui de 
vous révolter. » Comme on le voit, 
Ventura faisait un portrait fidèle dte 
la situation et se montrait pro- 
phète; ce dernier point était fa- 
cile. «Mais... venir froidement, 
ajoutait-il, louer l'héroïsme du peu- 
ple qui a jugé à propos, comme 
vous le dites, de faire une autre 
charte, une autre dynastie, un au- 
tre roi; vanter la révolution pen- 
dant qu'on est environné des ruinés 
qu'elle a accumulées, c'est vanter 
les bienfaits de la guerre dans un 
camp couvert de cadavres; c'est 
mentira soi-même, à la conscience 
publique, et j'avais lieu de m'at- 
tendre à tout autre langage dans 
un journal présidé par M. de La 
Mennais... Vous verrez que le pro- 
grès de la liberté pour les autres 
sera pour vous celui de la servi- 
tude. C'est que le principe dé la 
révolution est essentiellement an- 
ti-catholique, et que toute révolu- 
lion dans ce siècle sera et doit être 
toujours au préjudice de la reli- 
gion et au plus grand profit de 
l'impiété... » Il dit qu'il est absurde 

-^ ^■■""'' ^ -'-' '" " "' "'ff'T^ 

(1) Louis-Philippe avait dît : a Mais 
il n'y aura plus de procès db pteisè ! » 



VEN 



VEN 



257 



devoirdca catholiques... qui, avec 
une joie féroce, applaudissent à la 
chute des trônes et au malheur des 
rois. On peut se faire une juste idée 
de l'impression désagréable , du 
mécontement que causèrent à la 
vaniteuse coterie ces remontrances 
importunes. Prenons patience, la 
réconciliation ?e fera bientôt. Mais 
il eût été bon de remettre ces lignes 
sous les yeux de Ventura à une 
époque malheureuse de sa vie, 
dont j'aurai à parler aussi. On vient 
de voir que Ventura se flattait de 
n'être point philippin ; il vient de 
dire q\i'H désire que le pouvoir s'é- 
tablisse en France sur des bases so- 
lides. Le désire-t-il, abstraction 
faite de la personne en qui le 
pouvoir résidait trop peu à son 
gré? Or, cette personne était Louis- 
Philippe, duc d'Orléans, dont les 
intrigues et les bassesses avaient 
réussi à faire expulser la branche 
aînée des Bourbons, et à lui faire 
déférer la couronne par une 
chambre des députés illégale, com- 
me si une chambre des députés, 
même légalement constituée, pou- 
vait faire un roi! Il sut vaincre les 
effets du mépris qu'on ressentait à 
Rome pour ce prince félon et usur- 
pateur, et il a fait écrire que la 
reconnaissance de Louis-Philippe par 
la cour de Rome comme roi de fait, 
sinon de droit fut due à son influence. 
Comme je viens de le dire, la ré- 
conciliation de Ventura, sinon avec 
V Avenir, dévergondage éphémère, 
du moins avec l'abbe Robert de La 
Mennais, se lit bientôt. Il avait été 
attaqué, néanmoins, dans l'Avenir, 
parl'abbéde La Mennais lui-même, 
et les articles étaient vigoureux. 
Ventura conseilla, dit-il, au sou- 
verain pontife de ménager cet 
homme or^ueilleuxct aigri.— loule 
autre conduite, disait-il, pourrait 

LXXXV 



changer l'apologiste de Rome en 
fléau de Rome (1). » Ce conseil pou- 
vait être bon ; mais, appuyé sur de 
telles raisons, il ne faisait guère l'é- 
loge des convictions et du désinté- 
ressement de l'abbé Robert, qui se 
fâcha en effet et laissa voir sa co- 
lère, comme si l'Église avait été 
tenue à suivre les mouvements et 
les variations de son esprit. Ven- 
tura calma ses premières colères 
et s'est flatté de lui avoir suggéré 
ridée d'un livre sur les Maux de 
l" Église et leurs remèdes, dont trois 
chapitres, dernières lignes catho- 
liques d'une plume qui avait tant 
rendu de services à la religion, 
chapitres «compos^'s sous l'inspi- 
ration du ciel et presque dans le 
ciel même, » écrivait Ventura dans 
son enthousiasme, se gardent au 
dépôt des archives de Rome. On 
voit dans ces expressions à quelle 
hauteur s'élevait son admiration 
pour M. Robert de La Mennais, et 
combien peu il lui gardait rancune 
des attaques qu'il en avait reçues 
dans /'Arenir. Ses rapports avec un 
homme alors si peu estimé lui at- 
tiraient à Rome des désagréments 
qu'il regarda à la fin comme des 
persécutions, et le mirent dans le 
cas de quitter la cour pontificale 
pour vivre libre dans la retraite. 
Celte retraite fat fort fructueuse 
pour un homme aussi travailleur et 



^ (l)Ces lignes étaient déjà imprimées 
quand un article foi t reinar.inal)le de 
M. de Montalenibei-t, (ians le Corres- 
pondant^ m'a appris que li' V. Veniura 
avait hlàme le P. Lacordaire d'avoir 
c'cril ses Cousidérolwns surlc^nsicmc 
jihilosopltiinw de M. de La }Liinais; 
« Veidura, dit rartirlc, qui avait, lui, 
.< tant à se repioiln-r les encuuraj^e- 
" meiil^ quil avait pHtiligués a M. de 
« La ?>lcniiais pi ndanllosdernicr> temps 
« de son séjour ii Itomc. » 

17 



258 



VEN 



aussi capable que l'était Ventura. 
Il se livra à rétude de rÉcriture- 
Sainte et des saintsPères ; il lut sur- 
tout S. Tiiomasd'Aquin, et il donna, 
en 1839, le fruit de tant de lectures 
dans un ouvrage intitulé : Beautés 
delà Foi, et formant 3 vol. in-8". Il 
ne se bornait pas aux occupations 
du cabinet, car ce fut dans le même 
temps qu'il fit avec succès des 
prédications solennelles à Saint- 
Pierre de Rome, à l'église Saint- 
André délia Valle. Dans cette der- 
nière église, qui appartient à son 
ordre, il prêcha onze ans de suite 
l'octave de l'Epiphanie. Préoccupé 
de ridée qui a été partagée par 
tant de personnes, celle du danger 
de voir dominer l'esprit païen par 
l'usage exclusif des auteurs païens 
dans l'enseignement des collèges, il 
entreprit aussi à Rome, et à l'épo- 
que dont je parle, une publication 
d'un choix d'extraits des ouvrages 
des Pères de l'Église et des poètes 
sacrés, qu'il donna sous le titre 
de : Dibliolheca parva, seu graliosa 
et elegantiora opéra veterum SS. 
Ecclesiœ Palrum, ad usumjuventutis 
chrisUanarum litterarum studiosœ. 
Imitée en France, cette tentative 
a excité une polémique trop ar- 
dente entre des hommes respecta- 
bles, tous animés des meilleures 
intentions, et même tous d'accord 
pour le fond de la question. L'é- 
Iccliofl du piipe Pie IX, le l" juin 
1840, fut une époque doublement 
remarquable pour toute l'Europe. 
On sait tout ce que les intentions 
généreuses du nouveau pontife le 
portèrent à tenter pour ie bonheur 
(lelÉglise; on sait aussi comment 
il a été ajiprécié et quelle recon- 
naissance il a trouvée dans ceux qui 
l'avaient d'abord pxalté avec l'ap- 
parence de l'enlhousiasme. Le 
nouveau règne fut une phase nou- 



VEN 

velle dans la vie du P. Ventura, 
qui trouva dans le pape un ami et 
un protecteur, et qui eut, dit-on, 
l'honneur de lui donner des con- 
seils. J'ai mentionné ci-dessus les 
prédications réitérées que, pendant 
plusieurs années, le P. Ventura fît 
à l'église de sa communauté durant 
l'octave de l'Epiphanie. Un jour il 
eut un suppléant illustre, qui n'a- 
vait pas choisi peut-être sans mo- 
tifs personnels la chaire de Saint- 
André délia Valle. Le mercredi, \3 
janvier 1847, clôture des exercices 
spirituels qu'il présidait, Ventura 
voyait un auditoire nombreux au- 
tour de la chaire qu'il devait occu- 
per, lorsqu'il se fit un mouvement 
extraordinaire... Pie IX, désirant 
se faire entendre des fidèles, ve- 
nait remplir la place du célèbre 
théatin! Celui-ci fut encore, sans 
doute, la cause du choix du Pon- 
tife, quand il ordonna que, pendant 
trois jours (du 24 au 27 du même 
mois), il y eût des exercices de 
prédication et de prières en faveur 
de la nation irlandaise, qui fut en 
ce temps-l:i fort éprouvée. L'année 
1847 vit toute l'Italie en fermenta- 
tion. Les conspirateurs avaient 
plusieurs mots d'ordre et partout 
faisaient répéter: Union de l'Italie, 
— occupation étrangère , — vive 
Pie IX, — esprits et projets rétro- 
grades, etc., etc. Les masses étaient 
impressionnées; les esprits ne rê- 
vaient que création de garde na- 
tionale, projets de constitution, 
concessions des souverains à leurs 
infortunés sujets. Les hommes sa- 
ges prévoyaient la fin que pour- 
raient amener toutes ces ruses et 
ces prétextes. Le P. Ventura fut-il 
de ces hommes sages? Il est cer- 
tain qu'avec des intentions géné- 
reuses, sans doute, il embrassa ar- 
demment le parti du mouvement, 



YEN 



YEN 



259 



auquel rengageaient les idées qui 
depuis quelques années dominaient 
en lui. Ses allures, ses prédica- 
tions l'avaient rendu populaire, et 
il sut un jour tirer un parti avan- 
tageux de ces dispositions des 
masses en sa faveur. Le lundi, 
17 juillet 1847, une multitude de 
ces hommes de désordre qu'on re- 
connaît dans les révoltes populai- 
res, était assemblée auprès d'une 
maison voisine de l'église Saint- 
André ; dans celte maison on sup- 
posait être caché l'agent de police 
Minardi, contre lequel s'élevaient 
des ressentiments dont on avait tout 
à craindre. Le gouverneur, Mgr. 
Morandi, se rendit sur les lieux et 
ne put rien obtenir pour la dis- 
persion de la foule. Quelques per- 
sonnes s'empiessèrent alors d'aller 
chercher à son couvent le P. Ven- 
tura, qui fait ouvrir les portes de 
l'église; on allume les cierges, il 
expose le saint sacrement, monte 
en chaire, et sa prédication élo- 
quente à une telle heure (il était 
onze heures du soir), produisit un 
effet magique sur l'effervescence 
de cette muUitiide, qui fut dès lors 
calmée. Remarquons en passant 
qu'un tel succès n'eût pas été peut- 
être ausi facile ailleurs, et même 
aujourd hui le serait-il sur le peu- 
j)le romain? Un événement remar- 
quable de Tannée est eiu'ore lié à 
la vie du P. Ventuta, la mort du 
célèbre agitateur de l'Irlande, 
O'Gonnell, enlevé lorsqu'il se ren- 
dait à Ro;ne. Cette perte, sensible à 
tous, le fut iTinc'palement h un 
certain parti, (jui voulut montrer 
ses sympathies. On sait qu'en 
France, M. AfTr( , archevêque de 
Paris, après avoir refusé à un haut 
personnage de laisser f.ire (lan3 
nos églises l'éloge funèbre tie l'il- 
lustre défunt, l'usage des panégy- 



riques étant tombé en désuétude 
parmi nous, accorda néanmoins 
cette permission à une députation 
de plus de cent jeunes gens. L'o- 
raison funèbre fut prononcée à la 
métropole de Paris par le P. La- 
cordaire, dominicain. Ceux qui 
l'entendirent purent savoir si l'o- 
rateur répondit à l'attente des au- 
diteurs accourus de tous côtés. Le 
P. Ventura l'avait déjà prononcée 
à Rome, et il devait être, plus quii 
tout autre, choisi pour une telle 
mission. Il paraît qu'il s'éleva à 
une grande hauteur et qu'il obtint 
un véritable succès. Il en voyait et 
en citait lui-même la preuve dans 
le produit de la quête qui se flt à 
cette occasion et qui s'éleva à 
100,000 francs. Entre les témoi- 
gnages flatteurs qu'il put recevoir, 
il convient peut-être ici de signaler 
celui d'un prélat français. M. Si- 
bour, évêque de Digne, avait eu, 
comme on sait, des sympathies pour 
la rédaction de r Avenir, dans lequel 
on trouve des preuves écrites de 
ses sentiments; mais on sait aussi 
avec quel empressement il se sou- 
mit à l'encyclique de Grégoire XVI, 
qui réprouvait les doctrines du 
parti mennaisien. Il avait donc la 
manière de voir du P. Ventura et 
partageait ses idées dans les 
circonstances actuelles; il était 
d'ailleurs son ami. Lors de son 
dernier voyage à Rome, il avait eu 
des rapports avec le célèbre théa- 
tin dans sa maison de Saint-André, 
et tous deux s'étaient communiqué 
leurs pensées sur Us maux de la 
religion ci de la patrie, et tous deux 
s'étaient entendus. M. Sibour se 
hàla de féliciter l'orateur sur son 
paiiégyriqued'O'Counell.Il a laissé 
publier sa lettre, et un de ses pas- 
sages trouve n .turelhmcnt ici sa 
place : " Cette grande et sainte po- 



I 



260 



YEN 



litique (1), mon révérend Père, 
vous l'avez formulée avec autant 
d'éloquence que d'exactitude dans 
votre belle oraison funèbre d'O' 
Connell.Ge fut plus qu'un discours, 
ce fut uu événement. Votre parole 
puissante a allumé dans le cœur 
des Romains les flammes du plus 
pur patriotisme; elle a réveillé 
dans la ville éternelle des échos 
depuis des siècles endormis. iMais 
bénie par le Pontife suprême, elle 
a franchi les limites du temple et 
de la cité, et des hauteurs du Va- 
tican, elle a pu se faire entendre 
non-seulement de l'Italie, mais du 
monde entier. Nous y avons tous 
lu le manifeste d'une pensée su- 
prême, qui ne cherche pas à s'en- 
vironner de mystères et qui veut 
être éclatante comme la vérité. 
Oui, il faut que désormais on ne 
puisse plus dans les âmes semer 
entre la reliijion et la liberté des 
divisions funestes k l'une et à l'au- 
Ire. Il faut qu'on sache que les 
peuples comme les individus gran- 
dissent, que les conditions de la 
vie et de la prospérité des nations 
changent selon leur âge, et qu'il y 
a une émancipation légitime que la 
religion sait bénir et consacrer... 
Voilà, mon révérend Père, les sen- 
timents qui naissaient dans mon 
cœur à mesure que je lisais celte 
oraison funèbre d'O'Connell, si 
digne du grand homme qu'elle cé- 
lébrait, des circonstances qui l'in- 
spiraient, et des hautes vérités dont 
elle allait devenir une des plus 
magniliques expressions...» Grâce 
à Dieu ! tous n'avaient pas lu comme 



YEN 

M. Sibour, et il en donne lui même 
la preuve en ajoutaut : « Mais la 
préface que vous venez de joindre 
â la seconde édition de votre dis- 
cours, en m'apprenani que votre 
œuvre, et aussi sans doute la sienne 
(1), a trouvé des contradicteurs, 
me force en quelque sorte de rom- 
pre le silence, et de vous exprimer 
le plus hautement que je puis mes 
vives sympathies et l'adhésion que 
je donne, non-seulement comme 
ami, mais comme évoque, aux 
principes que vous avez si élo- 
quemment développés comme ora- 
teur. » A Iiome, Ventura était de- 
venu l'homme des révolutionnaires 
modérés. Quelque temps après qu'il 
eut obtenu ce succès populaire dans 
le panégyrique d'O'Connell , ils le 
prièrent de parler dans un service 
funèbre en l'honneur des victimesdu 
siège de Vienne. Il le fit à leur sa- 
tisfaction, et il y parla aussi de 
manière à intéresser la foule en 
faveur du pape. Quoiqu'il avançât 
dans le chemin glissant où il se 
fourvoya malheureusement, il te- 
nait toujours à être prêtre lidèle à 
la religion et au digne pontife qui 
l'attachait j)ar tant de liens. J'ai la 
satisfaction de rapporter ici un des 
plus beaux traits de sa vie. Plu- 
sieurs croyaient, et personne ne se 
trompait peut-être, que l'abbé Ro- 
bert de La Mennais vivait, sinon 
dans le remords, au moins dans le 
trouble, et ne jouissait pas de la 
sérénité de l'âme. Ventura crut 
amicalement et charitablement aux 
bruits qui en couraient, et par at- 



(I) M. Sibour venait de parler d'une 

• politique «ulrée qui, dans la régéné- 
« ration d'un peuple, pose les bases 

• de la règ) riérution de tous, i 



(!)... E( aussi sans doute de la 
sienne... c'fst-a-dire de Pie 1\. Quoi 
que M. Sibour ait écrit sans doute, sa 
phrase. Dieu merci, est dans un sens 
dubitatif, qui est encore trop peu pour 
les hommes rélléchis. 



VEN 



VEN 



261 



tachemenl et par zèle, il lui avait, 
au mois d'août de celte même an- 
née 1847, adressé la lettre qui 
suit; elle est courte et ne fera 
qu'embellir les quelques pages que 
je consacre à sa mémoire. « Mon 
très-cher ami et frère, le livre que 
je vous envoie vous appartient; 
c'est le résumé de ces grandes et 
magnifiques doctrines que vos an- 
ciens écrits ont développées dans 
mon esprit. De malheureuses cir- 
constances ont pu faire croire que 
vous aviez oublié ces doctrines qui 
ont fait votre gloire et votre bon- 
heur, ainsi qu'elles font encore le 
mien. Mais rien n'a pu me per- 
suader qu'elles se soient effacées 
de votre noble cœur. La preuve de 
cela est que vous n'êtes pas, k ce 
qu'on me dit, si heureux que je 
veux que vous le soyez et que vous 
méritez tant de l'être. J'ai aussi 
une grande ambassade à vous faire. 
C'est de la part de l'ange que le ciel 
nous a envoyé, de Pie IX, que j'ai 
vu ce matin. Il m'a chargé de vous 
dire qu'il vous bénit et vous at- 
tend pour vous embrasser. C'est 
le bon pasteur qui cherche sa 
brebis; c'est le père qui va à la 
recherche de son enfanl. Ainsi, je 
ne désespère pas de vous voir re- 
venir à l'ancien drapeau, pour 
combattre ensemble comme nous 
l'avons fait déjà îi la gloire de la 
religion et au bonheur de la pau- 
vre humanité. Dans cet espoir, 
que je vous prie de ne pas ébran- 
ler en moi, je suis pour la vie 
votre très-affectionné ami et frère, 
Ventura. » DiLS quelles disposi- 
tions une lettre si tou( hunle trouva- 
l-elle l'abbé de La Menuais? La ré- 
ponse qu'il fit et qui désola sans 
doute celui qui l;i reç it doit être 
connue, puisqu'elle complète ce 
que commençait celle de Ventura. 



Cette réponse est datée du 3 no- 
vembre 1847. « Comme après les 
preuves si nombreuses que vous 
m'avez données, mon cher ami, je 
n'ai jamais douté un seul instant 
de vos sentiments à mon égard, 
vous ne pouvez non plus douter 
de ceux que je vous ai voués de- 
puis si longtemps et qui ne s'é- 
teindront qu'avec moi. Mais tou- 
jours amis par le cœur, nous avons 
cessé de l'être complètement par 
les convictions de l'esprit. Celles 
que vous savez être les miennes et 
que vous ne pouvez partager, je le 
comprends, sont mou être même, 
ma foi, ma conscience, et j'y trouve 
plus de paix et de bonheur que je 
n'en goûtai jamais en aucun temps 
de ma vie. Elles me consolent des 
maux présents par l'espérance, 
certaine à mes yeux, de l'avenir 
digne de lui, de sa puissance et de 
sa bonté, que Dieu prépare au 
monde. Il s'agite et se transforme 
sous sa main. Nous assistons à une 
grande mort et à une grande nais- 
sance : seulement nous voyons 
clairement la tombe, et le berceau 
est encore voilé. Je prie de tout 
mon cœur celui qui dispose souve- 
rainement des choses humaines de 
bénir les desseins qu'il inspirera 
lui-même au pontife vénérable dont 
les peuples, en ce moment, encou- 
ragent les efforts par leurs accla- 
mations unanimes. La mission que 
la Providence a coutiée k son zele 
est immense. Il ne restera point 
en arrière; il marchera jusqu'au 
bout avec fermeté dans la roule 
glorieuse ouverte devant lui. Veuil- 
lez mettre à ses pieds mes vœux 
et mes respects. Le petit livre 
qu'on m'a remis de votre part mé- 
rite toutes les louanges (ju'il a re- 
çues universellement. Je garderai le 
portrait comme un souvenir pré- 



262 



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cieux de l'ami cher et tendre à qui 
je suis heureux de redire avec 
quelle sincère et vive affection je 
lui serai toujours dévoué. » Je ne 
sais de quel livre il est question 
dans ces deux lettres, mais ie por- 
trait que l'abbé Robert promet de 
garder comme un souvenir précieux 
était celui de Pie IX et non de Ven- 
tura. A la lin de Tannée 1847, les 
événements les plus graves appro- 
chaient aussi. La France ne rêvait 
que les banquets réformistes, l'Ita- 
lie commençait ses soulèvements. 
Combien d'écrivains parlaient sur le 
royaume de Naples, sur les princi- 
pautés du centre de la péninsule ita- 
lienne, avec une imprudence et une 
prévention qu'ils regretteraient au- 
jourd'hui ! On peut croire que le 
père Ventura n'était pas de ceux 
qui gardassent le plus de modéra- 
lion dans leurs opinions ou de 
retenue dans leurs paroles. Il est 
important de l'apprendre. Ce que 
je pourrais en dire n'égalerait point 
le récit d'un journal français qui 
ne doit pas être suspect en cette 
circonstance. Le Journal des Débats 
contenait une correspondance de 
Home, en date du 28 février, dont 
un extrait nous apprendra ce qu'é- 
tait déjà le père Ventura, et l'idée 
qu'on avait de lui : « L'événement 
de ces dix derniers jours a été la 
publication, à quelque intervalle 
l'une de l'autre, de deux brochures 
politiques du fameux père Ventura. 
Né Sicilien, jésuite (juelques an- 
nées, puis théatin, ancien profes- 
seur de droit civil , enfin prédica- 
teur célèbre et justement célèbre ; 
de plus, ancien général de son 
ordre et cardinal en expecta- 
tive, le père Ventura ambitionne 
maintenant la gloire d'homme po- 
litique. C'e.sl toujours une tentative 
hasardeuse pour une popularité 



déjà faite que celle de se lancer 
dans une nouvelle voie. Le moins 
à quoi elle puisse s'attendre, c'est 
de se voir entamée et compromise : 
voilà précisément ce qui arrive à la 
popularité, si vieille déjà, du cé- 
lèbre théatin. La première de ces 
publications porte pour titre : La 
Question sicilienne résolue suivant 
les vrais intérêts de la Sicile, dz 
Naples et de Vltalie, et est dédiée à 
don Roggieri Seltimo , chef du 
mouvement palermitain. L'auteur 
se prononce ouvertement pour la 
séparation totale de la Sicile. Cette 
opinion a été relevée par la presse 
romaine comme compromettante 
pour la cause générale de l'Italie; 
maiscomme le débat n'intéresseque 
très-secondairement l'État pontifi- 
cal, et que, d'ailleurs, il a été com- 
plètement effacé par la seconde 
brochure, qui entre dans le fond de 
la situation romaine, je crois inu- 
tile d'y insister. Le pape, entraîné 
par l'exemple de Naples, de la Tos- 
cane et du Piémont, a promis une 
constitution ou quelque chose qui 
ressemble à une constitution. Mais 
s'il a suffi aux souverains de ces 
divers Etats de faire traduire plus ou 
moins la Charte française pour 
avoir des constitutions locales, à 
Rome, où la souveraineté se base 
sur deux principes de nature diffé- 
rente, natures distinctes en droit, 
tandis qu'en fait elles sont le plus 
souvent mêlées, enchevêtrées, fon- 
dues l'une sur l'autre ; k Rome, 
dis-je, la rédaction d'une constitu- 
tion présentait trop de difficultés 
pour être ainsi improvisée en quel- 
ques heures. Les masses ont com- 
pris elles-mêmes cet état de choses 
à part et s'en sont préoccupées. 
Une commission a commencé des 
études sur ce sujet. Le projet de 
Statut se formait peu à peu ; mais 



VEN 

la difficulté majeure qui le domine 
n'a pas encore été abordée : je veux 
parler de la position du sacré col- 
lège dans le nouvel ordre de choses. 
C'est le thème de la brochure du 
père Ventura , lancée pour sonder 
l'opinion. Elle est intitulée : Opi- 
nicn sur une chambre des pairs dans 
les Etats pontificaux. Puisque au- 
jourd'hui on ne conçoit plus une 
constitution sans une chambre des 
pairs, comment se devra consti- 
tuer la chambre des pairs dans les 
Etats pontificaux ? Trois opinionsse 
débattent autoiT de cette question: 
la première veut qu'elle soit formée 
purement et simplement par les 
laïques ; c'est celle qui, par esprit 
d'imitation ou par antipathie cléri- 
cale, voudrait enlever à l'État tout 
élément ecclésiastique ; la seconde 
est celle des amalgamistes oj paci- 
fiques, qui veulent, disent-ils, con- 
cilier tous les intérêts et tous les 
amours-propres, et qui introdui- 
raient dans la chambre haute un 
certain nombre de prélats et de 
cardinaux; la troisième opinion, 
enfin , dit qu'une chambre des 
pairs, proprement dite, dans l'Etat 
pontifical, « serait non-seulement 
(c inutile, mais un danger, et que, 
« voulant un corps intermédiaire 
« entre le souverain et les fcpré- 
« sentants du peuple , il n'y a rien 
de mieux à faire qu'à rétablir le 
« sacré collège dans ses anciennes 
« attributions et d'en faire le pre- 
« mier corps de l'État. » Cette 
opinion, contrairement à toutes les 
prévisions, car le célèbre écrivain 
n'a pas toujours , comme prédica- 
teur, ménagé la pourpre, est celle 
soutenue et préconisée par l'au- 
teur; et, selon moi, elle n'a qu'un 
tort, celui d'arriver trop tard. Aussi 
l'écrit dont je m'occupe a-l-il été 
accueilli par une réprobation gé- 



VTEN 



263 



nérale. On ne le discute pas, on le 
siffle, et le père Ventura, tant 
aimé, tant choyé par les progres- 
sistes jusqu'à ce jour, n'est plus 
qu'un moine comme les autres. » 
On voit par cette remarque : contre 
toute prévision, l'idée que le parti 
révolutionnaire s'était formée déjà 
du père Ventura. La première de 
ces deux brochures n'aura peut- 
être pas été sans influence sur la 
détermination que la Sicile prit 
bientôt après. Des bâtiments an- 
glais, dirent les journaux de l'é- 
poque , sillonnaient ses mers et 
longeaient ses bords; elle poussa 
son cri de liberté et d'afl"ranchisse- 
ment, leva l'étendard de la révolte 
et se sépara de la mère-patrie. On 
peut s'exprimer ainsi. En effet, le 
parlement de cette île , séant à Pa- 
lerme, rendit, le 13 avril 1848, un 
décret ainsi conçu : « Ferdinand 
de Bourbon et sa dynastie sont pour 
toujours déchus du trône de Sicile. 
Art. 2. La Sicile sera régie par un 
gouvernement constitutionnel. Elle 
appellera au trône un prince italien 
dès qu'elle aura revisé sa constitu- 
tion (i). B On peut se figurer de 
quel œil Ventura, Palermitain, vit 
tous ces mouvements dans sa pa- 
trie. Le nouveau gouvernement qui 
avait et qui connaissait toutes ses 
sympathies , le nomma ministre 
plénipotentiaire et commissaire 
extraordinaire à la cour de Rome. 



(I) Cette constitution éphémère fut 
eficctivcmcnt rodigce quelque temps 
iiprès. Elle portait du moins connue ar- 
ticle fonilynicntal que la rcIii;ion ca- 
tholique serait la religion de l'Etat, que 
le roi de Sicile la professcniit néces- 
sairement, et que le fait de la profes- 
sion d'un autre culte serait une abiti- 
cation! Que ferait-on aujourd'hui dans 
Cftte malheureuse ile subjuguée par Ij 
traiusoD? 



264 



VEN 



11 n'accepta, dit-on, cette mission 
d'un gouvernement insurrectionnel 
qu'avec le bon plaisir du pape II 
est bien vrai que Ventura accepta 
ces étranges fonctions ; mais est-il 
bien vrai que Pie IX ait sanctionné, 
en quelque sorte, par son appro- 
bation, la révolte d'un peuple égaré 
contre un souverain son allié, au- 
quel il alla bientôt demander un 
asile à Gaéte ? Plus d'un lecteur 
partagera mes doutes. Pendant 
quelques mois, Ventura sembla se 
tenir à l'écart ou dans le silence, 
mais, vers le milieu du mois de 
fccpiembre, le bruit courut à Rome 
qu'il allait publier un écrit sur la 
Sicile. Ce fut peut-être alors qu'il 
publia un mémoire sur Vlndépcn- 
dance de la Sicile, et un autre sur 
la Légilimilé des actes du Parlement 
sicilien; jjuis un gros volume inti- 
tulé : Mensonges diplomaliqiies. Si 
Ventura avait gardé le silence du- 
rant les mois précédents, il n'avait 
pas, néanmoins, été dans l'inacti- 
vité, ce que d'ailleurs ses idées et 
sa nature ne lui auraient pas per- 
mis dans de telles circonstances. 
On a dit que, d'accord avec le cé- 
lèbre abbé Rosmini (1) et d'illustres 
représentants des divers Etats ita- 
liens, il préparait, vers le mois de 
mai, une confédération italienne, 



(l) L'abbé Hosmini, mort il y a 
quehincs années, était un iioninie dis- 
tinijuc piir ses talents, et suitout 
coninift philosophe profond. Ses écrits 
juslilicnt cette opinion. Distingué aussi 
par sa piété et son zèle, il a londé une 
société religieuse sous le nom de la 
Charxlc, qui s'est déjà étabiii-. en An- 
gleterre, et qui avait essayé un établis- 
sement en France. Il doïina trop aux 
idées qui égareront l'ilahe en 18 i8, 
niai^ il se soumit avec un empressement 
édiliant au jugement (pie Home avait 
porté contre une de ses productions. 
(Voir ci-après.j 



VEN 

laquelle eiit eu le pape pour prési- 
dent, et il a prétendu que l'aveu- 
glement de l'abbé Gioberli et l'am- 
bition du roi de Piémont, Charles- 
Albert, firent échouer ce projet. Il 
avait poussé le pape {\ donner une 
constitution au peuple romain, mais, 
suivant lui , le pape s'y décida trop 
tard. D'autres pourront croire que 
le pape s'y décida trop tôt, et qu'il 
eût été heureux de ne s'y décider 
jamais. Quoi qu'il en soit, le régime 
constitutionnel fut établi -a Rome, 
et on sait tous les malheurs qu'il y 
amena. Le pape n'eut d'autre res- 
source que de s'échapper et d'évi- 
ter la cruauté de sujets ingrats; il 
partit furtivement de Rome le 
24 novembre 1848, et se retira à 
Gaéte, ville fortifiée du royaume de 
Naples, et située assez près des 
limites de l'État pontifical. On sait 
que les cardinaux et la partie saine 
de la diplomatie étrangère alla l'y 
rejoindre. Ventura resta à Rome, 
tandis que Teslimable abbé Ros- 
mini, avec lequel il s'honorait d'a- 
voir des rapports , alla aussi à 
Gaële. Rosmini refusa le ministère 
de l'instruction publi(iue dans le 
nouveau gouvernement , et Ven- 
tura, de son côté, refusa la candi- 
dature à l'Assemblée constituante, 
quoiqu'il ait prétendu être autorise 
par le pape à l'aocepler, ce qui, 
pour moi, reste fort douteux. Tout 
ce qui se passait alors d'étrange et 
d'indigne sous ses yeux, ne les lui 
ouvrit guère apparemment. Il crut 
pouvoir, dans de telles circon- 
stances, imprimer le discours fu- 
nèbre qu'il avait prononcé en l'hon- 
neur des viclimes de Vienne, et dont 
j'ai parlé ci-dessus. Il y joignit une 
préface et une noie sur la fuite du 
pape, mais il semblait craindre le 
jugement du public, et ne se hâtait 
pas de les lui livrer. Néanmoins 



VEN 

l'opuscule parut, mais il avait eu 
auparavant le suffrage du Contem- 
poraneo , journal révolutionnaire 
qui avait sans cloute son estime. Je 
ne dirai donc rieu de suspect à la 
mémoire du père Ventura, en em- 
pruntant à une feuille amie les 
expressions et le jugement sur 
celui de i^es ouvrages que je dois 
faire connaître plus que tous les 
autres. Le titre est caractéristique : 
Paroles du père Ventura sur les 
événements actuels. « Nous avons 
déjà rapporté les libres et élo- 
quentes paroles par lesquelles l'il- 
iuslre P. Ventura terminait le dis- 
cours qu'il a lu dans l'église de 
Saint-André délia Valle, pour les 
funérailles des martyrs de la liberté 
à Vienne. Aujourd'hui, en l'impri- 
mant, il y a mis une savante pré- 
face, dont nous prenons quelques 
extraits très-remarquables et rela- 
tifs aux affaires actuelles de Rome 
et de l'Italie. » Après avoir débuté 
ainsi , le journal cite plusieurs 
phrases d'inie violence extrême à 
l'adresse de ceux que le père Ven- 
tura appelle imbéciles et stupidcs 
obscurantistes^ et auxquels il dit : 
« Vous avez envié à Pie IX l'hon- 
« neur de donner son nom à son 
« siècle... De Guelfe qu'il devait 
« être pour être fort, vous l'avez 
« fait paraître Gibelin. Italien par 
« son origine terrestre, vous l'avez 
a fait paraître impérial ; de popu- 
« laire vous l'avez fait royal... Vous 
a en avez fait le prisoimier de la 
« diplomatie (voyez la note de la 
« fin), le jouet de l'absolutisme. » 
Cette parenthèse : Voyez la note... 
n'est pas ds moi, elle est bien du 
père Ventura, et pour répondre à 
ses désirs, pour entrer dans ses 
vues, je vais en donner les princi- 
paux passages : « Pie IX n'avait 
« pas la moindre idée de quitter 



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265 



« Rome ; c'est l'intrigue absolutiste 
« qui la lui a inspirée, en lui fai- 
« sant croire que sa personne et sa 
« dignité comme chef de l'Église 
« n'étaient plus en sûreté à Rome. 
« Une certaine diplomatie voulait 
a avoir le pape entre ses mains 
« pour en tirer parti dans un inté- 
« rêt purement politique... La pri- 
« son de Pie IX à Gaéte est certai- 
« nement plus splendide que celle 
« de Pie VII à Fontainebleau. Elle 
« n'est ni plus sage ni plus sûre... 
« Le pape n'est pas libre, ou au 
« moins il est sous une contrainte 
« morale. Le parti autrichien obs- 
ff curantiste travaille à obtenir 
« une déclaration de principes 
« ami -libéraux. Nous espérons 
« qu'il ne l'obtiendra pas, et que 
« Pie IX ne se mettra pas en con- 
« tradiction avec lui-même. Oh ! 
« quelle confusion quand cette hor- 
« rible intrigue sera connue ! En 
« attendant, les journaux étrangers 
« ne cessent pas de déclamercontre 
(( la prison que Pie IX ^iubissait à 
« Rome comme prince et comme 
« pontife. Ils sont trompés sans pu- 
« deur par leurs correspondants 
a légitimistes, philippistes, obscu- 
« rantistes, fourbes ou imbéciles. 
« Ces journaux sont dans une igno- 
« rance complète de la vraie siiua- 
a tion des affaires à Rome. Ils 
« croient que la question est entre 
« une poignée de démagogues qui 
« veut la licence et l'anarehie, et 
u Pie IX qui s'y oppose, quand, 
« au contraire, la question est : Si 
« la constitution donnée par Pie IX 
« doit ou non être détruite ; la 
a question est entre l'absolutisme 
« et la liberté. » Ainsi écrivait 
Ventura vers la On de l'année 
4848 ; nous allons voir bieulùt 
comment il agira en 18i9. Qu on se 
rappelle, eu lisant ceci , ce que j'ai 



266 



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cité de la lettre aux rédacteurs de 
V Avenir, et ce que , l'année précé- 
dente, Ventura adressait à l'abbé 
Robert de La Mennais, sur ses dé- 
fections et les remords qu'il devait 
éprouver. Ventura, en face de sa con- 
science, de Dieu et des souvenirs des 
bontés de Pie IX, pouvait-il avoir 
l'àmetranquille! Un homme qui pou- 
vait tracer de telles lignes, méritait 
bien l'affection et les préférences 
d'un démagogue tel que Lucien 
Bonapaite, prince de Canino. Aussi 
ce prince avait-il proposé de faire 
entrer le P. Ventura dans la junte 
de gouvernement, destinée à rem- 
placer le pape ! Le jour de Pâques 
1849, les nieml)res du gouverne- 
ment révolutionnaire de Rome or- 
donnèrent la célébration d'une 
messe solennelle, à laquelle trium- 
virs, fonctionnaires civils et mili- 
taires, durent tous assister. A l'au- 
tel réservé au pape seul, dans la 
basilique Saint-Pierre , un prêtre 
nommé Spola, qu'on dit du diocèse 
de Verceil, osa célébrer et se subs- 
tituer à la place de Pie IX , assisté 
du père Gavazzi et du père Ven- 
tura. Le père Ventura était \h 
quand les colonels, généraux et offi- 
ciers prêtèrent, devant l'autel, ser- 
ment à la République romaine ! Il 
accompagna encore, avec Gavazzi, 
l'abbé Spola se rendant procession- 
nellement 'd la façade de l'église 
Saint-Pierre, djoii le pape a cou- 
tume de bénir solennellement la 
ville. Celte parodie sacrilège se ter- 
mina par la bénédiction du Saint- 
Sacrement. Je cherche à me per- 
suader que Ventura n'a pas eu une 
part si large à celte profanation, 
quoique j'en trouve le récit avec ces 
circonstances, dans une feuille alors 
si justement accréditée, ÏAvii de la 
Heligion. Le même journal dit ail- 
leurs, d'après une correspondance 



de Rome : « Les places d'honneur 
« occupées autrefois par les mem- 
« bres du sacré collège étaient 
« remplies par les triumvirs et 
« l'Assemblée constituante. Le mal- 
ce heureux père Ventura était éga- 
« lementlà pourreprésenter, comme 
« envoyé de Sicile, tout le reste du 
« corps diplomatique qui était ab- 
« sent. » Ventura se serail-il borné 
ii ce rôle, ne serait-ce pas déjà une 
prévarication inconcevable de sa 
part? Effrayé cependant de la situa- 
tion de Rome, Ventura quitta cette 
ville le 4 mai. En passant à Palo, 
il demanda à voir Oudinot, général 
en chef de l'armée envoyée par la 
république française pour délivrer 
Rome de ses oppresseurs et la 
rendre au souverain pontife. Il 
était chargé par les triumvirs Mazzi- 
ni, Armellini et Safli de dire au 
général que la journée du 30 avril 
n'était qu'un malentendu (1), qu'il 
était peut-être encore possible de 
concilier les choses, si Oudinot 
consentait à faire une déclaration 
établissant d'une manière nette et 
précise que la France n'imposerait 
aucun gouvernement aux États 
romains. Oudinot répondit qu'il- 
croyait avoir assez fait connaître la 
pensée de son gouvernement, pen- 
sée toute libérale. Qu'après ce qui 
avait eu lieu (le ôlO avril) il avait, à 
coup sûr, le droit de se montrer 
sévère ; que cependant il était en- 
core prêt à entrer à Rome en ami, 
comme intermédiaire entre l'anar- 
chie et le despotisme (2) qui me- 



(1) Dans cette journée du 30 avril 
i8i9, des Français avaient été attirés 
dans un guet-apens par la foiirbciie des 
républicains romains, qui en avaient 
tue et blessé quelques-uns, et arrêté 
les autres. 

(-2) Despotisme ! ! ! de qui?... On voit 
de qui il veut parler. 



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267 



nacent les populations. Il ajouta 
qu'en agissant ainsi il croyait agir 
dans le véritable intérêt du peuple 
romain. Oudinot indiqua ces parti- 
cularités dans sa dépêche au mi- 
nistre des affaires étrangères. Ven- 
tura se rendit à Civita-Vecchia. 
Quoiqu'il partît alors pour une sorte 
d'exil volontaire, il n'avait pas ou- 
vert les yeux sur l'abîme qu'il avait 
aidé à creuser, et quelque temps 
'dpT(is]e Monilore romano contenait 
les lignes étranges que je vais rap- 
porter, et qui sont extraites d'une 
lettre de sa naain : « Qaaiit au pape, 
« j'ai soutenu, il est vrai, à une cer- 
« taine époque comme moyen de 
« résoudre la question, la répu- 
« blique avec la présidence du 
a pape pro tempore. Mais l'homme 
« d'État, prudent et sincère doit 
ff savoir faire le sacrifice de son 
« opinion quand il la voit en oppo- 
« sition avec le vœu public du 
« peuple. Or, dans les États ro- 
« mains, le vote libre du peuple s'est 
« catégoriquement prononcé pour 
a une séparation absolue entre le 
« spirituel et le temporel ; pour- 
« rais-je avoir la folie de faire 
a triompher une opinion contraire 
ff à ce vote ? Il y a quelques mois 
a la chose était possible ; mainte- 
« nant elle ne l'csten aucune façon; 
« il n'y faut plus songer. Ceux-là 
a même qui auraient dû la vouloirne 
a l\mt pa.H voulue; tant pis pour eux. 
a Aujourd'hui le clergé doit renou- 
er cer absolument ii toute parlicipa- 
i< tion, même indirecte, au gouvcr- 
« nement temporel de l'État. 
<f Aujourd'hui sa seule occupation 
doit être de prêcher au peuple 
« libre, et par la parole et par 
« l'exemple, la vraie doctrine de 
a l'Éj^Mise , alin de prévenir tout 
« égarement, afin d'empêcher le 
rt grand mouvement qui ébranle j qui 



« renverse tout, et qu'aucune force 
« humaine ne saurait arrêter, de 
« devenir protestant ou voltairien, de 
« chrétien qu'il a été et qu'il est 
« encore.» La presse s'occupait de 
lui de temps à autre, en France 
comme en Italie. Il trouvait des 
sympathies, dont on lui donnait des 
preuves fort peu honorables pour 
lui, telles que celles fournies par 
ces lignes de l'abbé Anatole Le- 
ray (l), qui mettait Ventura « au 
« nombre de ces hommes d'élite qui 
« défendent la cause démocratique 
« et sociale. Il cherche à délivrer la 
Œ papauté de la servitude des 
a alliances avec les gouvernements 
a et les dynasties, pour l'unir à la 
« cause et à l'idée des peuples. 
« C'est lui qui a inauguré à Rome 
« la politique de la franchise, et 
a frappé de mort, en la dépoi)ula- 
a risant, la diplomatie de la ruse et 
a du mensonfje. Il a tout fait pour 
a délivrer lu papauté de celte in- 
a fhience (jui la paralyse, de ces 
« intrigues qui l'avilissent.... Le 
« zèle de la vérité le dévore !... Le 
« père Ventura est la personnifica- 
a tion vivante de la pensée catho- 
« lique... Et si un concile général 
« a lieu prochaitiement, c'est lui 
« qui en sera l'âme et la parole 
V puissante. >> Ventura reçut l'hu- 
miliation de cet éloge, mais on dit 
qu'il le réprouva, peut-être l'en- 
tend -on de cette repaobation indi- 
recte, mais positive, qui résulte de 
îa soumission dont je vais parler 
tout à l'heure. 11 connaissait lui- 
même Anatole Leray ; je voudrais 



(1) L'abbé Anatole Leray était un 
jeune prîtUo, du (liol•^sc do Saint- Urieuc, 
passionne jus(|u'a la lolic pour k^ ulccs 
(|ui doiiiiiiaiciit cil(ir>. Ou dit qu'il uiou- 
rut dans ccb scntiujculs peu de lumps 
après. 



268 



VEN 



douter de l'existence d'une lettre 
dont je n'ai pas vu le texte, qu'il 
lui écrivit pour Tencourager, disant 
que, pour lui, il n'était plus d'un 
âge à pouvoir soutenir une lutte. 
Dans un manifeste aux prêtres ita- 
liens, Mazzini donnait à Ventura 
im témoignage dont celui-ci n'au- 
rait pas voulu s'applaudir partout. 
« Prêtres italiens, s'écrie-t-il, mes 
paroles sont graves : si le salut du 
monde et de vos croyances vous est 
cher, écoutez-nous. Nous pourrions 

— UN DES VÔTRES l'a DIT, et qUC CC 

soit pour vous une preuve de l'es- 
prit qui nous anime, nous pour- 
rions vaincre sans vous, mais nous 
ne le voulons pas. » Si de sem- 
blables compliments étaient peu 
flatteurs, et probablement alors 
moins agréables au père Ventura, il 
avait reçu des remontrances aux- 
quelles son amour-propre , et , 
croyons- le, sa conscience aussi, 
avaient dû être fort sensibles. Son 
ordre, désolé et humilié de la chute 
si lourde faite par un homme qui 
en avait été le chef, lui fit écrire 
après l'assemblée générale, au mois 
d'août 1849, une lettre charitable, 
grave et môme sévère , remplie de 
reproches fondés et de bons sou- 
haits. Après l'entrée des Français et 
le retour du pape h Home, la posi- 
tion de Ventura eût été fort gênée 
dans cette ville. Sa place naturelle 
était une retçaite dans l'une des 
maisons de son institut. Il avait 
toujours aimé la FYance, il en fit le 
lieu de son exil volontaire, et, muni 
probablement de la permission de 
ses supérieurs, il vint habiter la 
ville de Montpellier , où il fut 
accueilli par M. Thibaut, qui en 
était alors évêque, et où il passa 
deux ans. Peu après son arrivée, il 
y apprit que son Discours funèbre 
pour les morts de Vienne était coa- 



VEN 

damné à Rome. Cette nouvelle dut 
lui causer plus de peine que de 
surprise ; mais il se soumit aussitôt 
au jugement porté, et il le fit en des 
termes si édifiants que cette pièce 
forme encore une des plus belles 
pages de sa vie, et que, nonobstant 
son étendue je crois devoir la don- 
ner ici, après avoir fait des cita- 
tions assurément moins impor- 
tantes. « Je soussigné , n'ayant su 
qu'aujourd'hui seulement, par le 
moyen à\x Journal romain ^ que mon 
Discours pour les morts de Vienne, 
débité et imprimé à Rome k la fin 
de novembre 1848, a été mis par 
décret de la sainte congrégation de 
l'Index, au nombre des livres pro- 
hibés ; n'ignorant pas ce qu'en de 
semblables circonstances l'Église a 
le droit d'exiger d'un de ses enfants 
docile et soumis, surtout s'il est 
ecclésiastique, et voulant pleine- 
ment m'y conformer, me croyant 
obligé en conscience envers les 
âmes que j'ai dirigées, envers le 
peuple que j'ai évangélisé, de leur 
donner l'exemple, et que j'ai con- 
stamment recommandé dans mes 
discours, ayant toujours déclaré et 
protesté vouloir soumettre au juge- 
ment dudit saint-siége apostolique 
et du souverain pontife toutes mes 
actions, et ayant par \k contracté 
l'engagement solennel envers le 
public chrétien, de lui prouver par 
des faiis, le cas échéant, la loyauté 
de mes déclarations et protestations, 
et la sincère volonté que j'avais de 
les mettre, au besoin, en pratique; 
sans y être ni contraint, ni con- 
seillé par personne, mais n'écou- 
tant que mes propres sentiments, 
qui sont ceux d'un vrai catholique 
dont, grâce à la divine miséricorde, 
mon cœur n'a jamais dévié ; libre- 
ment et de mon propre mouvement, 
je déclare que j'entends accepter 



VEN 



VEN 



269 



comme j'accepte, en effet, le susdit 
décret qui condamne mon opus- 
cule ci-dessus indiqué, et que je le 
condamne sans restrictions ni ré- 
serve, mais dans toute l'étendue du 
sens dans lequel il a été condamné 
par l'autorité légitime; je réprouve 
encore, rejette et condamne toutes 
et chacune des doctrines, maximes, 
expressions et paroles qui, dans 
mondit livre ou tout autre de mes 
écrits, se trouvent ou pourraient se 
trouver en contradiction avec l'en- 
seignement de la sainte Ëglise ca- 
tholique, apostolique et romaine, la 
seule véritable. Je proleste, en ter- 
minant , que c'est dans cette sainte 
Église, qu'avec l'assistance de Dieu 
j'entends et espère mourir, quoi 
qu'il m'arrive et au prix de quelque 
sacrifice que ce soit. Montpellier, 
8 septembre; signé D. Joachim 
Ventura, de l'ordre des RR. PP. 
théatins ; je l'atteste, je proleste et 
déclare comme ci-dessus. » Il au- 
rait pu, peut-être, faire cet acte de 
soumission en moins de mots et 
étendra sa rétractation plus loin. 
Quoi qu'il en soit, à partir de ce 
temps , sa conduite et ses doctrines 
n'offrirent aucune prise à la cri- 
tique. Il y eut, toutefois, un petit 
incident, pencianlsonséjour à Mont- 
pellier, qui doit être encore men- 
tionné. La Gazette du Midi publia 
l'analyse d'un sermon de Ventura, 
d'après laquelle le prédicateur n'au- 
rait pas craint de se vanter du haut 
de la chaire, devant un nombreux 
auditoire, d'avoir une fois reçu en 
confession les secrets de la con- 
science du souverain pontife! Oa 
fut fort afleclé, à Rome, de cet 
oul)li descouvenances. » La pénible 
impression produite à Rome a celle 
occasion, écrivait quelqu'un, me 
rappelle qu'il y a quelques mois un 
diplomate accrédité auprès du 



saint-siége faisait des démarches 
pour obtenir un démenti à certain 
article publié dans son pays, sous 
la rubrique : RomCy et où il faisait 
sensation. Voici la réponse qui lui 
fut faite : Des journaux français ont 
annoncé, il y a quelque temps, que le 
saint-père avait envoyé au R. P. 
Ventura des facultés pour accorder, 
par une bénédiction spéciale, des in- 
dulgences aux fidèles qui suivaient le 
cours de ses prédications à la cathé- 
drale de Montpellier. Le saint-père 
n'a pas fait démentir cette nouvelle, 
quoiqu'elle fût complélement fausse; 
voyez par là s'il entre dans les 
usages de la cour romaine de jamais 
rectifier les erreurs que peuvent 
commettre les journaux. » Et on 
ajoutait : « Puisse le compte rendu 
du dernier sermon du R. P. Ven- 
tura être aussi peu véridique que 
l'histoire des indulgences accordées 
àses auditeurs de l'année dernière.» 
A Montpellier, Ventura ne se livra 
pas seulement au ministère de la 
chaire, il composa aussi un ouvrage 
sur le séjour de saint Pierre à 
Rome. H est intitulé : Lettres à un 
ministre protestant, 1 vol. in-<2, 
4859. Il y répond à un ministre de 
Genève, qui avait renouvelé celte 
banale objection si souvent présen- 
tée par les siens , et qui consiste à 
nier le séjour et l'episcopat de 
saint Pierre dans la capitale du 
monde. En 1851 , Ventura vint 
s'établir à Paris, où l'on peut croire 
que se portaient ses projets et ses 
désirs. Il u'eut aucune humiliation 
à subir; tout le monde parut igno- 
rer ou avoir oublié son passe. On 
raconte , sur l'obtention de ses 
pouvoirs ecclésiastiques, une anec- 
dote (jui ne semble pas aSvSez sé- 
rieuse jiour trouver sa place ici. 
Sous l'adminisiralion de M. Affre, 
qui avait accordé le celebrct au trop 



270 



YEN 



fameux Vincent Gioberli, peut-c(re 
aurait-il trouvé qu(-lque difficulté; 
car, au souvenir des actes des der- 
nières années, se serait peut-être 
joint le souvenir de la différence 
de sentiments sur certains points. 
C'était à M. Affre, alors grand- 
vicnire d'Amiens, que Ventura fai- 
sait répondre par ses amis, ou ré- 
pondait sur l'équivoque du mot. ç|J07j- 
iiinée, présentée par celui-là d'une 
manière piquante, à l'occasion de la 
démission du professorat dont j'ai 
parlé au commencement de cet ar- 
ticle. Mais Ventura trouva M. Si- 
bour archevêque de Paris, et sous 
la juridiction de cet ancien ami, 
sa position était naturellement toute 
différente. C'est à dater de son sé- 
jour dans la capitale, je crois, qu'il 
signa son nom Ventura de Raulica. 
Sa science et ses connaissances 
étendues le mirent en relation avec 
les hommes les plus distingués, avec 
les mathématiciens comme avec les 
littérateurs. Pendant les dix derniè- 
res années de sa vie, qu'il a passées 
à Paris , il s'est, comme à Mont- 
pellier, uniquement donné à la 
composition d'ouvrages nombreux 
et à la prédication. Il fut bien- 
tôt appelé à exercer ce ministère, 
et il devait prêcher à la métropole, 
aux exercices de l'Adoration perpé- 
tuelle, le 2 déc(!mbre1851, lorsque 
les troubles occasionnés par le coup 
d'Klat de ce jour, lirenl momenta- 
nément fermer l'église. 11 a occupé 
souvent les chaires de Saint-Louis 
d'Anlinet de la Madeleine, où quel- 
ques incorrections d'expression et 
de langage n'empêchaient pas qu'il 
fût goûté. Il a même prêché une 
station à la chapelle impéride des 
Tuileries, où il montra, dil-on alors, 
une certaine hardiesse ou énergie. 
Comme ses sermons sont imprimés, 
OD peut juger de ce qu il y a de 



VEN 

vrai dans celte persuasion. Ventura 
paraît avoir rompu, dans tout ce 
temps-là, avecles opinionsde l'abbé 
Robert de La Mennais, qu'il n'y avait 
d'ailleurs plus de gloire ou d'inté- 
rêt à suivre; il l'a vu cependant 
quelquefois, mais ils étaient loin 
de s'accorder sur tout. — L'huma- 
nité est grosse d'un grand avenir, 
d'une religion nouvelle, lui disait La 
Mennais vers 1852. — Vous vous 
trompez, lui répondit Ventura : je 
lui ai tûié le pouls, à l'humanité, 
elle n'est pas grosse, elle est atteinte 
d'une hydropisie. D;ins la préface 
de quelques-uns des livres de Ven- 
tura, et notamment dans celle de ses 
Conférences^ on lit quelques traits 
sur sa propre histoire. On y verra, 
par exemple, que le pape, à qui l'on 
demandait quel homme il regardait 
comme le plus savant, après un in- 
stant de réflexion, répondit que c'é- 
tait le père Ventura, etqu'ilnecon- 
naissait personne plus instruit que 
lui et l'abbé Rosmini. Ces aveux ou 
ces révélations s'écrivaient sous les 

yeux de Ventura et peut-être 

Une notice biographique, rédigée 
par lui-même et confiée à un ami 
pour un certain journal, fut insé- 
rée avec des modifications. Depuis 
lors, Ventura ne voulut plus voir 
cet ami auquel il avait cependant des 
obligations littéraires, et qui n'était 
pas l'auteur des mutilaiions de l'au- 
tobiographie. Depuis quelques an- 
nées, Veptura allait se délasser et 
chercher quelques loisirs à Versail- 
les; c'est là qu'il a été atteint de la 
maladie dont il est mort, le 2 août 
IHOI, après avoir reçu, avec une 
piété édifiante, les derniers sacre- 
ments. Ses obsèques eurent lieu le 
5, au milieu d'un concours assez 
nombreux, vu l'heure matinale ( il 
n'elait que huit heures ). et qui se 
grossit de l'église cathédrale, où le 



VEN 

corps fui d'abord porté, jusqu'à l'é- 
glise des pères capucins, auxquels 
il fut confié. L'évêque de Versail- 
les célébra lui-même la messe , 
et il avait témoigné un dévoue- 
ment admirable au célèbre défunt 
pendant tout le cours de sa mala- 
die. Dans le cortège funèbre, on 
voyait plusieurs hommes distingués. 
Italiens, Polonais, etc., et parmi 
eux M. Méglia, internonce du saint- 
siège à Paris, ainsi que le révérend 
père Girino, procureur général de 
l'ordre des théatins, qui était dé- 
puté pour assister son ilbistre con- 
frère, auquel le pape Pie IX en- 
voyait une indulgence plénière dans 
cette extrtmité. Le Père Cirino a 
reporté à Rome le corps de Ven- 
tura, qui reposera définitivement 
au milieu de ceux qu'il n'aurait ja- 
mais dû quitter (1). Qu'il a été mal- 
heureux pour ce religieux savant de 
joindre tant de faiblesses à tant de 
qualités! Ses écarts, les circons- 
tances auxquelles il s'est prêté d'une 
manière si répréhensible, ont trou- 
blé son repos et brisé tout l'avenir 
que la Providence lui préparait, car 
on ne peut douter que, s'il eût 
suivi une voie p!us droite, il ne fût 
parvenu aux plus hautes dignités de 
l'Église, même au cardinalat. Ce 
qu'il y a eu de condamnable dans 
sa conduite n'efface pas entière- 
ment ce qu'il y a eu de louable en 
lui, et je crois pouvoir employer 
ici l'expression d'un savant prélat 
sur une autre célébrité malheu- 
reuse : « La faute d'un jour ne peut 
faire oublier les inspirations de 
toute une vie. » Les journaux 
français ont dit peu de chose sur 
Ventura après sa mort; on trouve 
néanmoins dans le Monde (numéro 

(1) Il est Inhumé au pied de la chaire 
de l'oylise Saint-André. 



VEN 



271 



du 9 août 1 861 ) un article intéressant 
fourni par M. A', de Fontaines, qui 
fait bien connaître les opinions ji:- 
dicieuses du savant théatin sur les 
matières religieuses, politiques, so- 
ciales, etc. Il nous rappelle en pre- 
mier lieu que ses profondes connais- 
sances théologiques lui donnaient 
une aversion prononcée pour le 
gallicanisme, qui, disait-il, n'estau 
fond que la négation de la souverai- 
neté spirituelle du pape dans l'É- 
glise. Il est vraisemblable qu'une 
vie telle que celle de Ventura, qui 
a touché si fortement à tant de 
points divers, trouvera un écrivain 
capable de la faire apprécier. Je 
me suis empressé de recueillir les 
faits dont est composé cet article, 
qui était d'urgence, pour que le cé- 
lèbre théatin occupât dans la Bio- 
graphie universelle la place méritée 
à tant de titres. Outre les ouvrages 
que j'ai mentionnés ci-dessus, on 
connaît encore du père Ventura : 
La Femme chrélienne ou Biographie 
de Virginie Bruni, écrite par le r. 
R. P. Venlura de Raulica, ancien 
général des théatins, consulteur de 
la sacrée congrégation des Rites^ 
examinateur des évéques et du clergé 
romain, traduite par madame de 
B"*, in-12. Paris, 1851.— La Rai- 
son philosophique et la Raison ca- 
tholique, in-S', 1852. Cet ouvrage 
est précédé d'une Introduction, par 
M. l'abbé Ilippolyte Barbier. — Les 
Femmes de l'Évangile, in-12, 1853. 
— La Femme catholique, 3 vol. 
iii-8", 1851. — De la vraie et de la 
fausse philosophie, en réponse à 
une lettre de M. le vicomte Victor 
de Donald, in-8". — Essai sur l'o- 
rigine des idées, fc-S", 1853, — 
École des miracles ou les OEuvrcs 
de la puissance et de la grandeur de 
Jésus-Christ, 3 vol. in-18, 1854- 
1858. — La Tradition et les semi- 



272 



VEN 



pélagiens de la philosophie ou le 
Semi- Rationalisme dévoilé^ ouvrage 
renfermant de nouveaux et amples 
développements sur la nature et les 
forces de la raison ; sur les prin- 
cipes des connaissances humaines ; 
sur la loi naturelle ; sur la néces- 
sité de la tradition et delà révélation 
divines, et sur les funestes effets de 
l'enseignement philosophique ac- 
tuel dans les établissements dirigés 
par les rationalistes soi-disant ca- 
tholiques, in-8\ G'estencevohime 
surtout que le père Ventura montre 
clairement à quelle école philoso- 
phique et religieuse il appartient. 
Plus d'un lecteur y trouvera peut- 
être qu'il est allé plus loin que je 
ne l'ai supposé dans la remarque 
que j'ai faite ci-dessus en parlant 
du discours qu'il prononça en 4 825 
îi VAcadémie de la religion catholi- 
que sur la puissance de la raison 
humaine. — Le Pouvoir politique et 
chrétien, discours prononcés à la 
chapelle impériale des Tuileries pen- 
dant le carême de Vannée 18.j7, pié- 
cédéd'une Introduction, parM. I.ouis 
Veuillot, in-8°. — Essai sur le pou- 
voir public, pour faire suite au 
Pouvoir chrétien, in-8°, 1857. — 
Traité sur le culte de la sainte 
Vierge, la mère de Dieu, mère des 
hommes, in-12, Lyon, 18o2. — 
Gloires nouvelles du catholicisme, 
ou Eloges funèbres, Vies et Exem- 
ples de quelques grands catholi- 
ques décédés dans la première moi- 
tié de ce siècle^ ouvrage traduit 
de l'iliilien sous la direction de 
l'auteur, in-8°. — Eûoposition des 
lois naturelles dans l'ordre social, 
iii-8'. L'ouvrage intitulé : La Bai- 
son philosophique et la raison catho- 
lique a eu depuis deux autres vo- 
lumes, contenant, comme le pre- 
mier, une suite de conférences reli- 
gieuses. Aucun des ouvrages de cet 



VER 

écrivain fécond n'a subi les censu- 
res de l'Eglise, si ce n'est lopus- 
cule qu'il publia sur les morts de 
Vienne, et dont voici le titre tout 
entier : Discorso funèbre per morti 
di Vienna, recitato il giorno 27 no- 
vembre 1848, sulla insigne chiesa di 
S. Andréa delta Valle, dal R. P. D. 
Gioacchino Ventura, con Introduzione 
e Protesta dell autore. Le décret de 
V Index est du 30 mai d849 (1), 
mais il ne fut approuvé par Pie IX, 
à Gaëte, et promulgué que le 6 juin 
suivant. On a dit, mais à tort, ce 
me semble, que Ventura avait écrit 
contre le pouvoir temporel du 
pape (2) dans son Journal de Gê- 
nes. Le portrait du célèbre théatin 
a été gravé; on le trouve en tête 
du volume intitulé : le Pouvoir po- 
litique et chrétien. B — n — e. 

VÉRAC (le marquis Charles- 
Olivier DE Saint-Georges de), 
railitaire et diplomate français, plus 

(1) Il est k remarquer que c'est le 
même jour et par le uiême décret que 
furent condanuiés l'ouvraj^e de Ven- 
tura : La Coiistituzione seconda la 
Guistizia sociale, con unu appendice 
sulla unila Italia, d'Antoine Kosmini 
Sfîrbati ; — il Gesuita moderno , de 
Vincent Gioberti. Rosmini se soumit 
de suite, et sa soumission est louée 
dans le décret. Ventura se soumit au 
mois de septembre, des que le décret 
lui fut connu... Gioberti ne se soumit 
pas du tout. 

(-2) L'abbé Passaglia, après sa dé- 
fection, s'était retire ii Gênes (1861), et 
devait, suivant la Ferseverenza, feuille 
de Milan, a devenir un des plus assi- 
« dus et des principaux écrivains du 
c journal VAmico, de Gênes, journal 
c du clergé libéral italien... M. Passa- 
« glia succédera, disait-elle, dans cette 
f( œuvre ii un autre grand écrivain, qui 
< vient de mourir, le P. Ventura, qui, 
€ avec Toinniaseo, Ainori et d'autres 
« savants du premier ordre, défendait 
fl dans ce journal les intérêts de la li- 
c berté et de la nation italienne, en 
a cherchant à les concilier avec la re- 
« ligion catholique. » 



VER 



VER 



273 



grand seigneur, mais moins écla- 
tant météore dans Thistoire que le 
militaire diplomate Dumouriez, son 
contemporain, mérite pourtant une 
place dans notre Biographie et de- 
vraildéjàlavoir obtenue, t. XLVIII. 
Il naquit le 10 octobre 1743 au châ- 
teau de Couhé-Vérac, en Poitou. 
Son bisaïeul avait été lieutenant 
général de la province de Poitou; 
lieutenant général de la province de 
Poitou devint son aïeul; lieutenant 
général de la province de Poitou se 
trouvait son père, quand venait au 
monde l'espoir de la dynastie de 
Couhé... L'on ne s'étonnera donc 
pas qu'en vertu du principe, déjà 
connu des Romains , 

Nati Metelli fiiint consnles Rorr.îe, 

le jeune Charles-Olivier, bien qu'il 
ne comptât encore que « deujc lus- 
trcfi romplels » ait été pareillement 
investi de ce titre. Quatre ans 
après, (1757), il mettait le pied 
à rélrier dans les mousquetai- 
res, vie commode et paisible mal- 
gré la guerre de sept ans qui 
rugissait en Allemagne et dont 
souffrait cruellement la France. 
Trois ans environs se passèrent 
sans que les pimpants mousque- 
taires du corps de Vérac culti- 
vassent autre chose que les bou- 
doirs et la parade. En 1761 la scène 
changea : Charles-Olivier fit cam- 
pagne comme aide de camp du duc 
d'Havre, second éjjoux de sa mère, 
et le Kl juillet il eut part à la san- 
glante rencontre de Willinghaustn, 
où il faillit laisser un bras. D'IIuvré 
fut tué d'un coup de canon; le 
même boulet blessa au bras l'aide 
de camp. Avouons que l'elTel de 
cette blessure fut des plus heureux : 
en 17G7, sans action d'éclat qu'on 
ait citée, Vérac derenait colonel au 
corps des grenadiers de France; en 

LXXXV 



1770, il recevait le grade de mestre 
de camp, l'épaulette de lieutenant 
du régiment royal-dragon et la 
croix de chevalier de Saint-Louis. 
Ainsi comblé militairement, comme 
on lui reprochait de n'avoir pas 
beaucoup couché sur la terre, beau- 
coup placé de batteries, beaucoup 
bravé de fusillades et vu crever 
beaucoup de bombes, il répondit, ne 
contestant pas des vérités trop clai- 
res malgré sa blessure de 1761: 
« J'étais né pour la diplomatie, » et 
il se trouva des ministres peur le 
nommer de prime abord à des pos- 
tes diplomatiques, sans le faire pas- 
ser par ces grades intermédiaires 
d'attaché , de secrétaire , où du 
moins l'on apprend les éléments 
de la science ou de l'art qu'on as- 
pire à pratiquer. Il est vrai qu'il 
lui fallut dans les commencements, 
tout en arrivant d'emblée chef de 
légation, se contenter du simple 
titre de plénipotentiaire. C'est en 
cette qualité qu'il vint résider, en 
1772, à la cour de Hesse-Cassel 
( où sa mission n'était guère qu'une 
sinécure), en 177-i auprès du roi 
de Danemark, en 1779 à Saint- 
Pétersbourg. En 1784 enfin il de- 
vint de plénipotentiaire ambas- 
sadeur ; mais , traiisplanté des 
quais et des îles de la Neva aux 
rivages du Zuyderzée, il no trouva 
pas la tiuhe si facile entre les deux 
nuances gouvcrnemeniales qui di- 
visaient les Provinces-Unies cju'au- 
près de l'autocratie à laquelle nul 
ne rési'>lait depuis (juo, grâce ;'i 
Mikhelson, Pougatchef avait cessé 
de la faire pâlir. Le plus fâcheux, 
il faut le dire, c'est que son gou- 
vernement même ne savait |)as très- 
bien ce qu'il voulait, ou du moins 
à quels moyens il comptait avoir 
recours pour obtenir ce qu'il vou- 
lait. Ainsi l'on eût pu croire (|iie, 

is 



21li 



VER 



VER 



contrairement à l'Angleterre et à 
la Prusse, le cabinet de Versailles 
s'opposerait à l'agrandissement ou 
du moins à la consolidation de la 
maison d'Orange. Vérac pourtant 
fut désapprouvé pour avoir con- 
seillé aux États de Hollande de 
retirer au stadhouder le gouverne- 
ment de la Haye; et son minis- 
tre le rappela fort cavalièrement. 
Nous trouvons, nous, cette dis- 
grâce honorable, et nous pardon- 
nons de tout notre cœur à l'envoyé 
français de n'avoir pas voulu ti- 
rer les marrons du feu pour le roi 
de Prusse. Pendant quatre à cinq ans 
Vérac resta ainsi dans l'ombre. Il 
ne revint sur l'eau qu'en 1789, 
pour aller toujours, avec le titre 
et les appointements d'ambassa- 
deur , continuer la mission de 
Vergennes en Suisse. Mais un peu 
plus ou un peu moins de Suisses 
autour de la personne du roi de 
France, et un peu moins ou un peu 
plus de haute paie pour aviver le 
feu sacré du dévouement en train 
de s'éteindre, ce n'étaient plus là 
les questions vitjdcs auxquelles te- 
nait le salut de la monarchie. Celait 
à Pavie, c'était à Mentoue, en at- 
tendant Pilniz, c'était dans les trois 
capitales hostiles (Vienne, Berlin, 
Madrid) qu'étaient en ébullition les 
{ïrands projets pour l'annihilation 
des nouvelles idées qui prenaient 
racine en France. C'était sur une 
autre frontière que celle du Jura 
que devait s'effectuer l'évasion de 
Louis XVI. Nul doute, au reste, 
que Vérac ne fûtdejjuis longtemps 
informé do celte mesure décisive 
arrêtée en principe à la cour au 
moins six mois auparavant (dès 
décembre 1700), et qui, remise en 
question un moment par les tergi- 
versations de Léopold II, fut hrns- 
qaement déterminée par l'ambi- 



tion personnelle du marquis de 
Breteuil. Les fameuses journées du 
21 au 25 juin (1791), en rivant 
désormais le souverain fugitif à 
Paris et en entourant l'Assemblée 
de ce prestige, de ce surcroît de 
puissance que donne aux gouver- 
nants toute insurrection vaincue 
ou toute conspiration déjouée, 
montraient assez qu'à l'avenir ce 
n'était plus par des voies régulières 
et correctes qu'un ami du roi pou- 
vait lui prouver son dévouement, 
et que pour le moment il ne fallait 
plus songer à servir du même coup 
la nation et le monarque. Son 
choix fut prompt, et ce fut celui 
de presque tous les membres de sa 
caste. Il envoya sa démission, et 
au lieu de revenir en sa patrie, il 
partit pour Landau, d'où successi- 
vement il se rendit à Venise, à 
Florence, et finalement, revint à 
ce Nord, centre et point de départ 
des coalitions, à Ratisbonne, la ville 
des diètes sempiternelles, la serre 
froide des conclusions qui ne con- 
cluent rien. En France, où l'on est 
moins long k conclure, l'on n'at- 
tendit pas ce retour aux parages 
germaniques, l'on n'attendit môme 
pasle commencementdu [)èlerinage 
pour porter Ghild Ilarold sur la 
liste des émigrés, — d'où virtuelle- 
ment et ti'op souvent réellement 
les domaines étaient vendus, les 
titres lacérés, le mobilier au pil- 
lage, — de sorte que nulle remise 
n'arrivait de la part des intendants 
aux expatriés volontaires, dont les 
ressources s'épuisaient vite dans les 
pou confortables hôtels de l'Alle- 
magne. Véraceut, ce semble, sa part 
et plus que sa part de ces déboires. 
Aussi, malgré sa fidélité à ses rois, 
ne persévéra-t-il dans l'émigration 
que tîMit qu'il y eut risque à reve- 
nir. Mais sitôt que le premier con- 



VER 



VER 



275 



sul eut décrété l'amnistie et la 
permission de rentrer h tous émi- 
grés, sauf les princes de la famille 
prétendante, il ne s'opiniàtra pas à 
végéter sur la terre étrangère (1 801). 
Il n'était peut-être pas sans espoir 
de se remettre en possession de 
quelques débris de sa fortune. Il 
est permis de penser qu'il en fut 
ainsi, soit que tout n'eût pas trouvé 
d'acquéreur, soit que des intermé- 
diaires ou que de fidèles amis eus- 
sent racheté sous main une par- 
tie de ses biens pour les lui re- 
mettre, car évidemment il ne re- 
vint pas gros capitaliste de la terre 
d'exil, et l'Empire ne le pourvut 
d'aucun office. Toutefois, personne, 
quand 1811 ramena les Bourbons, 
ne cria plus haut que lui sur les 
toits que la Révolution l'avait cora- 
j)létement dépouillé, que ses terres 
avaient été vendues, ses titres (de 
propriété sans doute?) jetés au vent, 
ou au feu, ses meubles rais Ji sac, ses 
châteaux démolis, ses bois cou- 
pés, etc., etc. L'>uis XVIII, pour 
lui témoigner sa reconnaissance de 
sa tidélité de dix ans, s'était em- 
pressé, dès 18i4, de faire revivre 
pour le marquis les grandes entrées, 
puis après son deuxième retour 
et après avoir fait quelque temps la 
sourde oreille, comprenant qu'on a 
beau avoir été un parangon de 
fidélité, ou ne vit pas de pain sec et 
d'honneur, en 1816, il l'investit 
de quelque chose de plus solide, et 
qui se résolvait en emargemtînts : 
il le promut au ran? de lieutenant 
général, vu qu'en 1770 il avait été 
mestre de camp. Du reste, n'é- 
lait-ce pas un des vétérans de l'ar- 
mée selon le cduir de la dyna'^tic? 
En parlant de Mol ou 1758 {l'épo- 
que de son début comme mousque- 
taire), et comptant ses vingt et une 
anuées d'exercice ou de di.^ponibi- 



lité diplomatique (1770-1791), plus 
l'intérim, qui pour un fidèle servi- 
teur avait été le plus saint des de- 
voirs pendant le triomphe de l'a- 
narchie et de l'usurpaiion, c'était 
comme cinquante huit ou cinquante- 
neuf ans de services! De tous les 
officiers à services cinquantenaires, 
on peut tenir pour certain que pas 
un ne comptait moins de campagnes. 
Toutefois il n'eut pas longtemps à 
jouir de celte étonnante preuve de 
la reconnaissance de son royal maî- 
tre, lequel, ce me semble, aurait 
mieux fait, puisque Ton voulait qu'il 
y eût une pairie dans la maison, de 
donner la pairie à l'ex-diplomate, et 
de faire de l'ex-carabinier son fils 
(voy.un peu plus bas) un lieutenant 
général. Quoi qu'il en puisse être, 
le lieutenant général marquis et non 
pair, Charles-O. de Vérac, mouiut la 
même année. Il n'aurait pas vu toute 
une session. — Né vers 1770, Ar- 
mand-Maximilieu-Erançois-Joseph- 
Oiivier, son fils aîné, entra fort jeune 
au service, et, officier dans les ca- 
rabiniers royaux au moment delà 
Révolution, émigra, plus tôt peut- 
être que son père ne quitta son 
poste diplomatique en Suisse. 11 le 
suivitlors de son retour en France, 
dans les commencements du gou- 
vernement consulaire ; mais il de- 
meura étranger pendant l'Empire à 
tout service civil et militaire, et 
vécut dans ses biens paraphernaux, 
avant d'obtenir la main d'une fille 
du vicomte de Noailles. Eouis XVIII 
non-seulement le nomma chevalier 
de Saint-Louis en 1814, mais, lui 
conféra la pairie le 17 août 1815 
(donc bien avant la mort de son 
père). Son nom, en elTet, nous 
saute aux yeux à l'ouverture <le la 
session de 1818, où nous le trou- 
vons un des (juatrc socrélaires de la 
noble chambre. En rSi'J, il fut 



276 



VER 



VER 



Danli par ce prince d'une autre si- 
nécure, le gouvernement du châ- 
teau de Versailles. Il était, de plus, 
président du conseil général du dé- 
partement de Seine-et-Oise, et de- 
puis la session de 1818 inclusive- 
ment, il présida le plus souvent le 
collège électoral de ce département. 
Val. p. 
VERDIER (le comte Jean-An- 
toine), un des lieutenants généraux 
français par qui fut le plus vaillam- 
ment, le plus fréquemment payé la 
dette à la patrie pendant les lon- 
gues luttes de la République et de 
l'Empire, vit le jour à Toulouse le 
i"^' mai 17G7.11 n'attendit pas pour 
s'engager que sa dix-huitième an- 
née fut écoulée, et, en 1785, dès 
le 18 février, il entrait au régiment 
de La Fère. L'émigration, en lais- 
sant des places vacantes dans l'ar- 
mée, puis l'imminence de la guerre 
étrangère, qui commandait de rem- 
plir au plus vite ces lacunes en con- 
férant aux plus dignes ce qui na- 
guère était aux mieux nés, lui va- 
lurent, en 171)2, le grade de sous- 
lieutenant. Deux ans après, il 
devenait capitaine au second ba- 
taillon des volontaires de Haute- 
Garonne (1794), et bientôt Auge- 
reau le choisit pour son aide de 
camp. L'armée des Pyrénées-Orien- 
tales, à laquelle il appartenait, 
opérait en Catalogne, mais en vue, 
pour ainsi dire , des frontières 
françaises et sans avoir encore rem- 
porté d'avantage signalé. Verdier, 
se plaçant à la tête d'un bataillon de 
chasseurs de la Drome, se préci- 
pita l'épée à la main sur le camp 
retranché de Llers, que défen- 
daient 4,000 Espagnols et 80 bou- 
ches à feu; et, par le succès de 
celle attaque audacieuso, décida la 
prise de Figuières (automne 179o). 
A la suite de ce fait d'armes, il fut 



nommé adjudant général chef do 
brigade. Une se distingua pas moins 
les deux années suivantes en Italie, 
h la suite du jeune vainqueur de 
Colli et de Beaulieu, de Wurmser 
et d'Alvinzi. En 1796, il assaillit 
et prit avec un rare et magnifique 
entrain la redoute de Meledano ; 
puis, toujours faisant partie de la 
division Augereau , il concourut 
puissamment à la mise en déroute 
du centre de l'armée autrichienne 
à la journée de Castiglione, et fut 
créé général de brigade sur le 
champ de bataille ; en 1797, il était 
à cette longue et rude affaire d'Ar- 
cole où si longtemps les héroïques 
tentatives pour passer la chaussée 
sous le feu d'une artillerie écrasante 
avaient été impuissantes, et une 
blessure le mit hors de combat. A 
peine guéri, l'armée active le vit 
reparaître, n'ambitionnant que les 
postes les plus difficiles et les plus 
périlleux. Il fit ainsi toute la cam- 
pagne de l'hiver, 1796-1797, et prit 
part à tous les combats jusqu'aux 
préliminaires de Léoben. Bonaparte 
ne manqua pas de l'emmener, lors- 
qu'il mit à la voile pour l'Orient ; 
et, tour à tour, l'Egypte, la Syrie 
furent le théâtre de ses exploits. 
En Egypte, il eut sa part à 
peu près de tous les faits d'ar- 
mes de quelque importance : à la 
batailles des Pyramides, il avait 
sous ses ordres une des brigades 
de la division Kléber. En Syrie, il 
commandait les grenadiers et les 
cclair(;urs au siège d'Acre; et, s'il 
n'eût dépendu que de lui, la place, 
certes, aurait été emportée. Il faillit 
y pénétrer le jour de l'iissaut : il 
fut des premiers à l'escabide, sur- 
prit un poste ennemi et atteignit 
l'en droit que le plan général arait 
désigné à ses efforts et oij l'on devait 
se rejoindre ; malheureusement les 



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277 



essais sur d'autres points ne furent 
pas aussi heureux, et VerJier eut 
l'amer chagrin, après avoir, quant 
à lui, mené raffaire à bien avec ses 
braves, de recevoir l'ordre de re- 
venir aux tentes, non sans le fatal 
pressentiment que jamais l'occasion 
ne se représenterait aussi propice, 
et que bientôt il faudrait abandon- 
ner, non-seulement Saint -Jean - 
d'Acre, mais encore la Syrie pour 
courir à la défense de l'Egypte 
conquise. Il ne se trompait pas. 
L'Angleterre avait retrempé, avait 
pourvu de tout le matériel qui lui 
manquait le vieil esprit domina- 
teur des Ottomans, et se prépa- 
rait à les seconder par terre et 
par mer. Le général en chef, quand 
cette douloureuse nécessité se fit 
sentir, et quand d'ailleursil songeait 
à revenir en France, choisit Verdier 
pour gouverneur de la province de 
Damiette. C'était le poste de l'hon- 
neur, c'était l'avant-garde, c'était 
par là que l'ennemi devait parailre. 
Bientôt, en effet, se montre l'énor- 
me escadre conduite par Sidney 
Smith, et à laquelle les Français 
n'ont pas un navire qu'on puisse 
opposer. Empêcher le débarque- 
ment est impossible: déjà 8,000 ja- 
nissaires sont sur le rivage avec un 
matériel considérable, au Boyau de 
Damiette, cnlre la rive droite de la 
Méditerranée et le lac de Menzaleh. 
Maison peut les faire repentir de leur 
audace. Verdier avec un élan, une 
résolution et une vigueur dont l'his- 
toire, si l'on en excepte l'histoire de 
France, offre peu d'exemples, s'é- 
lance sur eux avec mille hommes 
qu'il a sous la main ; il ne se donne 
pas même la peine d'attendre De- 
saix qui vient avec drs renlorls: 
c'est toujours l'ollicier (pii fond sur 
le camp de Llers, en CalalogQc : 
deux mille (ou a même dit cinq 



mille) janissaires restent sur le 
champ de bataille, huit cents de- 
meurent prisonniers; trente-deux 
drapeaux , dix pièces de canon 
sont encore les trophées de la 
victoire. Kléber, qui se connais- 
sait en bravoure, fut émerveillé 
de ce fait d'armes et lui décerna en 
mémoire du combat de Menzaleh 
un sabre d'honneur. Malgré ces 
prodiges de résistance, l'attaque 
anglo-turque, dont sans cesse les 
forces allaient grossissant, tandis 
que la minime phalange française 
était coupée du reste du monde, 
avançait irrésistiblement. C'est l'in- 
térieur du pays qu'il fallait défen- 
dre : les coalisés parurent devant 
le Caire. Verdier était du nombre 
des officiers qui se renfermèrent 
dans la ville. Il s'y distingua non 
moins qu'en rase campagne, et 
c'est alors qu'il fut promu au rang 
de général de division. Cependant 
Bonaparte devenu le premier con- 
sul, et qui, la seconde coalition 
virtuellement anéantie par les suites 
du coup de foudre de Marengo, 
voulait encrer la France en Ita- 
lie, le rappela avant que l'éva- 
cuatiin générale de l'Egypte fût 
consommée. Les croisières an- 
glaises auraient pu rendre cet or- 
dre nul : Verdier leur échappa. De 
retour à Paris, il fut toute l'année 
1801 , avec la division qu'il comman- 
dait, employé à diverses missions 
toutes concourant à l'objet prin- 
cipal: il fut d'abord sous les or- 
dres de Murât. Passant ensuite 
en Etrurie, il y fut chargé du com- 
mandement de toutes les troupes 
françaises qui s'y trouvaient en cet 
instant. De là il eut à se rendre 
dans l'Italie méridionale pour aller 
occuper la i'ouille, sous Gouvion 
Saint-Cyr. Enfin il fut de nouveau 
donné pour chef au corps français 



278 



VER 



VER 



de rÉtnirie, royaume tout nouveau 
où l'installation d'une dynastie 
nouvelle réclamait ou du moins 
justifiait la présence, soit du pro- 
tecteur, soit de ses délégués. Sauf 
quelques très-courtes absences, 
Verdier y passa tout le temps qui 
s'écoula jusqu'à la rénovation de la 
guerre avec l'Autriche , en iSOo. 
Il eut le plaisir de faire d'un 
bout à l'autre cette magnifique 
campagne qui nous ouvrit Vienne, 
tant de fois menacée, tant de fois 
épargnée, et qui finit par la bataille 
d'Auslerlitz. Verdier faisait alors 
partie du corps de Masséna. Le 
petit-fils de Marie -Thérèse ainsi 
réduit à résipiscence, ce fut le tour 
de son allié, ce Ferdinand IV ou 
Ferdinand I'' qui, toujours le jouet 
de son impure compagne, croyait 
qu'un trône est inébranlable et 
qu'un prince est inamovible quand 
il a pour lui l'archiduc des archi- 
ducs, en d'autres termes le Hetman 
des Szeklers et des Pandours ; et 
le parterre européen eut à contem- 
pler la petite pièce après la grande. 
On devine qu'il s'agit de cette 
fuite nouvelle du Rourbon de Na- 
ples, quittant sans coup férir non- 
seulement Naples et son royaume 
continental, mais ce qui lui tenait 
le plus au cœur, son Parc-aux- 
Cerfs de San-Lcucio, que lui per- 
mettait la reine moyennant que le 
royal époux lui permit Acton. Ver- 
dier, revenu des bords du Danube, 
prépara et détermina ce départ. 
Après un court séjour en Toscane, 
au retour de la campage de Mora- 
vie, il avait été désigné pour aller 
(devers ce pays qu'il avait parcouru 
sous Gouvion Sainl-Cyr) seconder 
le général Re},Miicr chargé de châ- 
tier le roitelet si heiireux naguère 
des calamités de la France. Il s'ac- 
quitta comme k l'ordinuire de celte 



mission, qui pour lui n'était qu'un 
jeu; et après n'avoir que posé le 
pied dans la capitale, marchant 
toujours en avant, de concert avec 
le chef du corps français de Naples, 
il atteignit Reggio, le fond de la 
botte, et vit ces fuyards, qui ne va- 
laient pas la peine d'être faits pri- 
sonniers, s'embarquer pour rejoin- 
dre au delàdudétroitleurmonarque 
1 in partibus iy (1806). Pendant ce 
temps beaucoup des anciens cama- 
rades de Verdier. cueillaient, au 
cœur de l'Allemagne septentrionale 
et contre la Prusse entrée en lice 
à la dernière heure, des lauriers plus 
opiniâtrement disputés, et dont il 
eût certes préféré les périls à la 
piomenade, l'arme au bras, qu'il 
avait été chargé de faire le long 
de la riante péninsule. Mais sa soif 
de drames militaires un peu plus ac- 
cidentés fut bientôt satisfaite. Bien 
que la victoire d'Iéna eût ouvert 
à l'empereur des Français les portes 
de Berlin, la Prusse avait encore 
ses provinces slaves, et Napoléon, 
pour se faire demander la paix, 
allait y lancer ses bataillons vain- 
queurs des provinces allemandes 
et qu'il nommait déjà la grande 
armée de la Vistule. Commençant 
par la remettre au complet et plus 
même qu'au complet, car il n'igno- 
rait pas qu'il allait avoir les Russes 
aussi sur les bras, il n'oublia pas 
le second de Régnier. Verdier at- 
teignit le théâtre de la guerre, juste 
à temps pour donner avec son 
monde au grand combat de Hcils- 
berg, où, suivant son usage, il fit 
beaucoup de prisonniers. A la 
décisive et sanglante journée de 
Friedland, il contribua si puissam- 
ment par la célérité, par l'aplomb 
de ses manœuvres au triomphe des 
Français, qu'ils eurent, sa division 
et lui, l'honneur d'uiie mention 



VER 

spéciale au bulletin du jour, ou- 
vrage propre ou peu s'en faut de 
l'empereur. Ce n'est pas d'ailleurs 
à de stériles hommages que se 
borna le maître : la même année 
Verdier reçu le titre de comte de 
Tempire. La même année aussi le 
vit partir pour l'Espagne, qu'il 
n'avait guère qu'entrevue lors de 
ses débuts sous la République et 
qu'il allait apprendre à connaître. 
C'est à lui d'abord que fut confié 
le commandement du corps chargé 
d'opérer au nord. En Galice, où 
bientôt débarquèrent des Anglais, 
il eut à livrer le combat de Lo- 
grono, où matériellement la vic- 
toire nous fut fidèle, mais qui 
n'anéantissait en aucune façon l'in- 
surrection dans des régions toutes 
montagneuses, qu'on eût dites 
créées pour laguerre de guérillas. Il 
n'en dut pas moins se replier sur 
TÈbre, et même sur la Navarre où 
Parapelune était à nous, mais d'où 
l'on pouvait voir l'esprit de soulève- 
ment gagner de proche en proche 
et tendre à couper les communica- 
tions entre la frontière française 
et Madrid où commandait Murât. 
Pour rendre impossible le plan du 
cabinet de Saint-James, il fallait 
avant tout être plus solidement éta- 
bli qu'on ne Tétait en Aragon et en 
tenir la capitale hors d'état de bou- 
ger. Neuf mille hommes donc, 
parmi lesquels neuf cenis de cava- 
lerie, se mirent en marche de Para- 
pelune pour Saragosse : Verdier 
était à leur tète. C'était au com- 
mencement de juin. II était bien 
temps de prendre sérieusement les 
mesures vigoureuses. Dès Tudela, 
l'on aperçut de grosses bandes de 
paysans qu'avait rassemblés li la 
hâte le marquis de Luzan (frère 
aîné de Palafox) et qui n'auraient 
pas mieux demandé (lue de barrer 



VER 



279 



le passage. Ils n'osèrent et ils al- 
lèrent prendre position dans un 
bois d'oliviers entre le canal d'A- 
lagon et le village de Ilalden. II 
fallut les en débusquer. Un peu 
plus tard, après avoir dépassé Ala- 
gon, l'on vit apparaître des cita- 
dins de Saragosse qui, spontané- 
ment ou non, s'étaient levés avec 
ce qu'ils avaient pu se procurer 
darmes et avaient demandé à Pa- 
lafox de les conduire à l'ennemi, 
en plaine! Indisciplinés et mal ar- 
més, ils ne tinrent pas longtemps: 
les uns furent taillés en pièce, les 
autres ne durent leur salut qu'à 
l'intervention de deux cents régu- 
liers et de quelques fusiliers que 
leur général avait gardé pour ré- 
serve. Lelendemain(14) un petit dé- 
tachement de cavaleiie française s'é- 
tant hasardé dans un des faubourgs 
de la place, comme cela semblait 
possible et facile dans une ville ou- 
verte, paya de quelques morts sa 
témérité. Verdier comprit bien vite 
que l'émeute désormais ne pouvait 
être prise pour un caprice et qu'il 
faudrait un siège en règle. Il s'y 
résolut sur le champ'; mais, ayant 
vu les Aragonais, tout irrégulières 
que fussent leurs manœuvres, non- 
seulement fermer passage à coups 
de canon au gros des forces fran- 
çaises qui voulaient forcer la porte 
Portelle , mais exterminer, avec 
transport et sans pitié jusqu'au 
dernier, les quelques braves qui, 
plus ardents que les autres, avaient 
pénétré dansles rues, il crut à pro- 
pos de se placer provisoirement à 
dislance un peu plus respectueuse 
de l'artillerie aragonaise (au vil- 
lage d'Epila), pour revenir sous 
peu moins faible quant au nombre 
et mieux ap[)rovisonné quanta l'at- 
tirail de siège, puisque évidemment 
il ne falUil plus compter sur les ra- 



280 



VER 



VER 



pides coups de main et les triomphes 
au galop. Palafox profila de ce répit 
pour réunir , lui aussi , quelques 
troupes de plus, pour ajouter aux 
ressources, en vivres et en muni- 
tions, d'une ville qui n'avait jamais, 
depuis des siècles, été considérée 
comme place de guerre, et pour 
organiser la résistance indéfinie 
par tout TAragon, par tout le 
royaume, au cas mèmeoùlagrande 
cité aragonaise tomberait. Il eut 
même Tidée d'anéantir le corps de 
Verdier par un grand coup en se 
portant à la Muela, ce qui devait pla- 
cer le général français entre sa pe- 
tite mais intrépide armée et les mi- 
lices de Saragosse. Déjà il avait at- 
teint les environs d'Epila, et une 
marche peu longue allait le con- 
duire au point souhaité. Mais Ver- 
dier voyait clair, Verdier devinait. 
Tandis que les hommes de Pala- 
fox se préparaient, par le repos 
et le sommeil, à la marche du 
lendemain , Verdier , à la tête 
de ses tr oupes bien éveillées , 
avançait de nuit jusqu'à leurs 
grand -gardes négligemment po- 
sées, les surprenait et, eu dépit 
d'une résistance si belle de la part 
de dormeurs si brusquement ré- 
veillés, les contraignait à prendre 
la roule de Catalogne, d'où ce ne fut 
pas sans peine qu'ils purent, eux 
et leurs chefs, regagner Sara- 
gosse. Presque en même temps les 
Français arrivaient sous les murs, 
plus forts qu'en commençant, 
non moins impétueux et plus sur 
leurs gardes. Chaque jour nou- 
velle attaque, circonspecte et su- 
bordonnée à un plan systématique, 
et chaque jour un pas en avant. 
Le 28, un tiers de la ville était en 
la possession des Français, qui, de 
plus, s'étaient rendus raaîires de 
l'importante position de Torrero, 



défendue par cinq ceuts hommes et 
de l'artillerie. Le commandant, en 
rentrant à Saragosse , fut déclaré 
traître immédiatement et subit le 
supplice de la hart. Verdier n'en 
vint pas moins à bout d'investir 
complètement la ville, dont long- 
temps on n'avait pu empêcher les 
communications avec le dehors; 
les vivres y devinrent rares, 1,200 
bombes et plus qu'il y jeta en- 
combrèrent les rues et les places de 
cadavres que la paresse des Espa- 
gnols,non moins grande, il faut le 
dire, que leur courage et leur per- 
sévérance, ne faisaient pas dis- 
paraître avec assez de rapidité 
pour empêcher le typhus. Enfin, 
le 3 août, furent complétées les 
batteries sur la Guerva, et le A, 
après que le feu de celles-ci eut 
réduit en ruines le splendide cou- 
vent de Sainte-Engracie , maître 
de la rue de Cozo et du centre de 
la ville, il put se croire à la veille 
de dicter des lois. Avec d'autres 
que les descendants de la race de 
Sagonte et de Numance, il eût été 
dans le vrai. Aussi fut-ce généro- 
sité plus qu'outrecuidance de sa 
part d'envoyer aux assiégés un par- 
lementaire avec ces deux lignes: 
« Quartier général de Sainte-En- 
gracie : Capitulation, «et fut-ce avec 
surprise que tous ses officiers lurent 
la réponse espagnole : « Quartier gé- 
néral de Saragosse: «Guerre au cou- 
teau. » Les efforts énergiques d'un 
cùté, désespérés de l'autre, conti- 
nuèrent donc avec plus d'intensité 
que jamais. Nul doute qu'enfin 
Verdier n'eût vu les siens, à la lon- 
gue, couronnés par le succès, si 
des événements de force majeure 
n'eussent fait tourner la chance. 
Mais la vérité nous force ii dire 
que, quelque sages et savantes que 
fussent les dispositions du gé- 



! 



VER 



VER 



281 



néral français, du 5 au i'3 août, 
les Espagnols, non-sealemcnl ne 
perdirent plus un pouce de ter- 
rain, mais pouce à pouce rega- 
gnèrent , chose incroyable! sur 
rintrépidité française, partie de ce 
qu'ils avaient perdu. Dix jours 
durant l'on se battit de maison en 
m.'iison, de rue en rue, de place 
en place ; et finalement la ban- 
nière française, après avoir plané 
au centre de la cité, ne flottait 
plus que sur les faubourgs. A lui 
seul, certes, ce raourement rétro- 
grade, dû surtout à trois mille 
hommes de renfort qu'on n'avait 
pu empêcher de rejoindre les com- 
pagnons de PaUfox et qui refluaient 
du sud où le drapeau de l'indé- 
pendance était levé, ne pouvait rien 
pour l'avenir. Mais ce que faisait 
pressentir la disponibilité de ces 
trois mille hommes vint presque 
sur le champ à se réaliser. Madiid 
aussi s'était prononcé contre les 
Français, Murât opérait sa retraite, 
la junte de Valence envoyait six 
mille hommes au secours des Ara- 
gonais, ordre vint à Verdier de 
lever immédiatement le siège pour 
prendre la roule de Pampelune, 
base des opérations ultérieures. Le 
1 i au matin donc, après que toute 
la nuit un feu terrible de la part 
des assiégeants avait remis en 
question tous les avantages récents 
des assiégés, ceux-ci virent, en 
se levant, les abords de leurs fau- 
bourgs inoccupés et l'ariière-garde 
même des Français loin, bien loin 
déjà, sur la route qui conduisait 
en Navarre. Tel fut ce premier 
siège de Saragosse, si fécond en 
péripéties inattendues et en épi- 
sodes émouvants, parmi lesquels 
on cite l'héroisme d'Augustiue 
ei le bataillon de la comtesse 
Burita. Si Verdier, en deux mois 



à peu près qu'il passa sous et dans 
les murs de celle cité, ne triompha 
pas de sa résistance, d'une part il 
appert des délails qu'on vient de 
lire, et nul ne songe à le nier, que 
l'insuccès ne doit être regardé que 
comme une interruption et que l'in- 
terruption trop absolument qualifiée 
de levée du siège ne fut pas de son 
fait; de l'autre, il est connu que le 
second siège avant d'aboutir coûta 
bien plus de temps, de dépenses 
et de sang, usa au physique et au 
moral plus d'un des illustres de 
l'Empire, et en aboutissant ne mit 
au pouvoir du vainqueur que des 
décombres et non une ville. Pie- 
prenonsle fil des événements. Dès 
que les renforts considérables, dont 
Napoléon avait soudain senli la 
nécessité, eurent réorganisé l'ar- 
mée portée au double et bien- 
tôt au triple, au quadruple, Ver- 
dier marcha des premiers avec 
les troupes redevenues agressives, 
il arriva devant Madrid, non en 
qualité de général en chef, et 
après avoir été témoin, aux por- 
tes de cette grande capitale, d'une 
faible résistance , y fit son en- 
trée avec sa division et le reste 
du corps (1809). Comme ce n'était 
pas la que se portaient les grands 
coups, il fut bienlùt jugé utile ail- 
leurs, et fut redirigé sur l'Èbre, 
mais l'Èbre inférieur, puis plus 
loin que l'Èbre, daui la haute 
Catalogne , infectée de guéril- 
las, puis finalement chargé du 
siège de Girone, le tout avec ce 
sans-façon, ce ton insouciant et 
superficiel des petits génies qui 
croient prouver ainsi leur supé- 
riorité de coup d'œil et qui se 
frayent la voie à riugratilude. C'est 
Augorcau qui lui expédiait ces 
ordres. Quelques jours après les 
premières opérations, il veut voir 



282 



VER 



VER 



«où l'on en était» et si «l'affaire mar- 
chait.» Il ne manqua pas de dé- 
clarer que Girone n'était qu'une 
bicoque, incapable d'opposer une 
résistance sérieuse. A quoi pensait 
Verdier de demander tant de pro- 
jectiles, tant d'ingénieurs, et d'em- 
ployer à pareille misère « toutes les 
herbes de la Saint-Jean»? Ah! 
son ex-aide de camp s'était « bien 
rouillé » depuis qu'il ne l'avait 
plus à ses côtés! Il ne faut pas de- 
mander s'il rit de son rire le plus 
épais, quand il sut que les habi- 
tants de Girone avaient élu pour 
général saint Narcisse. Mais pour 
pour commander sous saint Nar- 
cisse, ils avaient leur gouverneur 
Alvarez ; et, pour exécuter les 
ordres d'en haut, ils avaient, indé- 
pendamment de l'exemple de Sara- 
gosse, leur foi robuste au bienheu- 
reux patron, leur courage, leur ar- 
deur pour le martyre, et la haine de 
l'étranger, et l'horreur plus grande 
encore de l'hérétique, du voltai- 
rien et de l'athée. Verdier était 
loin de se les représenter comme 
invincibles pour cela, mais il pré- 
voyait qu'il en aurait pour long- 
tempsavec ces royalistes et qu'il fau- 
drait jouer serré. L'intrépidité, l'o- 
piniûtretê gironaises, furent celles 
de Saragosse. Prêtres, femmes, 
enfants combattirent et déployèrent 
tous la même vaillance, partici- 
pant chez les uns du paroxisme et 
de la frénésie, calme et accom- 
pagnée de sang-froid chez les au- 
tres. Soixante mille boulets, vingt 
mille bombes, tombèrent sur la 
ville avant qu'il fût possible d'y 
pénétrer; les murailles ouverte» et 
franchies, il fallut prendre presque 
une à une les maisons. Enfin, au 
bout de sept mois, Verdier put re- 
mettre, et la place soumise et la 
Catalogne entière un peu moins 



récalcitrante, à l'altier duc de Cas- 
tiglione, qui trouvait tout facile, 
mais dont la gloire personnelle 
dans tout le cours de la lutte d'Es- 
pagne n'éclipse celle de personne. 
Tout défavorable qu'était Napo- 
léon aux officiers supérieurs qui 
n'avaient pu lui conquérir l'Es- 
pagne en un tour de main et rendre 
llbérie malléable au premier con- 
tact, à la veille de la colossale ex- 
pédition de Russie, il appela Ver- 
dier pour le mettre de la grande 
armée, et il lui donna une des 
divisions du deuxième corps , 
que commandait le maréchal Ou- 
dinot. Nul peut-être de tout le 
corps ne se distingua plus que lui : 
il eut part à tous les combats, à 
Javabovo, à Kliaslisti, à la Driffa,à 
Svolna,à Polotsk, où blessé griève- 
ment, il continuait de promener sa 
lunettes sur les positions de l'en- 
nemi et de donner ses ordres avec 
le même sang-froid que pour un 
dîner, sous une pluie de mitraille, et 
soutenu par le capitaine Lebrun- 
Rebort! C'était au moins la troi- 
sième fois qu'il acquittait ainsi le 
tribut auquel n'échappent que par 
miracle si peu de braves. Il est 
étonnant que nul de nos peintres 
n'ait saisi, pour le fixer sur la toile, 
ce beau moment de la vie mili- 
taire du général toulousain. C'est 
tandis qu'il remplissait ou plutôt 
outre-passait ainsi, impassible et 
simple comme les héros de Plu- 
tarque, ses devoirs d'officiers, que 
le j)rince Eugène passant au galop 
arrêta son cheval pour lui jeter ce 
mot où se confondent la sympathie, 
l'affection et l'estime : « Eh quoi! 
cher général, c'est donc toujours 
votre tour! » Aussi, ce prince, h qui 
tous les partis ont rendu justice, 
tint-il à l'avoir dans sonarmre fran- 
co-italienne en 1813, quand l'irapi- 



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loyable coalition redoublait ses 
armements. On connaissait la mai- 
son de Lorraine et les héritiers 
des Thugut : on n'était pas sans 
augurer que sous peu le beau-père 
allait trahir le gendre et tomber 
sur le royaume d'Italie. Le génie 
des généraux autrichiens ne brilla 
pas d'un vif éclat dans leur pre- 
mière campagne. Verdier, entre 
autres, leur livra sur les bords du 
Mincio un combat dont ils ne se 
rantèrent guère et dont les glorifi- 
cateurs de l'Autriche atténuèrent 
à qui mieux mieux Timportance. 
En effet, il n'y avait là, tout compte 
fait des deux armées, que vingt- 
trois mille hommes, mais les autri- 
chiens étaient au nombre de dix- 
huit niiile, donc trois et demi contre 
un; ils avaient franchi le Mincio, 
et, plein de jactance, ils allaient pré- 
cipiter les Italiens et les Français 
des hauteurs de Mozembano,»oùle 
général les avait solidement établis. 
Toute la journée ils revinrent à la 
charge, toute la journée ils redes- 
cendirent plus vite qu'ils n'a- 
vaient grimpé; puis le soir, au lieu 
de coucher, comme ils l'espéraient, 
dans le camp des adversaires, ce 
furent leurs adversaires qui prirent 
l'offensive, qui les poursuivirent, et 
ils furent heureux, repassant le 
Mincio, de voir celte barrière entre 
la furia frauccHC et eux. L'effet 
matériel et moral de cette victoire 
fut considérable; et le vice-roi, 
digne appréciateur de tout grand 
acte, non-seulement le nomma 
commandeur de lu Couronne de 
Fer, mais ne balança pas à de- 
mander pour lui le grand cordon de 
la Légion d'honn»urà l'Empereur. 
Napoléon le promit. Que ni l'un 
ni l'autre n'ait trop fait, c'est ce 
«pi'au besoin dénionlrcr.sient les 
propoiilions que conseillèrent de 



faire au prince Eugène les fortes 
têtes du conseil aulique après la 
bataille du Mincio, et qui lui furent 
effectivement adressées. On faisait 
luire à ses yeux la couronne de 
Milan à condition qu'il aban- 
donnerait Napoléon. On sait le 
noble dédain avec lequel furent 
constamment rejetées les ouver- 
tures du machiavélisme autrichien; 
mais, pour qu'elles fussent faites, 
même avec l'intention de manquer 
de parole, il fallait qu'on se fût 
aperçuqu'entre les Alpes et l'Adria- 
tique, et même quand Napoléon 
n'était plus là, le génie napoléonien 
animait toujours les cœurs de ses 
soldats. La bataille de Mincio était 
l'épisode auquel ils devaient cette 
conviction. La récompense toute- 
fois n'exista que sur le papi^îr. Mal- 
gré les merveillfs de la résistance, 
la faialité marchait, le glas de 
l'Empire sonnait. Absorbé par tant 
d'autres soins, Napoléon ne donna 
pas officiellement le décret de no- 
mination : il est tout simple que la 
Restauration ne s'en sftit pas fait un 
devoir. Il est trop clair d'ailleurs 
que ni Verdier ni qui que ce soit 
pour lui ne fit de réclamation. 
Louis XVllI donc pour le moment 
se contenta de conhrmer les déco- 
rations françaises réelles du géné- 
ral et de le déclarer (8 juillet I8U), 
comme presque tous les ofliciers- 
généraux français , chevalier de 
Saint-Louis. H lit plus l'année sid- 
vanie (l'j janvier}, et il le nomma, 
sinon au grand cordon, du moins 
grand-croix de la Légion d'hon- 
neur. En revanche il l'avait mis en 
non-aclivitc, bien qu'il eût à peine 
47 ans. Survinrent les cent jours. 
Verdier n'avait pas eu de sernuMit à 
prêter au drapeau des lis; Verdier 
ne crut pas pouvoir refuser sa coo- 
pération -À son ancien général, li 



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celui que la nation acclamait, à 
celui par qui la France avait été si 
grande, à celui que détestait l'étran- 
ger, non pour son usurpation pré- 
tendue, mais parce qu'il avait fait 
la France grande. Il se laissa nom- 
mer membre de la Chambre des 
pairs, et il sollicita du service dans 
l'armée avec laquelle l'Empereur 
allait reprendre la grande lutte 
contre la coalition plus implacable 
que jamais. Mais l'Empereur savait 
qu'il lui serait plus utile à Tinté- 
rieur, et surtout dans le Midi, où 
les éléments hostiles et même traî- 
tres à la patrie n'étaient pas rares. 
En conséquence, il lui confia le 
commandement de la seconde divi- 
sion, chef-lieu Marseille. Il s'y con- 
duisit bien et jusqu'au 20 juin, par 
un habile mélange de modération 
et de vigilance, il vint à bout, 
adresse rare! de maintenir le calme 
dans une ville populeuse , turbulente 
et passionnée, sans avoir recours 
aux mesures de rigueur. Egale fut 
sa sagesse quand arrivèrent les pre- 
mières rumeurs de Waterloo; mais 
différentes furentles mesures, quand 
enhardis par les sinistres nouvelles, 
les fauteurs de l'étranger arborè- 
rent la cocarde blanche et que 
du manteau de la cheminée les 
cris « A bas Napoléon! » descendi- 
rent dans la rue. Il tint d'abord 
tête à l'orage et commanda quelques 
arresti.tions; mais l'agitation deve- 
nant de l'exaspération, des éner- 
gumcnes étant tout prêts à s'atta- 
quer aux fusils chargés, observa- 
teur habitué î» ne pas circonscrire 
sa vue au seul point de l'horizon 
qui fût à ses pieds, il comprit qu'il 
avait quelque chose de mieux à faire 
que d'user de roideur, que d'es- 
sayer une compression impossible, 
que de retarder de quelques heures 
uu déQûùmeiit k peu prcb infaillible 



en faisant mitrailler des Français 
par des Français. D'une part il fit 
sortir nuitamment de Marseille pres- 
que tout ce qu'il avait de troupes, 
ne laissant que ce qu'il fallait pour 
maintenir la police ; de l'autre, il 
alla s'établir en force à Toulon, à 
rébahissement et au désappointe- 
ment de l'escadre anglaise qui 
stationnait devant le port de cette 
ville pour en prendre possession, 
« pour Louis XVIII! » comme au 
temps de M. de Robespierre. Pour 
peu que quelque collision éclatât 
dans la province, et même sans 
qu'il y eût de collision du tout, 
le marquis de Rivoire se pré- 
parait à leur remettre le port 
et l'arsenal « provisoirement. » 
Grâce à cette conduite du général 
Verdier, à vau-l'eau toute collision 
de Buonapartiste et de Verdets, à 
vau-l'eau toute chance de surpren- 
dre forts, chantiers ou arsenal. Nos 
amis n'ont i)lus occasion de sauver 
la caisse, la flotte ou l'artillerie, en- 
traînant l'une à la remorque, etchar- 
geantles autres sur quelques navires 
marchands. Toute leur campagne 
se réduit à parader en rade, à dis- 
tance: puis, dûment remerciés de 
leur dévouement, ils remeitent le 
cap au sud. Malheureusement, tan- 
dis que les suites du grand sinistre 
étaient atténuées de ce côté, un 
épouvantable désastre se produisait 
sur le point que venait de quitter 
Verdier. Le peu de troupes qu'il lais- 
sait avait été impuissant devant la 
croissante animosité de la réaction, 
l'assassinat ayant éié mis subite- 
ment comme à l'ordre du jour. Six 
centsvictimesavaientsuccombésous 
les coups des Trestaillonsde l'efl'er- 
vescenle cité, parmi lesquelles d'an- 
ciens et braves militaires habitués 
aux luttes du champ de bataille et 
qui ue &'altendaicnl pub u trouver des 



VER 

Croates et des Szeklers dans leurs 
concitoyens. Plus d'un historien a 
fait des